Ézéchiel Saad : Yi King l’oracle chinois – hasard et intuition


27 Jun 2019

(Revue Le chant de la Licorne. No 27. 1989)

Hasard, c’est lui, l’univers qui s’organise sans se justifier, qui signale par la coïncidence. Intuition, c’est moi, l’homme, la femme, vigilance, inspiration, rationalité (intérêt logique), spontanéité. Hasard, ce sont eux, probabilité et déterminisme. L’univers en moi et moi dans l’univers.

Hasard et intuition interviennent à différents moments de notre rap­port à l’oracle. Ils précèdent ou succèdent la consultation du Yi King et d’eux dépend notre compréhen­sion d’une coïncidence, d’une des­tinée, ou de la Voie. Le Yi King, en cristallisant son pouvoir à partir du hasard et de l’intuition, a la vertu de découvrir les tendances ou les germes et de structurer les aspects concrets de notre esprit. Sous l’ex­pression paradoxale «les aspects concrets de notre esprit», je ras­semble les éléments qui influen­cent l’esprit tout en bâtissant sa struc­ture: l’origine, les ancêtres, la fa­mille, les amitiés, le couple, la communauté, et qui en s’adjoignant les uns aux autres, avec leur causa­lité propre, complètent un éclairage du devenir des transformations. Ces matériaux, nous les retrouvons mis en scène dans le Yi King, ce qui explique qu’une large gamme de phénomènes, implicitement com­prise dans le fonctionnement des soixante-quatre hexagrammes, soit universelle et baignée du halo de l’anticipation.

Intuition et résonance divine

Tout commence par une concor­dance, une coïncidence, par la per­ception d’une réalité inattendue, qui nous incite à remonter à la source, à l’énergie primordiale où les attri­buts, tels des pétales ou des écailles, dessinent une totalité. Ce qui sur­vient un jour est un fait (événe­ment, être ou chose) qui s’insère dans la réalité en apportant l’image kaléidoscopique du monde.

«Un certain jour, selon le mythe, Fu Xi était assis au bord d’un fleuve. Il se trouvait sur un territoire de ponte des tortues lorsque soudain, il vit une masse sombre se profiler entre les vaguelettes et commencer à arpenter péniblement la rive, par à coups. Ce n’était pas l’un de ces petits animaux que l’on ramasse au bord des routes et que l’on nourrit de feuilles de laitue. La tortue qui s’avançait vers lui était un petit monstre mythique qui mesurait un mètre de long et pesait facilement son quintal. À cette époque spécifi­que de l’année où les tortues sor­tent des eaux, il s’agissait d’une pondeuse qui allait cacher ses œufs dans le sable. Fu Xi s’approcha et déchiffra sur sa carapace les signes qui allaient devenir les traits unis et brisés des huit trigrammes. Ce fut le premier moment de fusion de l’homme avec le Tao. En effet, l’homme de l’époque mit la tortue en rapport avec les migrations des animaux, les phases de la Lune et, une orientation (le Nord), il fit le lien entre sa carapace avec les for­mes cosmologiques et oraculaires des huit trigrammes, entre son dos et le dos et la vésicule biliaire de l’être humain, entre la gestation et l’incubation de la nouvelle vie avec celle qui s’exprime dans le mythe de l’œuf cosmique de Pan Gu, per­sonnage dont le corps forma l’uni­vers. Cette coïncidence, comme par ailleurs toutes les coïncidences, ne fut nullement le fruit de l’expé­rience mais un moment unique et créatif. Ces huit trigrammes sont eux-mêmes le moteur de l’énergie comme le sont la perle ou l’œuf énergétique, matrices de l’être spi­rituel. Par ailleurs, dans la tradition chinoise (et de nos jours dans l’en­seignement de maîtres tels que Liu Pai Lin ou Mantak Chia), l’on retrouve souvent la théorie taoïste de l’existence des huit trigrammes dans le placenta pour signifier que la gestation s’accompagne toujours d’une fusion avec le Tao.»

