Extraits sélectionnés par le personnel de la Fondation
L’amour n’est pas le désir. C’est une grande chose de le découvrir par soi-même. Et si l’amour n’est pas le désir, alors qu’est-ce que l’amour ? L’amour n’est pas le simple attachement que vous portez à votre enfant, l’amour n’est pas l’attachement sous toutes ses formes ; l’amour n’est pas la jalousie, l’ambition, l’accomplissement ou le devenir ; l’amour n’est pas le désir ni le plaisir. L’accomplissement du désir, qui est le plaisir, n’est pas l’amour. Ainsi, j’ai découvert ce qu’est l’amour. Il n’est aucune de ces choses. Ai-je compris ces éléments, et en suis-je libre ? Ou bien est-ce que je dis simplement : « Je comprends intellectuellement, je comprends verbalement, mais aidez-moi à aller plus loin » ? Je ne le peux pas ; vous devez le faire vous-même.
Krishnamurti à Saanen 1979, Discussion 2
Faire face au fait que vous n’aimez pas
Question : Le commandement fondamental le plus fort dans toutes les religions est d’aimer son prochain. Pourquoi cette vérité simple est-elle si difficile à mettre en pratique ?
Krishnamurti : Pourquoi sommes-nous incapables d’aimer ? Que signifie aimer son prochain ? Est-ce un commandement, ou est-ce un fait simple que si je ne vous aime pas et si vous ne m’aimez pas, il ne peut y avoir que haine, violence et destruction ? Qu’est-ce qui nous empêche de voir le fait très simple que ce monde est le nôtre, que cette terre est à vous et à moi pour y vivre, sans division de nationalités, sans frontières, pour y vivre heureux, de manière productive, avec joie, avec affection et compassion ? Pourquoi ne voyons-nous pas cela ? Je peux vous donner quantité d’explications, et vous pouvez m’en donner bien davantage, mais de simples explications n’éradiqueront jamais le fait que nous n’aimons pas notre prochain. Au contraire, c’est parce que nous donnons sans cesse des explications et des causes que nous ne faisons pas face au fait. Vous donnez une cause, j’en donne une autre, et nous nous battons au sujet des causes et des explications. Nous sommes divisés en hindous, bouddhistes, chrétiens, ceci ou cela. Nous disons que nous n’aimons pas à cause des conditions sociales, ou parce que c’est notre karma, ou parce que quelqu’un a beaucoup d’argent alors que nous en avons très peu. Nous offrons d’innombrables explications, beaucoup de mots, et dans ce réseau de mots nous nous laissons prendre. Le fait est que nous n’aimons pas notre prochain, et nous avons peur de faire face à ce fait, alors nous nous livrons aux explications, aux mots et à la description des causes ; nous citons la Gita, la Bible, le Coran, n’importe quoi pour éviter de faire face au simple fait.
Vous ne pouvez pas dire au livre ce qu’il doit révéler. Il révélera tout.
Que se passe-t-il lorsque vous faites face au fait et que vous savez par vous-même que vous n’aimez pas votre prochain ou votre fils ? Si vous aimiez votre fils, vous l’éduqueriez d’une manière totalement différente ; vous l’éduqueriez non pour s’adapter à cette société pourrie, mais pour qu’il soit autonome, intelligent, conscient de toutes les influences qui l’entourent, dans lesquelles il est pris, étouffé, et qui ne lui permettent jamais d’être libre. Si vous aimiez votre fils, qui est aussi votre prochain, il n’y aurait pas de guerres, parce que vous voudriez le protéger lui, et non votre propriété, votre petite croyance mesquine, votre compte en banque, votre pays affreux ou votre idéologie étroite. Donc vous n’aimez pas, et c’est un fait.
