Elisabeth Meichelbeck : Agir pour être


14 Dec 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série No 4. Septembre-Octobre 1982)

Inéluctablement l’homme change et ce changement s’impose que nous le servions ou non. Il s’imposera car il est de l’ordre de la planète et non de ses habitants

Nous aspirons à la sécurité psychologique d’une protection divine, alors que nous pouvons devenir comme des dieux, connaissant le bien et le mal (Gen. III 5) ainsi que le dit le serpent.

(Carlos Suarès, « La Bible restituée », Ed. Mont Blanc)

C’est une ébauche de l’évolution mondiale de l’homme — donc des sociétés — que nous tentons ici. Les profonds malaises relationnels, les inadaptations aux concepts sociaux en place, la crise peut-être aussi, qui s’étend à presque tout le monde libre [1] sont les signes évidents d’une profonde modification des consciences.

Pour comprendre le phénomène, il est nécessaire de participer et de servir une nouvelle représentation de l’homme et de cette nouvelle représentation découlent tout naturellement, une logique, une éthique et des réalisations que nous allons, ici, essayer de décoder, afin de donner à un maximum de personnes, les outils conceptuels, sensibles et matériels afin qu’elles puissent devenir ce qu’il y a lieu d’être pour agir et servir une fantastique évolution.

Cette nouvelle représentation de l’homme n’est pas à inventer ; comme les saisons, elle s’impose à l’humanité. Au fil des siècles, elle se dévoilera implacablement. Que nous la servions ou non, elle s’imposera. Rien ne pourra y faire obstacle, car elle est de l’ordre de la Planète et non de ses habitants. Depuis des siècles, elle est ensemencée : elle se développe dans l’invisible depuis lors. Elle s’élabore lentement à travers de multiples approximations, essais-erreurs, soubresauts, signes d’une représentation en gestation qui arrivera à maturité dans quelque deux cents ans.

Dans les deux derniers siècles qui précèdent son apparition globale et généralisable de manière visible, nous ne pouvons que servir sa gestation et sa maturation dans l’invisible. Pour la favoriser, il nous faut repérer de quoi elle est faite, qui en est habité et ce qui contribue à sa maturation.

De quoi elle est faite :

Telle la plante issue de la fécondation d’une graine, la nouvelle représentation de l’homme ne saurait être de nature différente de celle du germe. La graine, réceptacle du germe en gestation, ne saurait émerger ex-nihilo, elle est elle-même ancien fruit de la plante, issue du germe précédent, etc…

Sans faire intervenir une théogonie, qui ne ferait que déplacer le problème, nous pouvons observer la cyclicité du temps et ses étapes immuables, quelles que soient les échelles de durée des cycles envisagés. Les travaux des mythologues [2] et de certains ésotériciens nous montrent la durée relative aux différentes étapes mythiques. Il se trouve que ce qui est de l’ordre de la planète représente une durée cyclique d’environ 26 000 ans. L’ensemble des mythes apparaissent tour à tour sous divers aspects au fil des 12 mois (de 2150 ans) de cette « Grande Année » dans l’ordre inverse de celui que vivent les hommes dans leur création ; ce qui fait dire à Jean-Charles Pichon que les hommes vont à la rencontre des dieux (les mythes).

Les grands mythes s’ensemencent, sont fécondés, se démultiplient, maturent et apparaissent, puis s’épanouissent, se partagent, se transforment et se transmettent, enfin se structurent, éclairent la conscience et se disloquent, permettant le réensemencement des fruits qu’ils ont portés ; fruits porteurs d’un nouveau germe qui obéira au même processus.

Ainsi depuis le 14e siècle, un nouveau système mythique est ensemencé, fécondé au 16e siècle, démultiplié au 18e, en maturation actuellement.

Mais quel est ce système mythique en gestation ?

Après la déification du soleil dominé par le mythe de la fécondation de la Terre qui porte toute vie (— 4000 av. JC.) dans lequel l’homme n’est guère distinct de l’ensemble du vivant, s’ensemença le mythe du Dieu unique (— 3000 av. JC.) produisant vers — 2200 environ, une représentation de l’homme, enfant d’un père divin et soumis à ses lois.

