Hrishikesh Joshi
À quoi sert la liberté académique ?

Remarquez à quel point la liberté académique est unique comparativement aux normes qui régissent les autres professions. Lorsque vous engagez un plombier ou un comptable, ceux-ci disposent d’une certaine marge de manœuvre pour déterminer la meilleure façon d’accomplir leur travail. Mais ils ne bénéficient de rien qui ressemble à une « liberté académique » : ils sont embauchés pour effectuer des tâches précises, et s’ils ne les accomplissent pas, vous ferez appel à quelqu’un d’autre. Même les personnes exerçant des professions où les idées occupent une place centrale peuvent être congédiées si leurs employeurs jugent leur travail insatisfaisant : journalistes, rédacteurs, animateurs de télévision, etc. Les universitaires, surtout une fois titularisés, jouissent donc d’un privilège important dont les autres membres de la société ne bénéficient pas.

Réévaluer un idéal sacré

« En quoi as-tu foi ? — En ceci : qu’il faut que le poids de toutes choses soit à nouveau déterminé » — Friedrich Nietzsche (Le Gai Savoir, §269)

1. La liberté académique : qu’est-ce que c’est ?

L’AAUP (American Association of University Professors) définit la liberté académique de la manière suivante :

La liberté académique est la liberté, pour un enseignant ou un chercheur de l’enseignement supérieur, d’étudier et de discuter des questions relevant de son domaine académique, ainsi que d’enseigner et de publier ses résultats sans ingérence de la part des administrateurs, des conseils d’administration, des responsables politiques, des donateurs ou d’autres instances.

Mais pourquoi accorder la liberté académique au départ ?

Remarquez à quel point la liberté académique est unique comparativement aux normes qui régissent les autres professions. Lorsque vous engagez un plombier ou un comptable, ceux-ci disposent d’une certaine marge de manœuvre pour déterminer la meilleure façon d’accomplir leur travail. Mais ils ne bénéficient de rien qui ressemble à une « liberté académique » : ils sont embauchés pour effectuer des tâches précises, et s’ils ne les accomplissent pas, vous ferez appel à quelqu’un d’autre. Même les personnes exerçant des professions où les idées occupent une place centrale peuvent être congédiées si leurs employeurs jugent leur travail insatisfaisant : journalistes, rédacteurs, animateurs de télévision, etc.

Les universitaires, surtout une fois titularisés, jouissent donc d’un privilège important dont les autres membres de la société ne bénéficient pas. Ils sont protégés contre le licenciement par ceux qui financent leur salaire, comme le souligne la citation ci-dessus — par exemple les donateurs, les administrateurs ou les responsables politiques représentant le public. Mais de grands privilèges exigent de solides justifications. Quelle pourrait être cette justification ?

2. La liberté académique : pourquoi ?

L’AAUP l’explique dans sa déclaration de 1940 :

Les établissements d’enseignement supérieur sont administrés dans l’intérêt du bien commun et non pour servir les intérêts de l’enseignant individuel ou de l’institution dans son ensemble. Le bien commun dépend de la libre recherche de la vérité et de sa libre diffusion.

La liberté académique est essentielle à ces objectifs et s’applique tant à l’enseignement qu’à la recherche. La liberté dans la recherche est fondamentale pour le progrès de la vérité.

Il s’agit d’une idée éminemment plausible. Pour que la vérité puisse être découverte et diffusée, les chercheurs doivent être libres de suivre un raisonnement jusqu’à ses conclusions. Les Galilée de ce monde doivent être libres de défendre leurs hypothèses hétérodoxes. Ce n’est qu’à cette condition que la recherche peut progresser véritablement.

Et ce n’est que dans le cadre d’un éthos de libre recherche que nous pouvons faire confiance aux résultats du travail universitaire. Si les universitaires craignent constamment les conséquences que leurs travaux pourraient avoir sur leurs moyens de subsistance, cela les découragera de mener une « libre recherche de la vérité ». Ils seront plutôt incités à complaire aux détenteurs du pouvoir, qu’ils aient raison ou non.

John Stuart Mill écrit, dans le chapitre 2 de De la liberté :

Pour tout le monde, excepté ceux que leur fortune ne rend pas dépendants de la bonne volonté des autres, l’opinion est sur ce point aussi efficace que la loi : il revient au même que les hommes soient emprisonnés qu’empêchés de gagner leur pain.