La Bible, la Gita ou le Coran peuvent vous dire d’aimer votre prochain, mais le fait est que vous n’aimez pas. Maintenant, lorsque vous faites face à ce fait, que se passe-t-il ? Que se passe-t-il lorsque vous êtes conscient de ne pas aimer et que, sachant cela, vous n’offrez pas d’explications ni de causes à votre manque d’amour ? C’est très clair. Vous restez avec le fait nu que vous n’aimez pas, que vous n’éprouvez aucune compassion. La manière méprisante dont vous parlez aux autres, le respect que vous montrez à votre supérieur, le salut profond et révérencieux avec lequel vous accueillez votre gourou, votre recherche de pouvoir, votre identification à un pays, votre quête — tout cela indique que vous n’aimez pas. Si vous partez de là, vous pouvez faire quelque chose. Si vous êtes aveugle et que vous le savez vraiment, si vous n’imaginez pas que vous voyez, que se passe-t-il ? Vous avancez lentement, vous touchez, vous sentez ; une nouvelle sensibilité naît. De même, lorsque je sais que je n’ai pas d’amour et que je ne prétends pas aimer, lorsque je suis conscient du fait que je n’ai aucune compassion et que je ne poursuis pas un idéal, alors, en faisant face à ce fait, surgit une qualité différente ; et c’est cette qualité qui sauve le monde, non la religion organisée ni une idéologie habile. C’est lorsque le cœur est vide que les choses de l’esprit le remplissent ; et les choses de l’esprit sont les explications de ce vide, les mots qui en décrivent les causes.
Ainsi, si vous voulez réellement mettre fin aux guerres, si vous voulez réellement mettre fin à ce conflit au sein de la société, vous devez faire face au fait que vous n’aimez pas. Vous pouvez aller dans un temple et offrir des fleurs à une image de pierre, mais cela ne donnera pas au cœur cette qualité extraordinaire de compassion et d’amour, qui ne vient que lorsque l’esprit est tranquille, et non avide ou envieux. Lorsque vous êtes conscient du fait que vous n’avez pas d’amour et que vous ne fuyez pas ce fait en essayant de l’expliquer ou d’en trouver la cause, alors cette prise de conscience même commence à agir ; elle apporte la douceur, un sens de compassion. Alors il devient possible de créer un monde totalement différent de cette existence chaotique et brutale que nous appelons aujourd’hui la vie.
Krishnamurti à Bombay 1961, Discussion
Audio : Savoir ce qu’est l’amour
Nos cœurs sont remplis des choses de l’esprit
La relation, si nous le permettons, peut être un processus de révélation de soi ; mais comme nous ne le permettons pas, la relation devient simplement une activité gratifiante. Tant que l’esprit utilise la relation pour sa propre sécurité, cette relation est vouée à créer confusion et antagonisme. Est-il possible de vivre en relation sans l’idée d’exigence, de besoin ou de gratification ? Ce qui veut dire : est-il possible d’aimer sans l’intervention de l’esprit ? Nous aimons avec l’esprit, nos cœurs sont remplis des choses de l’esprit, mais les fabrications de l’esprit ne peuvent pas être l’amour. On ne peut pas penser l’amour. On peut penser à la personne que l’on aime, mais cette pensée n’est pas l’amour, et ainsi, progressivement, la pensée prend la place de l’amour. Lorsque l’esprit devient suprême, tout-puissant, il est évident qu’il ne peut y avoir d’affection. Nous avons rempli nos cœurs des choses de l’esprit, et les choses de l’esprit sont essentiellement des idées — ce qui devrait être et ce qui ne devrait pas être. Une relation peut-elle être fondée sur une idée ? Si c’est le cas, n’est-elle pas une activité qui se referme sur elle-même et donc inévitablement source de conflit, de lutte et de misère ? Mais si l’esprit n’intervient pas, il n’érige pas de barrière, il ne se discipline pas, ne se réprime pas, ne se sublime pas. Cela est extrêmement difficile, car ce n’est ni par la détermination, ni par la pratique, ni par la discipline que l’esprit peut cesser d’intervenir ; l’esprit ne cessera d’interférer que lorsqu’il y aura une pleine compréhension de son propre processus. Alors seulement est-il possible d’avoir une juste relation avec l’un et avec le multiple, libre de conflit et de discorde.
Krishnamurti à Ojai 1949, Discours 2
Vidéo : L’amour est-il un mouvement du temps et de la pensée ?
