Bruce Kirchoff
Rudolf Steiner et la voie médiane

Je considère effectivement Rudolf Steiner comme un grand enseignant. Pour approfondir ma relation avec l’anthroposophie, je dois travailler sur certains contenus dans un esprit de dévotion. Je dois m’unir à certains contenus méditatifs, à certaines idées, et vraiment les laisser agir sur moi. En même temps, je dois faire preuve de rigueur quant à ce que je sais réellement. Dans quelle mesure est-ce que je ne fais que porter en moi un ensemble de pensées qui viennent de quelqu’un d’autre, que je les manipule comme une marionnette, que je les répète comme un perroquet ; que je m’en sers, mais sans entretenir avec elles une relation véritablement libre ? J’ai simplement adopté l’idée que cette personne est un grand initié et…

Une conversation avec Robert Karp

J’ai récemment eu l’occasion de m’entretenir avec Robert Karp, qui étudie Rudolf Steiner depuis longtemps et a été directeur de la Biodynamic Association. Nous avons parlé de la recherche d’une voie médiane pour comprendre l’œuvre de Steiner, une voie qui se faufile entre le fait de le considérer comme infaillible et celui d’ignorer ses dons spirituels.

Les vidéos sont des enregistrements de notre conversation. Le texte est une transcription éditée et révisée par Robert et moi-même.

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Robert : Je peux simplement partager cette image. C’est une image qui vit en moi. Lorsqu’un groupe de personnes en vient à reconnaître un individu comme un grand initié, cela pose un défi. À mes yeux, le risque est que cela ramène le groupe à une ancienne manière d’entrer en relation avec un enseignant spirituel, une manière héritée du passé, d’une époque où la spiritualité était soigneusement encadrée par une hiérarchie.

Je considère effectivement Rudolf Steiner comme un grand enseignant. Pour approfondir ma relation avec l’anthroposophie, je dois travailler sur certains contenus dans un esprit de dévotion. Je dois m’unir à certains contenus méditatifs, à certaines idées, et vraiment les laisser agir sur moi. En même temps, je dois faire preuve de rigueur quant à ce que je sais réellement. Dans quelle mesure est-ce que je ne fais que porter en moi un ensemble de pensées qui viennent de quelqu’un d’autre, que je les manipule comme une marionnette, que je les répète comme un perroquet ; que je m’en sers, mais sans entretenir avec elles une relation véritablement libre ? J’ai simplement adopté l’idée que cette personne est un grand initié et que, d’une certaine manière, il serait meilleur pour moi, pour mon développement, de la laisser combler le vide dans ma vie de pensée.

C’est une voie médiane délicate, car nous avons besoin de personnes qui sont en avance sur nous. Nous avons besoin d’enseignants. Que deviendraient les écoles si personne n’avait quelques pas d’avance sur les élèves ? Et pourtant, il est facile, surtout dans la vie spirituelle, de rester prisonnier d’une ancienne relation à un enseignant spirituel et, ce faisant, de ne pas être au service de cet être, de cette personne. Je pense que l’équilibre est délicat, Bruce.

Bruce : Oui, je suis à peu près d’accord avec tout ce que tu viens de dire. Examinons les deux polarités dont j’ai parlé tout à l’heure. Pour moi, le problème posé par Steiner, considéré comme un dieu est très semblable à ce que tu viens de décrire : pourquoi diable devrais-je essayer ? Je ne pourrai jamais être à la hauteur. Je ne peux pas être Rudolf Steiner. Je ne peux pas accomplir toutes ces choses. Alors, pourquoi essayer ? Il existe un vieux dicton : « Les étoiles sont si grandes, je suis si petit. Reste tel que tu es ». C’est ce que je ressens chez les personnes qui vouent un véritable culte à Rudolf Steiner en le considérant comme infaillible et refusent d’examiner les aspects sur lesquels il a pu se tromper.

Si j’aime examiner les erreurs qu’il a commises, c’est parce que cela le rend un peu plus semblable à moi. Moi aussi, je pourrais accomplir quelque chose. J’ai la possibilité de suivre réellement cette voie et de faire mes propres expériences. Si Steiner est un dieu, je ne sais pas… Je ne pourrai jamais être à la hauteur. C’est vraiment difficile. Chaque fois que j’ai pris mes distances avec la Société anthroposophique — et je ne l’ai réintégrée que depuis un an environ, en m’en rapprochant un peu —, cela a été très difficile pour moi. Je commence à me dire : « Mon Dieu, je dois connaître l’histoire du double ahrimanique, ce qui lui arrivera dans l’avenir, et avoir tout cela à portée de main pour pouvoir en parler au prochain anthroposophe que je rencontre, et ainsi montrer ainsi que je sais quelque chose ».