C’est ainsi que je racontais l’épi­sode de Fu Xi dans mon livre «Yi King, Mythe et Histoire». J’y re­viens pour aborder le rôle de l’in­tuition dans le Yi King. Le récit de Fu Xi est exemplaire. Il apporte plus qu’une image partielle et éphé­mère de la réalité future. Il montre un Fu Xi visionnaire dans l’héroï­que travail de la civilisation en train de se faire, inventeur d’une culture sensible au monde invisible et tour­nant par là le dos au versant pessi­miste des transformations. Il con­vient maintenant de nous deman­der comment l’apparition des idées nouvelles, comment la rencontre inattendue, s’accommodent si parfaitement avec le sens de notre re­cherche.

L’arrivée inattendue d’un événe­ment qui ouvre la porte au sens, comme cette rencontre à la fois mythique et historique entre le hé­ros fondateur de la Chine et la tor­tue, marque d’un sceau notre rap­port à l’intuition et le rôle de l’in­tuition dans le parcours de la Voie. De là à dire que le Yi King, par la coïncidence qui accompagne son apparition, semble se placer au car­refour du hasard et de l’intuition, il n’y a qu’un pas. Le Yi King est un don du Ciel et de la Terre, celui de la «tortue», c’est-à-dire du Ciel par sa carapace bombée et de la Terre par son ventre plat. Déjà, nous pres­sentons – et d’autres événements viendront illustrer mon hypothèse – que la voie se manifeste aussi bien dans le hasard que dans les jalons de toutes les transformations et que l’intuition détient un don, celui de les repérer.

L’intuition agit par surprise, sou­dainement, nous étonnant par ses échos (en Grèce, l’écoute socrati­que et en Chine, la résonance di­vine), elle nous fait tourbillonner au-dessus des profondeurs de la vérité, des moments de vérité, mais elle demeure invisible. Elle est ce don qui peut survenir dans notre recherche, qu’on attend comme un instant privilégié et décisif pour notre évolution et qui sera vu, écouté, senti ou rêvé – tant il est vrai que l’intuition reprend les informations des rêves – spontanément et inno­cemment. Intangible, elle se mani­feste sous la forme d’une idée, d’une coïncidence, d’un écho, et l’inter­dépendance de plusieurs phénomè­nes qui en résulte constitue la vi­sion la plus fertile à l’esprit hu­main, celle qui contribue à créer et à organiser ses connaissances avec un sens kaléidoscopique. Autrement dit, l’intuition accommode les sens afin de saisir et retenir la vision qui servira d’aliment spirituel, et c’est ainsi qu’il y a simultanéité entre les sens pour distinguer l’orientation des phénomènes et une concordance entre ces événements eux-mêmes, illustrant la signification de leur existence.

Il est des circonstances où notre intuition s’éduque. En ce qui con­cerne le Yi King, c’est le cas lors­que nous étant forgé une certaine idée d’un sujet, logiquement ou par pressentiment, nous préférons, par acquit de conscience, le consulter. C’est le cas également, lorsque en toute innocence, nous l’interrogeons sur un sujet dont nous ignorons tout, par exemple, sur la nature d’un être, d’une chose, d’une action, d’un rêve, d’une rencontre. La réponse de l’ora­cle se confronte à notre intuition, et il nous reste à vérifier la concor­dance ou la discordance de la sen­tence du livre avec la réalité, à sa­voir son dialogue avec l’interdé­pendance. La qualité de notre in­tuition est alors jaugée par la ré­ponse de l’oracle. Consulter le li­vre soutient le développement de l’intuition dans ce qu’elle a de plus abstrait, confus, émotionnel et in­compréhensible.

À ce niveau il convient d’insister sur le rôle actif de l’interdépen­dance, ce lien invisible qui, dans la mystique et le chamanisme, est recherché pour que se produise la fusion entre la libido de l’individu et le rouage énergétique de l’envi­ronnement, entre l’orbite microcos­mique (alchimie interne) et l’orbite macrocosmique (énergie cosmique). Notre rencontre du Yi King est aussi une manifestation de cette interdé­pendance. Trouver le Yi King, c’est trouver encore une fois une tortue, la nôtre. L’interdépendance des huit trigrammes rend visible et tangible un nombre infini d’émanations subtiles et de formes concrètes dans les déploiements temporels qui leur sont propres. Les huit trigrammes sont en effet l’exploitation au cube des possibilités combinatoires du trait uni et du trait brisé et ils se prolongent en un nombre égal d’états de transformation, de membres d’une famille, de parties du corps, de qualités, d’attributs et de vertus, de formes d’appréhension et de com­préhension. Par eux, de vastes pans de signes sortent de leur source ombrée et éclairent la conscience. Notre premier contact avec le Li­vre est comparable à la rencontre avec un pavé de science et de phi­losophie abandonné dans l’espace-temps éternel. Néanmoins, le mé­rite en revient au Yi King. Le sys­tème est lui-même placé tel qu’il est dans un réseau cyclique dans lequel il doit être perçu, en temps voulu, comme le système d’une réalité profonde. Tôt ou tard, d’après nos investigations et notre propre sondage, le Livre nous trouve et nous investit, l’intellect pense le Tao.

