Colin Todhunter
Récolter la servitude : la démolition contrôlée de l’indépendance alimentaire

La modernité néolibérale est un récit de dépossession déguisé en progrès. Qu’il s’agisse du Pendjab, du Mexique ou de l’Iowa, la question demeure la même : la nourriture et la terre seront-elles traitées comme des biens publics ou comme des actifs corporatifs ? Ce qui se jouera dans les années à venir décidera de la voie que l’humanité empruntera.

Une « grande dépossession » systémique est en phase de test en Inde. C’est un manuel pour la fin de la souveraineté alimentaire, mû par les décombres du système de Bretton Woods et le besoin insatiable de « confiance des marchés ».

L’Inde — le plus grand emprunteur de l’histoire de la Banque mondiale — est contrainte d’échanger son économie agraire indigène contre un modèle qui sert les agences de notation et les fonds d’investissement privés plutôt que ses propres 1,4 milliard de citoyens. Après l’échec de l’adoption de trois lois agricoles en 2021 à la suite de protestations massives, le gouvernement central s’est tourné vers des protocoles d’entente et une législation en coulisses afin de privatiser les semences et de démanteler la sécurité alimentaire publique.

L’objectif final est un monde où la nourriture et la terre ne sont plus des biens publics, mais des actifs corporatifs à forte volatilité, négociés sur les marchés mondiaux.

Ce qui se déroule en Inde constitue un laboratoire à haut risque pour un scénario mondial : le démantèlement méthodique des systèmes alimentaires indigènes afin de les reconstruire à l’image du capital transnational.

Le modèle de Bretton Woods

Depuis l’effondrement de Bretton Woods, la libéralisation financière a donné au capital mondial une licence pour se déployer librement et a laissé les gouvernements mendier la « confiance des marchés ». Au lieu de planifier la sécurité alimentaire, les États sont sommés d’impressionner les marchés obligataires et les agences de notation. La longue histoire des prêts de la Banque mondiale à l’Inde et des « réformes » associées a remodelé les politiques publiques, transformant les campagnes en terrain d’expérimentation d’un système alimentaire conçu pour satisfaire les investisseurs avant les citoyens.

La dépossession agraire et l’endettement sont intégrés à ce modèle. Lorsque les gouvernements réduisent leur soutien aux petits agriculteurs et se retirent des achats et du stockage publics, cela est présenté comme de la « discipline budgétaire ». En réalité, cela ouvre la voie au capital privé pour occuper l’espace abandonné par l’État. Ce qui apparaît dans les villages comme des suicides, des migrations et des pertes apparaît dans les salles de conseil comme de la « consolidation » et de « l’efficacité ».

Une fois que l’alimentation et l’agriculture sont intégrées aux marchés mondiaux, des chocs éloignés de l’Inde — une hausse des taux d’intérêt à Washington, une vente massive sur les marchés émergents — peuvent contribuer à faire grimper les prix des denrées ou à faire s’effondrer les revenus agricoles. Si, pour les agriculteurs et les consommateurs, cela signifie l’insécurité, pour les négociants et les spéculateurs, cela représente une nouvelle occasion de tirer profit de la volatilité. Les mêmes politiques qui rendent la vie précaire dans les campagnes contribuent à protéger les profits des entreprises en période difficile et à les accroître lorsque les temps sont favorables.

L’Inde a emprunté davantage à la Banque mondiale que toute autre nation dans l’histoire de cette institution. Dans les années 1990, la banque a promu des réformes explicitement conçues pour pousser des centaines de millions de personnes hors des terres et hors de l’agriculture de subsistance. L’investissement public dans l’agriculture a été progressivement réduit, avec pour objectif ultime d’ouvrir les terres aux fonds d’investissement privés et au cartel agroalimentaire.

Nous voyons de petits exploitants ruinés, des sols épuisés et des communautés disloquées. D’ici 2030, la population de Delhi devrait atteindre 37 millions d’habitants — une mégapole entourée de déserts de béton là où s’étendaient autrefois des champs fertiles. C’est l’urbanisation exigée par les technocrates : des villes tentaculaires dépendant entièrement de l’agriculture à l’échelle industrielle et des chaînes de supermarchés, marginalisant de fait les systèmes alimentaires locaux et souverains.