Son propos est que les seules protections juridiques formelles de la liberté d’expression (comme le Premier Amendement aux États-Unis) sont insuffisantes pour créer un véritable climat de libre expression. Si le fait de dire X peut vous faire perdre votre emploi ou vous rendre inemployable, cela influencera inévitablement ce que vous serez réellement libre de dire — à moins d’être financièrement indépendant.

Voici Bertrand Russell (Propagande officielle et pensée libre), qui développe une idée semblable quelques décennies après Mill :

Il est évident que la pensée n’est pas libre si le fait de partager certaines opinions rend impossible de gagner sa vie. Il est évident aussi que la pensée n’est pas libre si tous les arguments d’un parti en controverse sont toujours présentés d’une manière aussi attrayante que possible tandis que les arguments de l’autre parti ne peuvent être découverts que par une recherche approfondie.

3. Comment les choses peuvent mal tourner

Mais la liberté académique suffit-elle à garantir la liberté de recherche que défendent Mill et Russell ? Voici une illustration frappante de la manière dont les choses peuvent déraper.

Expérience de pensée : supposons que l’enseignement supérieur soit contrôlé par une guilde de Prêtres croyant en l’Unique Vraie Religion. Lorsqu’il s’agit d’embaucher de nouveaux membres du corps professoral, les Prêtres traquent les signes d’hérésie. S’ils en détectent, ils refuseront d’embaucher la personne concernée. Il en va de même pour l’admission aux programmes d’études supérieures, l’évaluation des articles par les pairs et l’attribution des subventions. Bien entendu, une fois titularisée, une personne peut suivre le raisonnement jusqu’à ses conclusions ; toutefois, même dans ce cas, elle sera pénalisée lorsqu’il s’agira d’obtenir des subventions ou de faire publier, citer ou enseigner ses travaux.

Nous avons ici des protections formelles de la liberté académique — aucune ingérence des donateurs, des responsables politiques, etc. — mais la pensée peut-elle être véritablement libre dans un tel environnement ?

Vraisemblablement non. D’abord, de nombreux hérétiques s’excluront eux-mêmes de cette profession, puisqu’ils devraient limiter leurs recherches aux seules pistes compatibles avec l’Unique Vraie Religion. Cela heurterait leur sens de l’intégrité. Ensuite, les jeunes chercheurs seront incités à adopter des croyances conformes à cette religion. Sinon, ils n’auront pas leur place dans l’enseignement supérieur. Cette expérience de pensée montre ainsi qu’une « libre recherche de la vérité » peut être absente même en présence de protections formelles de la liberté académique.

4. Homogénéité idéologique et libre recherche

L’homogénéité idéologique peut nuire à la libre recherche en raison de :

  • biais dans le recrutement ;

  • biais dans l’évaluation par les pairs ;

  • censure exercée par d’autres universitaires ;

  • autocensure ;

  • étudiants non exposés à une diversité d’arguments.

La liberté académique, dans la mesure où elle ne protège l’université que contre les pressions externes, ne fait pas grand-chose à elle seule pour empêcher ces dynamiques.

L’exemple précédent, mettant en scène les Prêtres et leur Unique Vraie Religion, est hypothétique. Mais un large éventail de données suggère que l’enseignement supérieur contemporain présente des tendances similaires. Tout d’abord, le monde universitaire est politiquement homogène — en particulier dans les disciplines chargées d’étudier les questions sociales et politiques.

La figure ci-dessous montre, par exemple, que la sociologie, l’histoire et l’anthropologie présentent un déséquilibre beaucoup plus marqué que le génie ou les sciences physiques. (Les données proviennent de l’étude réalisée en 2018 par Mitchell Langbert sur le corps professoral des établissements d’élite d’arts libéraux.)

Qui plus est, le monde universitaire est devenu de plus en plus déséquilibré au fil du temps. Les biais dans les embauches en sont probablement la cause.

(Source : Nathan Honeycutt)

Les preuves de l’existence de biais dans les embauches sont multiples. Par exemple :

  • Selon l’étude de J. C. Phillips portant sur le recrutement dans les facultés de droit entre 2001 et 2010, les candidats conservateurs ou libertariens étaient recrutés dans des départements classés de 12 à 13 rangs plus bas que leurs homologues de gauche ou libéraux à qualifications égales.

  • De nombreux universitaires déclarent explicitement qu’ils discrimineraient les candidats conservateurs ou libertariens.