Ceci dit, toute rencontre excep­tionnelle découle peut-être d’une prédisposition personnelle mais relève aussi de la structure des phé­nomènes. L’activité sensorielle découvre ce que l’individu attend. Ce qu’il croit découvrir est concomi­tant à ce qu’il soupçonne exister derrière l’écran des apparences et des illusions. Mais ce qu’il trouve, cette image qui se déroule jusqu’à la source intérieure, jusqu’au con­tact avec ce qui devient et avec l’interdépendance, est perçu parce qu’il existe, sporadiquement, entre l’individu et la lumière du monde, entre le rythme interne et le rythme cosmique, dirais-je, plus qu’une affinité, une véritable adéquation. Le regard perçoit ce qu’il doit voir car ce qu’il voit est la Voie d’un processus plus vaste, Voie avec laquelle il agit.

L’intuition ne regarde pas par les yeux mais regarde les yeux et oriente le regard. Elle existe dans ce que nous ne pouvons pas encore voir ou distinguer. Elle a la vison du péris­cope qui s’élève des tréfonds pour reconnaître de loin le contenu des transformations passées, présentes et futures. Située au point de jonc­tion de l’orbite microcosmique et de l’orbite macrocosmique, elle étaye les liens entre l’homme, le Ciel et la Terre.

Oracle et intuition

Fu Xi reçoit de la nature une don­née essentielle, grâce à laquelle il bâtit une vision kaléidoscopique des phénomènes et transcende le par­cours causal et diachronique de l’espace-temps tel qu’il apparaît à l’hu­main dans une première lecture. C’est un prodige qui s’accomplit par son intermédiaire, celui du dévoilement par le déclic de l’in­tuition de tout un pan caché de la réalité. Si l’on peut imaginer que ce prodige de la concordance, qui devient celui de la cohérence, d’une certaine cohérence tout au moins, se réalise déjà par la démarche d’un retour à la source, c’est que l’intui­tion est une des clefs de la recherche; toutefois, celle-ci dépend ex­pressément de la conviction intime. En effet, se fonder sur l’intuition permet de dépasser l’influence ex­térieure, les obstacles de l’introversion et de l’extraversion, la fuite en avant et l’hyperactivité, l’hésitation paralysante et la maladie du doute.

Dans ce système préparé pour la divination, l’intuition jaillit comme et sous la forme d’un coup de gé­nie. Gardons-nous cependant de la comparer au flux tellurique abstrait de l’oracle qui se pratiquait en Égypte, à la divination de la pythie de Delphes ou aux oracles chaldaïques. L’intuition fait partie, telle que nous l’entendons ici, d’un con­glomérat rationnel, ayant cette même qualité rationnelle qui a guidé les Chinois dans la construction de leur civilisation, celle que suivait So­crate ou… par laquelle Socrate était suivi; celle de Luther, de Sweden­borg, de Saint François d’Assise ou celle encore qui inspira Blake dans ses visions géniales du passé de l’humanité et Jules Verne dans sa littérature d’anticipation.

Cette intuition se génère telle l’im­provisation sous les doigts d’un pianiste, c’est-à-dire bien après qu’il ait expérimenté la structure de tou­tes les gammes et inventorié les possibilités de son instrument, pé­nétré le sens profond des partitions avant lui écrites; ce sont autant de lois, de rapports entre les notes et les rythmes redécouverts. Le musi­cien se sert de la structure pour construire une autre structure.