Capture réglementaire : l’ILSI

La politique alimentaire elle-même a été discrètement détournée. L’International Life Sciences Institute (ILSI) — financé par Coca-Cola, PepsiCo, Monsanto et des centaines d’autres entreprises — a infiltré des organismes gouvernementaux dans le monde entier. Une enquête du New York Times publiée en 2019 a révélé comment l’ILSI façonne les politiques alimentaires de haut niveau afin de légitimer les aliments ultra-transformés chargés de graisses, de sucres et de sel.

C’est de la capture réglementaire à ciel ouvert. En 2016, un comité de l’ONU dirigé par deux responsables de l’ILSI a conclu que le glyphosate était « probablement non cancérigène », contredisant directement l’agence de l’OMS spécialisée dans le cancer. En Inde, l’influence de l’ILSI s’est accrue précisément au moment où les taux d’obésité, de maladies cardiovasculaires et de diabète explosent. L’Occident a déjà subi cette transformation : une alimentation appauvrie sur le plan nutritionnel, des régimes uniformisés et un cartel d’entreprises contrôlant la chaîne d’approvisionnement. Le même modèle est désormais imposé au Sud global.

Le soulèvement de 2020 et les lois par la porte dérobée

En 2020–2021, les agriculteurs indiens se sont mobilisés lors de l’un des plus vastes mouvements de protestation de l’histoire humaine pour faire échec à trois lois agricoles qui auraient sonné le glas néolibéral du producteur indépendant. Bien que ces lois aient été abrogées, le cartel agroalimentaire s’est tourné vers une stratégie de contournement.

Par le biais de divers protocoles d’entente signés par le gouvernement central avec des entreprises telles que Bayer, Syngenta et Amazon, ainsi que par des projets de nouvelles lois, une offensive concertée vise désormais à :

  • Privatiser les semences : transformer une ressource naturelle en marchandise sous licence.

  • Étendre l’agriculture contractuelle : enfermer les agriculteurs dans des accords déséquilibrés avec des conglomérats.

  • Favoriser la consolidation : transférer les terres, les achats et le stockage à des monopoles privés.

  • Démanteler le cadre de sécurité alimentaire du secteur public indien centré sur la Food Corporation of India, le système de distribution publique et les marchés de gros administrés par les États (mandis).

Cette approche cherche à accomplir ce que les lois agricoles n’ont pas réussi à faire. Et les organisations paysannes en sont conscientes — voir India’s Farmers Against the Global Agri-Cartel. En 2026, bien que les médias internationaux semblent ne plus s’y intéresser, les agriculteurs indiens sont toujours engagés dans une lutte existentielle pour protéger leurs moyens de subsistance, l’agriculture et les communautés face à une classe de prédateurs et de spéculateurs multimilliardaires.

La modernité néolibérale est un récit de dépossession déguisé en progrès. Qu’il s’agisse du Pendjab, du Mexique ou de l’Iowa, la question demeure la même : la nourriture et la terre seront-elles traitées comme des biens publics ou comme des actifs corporatifs ? Ce qui se jouera dans les années à venir décidera de la voie que l’humanité empruntera.

Notre alimentation, nos terres et notre liberté dépendent de l’issue de notre résistance — celle des agriculteurs et celle de la population plus large qui les soutient (voir The Agrarian Imagination: Development and the Art of the Impossible ; L’imaginaire agraire : le développement et l’art de l’impossible).

Colin Todhunter est spécialiste de l’alimentation, de l’agriculture et du développement, et chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation à Montréal. Ses livres en libre accès sur le système alimentaire mondial sont disponibles sur Figshare (sans inscription requise).

Texte original publié le 3 février 2026 : https://off-guardian.org/2026/02/03/harvesting-serfdom-the-controlled-demolition-of-food-independence/