Ce système mythique lui-même porta son fruit qui s’ensemença vers — 800 av. JC. pour produire une nouvelle représentation de l’homme, porteur du germe divin, pouvant actualiser ce germe, guidé par le médiateur à la fois fils de Dieu et fils de l’Homme, frère potentiel de chaque homme.

Arrivé à la création d’un nouveau germe, ensemencé vers 1300 après JC. environ, il nous faut déceler la nouvelle représentation de l’homme dont ce germe est porteur.

D’abord confondu avec le vivant, l’Homme se perçut ensuite comme genre (genre humain)

« élu », spécifique, pouvant recevoir les lois qui le transcendent, puis comme porteur d’un germe lui permettant, s’il était guidé par un médiateur, d’accéder à une double dimension contradictoire (Fils de Dieu et Fils de l’homme).

Depuis le 14e siècle, les balbutiements du nouveau germe laissent apercevoir une nouvelle représentation en devenir où l’homme « à l’image de Dieu » devient triple, passant de l’imitation à l’intégration du médiateur et découvrant par là son potentiel actualisable de créateur, par la médiation personnelle entre ce qui le transcende et la nature.

Encore malhabile, parce que percevant imparfaitement son pouvoir créateur, sa grandeur et ses limites, il s’initie à l’utilisation de ses nouvelles possibilités, à l’instar des enfants qui explorent, se font des bosses, et risquent de mettre le feu à la maison.

Cette nouvelle représentation laisse l’homme face à lui-même et le contraindra, s’il veut survivre, à apprendre ce qui le dépasse, à repérer ses espaces de liberté, à savoir se donner, lui-même, ses propres règles de vie et à assumer pleinement les conséquences de ses actes.

Nul Messie, nul prophète, nul guide ne viendra à son secours. Il lui faut trouver à l’intérieur de lui-même l’humilité de scruter et d’écouter, le courage d’expérimenter ce qu’il a perçu et la subtilité pour affiner ses perceptions et ses expérimentations.

Le système mythique actuellement en gestation sonne l’heure de la justesse et non celle de la justice. Il impose un nouveau pas vers la diversité, la complexité et la subtilité, exigeant de l’homme le passage de la vie communautaire, aux multiples béquilles réciproques, à la vie solitaire et solidaire, de la souveraineté et de l’association.

Il exigera de l’homme d’être entier et debout, créateur de lui-même et des richesses dont il souhaite disposer, un homme conforme à l’image que celui-ci se faisait jusqu’ici de son Dieu. L’évolution du vivant est à ce prix.

Qui en est habité ?

Tous ceux pour qui la liberté est plus importante que leurs intérêts, plus importante que leur propre vie. Liberté d’être, liberté d’agir et de créer, mais aussi découverte de nouveaux espaces de liberté, qu’ils y réussissent ou qu’ils échouent.

Ils sont repérables par les concepts qu’ils privilégient, instinctivement souvent, donc maladroitement, par suite d’une exploration conceptuelle insuffisante, par les valeurs qu’ils essayent de signifier, et qu’ils se donnent pour organiser leur propre vie, valeurs différentes de celles héritées ou communément admises, même si leurs tentatives sont malhabiles.

Ils sont repérables aussi par leurs réalisations souvent originales imprévues ou imprévisibles, préférant inventer de nouveaux espaces de liberté, plutôt que de se battre dans le champ clos des compétitions vaines et exterminatrices.

Quels sont ces concepts significatifs ?

La primauté de l’Homme, de l’Etre humain sur toute autre considération et la valorisation des concepts qui y contribuent :

—    la liberté,

—    la souveraineté individuelle

—    la création

—    le pouvoir de transformation

—    la fraternité

—    l’égalité.

Comparés à la précédente représentation de l’homme (actuellement encore dominante) et énoncés ainsi, ces concepts paraissent paradoxaux. La difficulté à vivre dans le paradoxe créa deux courants différents :

• celui des utopistes, privilégiant

—    la liberté

—    la fraternité

—    et l’égalité,

ternaire magique, brandi en 1789, qui fonda l’éthique, mais n’indiqua pas les modes opératoires compatibles

• celui des réalisateurs, privilégiant

—    la liberté

—    la souveraineté individuelle

—    la création

—    et le pouvoir de transformation,

quaternaire pragmatique qui ne fixe aucune borne aux outrances des appétits.