Robert : Oui.

Bruce : L’attrait de cette démarche est vraiment très puissant.

Robert : Oui.

Bruce : À l’autre extrême, il y a donc la science rigoureuse. Je suis scientifique. Certains l’ignorent peut-être, mais j’ai consacré toute ma carrière à la recherche universitaire. Je n’étais pas simplement quelqu’un qui espérait devenir scientifique. J’ai passé ma carrière à présenter des demandes de subventions, à mener des recherches, à publier des articles dans des revues à comité de lecture et à enseigner à l’université. J’ai donc toute cette expérience derrière moi.

Il existe une déformation de cette démarche scientifique qui consiste à affirmer : « Tout ce que je sais constitue tout ce qu’il est possible de connaître. Tout ce que je peux mesurer constitue tout ce qui peut être mesuré ». On finit alors par nier la possibilité qu’un individu se transforme lui-même, sous prétexte que cela est impossible. On ne peut pas le mesurer. C’est une attitude très matérialiste.

Du côté de Steiner, considéré comme un dieu, il y a aussi du matérialisme. Je dirais qu’il s’agit d’un matérialisme spirituel. J’entends des gens répéter ce que Steiner a dit, et certains de ses propos me semblent relever du matérialisme, d’un matérialisme spirituel, parce qu’ils nient la transformation dont tu parles ; ils nient qu’il soit possible d’accomplir ce travail. Non pas que ce travail soit facile. Il ne l’est pas. J’ai 73 ans et je lutte contre les ténèbres en moi-même comme je l’ai fait toute ma vie, en espérant en avoir surmonté une partie. C’est un travail difficile.

Robert : Oui. D’une part, je pense que nous sommes à un moment de l’histoire de l’anthroposophie en tant que mouvement où nous pourrions commencer à créer plus consciemment une culture saine pour ce mouvement. À mes yeux, cela implique notamment de nommer honnêtement nos pathologies, c’est-à-dire les types de pathologies qui ont eu tendance à s’attacher à nous et à notre mouvement.

Lorsque je réfléchis à la manière dont j’évolue en tant qu’individu, oui, j’ai des intuitions concernant mon avenir, une nouvelle capacité que je pourrais développer ou une possibilité qui pourrait s’ouvrir à moi. Mais je dois aussi examiner ce qui, en moi, fait obstacle à cette évolution. Quelles sont mes vieilles habitudes, mes anciennes façons d’être, qui entravent ce nouveau potentiel ?

Pour résumer simplement la situation actuelle de notre mouvement, je dirais qu’il existe bel et bien, au sein du mouvement anthroposophique, des forces de renouveau et un potentiel réel. Nous en voyons des exemples. Mais il existe aussi de nombreuses habitudes et façons d’être héritées du passé. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment nous pouvons travailler consciemment avec ce moment de transition et nommer honnêtement ces habitudes.

Si j’aime travailler avec des polarités dynamiques, comme la dévotion et la sophistique — c’est-à-dire aborder l’anthroposophie sans dévotion, comme tu le disais, et se contenter d’appliquer une science matérialiste —, c’est notamment parce que, lorsque je parle de nommer nos pathologies, les gens sont souvent effrayés. Ils pensent que je veux m’attarder sur le négatif, ou fouiller le passé pour exhumer toutes les mauvaises choses qui se sont produites.

Mais ce n’est pas cela, une véritable croissance spirituelle et psychologique, n’est-ce pas ? Nous devons être capables de voir notre double, notre moi inférieur, et travailler à les transformer, sans pour autant développer à l’égard de ce qui est pathologique en nous une relation fondée sur la haine de soi ou la honte de soi.

C’est l’une des questions que je me pose actuellement : sommes-nous capables de faire évoluer consciemment notre culture ? Je t’entend toi aussi te débattre avec ce genre de questions.

Entretien original publié le 22 octobre 2026 : https://spiritinaction.substack.com/p/rudolf-steiner-and-the-middle-path