Idées sur l’amour
Deux jeunes hommes étaient venus de la ville voisine. […] ils entrèrent en souriant mais avec une certaine timidité et une hésitation respectueuse. Dès qu’ils furent assis, ils oublièrent leur timidité, […] Puis-je vous poser une question ?
— Je vous en prie.
Qu’est-ce que l’amour ? […] Il court tellement d’idées au sujet de ce que l’amour devrait être que tout cela est très embrouillé, dit le premier.
— Quelles sortes d’idées ?
Des idées qui voudraient que l’amour ne soit ni passionné, ni lubrique, que l’on aime son prochain comme soi-même, que l’on aime ses parents, que l’amour devrait être l’amour de Dieu inpersonnalisé, et bien d’autres encore. Chacun donne son opinion selon sa fantaisie.
— Mais que pensez-vous, vous, en dehors des opinions des autres ? Avez-vous également un point de vue sur l’amour ?
Il est difficile d’exprimer par des mots ce que l’on ressent, répondit le second jeune homme. Je pense que l’amour doit être universel, il faut tout aimer sans préjugés. Ce sont les préjugés qui détruisent l’amour. Et c’est la conscience de classe qui crée des barrières sociales et oppose les êtres. Les livres saints disent que nous devions nous aimer les uns les autres, et ne pas limiter ou personnifier notre amour, mais c’est parfois très difficile.
Qui aime Dieu aime toutes choses, ajouta le premier garçon. Seul existe l’amour divin, tout le reste est charnel, à la mesure de la personne humaine. C’est cet amour physique qui fait obstacle à l’amour divin, or sans l’amour divin tout n’est que commerce et troc. L’amour n’est pas la sensation. La sexualité doit être contrôlée et formée, c’est pourquoi je suis contre le contrôle des naissances. La passion physique nous détruit et c’est la chasteté qui mène à Dieu.
— Avant d’aller plus loin, ne pensez-vous pas que nous devrions essayer d’établir si ces positions sont justes ? Une opinion n’en vaut-elle pas une autre ? Sans tenir compte de celui qui l’émet, l’opinion n’est-elle pas une forme de préjugé, un parti pris lié à notre tempérament propre, à notre expérience personnelle et à la façon dont nous avons été élevés ?
Comprendre pourquoi nous avons des opinions, des idées et des conclusions au sujet de l’amour
Pensez-vous qu’il soit mauvais d’avoir une opinion ? demanda le deuxième.
— Dire que c’est bien ou mal, c’est encore avoir une opinion, n’est-ce pas ? Mais si par contre l’on commence à observer et à comprendre comment se forment les opinions, il nous sera peut-être possible de saisir la pleine signification de l’opinion, du jugement, de l’accord. […] La pensée est le produit de l’influence, n’est-ce pas ? Vos pensées et vos opinions découlent en ligne droite de votre éducation. Vous dites « ceci est bien, et cela est mal » en fonction des structures morales de votre conditionnement particulier. Nous ne cherchons pas, pour l’instant, à savoir ce qui est vrai au-delà de toute influence, et s’il existe une telle vérité. Nous essayons d’établir la signification des opinions, des croyances, des assertions, qu’elles soient personnelles ou collectives. L’opinion, la croyance, l’accord ou le désaccord, ne sont que des réponses en fonction de votre arrière-plan passé, vaste ou étroit. N’en est-il pas ainsi ?
Si, mais est-ce mal ?
— Encore une fois, si vous dites que c’est bien ou c’est mal, vous restez dans le champ des opinions. La vérité n’est pas une question d’opinions, le fait réel ne dépend pas de l’accord ou de la croyance. Nous pouvons être d’accord pour appeler cet objet une montre, mais le fait de lui donner n’importe quel autre nom ne l’empêcherait pas de rester ce qu’il est. Votre croyance ou votre opinion vous ont été transmises par la société dans laquelle vous vivez. En vous révoltant contre elle, par réaction, vous pourrez vous former une opinion différente, une autre croyance, mais vous en resterez au même niveau, n’est-ce pas ?