La représentation de l’homme, actuellement encore dominante, est une logique linéaire et binaire, issue de la double dimension contradictoire de l’homme dont le point d’intégration est détenu par le médiateur extérieur à l’homme : elle impose à l’homme, conditionné par elle, d’opposer

—    le courant utopiste au courant pragmatique

—    la gauche et la droite

—    les tenants des valeurs aux défenseurs des nécessités.

La conquête la plus importante pour sortir de cette dichotomie insoluble, est l’apparition d’une logique ternaire et multidimensionnelle (intégrant le médiateur à l’homme lui-même : « Au-delà du Bien et du Mal »).

Seule une telle logique permet de jouer, à la fois, les nécessités défendues par les pragmatiques et les aspirations des utopistes en un mouvement d’évolution « autorégulé », tel que le pressentent les écologistes les plus profonds.

Quelles sont les valeurs significatives ?

L’homme libre, libre des entraves extérieures, mais aussi de ses entraves intérieures, libre face à la Nature, parce qu’il sait l’amener à lui garantir sa survie et son confort.

Libre face aux autres, que ceux-ci soient ses parents, ses amis ou ses ennemis, parce qu’il sait instaurer partout les échanges sensibles ; libre face aux idéologies, aux penseurs et aux zélateurs d’une quelconque doctrine, parce qu’il sait penser par lui-même.

L’homme juste, non par justice, mais par justesse, adéquat à toutes les situations pour y contribuer de la manière la plus constructive.

L’homme respecté, parce qu’il se respecte lui-même et se fait respecter.

L’homme puissant, parce qu’il a la maîtrise de ce qui le meut.

L’homme créateur, parce qu’il a l’humilité d’étudier les systèmes de contraintes qui président à toute création et le pouvoir sur lui-même de s’y conformer.

L’homme solidaire, parce qu’il sait vers quoi il peut s’engager et qu’il a les moyens intérieurs de respecter ses engagements, sachant créer ce qui est indispensable au projet vis-à-vis duquel il s’est associé, ne comptant sur personne d’autre que lui-même pour remplir sa part de l’œuvre commune.

L’homme libéré de la fascination des conflits, sa seule arme est la présence ou l’absence, sa participation à une œuvre qu’il approuve, son retrait de celle qu’il désapprouve.

L’homme impliqué sans réserve une fois qu’il a donné son accord, quel que soit le prix imprévu à payer, sachant qu’il ne paye que sa propre incapacité à prévoir, qui elle, n’est pas insurmontable.

Cet homme sera en perpétuelle évolution,

— plus préoccupé par ses lacunes et les moyens de les dépasser que par l’évaluation de ses acquits et de l’image qu’il impose aux autres,

— plus préoccupé du développement de son pouvoir sur lui-même que de la quête du pouvoir sur les autres.

Quelles sont les réalisations significatives ?

Toutes celles qui créent pour l’homme et pour les hommes de nouveaux espaces de liberté ; qui le remettent en cause, l’obligeant à une évolution continuelle ; qui le mettent en situation de se dépasser et qui l’amènent à mettre en mouvement des moyens plutôt que de les accumuler.

Ni conquérant, ni colonisateur, ses réalisations sont de l’ordre de l’aventure et de la connaissance, du don de la vie. Il est celui qui transforme la planète en jardin. Sa réalisation suprême est la volonté de réussir sa propre transmutation et sa mort.

Seule cette réalisation est solitaire. Pour toutes les autres, il recherche des compagnons de route, engagés dans leurs propres projets auxquels il est prêt à contribuer, comme ses compagnons contribuent au sien, en cherchant non plus le combat, mais la synergie.


[1] Les pays bloqués dans un carcan totalitaire subissent eux aussi une transformation mais elle est pour le moment occultée par la rigueur des gouvernements et les hommes ont alors à gagner d’abord leur liberté et il n’est pas exclu que l’évolution planétaire des consciences n’accélère le mouvement.

[2] Jean-Charles Pichon : « Le Jeu de la Réalité » (Ed. Cohérence).