Dominique Casterman : Conscience universelle et principe unitaire


28 Jun 2019

(Chapitre 15 du livre L’envers de la raison 1989)

Nous pensons qu’il y a deux formes fondamentalement différentes de croyances quant à la réaction mentale qu’elles engendrent selon que nous adhérons à l’une d’elles.

D’une part, nous constatons l’existence d’une multitude de croyances qui affaiblissent la vitalité naturelle de l’esprit dans une sorte de complaisance religieuse, philosophique, morale… Elles n’impliquent aucune réalisation consciente et vécue puisqu’elles constituent par elles-mêmes une finalité en dénouant illusoirement nos incertitudes intérieures en CERTITUDES imaginaires.

D’autre part, il y a la « croyance postulat » qui, pour se réaliser effectivement dans notre vie quotidienne, doit être reliée à un travail intérieur fondé sur la vigilance de l’instant. C’est-à-dire une attention optimale de notre intelligence ayant pour objectif de « vider » l’esprit de toutes les certitudes imaginaires, de nos fausses identifications et d’aboutir « au silence mental ». Ce « non-faire » mental actualise en nous une conscience fondamentalement nouvelle, en résonance authentique avec « ce qui est », indépendamment de toutes formes de préjugés et de compositions intellectuelles figées.

En écrivant ces lignes nous exprimons notre foi en l’existence d’un principe universel actualisable concrètement dans notre conscience (passage de la « croyance postulat » à la réalité vécue) ; nous pensons que cette actualisation concrète est inhérente à l’ultime croyance qui consiste à admettre (et puis à accepter) qu’il n’y a réellement rien à croire, que la réalité ne peut vraiment s’inscrire consciemment dans le vécu de l’existence que dans la foulée de « l’Inimaginable », de « l’Indéfinissable », de « l’Indescriptible » transcendant nos conceptions traditionnelles et duelles de bien et de mal, de vie et de mort, de dieu et de diable, etc. Alors, comment imaginer quelque chose qui n’est ni « dieu » ni « diable » mais qui en est, à la fois et en même temps, le principe immanent et transcendant. Comment, sinon en excluant à ce niveau précis l’imaginaire – qui fut une aide dans la formation du postulat mais une entrave pour sa réalisation vécue –, en comprenant une fois pour toutes que ce « quelque chose » de fondamental est foncièrement inaccessible au processus de notre pensée.

Uniquement un esprit « vide » de toutes croyances, de toutes pensées ayant pour thème le réel peut s’éveiller spontanément à l’être de tous et de toutes choses. Admettre qu’il n’y a rien à croire implique nécessairement le seul travail intellectuel de déblayage que nous puissions faire dans le cadre d’une possibilité d’éveil spirituel.

« La mission suprême de la pensée consiste, provisoirement, à prendre conscience de ses limites, pour se laisser dépasser par une vision globale d’un niveau supérieur … » (R. Linssen)

Quand l’homme transcende la dualité corps-esprit présente dans la dysharmonie parfois palpable de sa raison et de son affectivité, il retrouve enfin la liberté de la « condition non séparée », la liberté d’être réellement lui-même – c’est-à-dire libre du sentiment d’être une entité séparée – en chaque instant de son existence. Coïncider parfaitement avec soi-même, c’est aussi coïncider parfaitement avec toute chose et cela en vertu de l’unicité originelle de la multiplicité.

La conscience vécue de la « condition non séparée » en fonction de l’origine nouménale de toute chose, et manifestant sa présence dans l’univers par le caractère indissoluble et complémentaire de ses parties apparemment séparées, est la cause-effet de l’extinction du processus du moi, extinction qui nous solidarise à la totalité de l’univers et à son principe unitaire. En d’autres termes : L’ultime réalité des êtres et des choses se manifeste existentiellement dans l’indivisibilité de l’univers envisagé comme un tout organique ou chacune des parties est solidaire de toutes les autres. La prise de conscience de cette solidarité indissoluble implique probablement et en même temps la conscience vécue de la nature profonde de l’homme et de l’univers. Nous touchons ici l’Inexplicable : le silence mental s’impose, il est à la fois libérateur et révélateur.

Il est étonnant de constater avec quelle acuité intellectuelle nous pouvons prendre conscience de l’absurdité de certains de nos comportements sans pour autant changer effectivement.

D’une part, la raison démontre irréfutablement le caractère erroné de certaines de nos réactions face à l’événement et, d’autre part, nous sommes dans l’incapacité de changer effectivement dans le vécu quotidien en percevant globalement l’événement à travers notre réalité psycho-physique.

D’où vient cette difficulté de faire coïncider parfaitement les évidences intellectuelles et l’attitude juste de l’être humain qui, harmonisant toutes les puissances de son être, met sur la même longueur d’onde à la fois sa raison et son affectivité. C’est précisément le caractère fragmentaire de notre personne qui fait défaut. Dans notre situation habituelle, nous percevons les événements en fonction d’une affectivité et d’une raison qui se contrecarrent mutuellement. Mais dès que le mental cesse enfin de créer et de recréer indéfiniment une image intériorisée de nous-mêmes nous cessons alors de chérir un moi illusoire pour adhérer à l’unité originelle de l’être, en nous s’éveille la « Conscience- Présence ».

