Gary Lachman : Étiez-vous déjà ici ?


21 Feb 2021

Traduction libre

La croyance en la réincarnation est l’un des traits humains les plus anciens et les plus durables, si vieux et si tenace, en fait, que le psychologue C. G. Jung est allé jusqu’à l’appeler un archétype. « La renaissance », a écrit Jung, « est une affirmation qui doit être comptée parmi les affirmations primordiales de l’humanité. Ces affirmations primordiales sont basées sur ce que j’appelle des archétypes »[1]. Cela signifie pour Jung qu’indépendamment de sa véracité ou de sa fausseté, l’idée que nous avons vécu des vies antérieures et que nous reviendrons dans d’autres vies après notre mort est ancrée, en quelque sorte, dans notre psyché.

Nous sommes, pour utiliser le langage informatique, programmés pour le penser, et bien que nous n’acceptions pas tous l’idée, elle semble partager la prééminence avec d’autres idées fondamentales sur la signification de la mort et sur ce qui, le cas échéant, nous arrive post mortem.

Ces idées semblent étonnamment peu nombreuses. Il y a la possibilité de la réincarnation ou de la renaissance, comme on l’a mentionné, avec la croyance que l’on aura finalement brûlé notre dette karmique et donc échappé à la roue des renaissances ; on est alors absorbé d’une certaine manière dans le tout. Il y a aussi l’idée d’une vie après la mort dans un « autre » royaume, que ce soit le paradis du christianisme, le paradis de l’islam, la légende nordique du Valhalla ou les champs élyséens de la Grèce antique. Je dois souligner que toutes les vies après la mort ne sont pas souhaitables : le feu et le soufre attendent les méchants dans l’enfer du christianisme, et les Grecs, peut-être les plus grands admirateurs de vie terrestre de l’histoire, considéraient avec horreur l’idée d’une sombre éternité dans le monde souterrain. Quoi qu’il en soit, tous ces scénarios postulent une seule vie sur terre. Une fois que nous l’avons traversée, selon la façon dont nous nous conduisons, nous allons alors vers notre juste récompense ou punition, selon le cas.

Les païens croient qu’une fois que nous mourons et que notre corps se décompose, la matière qui le constitue retourne à la nature avec l’esprit ou l’âme. Nous pouvons alors éventuellement profiter d’une sorte de vie après la mort comme les fleurs, les arbres ou l’herbe.

Il y a aussi la croyance qu’une fois que nous sommes morts, c’est la fin. Nous n’existons plus ; nos croyances, idées, sentiments, valeurs – tout ce qui est important pour nous – sont effacés lorsque le cerveau cesse de fonctionner. Dans cette optique, notre vie actuelle est tout ce qu’il y a, et après elle, c’est le néant. Beaucoup associent ce point de vue avec la science moderne, mais ses racines sont en fait très anciennes. Le philosophe grec ancien Démocrite, qui a proposé une première version de l’atome, a soutenu que tout était fait de petits morceaux de matière qu’il appelait des atomes (signifiant « indivisible »). Lorsque nous mourons, suggérait-il, les atomes qui composent le moi se dispersent.

À ces idées classiques sur la mort, nous pourrions être tentés d’en ajouter une toute nouvelle : la cryogénie, la pratique consistant à congeler le corps d’une personne malade dans l’espoir qu’à l’avenir la science médicale aura découvert un remède à la maladie. On peut alors être décongelé, réparé et ramené à la vie. À la réflexion, cependant, cela semble indiquer moins une idée de ce qui se passe après la mort qu’une foi non seulement dans la science médicale moderne, mais aussi dans la robustesse des entreprises de cryogénie qui offrent ce service. Il est certain que lorsque vous êtes dans le congélateur en attendant la résurrection, la seule préoccupation pressante est de savoir si l’entreprise qui vous garde sur la glace va rester en activité. Et si ce n’est pas le cas, que se passera-t-il ? À moins que vous n’acceptiez l’idée, régulièrement répétée, que la science va bientôt « vaincre la mort », cela me semble être plus une tentative de repousser la mort qu’un quelconque engagement envers elle.

