Alan Watts : En coulant avec le Tao


13 Nov 2019

10 juillet 1970

Je n’écris pas très bien le chinois. Un Oriental qui jetterait un coup d’œil sur mes idéogrammes se rendrait immédiatement compte qu’ils ont été dessinés par un Occidental. Pourtant, ils disent parfois que mon travail au pinceau est assez bon (pour un Occidental), et les jeunes Japonais qui utilisent aujourd’hui des crayons-feutres à la place de pinceaux disent que je m’en tire remarquablement bien. Mais ce sont des gens très polis. Bien que je me sois exercé pendant de nombreuses années, je suis conscient du fait que ma technique n’égale en rien celle des grands maîtres.

Cependant, j’ai toujours été un amoureux de la calligraphie chinoise. Chaque caractère, ou idéogramme, est l’image abstraite d’un élément du processus de la nature — c’est-à-dire du Tao, la Voie ou le Cours de l’univers. Traduit littéralement le chinois se lit comme un télégramme : « Tao peut Tao pas éternel Tao », ou : « Voie peut signifier Voie, mais pas la Voie éternelle. » Par contraste avec l’anglais, et particulièrement avec l’allemand ou le japonais, le chinois est le moyen le plus rapide et le plus court pour dire les choses, oralement aussi bien que par écrit. Si — comme cela semble probable — le peuple de Mao Tsétoung adopte un alphabet, il sera tout à fait désavantagé, car comme le dit le proverbe : « Un dessin vaut bien un millier de mots. »

La mécanique elle-même de l’écriture chinoise est un pur délice esthétique. Elle nécessite un pinceau pointu, très fin, à manche de bambou. Les poils du pinceau doivent être légèrement imprégnés de colle.

Les pinceaux existent dans une délicieuse variété de formes et de tailles — des petits rameaux pour écrire des caractères grands comme des pattes de mouche aux énormes pinceaux-balais de six centimètres de grosseur pour dessiner les affiches. L’encre se présente sous forme de bâtonnets plats et durs, essentiellement composés de charbon, de colle et de parfum, et ornés de dragons dans les nuages, de bambous près de l’eau, en relief. Les bâtonnets portent parfois le nom de leur propriétaire, gravé en lettres d’or. Un bon vieux bâtonnet d’encre chinoise ou coréenne peut aller chercher dans les cinq cents dollars sur le marché japonais, et je parle là d’un petit objet noir qui ne fait jamais plus de douze centimètres de long sur quatre de large et deux d’épaisseur. Pourquoi ? À cause du plaisir esthétique et spirituel que procure la transformation d’une encre fine en liquide, sur une pierre à encre. La pierre à encre est habituellement un bloc rectangulaire noir aux bords arrondis, semblable à une petite piscine. Elle comporte une extrémité profonde et étroite et une autre extrémité peu profonde et plus large. On verse de l’eau sur la pierre et on frotte ensuite le bâtonnet d’encre avec passion et lenteur sur la partie peu profonde, jusqu’à ce que la mixture prenne la bonne viscosité et la bonne couleur. Le pigment noir doit apparaître bleu à la lumière, et le bâtonnet d’encre doit glisser dans l’eau avec une merveilleuse onctuosité. Cette opération demande au moins un quart d’heure. Grâce au parfum d’aloès ou de santal, l’artiste ou le calligraphe se met spirituellement en condition pour commencer son travail. Frotter l’encre est une forme de za-zen, ou de méditation bouddhiste-zen, durant laquelle la pensée verbale et conceptuelle est temporairement suspendue. Des artistes de moins grande envergure font préparer leur encre par leurs apprentis. Les artistes vulgaires et dépravés emploient de l’encre en bouteille.

Il existe une rue à Kyoto, la rue Tera-machi (rue du Temple), où l’on peut acheter les instruments nécessaires à la cérémonie du thé, des poteries anciennes, des chapelets, des champignons, des livres d’occasion et le meilleur thé du monde. Il y a aussi un pub à l’anglaise. Mais le plus grand magasin de cette rue vend des pinceaux, de l’encre, du papier de qualité et de l’encens. C’est l’un de mes paradis. Et chaque fois que je vais à Kyoto, je m’y rends immédiatement pour acheter du bois d’aloès (qui dégage, comme me l’a dit le Dr Suzuki, l’odeur fondamentale du bouddhisme), de l’encre et des pinceaux. Je ne peux tout simplement pas résister à la tentation. J’ai déniché la dernière fois un petit bâton d’encre vermillon recouvert de feuilles d’or. Il faut le frotter sur un rebord de fenêtre, tôt le matin, en utilisant comme liquide une goutte de rosée.