Je regrette, mais je ne vois pas où vous voulez en venir, répondit le second jeune homme.
— Vous avez sans doute certaines opinions et certaines idées sur l’amour, n’est-ce pas ?
Naturellement.
— D’où vous sont-elles venues ?
J’ai lu ce que les saints et les grands maîtres religieux ont dit de l’amour, et après y avoir réfléchi, j’en ai tiré mes propres conclusions.
— Qui dépendent étroitement de vos plaisirs et déplaisirs, n’est-ce pas ? Vous aimez, ou vous n’aimez pas, ce que d’autres ont pu dire de l’amour et vous décidez en fonction de vos penchants personnels ce qui est juste et ce qui est faux. N’agissez-vous pas ainsi ?
Je choisis ce qui me semble être vrai.
— Sur quoi repose votre choix ?
Sur mon propre savoir et mon discernement.
— Qu’entendez-vous par savoir ? Je n’essaie pas de vous prendre en défaut ni de vous coincer, mais nous essayons ensemble de comprendre pourquoi nous avons des opinions, des idées et des conclusions au sujet de l’amour. Si nous le comprenons, nous pourrons aller beaucoup plus avant sur la question. Qu’entendez-vous par savoir ?
Ce que m’ont enseigné les livres saints.
Le savoir recouvre également les techniques de la science moderne, et toutes les informations accumulées par l’homme au cours des siècles, ajouta son camarade.
— En sorte que le savoir est un processus d’accumulation, n’est-ce pas ? Il s’agit de cultiver la mémoire. Le savoir que nous avons accumulé en tant que scientifiques, musiciens, linotypistes, lettrés, ingénieurs, fait de nous des techniciens dans les divers secteurs de la vie. Lorsque nous devons construire un pont, nous pensons en ingénieurs et ce savoir fait partie de la tradition, de l’arrière-plan ou du conditionnement qui influence toute notre pensée. Le fait de vivre, qui implique la possibilité de construire un pont, est une action totale et non une activité partielle et fragmentée. Et ce que nous pensons de la vie, de l’amour, est modelé par les opinions, les conclusions, la tradition. Si vous aviez été élevé dans une société affirmant que l’amour est uniquement physique, et que l’amour divin est une ineptie, vous répéteriez de la même façon ce que vous auriez appris, n’est-ce pas ?
Pas nécessairement, répondit le second. Je reconnais que c’est rare mais certains d’entre nous se révoltent et pensent par eux-mêmes.
— La pensée peut se rebeller contre le modèle établi, mais cette révolte en soi est généralement génératrice d’un autre modèle, et l’esprit demeure lié au processus du savoir et de la tradition. C’est un peu comme si on se révoltait dans une prison pour obtenir les meilleurs traitements, une meilleure nourriture et ainsi de suite. Ainsi, votre esprit est conditionné par des opinions, la tradition, le savoir, ainsi que par vos idées sur l’amour, qui vous font agir d’une certaine manière. Cela est clair, n’est-ce pas ?
Oui, je comprends, répondit le premier. Mais l’amour, qu’est-ce que c’est ?
— Si vous cherchez une définition, n’importe quel dictionnaire vous la fournira. Mais les mots qui définissent l’amour ne sont pas l’amour, n’est-ce pas ? Chercher simplement l’explication de ce qu’est l’amour, c’est encore être pris dans le filet des mots, des opinions, que l’on accepte ou rejette selon notre conditionnement.
N’êtes-vous pas en train de faire en sorte qu’il soit impossible de demander ce qu’est l’amour ? demanda le second jeune homme.
— Est-il possible de se renseigner au travers d’une série de conclusions et d’opinions ? L’interrogation correcte suppose que l’esprit se soit libéré de la conclusion, de la sécurité du savoir et de la tradition. L’esprit peut se libérer d’une série de conclusions et en élaborer d’autres, ce qui revient à n’être qu’une continuité modifiée de l’ancien. La pensée n’est-elle pas en soi un mouvement qui va d’un résultat à l’autre, d’une influence à l’autre ? Vous voyez ce que je veux dire ?
