Robert Powell : Par où commencer dans la vie spirituelle ?


13 Nov 2019

(Traduction libre)


Nous parlons avec désinvolture de la nécessité d’une orientation plus « spirituelle » dans la vie. Qu’entend-on vraiment par là ? Le mot « spirituel » est difficile à définir parce que notre expérience ordinaire ne l’atteint pas. La spiritualité n’a rien à voir avec les doctrines, les croyances, la soi-disant pratique spirituelle ou les systèmes philosophiques. Une vie spirituelle ne consiste pas à parler sans fin de la réalité, mais à y goûter ; tout comme lire un menu n’est pas la même chose que déguster. La meilleure description de la spiritualité est de dire qu’elle commence par la connaissance de soi, par être conscient de ses pensées, de ses désirs, de ses peurs, de ses motivations ; bref, de l’ensemble de la machinerie de l’esprit.


Quelles sont les qualifications essentielles d’une telle orientation ? D’abord, l’honnêteté ; honnêteté totale envers soi-même, sinon avec les autres. Deuxièmement, s’interroger, avoir un véritable esprit d’investigation. Pourquoi ne s’intéresser qu’à l’espace extérieur – qui est le « monde » – comme nous le faisons tous, et non à l’espace intérieur, qui est nous-même ? C’est donc par là qu’il faut commencer. Si nous débutons ainsi, nous découvrons qu’un mouvement commence à prendre place, que nous sommes en voyage dans une aventure sans fin. Et plus nous l’approfondissons, plus nous pénétrons dans un nouveau type d’énergie vibrante. C’est cette énergie qui jouera le facteur principal de transformation. Nous devons cependant nous abandonner totalement à cette énergie pour que le miracle se produise.


Troisièmement, le sentiment qu’il y a urgence à se connaître, surtout lorsque nous savons que le moi est un facteur central dans ce qui se passe dans le monde, et que l’on en voit les méfaits causés par l’ignorance et la méconnaissance du mécanisme par lequel nous sommes toujours responsables de notre propre malheur et, par extension, de la grande misère qui frappe généralement le monde. Nous verrons, ainsi, l’urgence d’y mettre fin et la nécessité de percevoir la manière dont l’ego crée les problèmes dans le monde.


Ces trois facteurs, me semble-t-il, sont essentiels pour débuter dans la vie spirituelle, pour mettre de l’ordre dans sa maison ; et leur importance n’est pas nécessairement dans l’ordre donné ici. En fait, ces trois facteurs ont la même importance !

Donc, si nous répondons à ces exigences et si en nous réside l’urgence essentielle à comprendre sa vie, qui actuellement n’est qu’une farce insignifiante, alors nous commencerons vraiment à apprendre. Cet apprentissage est un processus qui a un début mais pas de fin. Et si nous avons de la chance – il n’y a aucune garantie en la matière – nous pourrons goûter à la réalité et arriver à une vision de la vie qui est à la fois d’une beauté exquise et d’une simplicité désarmante. Du point de vue conventionnel, c’est simplement absurde, parce que le monde entier est sans dessus dessous sous tous ses aspects. En outre, du fait que la nouvelle vision du monde ne peut, par aucun effort d’imagination, se réconcilier avec celle généralement admise – vision qu’il faut totalement rejeter tant elle est fausse – nous sommes alors automatiquement considérés comme révolutionnaires, et même comme intransigeants.

Bien que cette découverte soit individuelle, il ne s’agit pas d’une nouvelle découverte pour l’humanité. Il y a au moins trois mille ans, en Inde, certains « rishis » (voyants) discutaient de leur vision de la vie avec leurs disciples. Ces discours ont ensuite été enregistrés dans les « Écritures », les Védas et les Upanishads. Les Upanishads ont été appelés l’enseignement le plus révolutionnaire qui soit. C’est précisément parce qu’à première vue, elle est si peu plausible pour les non-initiés, qu’à chaque fois que cette réalité est redécouverte par un individu, elle ne rencontre pas de réponse sympathique de la part de la société – si tant est qu’il y ait une réponse ! Elle n’est d’ailleurs pas plus associée, dans l’esprit des gens, à ce qui est probablement l’enseignement de la sagesse le plus ancien. Les nouveaux aperçus sont tout simplement tellement « éloignés », trop éloignés de l’éventail des expériences quotidiennes, pour être sérieusement considérés. Ainsi, nous oublions complètement qu’il s’agit d’une reconfirmation des intuitions divulguées et développées dans les différentes Upanishads.


Vivre en harmonie avec ces vérités signifie un « divorce » avec la vie telle qu’elle est généralement vécue ; c’est un désengagement total avec tout ce qui nous tient et limite notre liberté intérieure. D’une part, cela signifie la fin de toutes les attentes, grandes et petites, sauf sur le plan pratique et technologique. A-t-on déjà essayé de vivre sans aucune attente ? Alors la vie est totalement concentrée dans le moment présent, sans qu’aucune énergie ne soit gaspillée à spéculer sur l’avenir ou à ruminer le passé, « ce qui aurait dû ou aurait pu être ». Un tel fonctionnement, strictement dans l’« ici et maintenant », donne cette énergie particulière d’apprendre et de continuer à apprendre. Par « apprentissage », nous entendons une vision de la totalité de notre existence à chaque instant, sans jamais accumuler d’informations ou d’images dans nos banques de mémoire. Au début, une telle vision sans arrière-plan, sans souvenirs, est sporadique, assez superficielle, et il est facile de retomber au niveau de la pensée, qui est dans le mouvement du temps. Cependant, si l’intérêt nécessaire est maintenu, et donc le flux d’énergie nécessaire, la conscience devient plus intense et plus étendue, jusqu’à un stade où toute rechute n’est plus possible. En termes chrétiens orthodoxes, nous sommes toujours « sauvé », mais, essentiellement, nous ne sommes pas différent de ce que nous avons toujours été, sauf que nous nous sommes réveillés du sommeil profond du monde de l’espace et du temps, dans l’état « éveillé » de la réalité intemporelle, dans lequel tous les objets et concepts qui compliquaient auparavant notre vie sont vus comme le film irréel d’événements projetés par l’esprit-pensée. L’existence de la réalité subjective de ce film pour l’« individu » n’est cependant pas niée ; elle est acceptée comme un fait d’existence dualiste, mais nous ne lui attribuons plus la réalité objective en s’y identifiant : nous sommes simplement et strictement témoin, l’intelligence qui témoigne. Tout ce qui se passe se déroule à l’intérieur de cette intelligence, mais cette intelligence elle-même n’est soumise à rien ; elle est donc entièrement libre et éternellement en paix.