L’être humain « réalisé » situe ses perceptions premières en amont de ses réactions physiques, affectives et mentales. Il est déterminé par une conscience dégagée du processus d’identification psychologique ; ses caractères affectifs et rationnels se subordonnent à la « Conscience-Présence » qui englobe et domine les deux pôles relatifs (affectif et intellectuel), et s’ajustent au mieux à « ce qui est » : c’est l’action de l’« intelligence indépendante » en nous ou de l’« individuation », c’est-à-dire la réalisation de notre « unicité individuelle ».

L’état précédent était marqué par la rupture affectivité-raison, ayant pour seul point de référence une sensibilité affective et une posture intellectuelle disjointes. Par la prise de conscience de l’unité sous-jacente, nous rencontrons la possibilité de réconcilier toutes les puissances de l’être devant le monde perçu dans son unité de principe et de structure ; nous sommes consciences du centre unique et principiel de la pluralité infinie des mondes et de notre monde dont, désormais, nous appréhendons l’unité fondamentale avec le « Tout-existant ».

L’avènement de l’« être nouveau », sa naissance, est inhérent à la mort du « moi » en tant qu’entité séparée. Cette mutation psychologique, si elle est bien précédée par un long travail préparatoire ne peut, en fonction de sa nature même, que s’actualiser brusquement dans une forme de présence totale ; le travail intérieur précède la « réalisation totale » sans en être pour autant la cause première. L’éveil à l’« ultime réalité » ne peut se réaliser que lorsque tout travail cesse définitivement. L’« ultime réalité » n’étant rien d’autre que l’« ultime compréhension » qu’il n’y a aucune séparation entre le Soi et le monde phénoménal, pas qu’il n’y a de désunion entre une chose particulière et la Totalité Une.

Il faut comprendre que tout travail intérieur habituel laisse supposer un résultat. Psychologiquement, nous sommes dans l’attente d’une réalisation prochaine qui nous emprisonne dans les mailles du temps, d’un temps qui est l’exclusivité de l’être pensant. En fait nous vivons dans l’attente de devenir quelque chose d’autre que ce que nous sommes. Mais la réalité est intemporelle, elle ne peut résulter de l’attente de quelque chose. La réalisation complète de soi est donc une forme d’adhérence peu ordinaire à l’instant présent. Plus ou moins libre, plus ou moins soi-même n’existe pas car dans le domaine de la pure compréhension, il n’y a pas de demi-mesure, pas de marchandage possible. Le seul instant qui est réellement, c’est le moment présent au sein duquel nous sommes toujours proches de l’unité fondamentale, mais victime d’une ignorance complète, nous vivons dans l’illusion du « moi », dans la dualité être-paraître qui est compensée par l’adoration d’une image de soi en tant que distinct. La vérité ne se construit pas, elle est en absolue indépendance, il n’y a dans ce domaine rien à faire, l’approche est indirecte et négative dans le sens d’un détachement progressif par rapport à nos représentations mentales car la partie ne peut saisir le tout. Aucune démarche intellectuelle ne conduit à la vérité profonde des êtres et des choses, elle ne peut foncièrement pas être un résultat, elle nous envahit quand nous nous perdons totalement dans l’instant présent.

« … Si en la cherchant ailleurs nous ne trouvons pas de réponse à l’énigme que le monde paraît nous poser, si personne d’autre ne peut nous la donner, c’est sans doute parce que, à notre insu, elle se trouve en nous-mêmes, masquée ou déformée par l’illusion de notre séparation d’avec le monde, d’avec autrui. » (R. Fouéré)

« La vérité est un pays sans chemin » (Krishnamurti)

Dans un monde d’insensibilité organique et affective, le chaud, le froid, la joie, la peine, etc., n’existeraient pas. En fait, seul existe un mouvement général de la matière qui, en se donnant à nos sens divers et les territoires cérébraux correspondants, prend une forme particulière que nous appelons, suivant les cas, lumière, chaleur, musique, etc., et que nous jugeons positivement ou négativement. La matière possède des potentialités infinies qui pour s’actualiser singulièrement doivent nécessairement interférer avec un appareil récepteur. C’est de la sorte que le rayonnement électromagnétique devient lumière dans un monde de voyants; les vibrations de molécules d’air deviennent des sons dans le monde des entendants; l’intensité des mouvements moléculaires devient sensation de chaud ou de froid dans le monde de la sensibilité tactile… Il s’établit entre le monde et nous des contacts relationnels engendrant des perceptions partiellement adéquates. Nous parlons de perceptions partielles parce que sujet et objet ne combinent que leur périphérie respective. Mais perceptions relativement adéquates puisque nous constatons qu’il y a entre le monde et nous une relative possibilité d’existence commune et des résonances particulières impliquant que les données issues de nos perceptions sont utilisables dans le vécu quotidien. Nous sommes consciemment connectés aux autres et au monde par les caractères superficiels des uns et des autres ; et nous sommes spontanément incapables d’appréhender de manière holistique, et surtout en toute conscience, l’intimité et la simplicité de nos relations avec la totalité de « ce qui est ». Sans l’ultime compréhension il est impossible d’entrevoir l’unité fondamentale de tout ce qui existe, et de voir que l’Essence des êtres et des choses, de ces infinies différences qui peuplent les mondes, est pure « Conscience-Présence ».