On dit qu’il est « difficile » de maîtriser l’art de la calligraphie chinoise. Cela veut seulement dire que l’art doit mûrir en vous pendant de nombreuses années. Nous utilisons le mot « difficile » pour des tâches requérant une force extrême, un effort, des tâches pour lesquelles nous devons transpirer, grogner et râler. Mais ce qu’il y a de difficile dans la calligraphie chinoise, c’est de faire en sorte que le pinceau écrive tout seul. Les taoïstes appellent ça l’art du wu-wei, qui peut, selon les cas, se traduire par : « facile à faire », « roule avec la force », « suit le courant », « ne pas forcer », ou, plus littéralement : « sans pousser ». Je crois que la manière de vivre des taoïstes se trouve à l’opposé du christianisme musculaire de Billy Graham. Le wu-wei, c’est comprendre que l’énergie est gravité et que la calligraphie, la danse, le judo, la voile, la poterie ou même la sculpture, c’est suivre des dessins dans le flux liquide.

Lao-tseu était peut-être un contemporain de ce merveilleux philosophe grec, quelque peu négligé, Héraclite. Tous les deux ont exactement enseigné les mêmes principes. Panta rhei — toute chose suit son cours, et la compréhension de l’eau est donc compréhension de la vie. Le feu n’est que de l’eau qui tombe vers le haut.

La langue chinoise possède un autre avantage. Bien que brève dans sa forme, elle peut exprimer mille choses en même temps. Il doit exister au moins quatre-vingts traductions anglaises du livre de Lao-tseu. Toutes diffèrent et toutes sont, plus ou moins, exactes. Comparons les différentes versions de ces six premiers mots :

La Voie qui peut être décrite n’est pas la Voie éternelle.

La Voie qui peut être exprimée par la parole n’est pas la Voie éternelle.

La Voie que l’on tente de saisir n’est pas la Voie normale.

Le Cours qui peut être suivi n’est pas le Cours réel.

L’Énergie qui est énergétique n’est pas la véritable Énergie.

La Force forcée n’est pas la Force.

Les quatrième et cinquième caractères apparaissent étrangement, dans les avions et les trains en Extrême-Orient, suivis d’un caractère représentant un carré qui signifie « la bouche » ou « la porte ». Les trois caractères ainsi réunis signifient : « Sortie de secours ».

Le Cours qui peut être suivi est un Cours de secours.

La plupart des érudits traduisent le second sens possible de l’idéogramme tao par « parler de », quoique Duyvendak affirme que ce soit un emploi tardif. Mais, selon moi, ce genre de mot chinois, laconique et aphoristique, est bien mieux traduit si l’on donne, en parallèle, plusieurs des sens dans lequel il peut être compris, car il les signifie tous. Des langues linéaires comme l’anglais, l’allemand ou le sanskrit doivent étirer le chinois à l’infini. On en est finalement plus ou moins arrivé à adopter le mot tao, en anglais, comme les mots « curry » ou « karma ». Et ceux qui le prononcent « tei-o » devraient se rendre compte qu’à Pékin on le prononce « dow », à Canton « toe » et à Tokyo « ». Bien sûr, la ville de Tokyo elle-même se prononce à peu près « Tôkyô ».

Tao (que nous n’écrirons plus en italique comme les autres mots étrangers) signifie l’énergie de l’univers — cours, voie, courant —, qui est immédiatement intelligence et spontanéité, mais qui n’est pas personnelle comme un dieu occidental. Il serait absurde d’adorer ou de prier le Tao, car c’est votre propre moi, l’énergie et l’ensemble de vos muscles, de vos nerfs, de vos os. La première affirmation de Lao-tseu en ce qui concerne le Tao est qu’il ne peut recevoir de définition — pour la simple raison que nous ne pouvons pas faire de ce qui est fondamentalement nous et fondamentalement réel un objet de connaissance. Nous ne pouvons pas lui être extérieur et l’examiner comme quelque chose qui serait loin de nous. Quoique nous ne puissions pas le définir, nous ne devons pas penser qu’il est imprécis, comme 1’« énergie aveugle » des hommes de science du XIXe siècle. De notre point de vue, notre tête est un endroit aveugle, mais en serait-il autrement que nous ne verrions plus que des neurones et des dendrites au lieu de voir des montagnes et des arbres (mais, bien sûr, lorsque les neurones et les dendrites sont vus de l’intérieur, ils deviennent des montagnes et des arbres).