Le Yi King, clavier de nos incur­sions dans le hasard, nous sert à découvrir la structure mais égale­ment à nous orienter pour que nous puissions créer, à notre tour, d’au­tres formes qui élucident ou pro­longent les structures créées. Ce­pendant, le Yi King est à la fois l’instrument, le musicien et la mu­sique. Il préexiste à l’intuition et en dépend. Les soixante-quatre hexagrammes précèdent le mystère et l’intuition, ils adoptent des formes et donnent des contenus à ce qui est insaisissable. Ils sont l’évocation du passé ancestral de l’humanité, l’extase esthétique et les signes ludiques du Cosmos. Leur existence, en sommeil dans le livre, est sus­pendue à l’accueil vibrant de notre intuition… et de l’interdépendance.

Ceci présuppose qu’entre consul­ter l’oracle du Yi King et l’inter­préter, la différence soit la même que celle qui existe entre écouter de la musique et la déchiffrer tout en l’écoutant. Nous sommes im­mergés dans les transformations de la vie dont l’interprétation nous donne encore et encore une nou­velle conscience. L’oracle du Yi King est une «magie» et celui qui le pratique est un «magicien» (qui s’exprime en tant que sage ou en tant que créateur), à condition que ces prémisses soient respectées. Chaque fois que nous voyons un fragment devenir la complétude sur laquelle nous étions auparavant aveugles, notre intuition justifie son existence; elle affirme ses qualités discriminatoires, elle révèle ses prédispositions à replacer les évè­nements dans leur ensemble systé­mique, à faire de ceux-ci de vérita­bles comètes chargées de sens. Cette intuition a la vertu d’enclencher les corrélations et d’aider à compren­dre leurs rapports. Je dirai que le Yi King est un système qui structure l’intuition dans un langage, une grammaire de signes qui, comme les anciens présages, sont authenti­fiés ultérieurement par la réalité et ses concepts.

Nous progressons dans l’intuition comme dans l’oracle, pénétrant en nous comme à l’intérieur d’un mystère et nous dirigeant vers le mystère comme en nous-mêmes, convainquant notre prudence et nos réticences pour qu’elles libèrent la Voie. Le Yi King demande une perspicacité qui doit nous conduire jusqu’au lieu secret du sens pour saisir sans chercher (ou capturer sans tuer), pour dénouer, par la seule évidence des faits, l’intrigue cos­mique et l’intrigue psychique.

Cet aller-retour entre notre inté­riorité et le présent immédiat expli­que peut-être que le Yi King ait été et sera toujours employé dans les affaires courantes et pour des ques­tions tout à fait concrètes et maté­rielles, la matière n’étant pas sépa­rée de l’esprit mais formant une unité avec elle. D’ailleurs, interro­ger le Yi King exclusivement sur des aspects psychologiques et sym­boliques, c’est ignorer que le Yi King réunit l’esprit et la matière dans un amalgame harmonieux, que les objets portent la trace indélébile des individus, et réciproquement, comme des aide-mémoire.

L’intuition nécessaire à l’emploi du Yi King a besoin d’un certain paysage mental que nous ne pou­vons pas décrire précisément mais qui apparaît par déduction. Nous pourrions nous interroger sur la dif­férence qui existe entre l’intuition à l’œuvre dans le Yi King et l’in­tuition tout court, mais ce genre de distinction ne semble pas fructueuse. Le Yi King, avec ses contreforts chinois, s’appuie sur une base stable et rationnelle qui contribue à l’accord avec les émanations subti­les, nous permettant de pressentir le trajet et la solution que nous souhaitons rencontrer dans notre vie quotidienne, ou dans la recherche de la Voie elle-même.

Intuition et tradition

D’après l’état de nos connaissan­ces du passé de la Chine, il est qua­siment impossible de connaître avec exactitude les techniques qui ont servi à la découverte et à l’emploi du Yi King (assurément, l’attention à l’intuition dépendait d’un rapport assidu aux trigrammes et aux hexagrammes). Par contre, nous déte­nons des traces historiques du dé­ploiement des courants magiques, philosophiques et religieux ultérieurs qui furent, et dans certains cas sont encore, le véhicule et le porte-voix du système des trigrammes et des hexagrammes. Comparons-les.