Cela ne me paraît pas évident, dit le premier. Et moi, je ne comprends rien, dit le second.
— Vous comprendrez peut-être au cours de la discussion. Présentons les choses différemment : la pensée est-elle l’instrument de la recherche ? La pensée vous aidera-t-elle à comprendre ce qu’est l’amour ?
Mais comment découvrir ce qu’est l’amour si toute pensée nous est interdite ? demanda le second avec une certaine raideur.
— Soyez un peu plus patient, je vous en prie. Vous avez sans doute pensé à la question de l’amour, n’est-ce pas ?
Oui. Mon ami et moi y avons beaucoup réfléchi.
— Puis-je me permettre de vous demander ce que vous voulez dire par réflexion sur l’amour ?
J’ai lu sur ce sujet, j’en ai parlé avec des amis, et j’en ai tiré mes propres conclusions.
— Cela vous a-t-il permis de découvrir ce qu’était l’amour ? Vous avez lu, vous avez échangé des opinions sur le sujet et vous vous êtes formé une opinion, tout cela étant de l’ordre de ce qu’on appelle la pensée. Vous avez décrit, positivement ou négativement, ce qu’est l’amour en ajoutant ou en retranchant quelque chose de ce que vous aviez appris au préalable. N’en est-il pas ainsi ?
C’est tout à fait ce que nous avons fait et notre pensée nous a aidés à nous clarifier l’esprit.
— Croyez-vous ? Ne vous êtes-vous pas au contraire retranchés de plus en plus dans une certaine opinion ? Car de toute évidence ce que vous entendez par clarification est un processus débouchant sur une conclusion précise, d’ordre intellectuel ou formel.
En effet. Nous sommes beaucoup moins perdus qu’auparavant.
— En d’autres termes, une ou deux idées émergent nettement du fatras des enseignements et des opinions contradictoires sur l’amour. C’est bien cela ?
Oui. Et plus nous nous sommes penchés sur ce problème de l’amour, plus il s’est clarifié.
— Est-ce l’amour qui s’est clarifié, ou ce que vous pensez sur le sujet ? Allons un peu plus loin, voulez-vous ? Nous appelons « montre » un certain mécanisme très ingénieux parce que nous nous sommes mis d’accord pour utiliser ce mot pour désigner cette chose précise. Mais le mot « montre » n’est évidemment pas le mécanisme lui-même. De la même façon, nous avons choisi le mot « amour » en référence à un certain état ou sentiment, mais le mot, n’est-ce pas, n’est pas le sentiment véritable ? Il possède d’ailleurs tant de significations : Vous pouvez l’utiliser pour décrire une notion sexuelle, en même temps que vous parlerez l’amour divin ou impersonnel, ou que vous direz ce que amour doit être ou ne pas être, et ainsi de suite.
Excusez mon interruption, mais tout cela ne fait-il pas partie d’une seule et même chose ? demanda le premier garçon. Il y a des moments où l’amour semble n’être qu’une seule chose, et d’autres où il semble que tout soit très différent. C’est très compliqué. On ne sait pas où on en est.
— Exactement. Nous voulons avoir la certitude de l’amour, l’attacher à un piquet, afin qu’il ne nous échappe pas. Nous tirons des conclusions et passons des accords à son sujet nous l’appelons de noms divers, revêtus d’un sens particulier. Nous parlons de « notre amour » de la même façon que de « notre bien », « notre famille », « notre vertu », et nous espérons ainsi le mettre sous clé, afin de pouvoir nous tourner vers d’autres choses et nous assurer d’elles de la même façon. Mais pourtant, il nous échappe toujours au moment où nous nous y attendons le moins.
Je ne comprends pas très bien, dit le second, assez perplexe.
— Ainsi que nous l’avons vu, le sentiment en soi diffère de ce qu’en disent les livres. Le sentiment n’est pas la description, ce n’est pas le mot. Est-ce clair jusque-là ? Croyez-vous qu’il soit possible de séparer le sentiment du mot, et de vos préjugés sur ce que cela devrait ou ne devrait pas être ?
Comment cela, « séparer »? demanda le premier jeune homme.
