Dominique Casterman : Au terme de l’évolution physique, une possible évolution spirituelle selon Jean-Marie Pelt


21 Nov 2020

Texte proposé et commenté par Dominique Casterman

Jean-Marie Pelt était professeur de biologie végétale et de pharmacologie ; il a publié de nombreuses communications scientifiques et des ouvrages de référence relatifs à l’écologie végétale, l’ethnobotanique, les plantes médicinales, et aussi l’impact de l’activité humaine sur les problèmes généraux d’environnement. C’était un écologiste, au plein sens du terme, des premières heures. Probablement était-il moins « reconnu » pour ses positions parfois « osées » portant sur des « correspondances » comportementales entre les règnes végétaux, animaux et humains ; mais sans jamais défaillir, pour tenter de répondre à ces épineuses questions, à affronter le monde et les faits réels avec optimisme, aptitude, lucidité, et un sens subtil du discernement approprié ; en attirant toujours notre attention sur l’Unité et l’Universalité des lois de la Vie. Il adhérait complètement à l’entendement de Paracelse qu’il citait volontiers : « L’univers est un, et son origine ne peut être que l’éternelle unité. C’est un vaste organisme dans lequel les choses s’harmonisent et sympathisent réciproquement ; ou de Goethe : « Voici bien des années, mon esprit s’efforçait de découvrir et d’apprendre comment la nature vit et crée. C’est l’éternelle unité qui se révèle dans la diversité. »

Il est, selon moi, un authentique philosophe des sciences de la Vie, animé par une perception holistique de la nature de la réalité incluant, sans cassure, la diversité du monde manifesté. Pour lui, bien qu’il n’utilisât pas ce vocabulaire, « nirvana est samsâra » et réciproquement.

Dans le texte qui suit, il constate ce qu’il définit comme une étrange complémentarité entre le végétal vert et les animaux ; tandis que les végétaux ne cessent de croître et de synthétiser de la matière vivante afin de pourvoir aux besoins alimentaires des animaux, y inclus les êtres humains, ceux-ci, dès qu’ils atteignent la maturité physiologique, cesse leur croissance ; toutefois, ils maintiennent leur structure, mais pour quoi faire se demande Jean-Marie Pelt ? Dans les lignes qui suivent, il risque une réponse, en tout cas en ce qui concerne Homo sapiens.

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« Il est singulier de constater que les végétaux ne cessent d’élaborer de la matière vivante et de croître en taille et en volume. Les arbres ont la taille que l’âge leur confère ; puis ils meurent. Rien de tel chez la plupart des animaux (…) qui atteignent au bout de quelques années leur maturité physiologique, à partir de laquelle ils se contentent d’entretenir leur structure sans plus l’accroître. Ils sont devenus adultes. Mais pour quoi faire ?

« Pour l’homme au moins on pourrait risquer une réponse, ou plus modestement formuler une hypothèse : le développement corporel accomplit, le surcroît d’énergie ainsi laissée disponible ne pourrait-il s’investir dans d’autres tâches et vers d’autres directions ; et pourquoi pas justement vers celles qui font l’originalité et l’honneur de l’homme : celles de l’esprit. C’est ce qu’avaient compris, semble-t-il, d’autres civilisations, d’autres cultures, mais non la nôtre, tout occupée à produire toujours plus pour réjouir et ménager – sic – des corps déjà comblés, grâce au progrès du confort et aux mille satisfactions de ce qu’il est convenu d’appeler ‘‘la vie moderne’’. Serait-ce là notre erreur ? Sans doute. Car l’espèce n’a qu’un avenir : celui de son propre dépassement, au-delà des limites de l’univers matériel qui l’emprisonne et la réduit en esclavage ; et l’individu n’a qu’un programme : celui de s’accomplir dans ce qui lui est unique, original et essentiel, à travers la qualité, l’authenticité et la vérité des relations d’amour qu’il lie avec autrui… » (Jean-Marie Pelt, Les plantes : amours et civilisations végétales, Fayard, 1992, p. p. 134, 135).

« (…) L’homme accomplit, cet homme ‘‘transbiologique’’ que certains entrevoient en scrutant l’avenir lointain, aux confins du temps…

« Mais, pour l’instant, l’immense masse humaine reste asservie, sans en être toujours vraiment consciente, aux barbares tyrannies des lois biologiques,… L’homme accomplit est loin devant nous. Et nul ne sait s’il réussira jamais à éclore en ce monde. » (Ibidem, p. p. 176, 177).

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Bien sûr, l’éveil spirituel consiste à vivre comme si les apparences étaient réelles – car nous n’y pouvons rien, notre structure psychophysique est programmée pour cela – tout en sachant que le monde des phénomènes est la manifestation temporaire de la Conscience universelle. L’intuition de la Réalité nouménale, et la possibilité qu’elle nous soit intelligible sont une potentialité propre à la nature humaine. Cette possibilité innée est rarement réalisée, elle est généralement inconsciente. Cette inconscience explique partiellement pourquoi dans le développement naturel de l’être humain, l’ego (image distincte) se substitue radicalement à la Conscience, à l’Être ; et pourquoi la créature humaine n’a de cesse d’être insatisfaite et de chercher des compensations à l’extérieur alors que le ‘‘Témoin’’ de toute expérience est en nous comme en toute chose. Sans cette potentialité innée, l’homme se satisferait de seulement fonctionner ; si cette potentialité reste inconscience, il est constamment insatisfait de sa condition limitée et rien ne peut combler ce manque qui n’est pas une absence de quelque chose, mais une vision erronée de la réalité. Bien sûr car, pour paraphraser Jean-Marie Pelt : l’être humain tend vers son propre dépassement, au-delà des limites de l’univers matériel qui l’emprisonne et le réduit en esclavage, et son accomplissement est « transbiologique ». Comme l’éveil spirituel est intuition conceptuelle transcendante, au-delà des conditionnements de la pensée dualiste.