Le taoïsme, par ses rituels et ses pratiques de concentration, guide l’individu vers la fusion avec la nature, afin de créer cet état de captation et d’ouverture à la poésie dans lequel l’intuition peut jaillir. Cette fusion, identique à celle que recherchaient les chamans primi­tifs, tisse l’indispensable lien entre le macrocosme et le microcosme et son but peut être aussi bien le pou­voir magique ou religieux, la mé­decine, la philosophie, l’esthétique que la pure générosité.

Le confucianisme, dont l’enraci­nement dans les formes vitales (prag­matisme) est rituel, vise à ce que toutes les ressources de l’homme (l’amitié, le couple, la famille, la communauté, les institutions, l’état) y compris l’intuition, servent l’in­tégration de l’individu dans l’ordre des choses essentielles. Son but est de préparer individus et sociétés à mieux construire leur vie et leur culture selon une morale structurée et des règles définies. La valeur du confucianisme dans les sociétés asiatiques modernes et la reconnais­sance des valeurs confucianistes à l’intérieur des sociétés occidenta­les actuelles, m’autorisent à dire que la pensée du maître est un ac­quis universel et qu’elle est une façon de communier avec l’esprit de la Chine ancienne. Le rôle de l’intuition dans le confucianisme est implicite. On le découvre sous forme imagée dans des récits, à commencer par celui qui relate la naissance de Confucius lui-même. La tradition rapporte que c’est une licorne qui annonça à la mère du futur maître la venue de son enfant-sage, que c’est encore une licorne qui survint à la fin de sa vie pour lui annoncer sa prochaine décrépitude. Dans ses entretiens, à trois reprises au moins, le maître fait référence à l’intuition et à sa concordance dans le monde des phénomènes. La pre­mière lorsqu’il dit: «le Phénix n’est pas apparu, le fleuve jaune n’a pas livré de message: pour moi, tout est donc fini» (entretien IX 9. Chap. 9), la seconde au cours de l’entre­tien 27 du dixième chapitre qui évoque une situation très particu­lière: «Effrayé, l’oiseau s’envole. Il ne se pose qu’après avoir décrit un cercle.

Le Maître dit: « La faisane, sur le pont dans la montagne, comme elle choisit son moment! Comme elle choisit son moment!»

Zilu (un disciple), s’inclina res­pectueusement dans la direction de l’oiseau. Celui-ci battit trois fois des ailes et s’éleva dans les airs». [1]

L’élaboration des mythes de la licorne et du phénix sont une créa­tion fantastique, et cependant pour nous, l’indice que les Chinois de l’époque de Confucius se portaient vers un mode de lecture des événe­ments, c’est-à-dire vers un imagi­naire qui leur permettait de décou­vrir le sens des transformations. On scrutait intuitivement la nature afin de connaître sa voie et l’on regar­dait les animaux pour développer le sens de l’intuition et donc con­duire son comportement. De l’inex­plicable naît la magie et la magie renvoie au phénomène de la muta­tion.

Enfin, dans le trente et unième entretien, chapitre XIV, l’on trouve ce que fut l’intuition de la sagesse pour Confucius: «Sans présumer la fraude ni soupçonner la malhonnê­teté, en avoir pourtant l’immédiate intuition, voilà qui est d’un sage!» [2]

Le bouddhisme, par ses rituels, mais surtout par ses différentes for­mes de méditation, creuse égale­ment le rapport à l’intuition. Elle le sert dans la reconnaissance des hypostases et des processus de transformation (dharma). On la considère de plus comme un «bon résultat» de la pratique elle-même, facilitant à l’adepte l’accès à la sta­bilité sereine pour traverser les courants de la vie. Dans cette tradi­tion, l’intuition s’associe à la con­naissance prémonitoire, à la télépa­thie mais ces catégories créées sur­tout par l’esprit rationaliste occi­dental n’y sont pas définies de fa­çon rigoureuse.

Entrer dans le détail de chacune de ces écoles et de leurs pratiques spécifiques dépasse le propos de mon présent travail (il existe une abondante bibliographie, à laquelle le lecteur pourra se référer); je vou­drais cependant préciser qu’il faut tenir compte de ce que le Yi King nous enseigne de l’intuition. Il dé­crit le rapport du chamanisme aux animaux, au végétal, au minéral, aux états de transformation et aux émanations en l’inscrivant dans la symbolique de ses traits.