Mes propres sentiments sur la mort, et sur ce qui peut éventuellement se passer après, se classe dans le camp des agnostiques. Je ne sais tout simplement pas – ce qui ne veut pas dire que je ne reconnais pas – l’importance d’en avoir une idée. En vérité, j’ai toujours été favorable à la vision présentée par le dramaturge George Bernard Shaw dans En remontant à Mathusalem. Dans cette pièce, Shaw affirme que les êtres humains ne meurent pas de maladie ou de vieillesse, mais de découragement, de perte d’objectif et de volonté de vivre. Des décennies plus tard, dans son livre Man’s Search for Meaning, le psychologue Victor Frankl a corroboré cette idée dans le cadre macabre d’un camp de concentration nazi, lorsqu’il a observé que les prisonniers qui avaient quelque chose à espérer survivaient, tandis que ceux qui avaient perdu espoir étaient souvent les premiers à périr.

Shaw a fait valoir que notre durée de vie actuelle était beaucoup trop courte, car ce n’est que vers la fin d’une longue vie que certaines personnes commencent à avoir un aperçu de sa valeur. Mourir à quatre-vingts ans, juste au moment où l’on commence à avoir une idée de toute l’affaire, semble inutile. Shaw a envisagé la possibilité que certaines personnes apprennent à vivre plus longtemps, si longtemps que, sauf accident, elles pourraient atteindre l’âge de trois cents ans. Cela, pensait-il, leur donnerait le temps de mettre en pratique les insights que nous autres, nous emportons dans la tombe.

Je dois souligner que, selon Shaw, ceux qui vivent longtemps – qu’il appelle les Anciens – gagnent leur longévité non pas par des moyens technologiques ou chimiques, ni en suivant un régime sain strict, bien que Shaw lui-même, qui a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, était végétarien. Ils y parviennent par leur simple volonté de vivre – et leur volonté de remplir les objectifs de ce que Shaw appelle « la force vitale », une sorte de pulsion évolutive qui oblige la vie à se comprendre et à se transcender. Dans sa première pièce, Man and Superman (Homme et Surhomme), Shaw expose la philosophie de ses « adorateurs de la force vitale » dans des détails dramatiques et comiques, et pendant un certain temps après avoir lu Back to Methuselah (En remontant à Mathusalem), j’ai été fasciné par les récits d’écrivains, d’artistes et de penseurs qui ont vécu jusqu’à un âge avancé. Il y avait Shaw lui-même. Il y avait aussi le romancier John Cowper Powys, qui est mort à 91 ans, le critique littéraire et philosophe Owen Barfield, qui est mort à 99 ans, le romancier et essayiste allemand Ernst Jünger, qui est mort à 101 ans, et beaucoup d’autres, dont le compositeur Jean Sibelius et le philosophe Bertrand Russell, qui ont dépassé les 90 ans.

Dans son roman de science-fiction The Philosopher’s Stone (La Pierre philosophale), Colin Wilson – lui-même shawien – a suggéré qu’il y avait un lien entre la poursuite des idées et la longévité. Il a compris que l’intérêt pour les valeurs objectives – les mathématiques, la philosophie et, d’une manière similaire, le type de beauté impersonnelle que l’on trouve, par exemple, dans les symphonies de Sibelius, avec leur sentiment profond pour la nature – est conforme aux desseins de la « force vitale », qui nous pousse à transcender nos buts et objectifs personnels et subjectifs trop limités. Une personne capable de percevoir la beauté objective et l’« intérêt (interestingness) » de la réalité et de maintenir cette perception ne s’ennuierait jamais, a affirmé Wilson, et aurait donc toutes les raisons de vouloir continuer à vivre.

Maintenant, chaque fois que j’ai mentionné cette idée à des amis ou à des connaissances, la réponse habituelle est quelque chose du genre « Trois cents ? Mon Dieu, qui voudrait vivre aussi longtemps ? Ne seriez-vous pas fatigué et ne voudriez-vous pas passer à autre chose ? » C’est intéressant, car j’obtiens une réponse similaire chaque fois que je soulève une autre idée qui, pour le meilleur ou pour le pire, a toujours eu un étrange attrait pour moi. Plutôt que la réincarnation, qui nous fait revenir sur terre mais dans un corps différent et en tant que personne différente à une époque différente (bien que d’une certaine manière avec la même âme ou le même esprit), depuis que j’y ai été confronté pour la première fois à l’adolescence dans les écrits du philosophe Nietzsche, j’ai un intérêt étrange pour la notion de « récurrence éternelle ». Cette idée suggère que nous avons, comme les appelle Rudolf Steiner, des « vies terrestres successives », mais qu’au lieu de vies différentes, nous avons la même, encore et encore. Cela signifie que je me suis assis devant mon ordinateur un nombre infini de fois dans le passé pour écrire cet essai et que vous l’avez également lu un nombre tout aussi infini de fois, et que nous continuerons tous les deux à le faire à l’infini. Je vais renaître de mes parents, vivre les mêmes traumatismes et les mêmes plaisirs d’enfance, quitter la maison et vivre les mêmes expériences, les mêmes échecs et les mêmes succès, finir par mourir – et ce cycle retournera au début et recommencera.