Quoique le Tao ne puisse être examiné et classifié, il possède une atmosphère caractéristique qui se ressent à travers les modes de vie de nombreux poètes, artistes et sages extrême-orientaux, et qui est indiqué par le terme feng-liu en chinois et furyu en japonais — qui signifie à peu près « couler avec », ou « suivre le vent ». Ce peut être également traduit par le terme d’« élégance », ce qui n’est pas tout à fait exact, car en anglais une personne élégante est raffinée et méticuleuse, elle engendre une atmosphère de dédain hautain, tandis que le poète chinois est parfois gentiment soûl, erre dans les montagnes et rit à la vue des feuilles qui tombent. On se doute bien que ce genre de personnage n’a plus cours aujourd’hui, en Chine. Mais il est symbolisé par Pou-tai, l’énorme bouddha, gras, errant, portant un bâton noueux et un grand sac rempli d’objets hétéroclites qu’il distribue aux enfants, en cours de route.

Des poètes tels que Sou Tong p’o et Tou Fou étaient plus proches de l’élégance telle que nous l’entendons, car ils trouvaient leur plaisir en buvant du thé au long des après-midi paresseux du thé préparé avec la plus cristalline, la plus pure des eaux de source ou de puits, mise à bouillir sur des bois sévèrement sélectionnés, et servie dans des bols de porcelaine et de céramique, au vernis semblable à du jade. En revanche, un jeune bouddhiste américain découvrit un ermite extrêmement pieux dans les montagnes du Japon. L’ayant trouvé après maintes difficultés, il se vit offrir de l’eau chaude sans thé. Il eut l’esprit d’apprécier le grand compliment qui lui était fait.

Frederic Spiegelberg, philosophe et orientaliste, rendit visite à un ermite taoïste du genre de Pou-tai, sur une île proche de Hong Kong. Quand on le présenta comme un professeur d’université américaine voyageant grâce à une bourse Rockefeller et cherchant à savoir si la spiritualité asiatique était encore essentielle, l’ermite se mit à glousser doucement, puis éclata de rire, un rire si violent que sa masse de graisse se mit à trembler comme de la gélatine. L’entretien était terminé.

Un sage taoïste plus ancien, dont j’ai oublié le nom, fut un jour pressenti par un empereur de Chine pour devenir conseiller de son gouvernement. L’ermite déclina l’offre qui lui était faite avec une politesse extrême. Mais quand l’émissaire fut parti, il déboucha ses oreilles ainsi que celles de l’âne avec lequel il voyageait habituellement. Il y avait aussi un prêtre zen chinois, célèbre par ses peintures, mais qui, au contraire des autres prêtres, laissait ses cheveux pousser, très longs. Après s’être correctement enivré, il plongeait sa crinière dans un bol d’encre et en éclaboussait ensuite un parchemin. Le lendemain, il se faisait passer un test de Rorschach et voyait des images de montagnes, de rivières, de forêts qui ne nécessitaient que quelques traits de pinceau pour devenir clairement visibles.

Quand je fus invité chez le peintre et artiste graveur Saburo Hasegawa, pour la cérémonie du thé, il me fit remarquer la beauté de la cendre de cigarette déposée sur une tuile — faite par J.B. Blunk — que nous utilisions comme cendrier.

Ce ne sont que quelques échantillons qui donnent une idée de l’atmosphère qui règne lorsqu’on coule avec le Tao. Ce principe est également reconnu par nos surfistes ; quelques-uns d’entre eux savent très bien que leur sport est une forme de yoga ou de méditation taoïste. Tout l’art du surf consiste à faire naître une immense énergie en accord avec son environnement, en suivant le principe du Wu-wei — suivre la gravité de l’eau et ne faire plus qu’un avec elle. Car, comme Lao-tseu l’a dit : « La gravité est la racine de la légèreté. »