Intuition du chasseur et de l’homme noble

De toute évidence, les animaux servirent à symboliser le rapport des Chinois à l’intuition. Dans le Canon des Transformations, il en existe de nombreux exemples; c’est le cas du quatrième trait de l’hexagramme 27, Les commissures des lèvres, qui dit: «Guetter, avec des yeux perçants, comme un tigre, dans un désir insatiable» (cf. Wilhelm, hex. 27) [3]. Le choix de ce félin de la part des commentateurs est déli­béré. Pour eux, le regard du tigre est inégalable: avec une telle per­ception, comme le tigre, nous pou­vons trouver notre nourriture.

Au cinquième trait de l’hexagramme 49, La révolution, la mue: «Le grand homme change comme un tigre. Avant même d’interroger l’oracle, il rencontre foi» (cf. Wilhelm, hex. 49). Ce qui revient à dire qu’une évolution comme celle que propose cet hexagramme atteint un certain degré lorsque l’homme peut deve­nir «tigre». Ici, le tigre est relié à l’oracle, à une idée de la prémoni­tion et de l’intuition. L’homme, dans son évolution, est uni au tigre comme, ailleurs, sa pensée est sou­dée à l’oiseau (cf. hex. 36 et 62) et son corps au cheval (cf. hex. 22 et 36).

Les Chinois, ceux qui attribuè­rent un langage écrit aux trigram­mes et hexagrammes, déterminè­rent que l’intuition du tigre, roi des animaux, était sans doute supérieure à celle de la jument, de l’oiseau ou du cerf. Cependant, ils n’écartaient pas, tout au contraire, les autres animaux et la vertu particulière qu’ils témoignent: la mue du serpent (cf. hex. 30), l’odorat du chien (cf. hex. 16) et du porc (cf. hex. 61), le sens de l’orientation de l’oie sauvage (cf. hex. 53), l’anticipation par les cris de la volaille (cf. hex. 61) et la queue du cerf (cf. hex. 3), les flux provenant des os de cervidés, de tigre, de rhinocéros ainsi que les carapaces de tortue (cf. hex. 21). C’est ainsi qu’ils découvrirent que la proximité du bœuf ou de la va­che augmentait les facultés intuiti­ves (cf. hex. 30), que réfléchir ou méditer pendant qu’on gardait ou regardait un troupeau, permettait de se mettre sous de bons auspices pour capter l’évolution dans le devenir.

De même avec la tortue: se con­centrer sur elle était aussi impor­tant que de se concentrer devant le miroir lors de rituels magiques, afin de saisir la voie du milieu. Trans­portons-nous devant cet animal mi­-aquatique, mi-terrestre et découvrons ses écailles tels des pétales, mar­brées et éternelles, la rondeur de sa carapace, réplique de la coupole céleste, son allure lente, celle de la longévité, le mystère de son atten­tion au point que nous ne sachions pas jusqu’où elle saisit notre pré­sence et notre vouloir (énigme ce­pendant percée par les dompteurs de tortues au Japon qui réussissaient à lui faire faire des merveilles).

En outre, au quatrième trait de l’hexagramme 57, Le doux (le pé­nétrant, le vent), apparaît un per­sonnage qui sait contacter un fond intuitif essentiel: il s’agit du chas­seur. Il trouve dans sa proie la dé­monstration de l’intuition, des ré­flexes, du sens d’orientation qu’il doit acquérir. Le Yi King propose que le guerrier (cf. hex. 7, 10 et 57) se découvre lui-même dans la lutte, que pour discerner la vérité, le mystique et le mage aient des qua­lités de guerrier et de chasseur, que le chasseur sache comment captu­rer le gibier et nous la connais­sance.

Le Yi King décrit également l’at­titude juste pour capter les émana­tions du végétal (cf. hex. 53), du minéral (cf. hex. 52 et 58), de l’eau (cf. hex. 29 et 58), de la lumière et du feu (cf. hex. 30), de l’air (cf. hex. 57), du tonnerre (cf. hex. 51). De telles émanations proposent des corrélations avec l’éthique, et dé­peignent des modes de comporte­ment. Tel est le cas du Jugement de l’hexagramme 2, Le réceptif:

«Si l’homme noble doit entrepren­dre quelque chose et veut se mettre en avant, il s’égare; mais s’il suit, il trouve une direction» (cf. Wil­helm, hex. 2).