  • La polarisation affective entraîne, de manière générale, une discrimination à l’encontre des membres du camp politique opposé. Iyengar et Westwood (2015) en apportent la démonstration dans le contexte de l’attribution de bourses à des élèves finissants du secondaire.

En résumant les données fondées sur les déclarations des intéressés, Magness et Waugh (2022) concluent :

De nombreux enseignants en psychologie reconnaissent ouvertement pratiquer une discrimination à l’embauche contre les candidats universitaires non de gauche (Inbar et Lammers, 2012), et Peters et al. (2020) constatent des pratiques discriminatoires similaires en philosophie… Comme ces données reposent sur des déclarations volontaires, elles sous-estiment probablement également l’ampleur de la discrimination politique dans ces disciplines, y compris celle qui découle de biais non reconnus ou inconscients.

De plus, un récent sondage réalisé par FIRE révèle qu’une proportion importante des professeurs de droit estiment qu’un candidat conservateur au corps professoral serait un « mauvais choix » pour leur établissement :

Qu’en est-il de la censure exercée par d’autres universitaires ? Nous connaissons désormais de nombreux cas de conférenciers déprogrammés, de conférences perturbées, et autres situations du même genre. Mais ces phénomènes ne sont que les symptômes d’un problème plus profond. Dans un climat d’homogénéité idéologique, la dynamique de groupe peut permettre à la majorité de réduire facilement les voix dissidentes au silence par divers moyens. Les pressions censoriales exercées par d’autres universitaires peuvent influencer l’évaluation par les pairs, les demandes de subventions et bien davantage.

La libre recherche est gravement compromise dans un contexte d’homogénéité idéologique, parce que :

  • les programmes de recherche prometteurs qui vont à l’encontre de l’idéologie dominante sont découragés ;

  • la pression exercée pour produire des travaux conformes à l’idéologie dominante dégrade la qualité de la recherche — ce qui constitue probablement l’une des causes de la crise de la réplication dans les sciences sociales ;

  • les étudiants qui nourrissent des réserves à l’égard de l’idéologie dominante s’auto-excluent de certaines disciplines.

Un article qui s’inscrit pleinement dans cette perspective est celui de Justin McBrayer, intitulé « The Epistemic Benefits of Ideological Diversity ». McBrayer explique que les groupes disposent d’avantages considérables sur les individus dans la conduite de la recherche, car ils sont plus aptes à :

a) identifier un échantillon représentatif des questions importantes ;

b) élaborer un éventail plus large de réponses possibles ;

c) évaluer les preuves en faveur ou à l’encontre de chaque option.

Mais chacun de ces avantages est affaibli par l’homogénéité idéologique. Par conséquent, la production scientifique devient moins fiable.

5. L’autocensure

Outre les pressions censoriales explicites, les étudiants comme les chercheurs sont enclins à pratiquer l’autocensure lorsqu’ils évoluent dans un environnement soumis à des pressions idéologiques. Cela aussi dégrade les résultats de l’entreprise scientifique.

Dans son article désormais classique consacré à l’autocensure et au débat public, Glenn Loury écrit :

La notion de recherche objective — sur les effets du salaire minimum sur l’emploi, par exemple, ou sur l’influence de l’emploi des mères sur le développement des enfants — ne peut avoir aucun sens si, lorsque les résultats sont publiés, les autres « scientifiques » s’attachent principalement à poser cette question ad hominem : « Quel genre d’économiste, de sociologue, etc., peut bien soutenir une telle chose ? » Non seulement les chercheurs seront amenés à se censurer eux-mêmes, mais la manière même dont la recherche est évaluée et dont se forme le consensus sur les « faits » s’en trouvera modifiée. Si une étude qui aboutit à des conclusions impopulaires fait l’objet d’un examen plus poussé et que davantage d’efforts sont consacrés à sa réfutation, un biais évident en faveur du fait de « trouver ce que la communauté souhaite trouver » sera introduit. Ainsi, la manière même dont se construit notre connaissance du monde qui nous entoure peut être influencée par ce phénomène d’expression stratégique.

Outre les chercheurs eux-mêmes, il existe des preuves que les étudiants, en particulier ceux situés du côté conservateur de l’échiquier politique, ressentent des pressions les poussant à s’autocensurer dans leurs cours.

6. Quelles conséquences pour l’enseignement supérieur ?

Rappelons la justification initiale de la liberté académique : « la libre recherche de la vérité et sa libre diffusion ».