— Il y a ce sentiment, et le mot qui le décrit, de façon approbatrice ou désapprobatrice. Pouvez-vous isoler, séparer, le sentiment de sa description formelle? Il est relativement facile de séparer un objet, comme cette montre, du mot qui la décrit. Mais dissocier le sentiment en soi du mot « amour » et de tout ce qu’il implique, est beaucoup plus ardu et réclame énormément d’attention.
A quoi cela servirait-il ? demanda le second.
— Nous cherchions toujours un résultat, quoi que nous fassions. Ce désir d’un résultat, qui est une autre forme de la recherche de la conclusion, fait obstacle à la compréhension. Lorsque vous demandez, « À quoi me servira-t-il de dissocier le sentiment du mot « amour » ? » vous pensez en termes de résultats, de sorte que vous ne cherchez pas véritablement à savoir ce qu’est ce sentiment, n’est-ce pas ?
Je veux vraiment savoir ce que c’est, mais je veux aussi savoir à quoi servira de dissocier le mot du sentiment. N’est-ce pas très naturel ?
Lorsque vous aimez, tout est juste. L’amour renferme sa propre action.
— Peut-être. Mais si vous souhaitez comprendre, vous devez être totalement attentif, et il n’est pas d’attention lorsqu’une partie de votre esprit s’attache à un résultat, et l’autre à la compréhension. De cette façon-là, vous n’obtenez ni l’un ni l’autre et vous devenez ainsi de plus en plus perturbé, amer et misérable. Si nous ne dissocions pas le mot, c’est-à-dire la mémoire et toutes ses réactions, du sentiment, le mot finit par détruire le sentiment, et ce mot, cette mémoire, n’est plus que la cendre sans le feu. N’est-ce pas ce qui vous est arrivé à tous deux ? Vous vous êtes si bien empêtrés dans le filet des mots, de la spéculation, que le sentiment lui-même, c’est-à-dire la seule chose qui ait une signification essentielle et importante, s’est perdu.
Je commence à comprendre, dit lentement le premier garçon. Nous ne sommes pas simples. Nous ne découvrons rien par nous-mêmes, nous répétons seulement ce qu’on nous a appris. Et même si nous nous révoltons, nous tirons de nouvelles conclusions qu’il faut à nouveau renverser. Nous ignorons ce qu’est l’amour, finalement, et nous n’avons que des opinions sur le sujet. C’est bien ainsi, n’est-ce pas ?
— Qu’en pensez-vous, vous ? Pour connaître l’amour, la vérité, Dieu, il faut de toute évidence que nulle opinion, nulle croyance et nulle spéculation ne s’y mêlent. Si vous avez une opinion sur un certain fait, c’est l’opinion qui devient importante, et non le fait. Si vous voulez découvrir l’authenticité ou la fausseté de ce fait, vous ne devez pas vivre parmi les mots, au sein de l’intellect. Il se peut que vous ayez un vaste savoir et une somme d’informations sur le fait en question, mais sa réalité est tout autre. Rejetez le livre, la tradition, l’autorité, la description et entreprenez seul le voyage de votre propre découverte. Aimez et ne vous laissez pas prendre par les idées et les opinions sur ce que l’amour devrait ou ne devrait pas être. Lorsque vous aimez, tout est juste. L’amour renferme sa propre action. Aimez et vous connaîtrez les bénédictions de l’amour. Restez à l’écart des autorités en la matière qui proclament ce qu’est l’amour et ce qu’il n’est pas. Nulle autorité ne le sait, et celui qui sait ne peut révéler. Aimez, et la compréhension sera.
Extrait du livre de Krishnamurti Commentaires sur la vie tome 3
Vidéo : L’amour et la mort
L’amour est une flamme sans fumée
QUESTION : Je ne puis concevoir un amour qui ne serait ni senti, ni pensé. Peut-être employez-vous le mot amour pour désigner autre chose ?
Krishnamurti : Lorsque nous disons « amour », qu’entendons-nous par là ? En réalité, en fait, et non théoriquement, que voulons-nous dire ? Nous voulons désigner un processus de sensations et de pensée, n’est-ce pas ?