Cette sentence signifie que la té­mérité est aussi péjorative que la peur, que la susceptibilité et la méfiance à l’égard d’autrui, des phénomènes ou des animaux nous éloigne de la direction ou du sens qui se dessine lorsqu’on cultive une forme sereine d’appréhension de ses propres expériences, même si elles échappent à notre maîtrise. L’homme noble doit donc trouver l’attitude juste en se désentravant des obsta­cles psychologiques à la saisie du réel et laisser la direction ou le sens se dessiner, soit par le déclic de l’intuition, soit par l’éveil de l’ora­cle. L’éveil intime et l’éveil oracu­laire s’accompagnent toujours de l’ébranlement, ils déclenchent la perplexité et différentes formes de peurs, mais en même temps, ils détiennent en eux-mêmes le pouvoir de rasséréner et compensent ultérieurement les dangers par une focalisation sur la réalité qui a sa propre forme de confiance. Le doute, l’hésitation, la peur, les délires de persécution et de grandeur sont alors négociés avec le réel. L’éveil éclair­cit l’intuition et l’oracle est, quant à lui, initiatique, il soumet l’indivi­du à une confrontation avec l’ori­gine, le mystère et la mort.

Le guerrier, le devin, le mage et le chasseur, ces acteurs intuitifs du néolithique, qui dans d’autres tra­ditions préfigurent également des catégories sociales, sont une image pour décrire des individus qui em­ploient leur expérience ou leur sa­gesse pour se situer dans la vie, face à des événements, ses «ani­maux sauvages» et autres dangers.

Intuition et connaissance

Dans les trois écoles, taoïsme, confucianisme et bouddhisme, ain­si que dans le Yi King, l’usage de l’intuition répond à quelque chose de très organisé, de très rationnel. À la manière dont le formule Magoroh Maruyama [4], dans sa sa­vante confrontation des cultures et des philosophies traditionnelles, il existe des formes culturelles qui semblent accompagner et influen­cer tout aussi bien la vie sociale de l’individu que sa perception (voire sa créativité), son intuition et nous y ajouterons l’oracle que celui-ci obtient avec le Yi King. Ces for­mes culturelles et cognitives sont faites des mêmes composants. Pas­sons-les en revue: le caractère in­terdépendant de la nature, l’équili­bre homéostatique des organismes vivants, une philosophie qui accorde la prédominance à l’équilibre et aux cycles, une causalité à la fois pro­babiliste et déterministe, une logi­que complémentaire, une percep­tion qui cherche la stabilité, à la­quelle nous pouvons ajouter de nouvelles interactions (les signifi­cations neuves des choses), et une connaissance qui jaillit de la vision par convergence de certains élé­ments, seule à procurer la troisième dimension indispensable à la dé­couverte de ce qui est invisible, un peu à la façon dont C. Lévi-Strauss l’avait déjà exprimé dans son ana­lyse de la pensée sauvage: «La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste; et la nature du vrai transpa­raît déjà dans le soin qu’il met à se dérober» [5]. Nous pouvons conso­lider cette idée grâce à une cosmo­logie qui se corrige par ses propres cycles et à laquelle nous ajoutons le fruit des observations modernes (tel le cas de nouveaux patterns générés par des rapports perçus dans l’interdépendance).

Pour nous, l’intuition, celle d’un processus ou celle du devenir, spon­tanée ou oraculaire, est alliée à un vécu et à la connaissance. L’on peut lui attribuer une structuration intellectuelle qui valide la connaissance apportée par le Yi King. En se réfé­rant au Yi King et à l’intuition, l’individu avance vers une cons­truction ordonnée de son esprit, de son intellect et de sa sensibilité qui n’est pas différente de celle que propose la culture toute entière. La systématisation de la culture con­tribue à faciliter la tâche de l’intui­tion et connaître le Yi King revient à connaître le système d’une cul­ture. Les huit trigrammes et les soixante quatre hexagrammes ont un seul et même code, à la fois subjectif et objectif, individuel, familial et social, microcosmique et macrocosmique, et cela à partir d’un individu vigilant, concentré, qui accorde globalement à sa pers­picacité l’organicité et la vitalité des transformations.