La plupart d’entre nous, en entendant cela, rejetteront l’idée, soit en grimaçant à un incident passé que nous voudrions bien éviter, soit, plus généralement, à la perspective de l’ennui éternel qu’offre une telle notion. L’idée de revenir sur terre en tant que personne différente semble beaucoup plus séduisante, et même la notion d’annihilation totale semble préférable à l’idée de refaire sans cesse le même tour. Je comprends parfaitement cela, et je n’avance nullement que la récurrence éternelle est vraie ou préférable à la réincarnation ou à d’autres idées sur ce qui se passe, le cas échéant, après la mort. Mais je dois dire que revenir à mes livres, mes amis, mes enfants, mes joies et mes peines me semble plus attrayant que l’éternité dans un contentement béat passée à flotter au milieu des chérubins et des nuages qu’offrent certaines formes de vie après la mort.

Je dois admettre qu’une des raisons (et non la plus importante) pour lesquelles j’ai une préférence pour cette idée de récurrence éternelle est précisément les réactions qu’elle suscite chez les autres. Il y a plusieurs années, j’ai travaillé dans une librairie ésotérique à Los Angeles. Parmi les modes et les engouements de l’époque – les cristaux, la déesse, la programmation neurolinguistique – l’un des plus populaires était l’idée d’explorer ses vies passées. Parmi les nombreuses personnes intéressées par cette idée qui sont venues au magasin, j’ai été surpris de découvrir que toutes semblaient avoir eu des vies infiniment plus intéressantes avant leur vie actuelle. Personne n’a jamais dit : « Dieu, comme cette vie passée était ennuyeuse » ou « Mince, je suis content de vivre dans la vie actuelle ». Il y avait aussi un bon nombre de personnes qui, si elles n’étaient pas célèbres dans leurs vies antérieures, étaient encore importantes d’une manière ou d’une autre. Des prêtresses en Égypte, des magiciens en Atlantide, des rois, des reines. Peu de tailleurs, de bouchers ou de fermiers. Malheureusement, quelle que soit la vérité sur la réincarnation, beaucoup de gens qui en ont parlé semblaient la considérer comme un moyen de se rendre plus intéressants dans cette vie. Ainsi, lorsque je faisais remarquer que j’étais toujours plus attiré par l’idée qu’il n’y a que cette vie et que nous la vivons un nombre incalculable de fois, je recevais des regards impliquant que j’étais soit fou soit menteur. Malgré les réactions incrédules qu’elle suscite – ou peut-être à cause d’elles – la philosophie de la récurrence de Nietzsche mérite d’être prise en considération.

Loin de toute figure machiavélique, Nietzsche était surtout préoccupé par le problème de la souffrance humaine, qu’il considérait à juste titre, je pense, comme la question centrale d’où sont issues les grandes religions. Grâce à de mauvaises traductions et à des appropriations tragiques par des voyous racistes comme les nazis, Nietzsche a acquis une réputation de philosophe de la cruauté et de la tyrannie, son übermensch ou surhomme étant populairement dépeint comme un fasciste musclé, le dominant sur les masses. En réalité, cependant, Nietzsche était un homme très doux, prévenant, voire timide, si timide qu’il dut demander à un ami de proposer son mariage à la femme qu’il aimait (sans surprise, elle refusa). En fait, Nietzsche était accablé d’une sensibilité presque morbide à la souffrance, qu’elle soit humaine ou animale. Ce fait est inscrit dans une histoire célèbre par son effondrement final, qui s’est produit alors qu’il souffrait déjà de ce que les spécialistes supposent être une syphilis à un stade avancé. Dans cette histoire, Nietzsche a vu un cocher fouetter un cheval. Les larmes aux yeux, il a jeté ses bras autour du cou de la pauvre créature, essayant de la réconforter. Il est ensuite tombé à terre et, à son réveil, il n’était plus sain d’esprit.