Or, la pensée, est-ce de l’amour ? Lorsque je pense à vous, est-ce de l’amour ? Ou lorsque je dis que l’amour doit être impersonnel, universel, est-ce de l’amour ? La pensée est évidemment le résultat d’un sentiment, d’une sensation ; et tant que l’amour est retenu dans le champ de la sensation et de la pensée, il y a nécessairement conflit. Et ne devons-nous pas découvrir s’il existe quelque chose au delà du champ de la pensée ?
Nous ne savons pas aimer ; nous ne savons que penser à l’amour.
Nous savons ce qu’est l’amour, dans le sens habituel de ce mot : un processus de pensée et de sensations. Si nous ne pensons pas à une personne, nous croyons ne pas l’aimer ; si nous ne sentons pas, nous croyons qu’il n’y a pas d’amour. Mais est-ce tout ? Ou l’amour est-il au delà de cela ? Et, pour le savoir, la pensée, en tant que sensation, ne doit-elle pas cesser ? Lorsque nous aimons des personnes nous pensons à elles, nous nous en faisons une image. Ce que nous appelons aimer est un processus de pensée, une sensation, qui est mémoire : le souvenir de ce que nous avons fait, ou de ce que nous n’avons pas fait avec ces personnes. La mémoire, qui est le résultat de sensations, qui devient de la pensée enregistrée en mots, est ce que nous appelons amour. Et même lorsque nous disons que l’amour est impersonnel, cosmique, etc., c’est encore un processus de pensée.
Mais est-ce cela l’amour ? Pouvons-nous penser à l’amour ? Nous pouvons penser à une personne, à des souvenirs qui se rapportent à elle, mais est-ce de l’amour ? L’amour est une flamme sans fumée. La fumée est tout ce que nous connaissons si bien : la fumée de la jalousie, de la colère, de la dépendance, de l’attachement, des mots « personnel » ou « impersonnel ». Nous n’avons pas la flamme, mais nous connaissons si bien tout ce qui concerne la fumée. Toutefois, il n’est possible d’avoir la flamme, que lorsque la fumée n’est pas. Cessons donc de nous préoccuper de l’amour, de savoir s’il est au delà de la pensée et de la sensation ; libérons-nous plutôt de la fumée, de la fumée de la jalousie, de l’envie, de la séparation, du chagrin, de la douleur. Et lorsque la fumée ne sera pas, alors seulement connaîtrons-nous, vivrons-nous, cela qui est la flamme. Et la flamme n’est ni personnelle ni impersonnelle, ni universelle ni particulière ; elle n’est que flamme. Et la réalité de cette flamme n’est présente, que lorsque tout le processus de l’esprit, de la pensée a été compris. Il n’y a d’amour que lorsque a pris fin la fumée des conflits, des compétitions, des luttes, de l’envie, car ces processus provoquent des oppositions, qui comportent toujours une certaine peur. Et, tant que la peur existe, il n’y a pas de communion. Il est impossible de communier à travers un écran de fumée.
Il est clair que l’amour n’est possible que sans fumée ; et comme c’est la fumée que nous connaissons, entrons-y, comprenons-la, pleinement, afin de nous en libérer. Alors seulement connaîtrons-nous cette flamme qui n’est ni personnelle ni impersonnelle, qui n’a pas de nom. Notre question n’est pas de savoir ce qu’est l’amour, mais ce qui empêche la plénitude de cette flamme. Nous ne savons pas aimer ; nous ne savons que penser à l’amour. Et dans le processus même de cette pensée, nous créons la fumée du moi et du pour-moi, dans laquelle nous sommes pris. Ce n’est que lorsque nous sommes capables de nous libérer de cette pensée sur l’amour, avec toutes les complications qui en résultent, que la flamme a une possibilité d’être.
Krishnamurti à Paris 1950, Discours 4
Vidéo : Vivre une vie entière
Extraits originaux : https://kfoundation.org/what-love-is-not/
Extraits originaux : https://kfoundation.org/what-love-is-not/