Toujours selon Magoroh Maruyama, dont les idées systémiques vi­sent une réconciliation, la contem­plation de l’individu, et bien enten­du son intégration dans la vie se complètent par des transformations qui ne transgressent pas leur propre structure. Elles s’affranchissent par une éthique qui tient compte des antagonismes et dont le but est de les considérer, et jusqu’à un certain point les intégrer, elles s’enrichis­sent par une beauté qui évite la répétition d’éléments similaires (asymétrie), elles s’élargissent par un espace en mouvement mais qui préserve le rapport stable ou cycli­que des éléments du microcosme et du macrocosme, elles se régénè­rent par des objets discriminés un à un et en rapport mutuel (ils repré­sentent à la fois les processus de développement et la vitalité), elles se perpétuent par un temps qui pré­serve également sa forme mais qui renouvelle ses matériaux (l’alter­nance des saisons souligne ce ra­jeunissement à l’intérieur d’un cy­cle annuel), elles s’équilibrent par un concept stable du mouvement entre les objets, mais également triangulaire (ce caractère triangu­laire n’est pas présent physiquement mais facilite la reconnaissance et le concept du rapport secret des cho­ses entre elles), elles s’élèvent par un mouvement de la perception qui s’imprègne simultanément de tou­tes les parties et ressent les parties invisibles coexistant avec les ob­jets, elles se réunissent par une sociabilité qui perpétue les relations familiales dans un sens toujours relié à l’environnement et en interdépen­dance; ajoutons enfin qu’elles se renouvellent par l’aspiration à croî­tre et à s’ouvrir vers d’autres for­mes solidaires.

Attitude d’esprit de l’intuition

L’interprétation des hexagrammes est un appel à l’intuition, une intui­tion dont le centre se tient dans la formations qui n’est que le mysté­rieux écoulement du temps. Le Yi King définit l’accord auquel se sou­mettent la connaissance et l’inconnaissance, l’infini du réel, dans les­quels nous nous aventurons. En ex­plorant ces méridiens de l’univers, c’est un filon au sein de l’insonda­ble que nous exploitons, celui du passé – des rondes des saisons, des points cardinaux –, du présent – des effervescences alchimiques, des états engendrés par le doute et l’hésita­tion –, du futur – des chaos et des instabilités imprévisibles –, pendant que nous cherchons à en savoir davantage sur l’interprétation des trigrammes et des hexagrammes ou à nous harmoniser avec l’étant.

Le Yi King est un alphabet, un solfège englobé dans la spirale de l’interdépendance qui distille à pe­tites doses le nectar d’une commu­nication entre le réel et l’interpré­tation oraculaire; parcimonieux et généreux comme le souffle qui l’ins­pire, il livre l’élixir de l’énergie intérieure. Guide de notre voie, de la voie du milieu, le Canon des transformations fait résonner un accord possible avec le Tao, ce Tao qui couvre tout. Léonard de Vinci, dans sa percussion du disque so­laire, prophétise: «Une chose apparaîtra qui recouvrira la personne qui cherche à la découvrir» [6]. Par cette manière d’éplucher l’abon­dance des manifestations et de les reformuler pour signaler un maître-sens, le hasard et l’intuition nous recouvriront toujours. Le hasard est peut-être l’œillade du Tao, et l’in­tuition, tantôt le sentiment, tantôt le scintillement de sa lumière.

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Ézéchiel SAAD est un écrivain, artiste-peintre; infographiste et conférencier argentin, naturalisé français en 1990. Spécialisé dans l’étude du Yi King (Yi Jing ou I Ching), le Livre des transformations, il est l’auteur de quatre livres sur ce thème publiés à partir de 1989.

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1 Ryckmans Pierre, «Les Entretiens de Confucius», Paris, Gallimard, 1987.

2 idem

3 Wilhelm Richard, «Yi King, le livre des transformations», trad. Étienne Perrot, Librairie de Médicis, Paris, 1969.

4 Maruyama Magoroh, «Com­munication between mindscape ty­pes», in Decision Making about decision making, Metamodels and Metasystems, by John P. van Gigch, Abacus Press, Cambridge, Mass & Turnbridge Wells, Kent.

5 Levi-Strauss Claude, «La Pen­sée Sauvage», Paris, Ed. Plon, 1962.

6 Léonard de Vinci, «Les Car­nets» vol. 2, Ed. Gallimard, Paris, 1942.