Or, dans son état actuel, le monde académique semble remplir cette mission de manière médiocre, en particulier sur les questions sociales et politiques. Si les donateurs, les administrateurs et les responsables politiques réagissent en réduisant les financements destinés aux sciences humaines et sociales, en s’opposant à certaines nominations ou en finançant des centres de recherche alternatifs (plutôt que les départements universitaires traditionnels), le corps professoral ne peut plus légitimement s’y opposer au nom de la liberté académique. En effet, la raison d’être même de la liberté académique — accordée aux établissements d’enseignement supérieur dans leur ensemble — était de favoriser la libre recherche. Si celle-ci n’est plus assurée en raison du déséquilibre idéologique extrême qui caractérise le monde universitaire, alors des interventions extérieures peuvent devenir justifiées.

Cela est d’autant plus vrai que le public finance l’enseignement supérieur de multiples façons, notamment par :

  • les subventions aux prêts étudiants ;

  • le financement direct des universités publiques ;

  • les subventions accordées par la NSF (National Science Foundation), la NEH (National Endowment for the Humanities), les NIH (National Institutes of Health), et d’autres organismes similaires.

Sans financement public, le budget de nombreuses universités accuserait un déficit considérable et la plupart seraient contraintes de fermer leurs portes. Les universités ont donc le devoir de faire preuve d’une gestion responsable des ressources publiques. Il existe ici un important problème et encore insuffisamment étudié d’agent principal.

Considérons d’autres exemples. Un conseil d’administration engage un directeur général pour représenter les intérêts des actionnaires. Si celui-ci accomplit mal son travail, il est légitimement remplacé. Ou encore, imaginons que vous engagiez un avocat pour défendre votre cause. Si vous découvrez qu’il ne cherche nullement à défendre vos intérêts, il est logique d’en engager un autre.

De même, si le public ne doit pas retirer son financement au monde universitaire tout en accordant au corps professoral le privilège de la liberté académique, un élément de confiance est indispensable. Et la confiance n’est justifiée qu’en présence d’une véritable fiabilité. Dans la mesure où les universitaires utilisent les fonds publics pour promouvoir leurs propres convictions partisanes et imposer une conformité idéologique, il semblerait que cette confiance ne soit plus méritée. Si tel est le cas, l’idéal même de la « liberté académique » doit être repensé.

Dans un monde idéal, une autocorrection aurait lieu. Compte tenu des menaces que l’homogénéité idéologique fait peser sur la libre recherche, les départements pourraient prendre des mesures concrètes pour recruter des chercheurs aux points de vue diversifiés. Il ne s’agit pas d’une « discrimination positive en faveur des conservateurs », comme certains le prétendent, étant donné les biais de recrutement largement documentés : le simple fait d’éviter ces biais contribuerait déjà largement à corriger le déséquilibre.

Malheureusement, nombre d’universitaires demeurent persuadés qu’il n’existe aucun problème. Le public se retrouve ainsi dans une situation difficile. Si le privilège de la liberté académique accordé aux universités ne remplit plus sa fonction première, alors les interventions extérieures deviennent légitimes. La liberté académique elle-même doit être repensée de fond en comble. [1]

Hrishikesh Joshi est professeur de philosophie à l’Université de l’Arizona. Auteur de Why It’s OK to Speak Your Mind (Pourquoi il est acceptable d’exprimer son opinion ; 2021). Il écrit sur la morale, la libre investigation, l’enseignement supérieur et bien d’autres sujets.

Texte original publié le 22 juin 2026 : https://desertphilosophy.substack.com/p/whats-the-point-of-academic-freedom

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NDT : Pour qu’une intervention extérieure soit véritablement bénéfique, il faudrait d’abord que ceux qui interviennent adhèrent eux-mêmes au principe de la liberté académique. Or, ce n’est pas ce que l’on observe actuellement chez les acteurs les plus influents, qu’il s’agisse de grands donateurs ou des gouvernements.

En définitive, la liberté d’expression n’est ni une question de droite ni de gauche. Elle exige de chacun un examen de ses propres croyances, de ses intérêts et de ses préjugés, afin de reconnaître ce qui empêche, en soi comme chez les autres, une expression véritablement libre. Autrement dit, elle suppose un travail de conscience de soi.

Mais à l’échelle de la société, qui accomplira ce travail pour le grand public, les grandes entreprises et les autorités publiques ?