Nietzsche ne croyait pas à une vie après la mort sous quelque forme que ce soit, et surtout pas au paradis du christianisme hypocrite qu’il a attaqué dans l’un de ses derniers livres, l’Antéchrist. Il avait cependant une appréciation puissante du sens et de la beauté de cette vie, un sens poignant, presque mystique, de la valeur de notre monde actuel, un aperçu de son drame et de son mystère qui manque à la plupart d’entre nous. En fait, Nietzsche pensait que toutes les idées sur l’au-delà étaient en réalité le produit d’une incapacité à faire face à l’incertitude et aux faits parfois terrifiants de cette vie ; elles étaient, selon lui, une sorte de calomnie contre la vie, un rejet de ce qui, pour lui, était précieux et avait une valeur presque douloureuse. Plutôt que d’accepter les conditions de vie – qui incluent la douleur, la souffrance et la tragédie en plus de la beauté – et d’en faire quelque chose, Nietzsche pensait que beaucoup préféraient la considérer comme sans valeur, en comparaison avec un « autre » monde idéal dans lequel nous entrerions après la mort. À bien des égards, les idées sur la vie après la mort étaient, pour lui, une sorte de raisin aigre.

Dans ses carnets – publiés après sa mort – Nietzsche a essayé de prouver que la récurrence était un fait, en s’appuyant sur la science de la fin du XIXe siècle et sur la loi consacrée selon laquelle la matière ne peut être ni créée ni détruite mais seulement transformée. Ses arguments ne sont cependant pas très convaincants. Étant donné une quantité limitée de matière et d’énergie mais une éternité temporelle, nous dit-il, l’univers passera nécessairement par son nombre astronomique mais finalement fini de combinaisons. Après cela, il commencera à se répéter, et la disposition des forces qui a conduit à l’écriture de cet essai et à sa lecture se reproduira éventuellement. Les philosophes ultérieurs ont montré où Nietzsche a confondu les choses – il n’a jamais été bon en maths – mais la force de ses idées sur la récurrence ne réside pas dans ces preuves et, en tout cas, Nietzsche n’était pas vraiment intéressé par l’élaboration d’une explication mécanique du cosmos. Ce qui l’attirait dans la récurrence, c’était sa poésie, la perception qu’une telle idée donnait à la vie un sens nouveau et dramatique. C’est ce sens qui a conduit le romancier Milan Kundera à s’inspirer des idées de Nietzsche dans son livre L’insupportable légèreté de l’être.

La pensée de la récurrence, estime Kundera, donne du poids à notre existence, une gravité sans laquelle elle risque de s’envoler dans l’inconséquence. En effet, l’idée que nos actions se reproduisent nous incite à les considérer différemment. Ce que je fais maintenant est-il quelque chose que je souhaite faire pour l’éternité ? Nietzsche pensait que la pensée de la récurrence pouvait agir comme une sorte de test, un défi pour déterminer notre attitude envers la vie. Pensez à votre propre vie. Comment l’idée qu’elle reviendra dans tous ses détails vous frappe-t-elle ? Êtes-vous, demande Nietzsche, écrasé par cette pensée, ce qui signifie que votre vie a été un tel fardeau que la revivre vous semblerait la pire des punitions ? Ou bien avez-vous plutôt vécu des moments de joie et d’épanouissement tels que vous accepteriez les moments de souffrance, de gêne ou simplement d’ennui juste pour les revivre ? La vision de Nietzsche était holistique : tout était lié, faisait partie de la grande chaîne du destin, et pour dire oui à une joie, nous dit-il, il faut dire oui à toute douleur et mécontentement qui l’accompagnent.

Dans Le Gai Savoir, écrit en 1881 – le titre fait référence au type de philosophie qu’il proposait, léger et capable de danser – Nietzsche a résumé cette idée dans une devise. Amor fati, « l’amour du destin », était, pour Nietzsche, l’épreuve de notre caractère. « Je veux apprendre de plus en plus à voir comme beau ce qui est nécessaire dans les choses ; alors je ferai partie de ceux qui rendent les choses belles. Amor fati : que ce soit mon amour désormais ». Dans son autobiographie brillante mais inhabituelle Ecce Homo, écrite juste avant sa dépression nerveuse finale, Nietzsche l’a exprimée avec plus de force. « Ma formule de la grandeur chez un être humain est amor fati : qu’on ne veuille rien d’autre que ce qu’il est, ni dans le futur, ni dans le passé, ni dans toute l’éternité. Non seulement pour endurer ce qui arrive par nécessité… mais pour l’aimer. »

Pour Nietzsche, parvenir à une telle philosophie n’est pas une mince affaire. Tout au long de sa vie, il a souffert sans cesse d’un assortiment de maux : migraine, quasi-cécité et digestion intolérante n’en sont que quelques-uns. Il était aussi l’un des hommes les plus solitaires, vivant dans la pauvreté et passant sans cesse d’une pension bon marché à une autre, constamment à la recherche du climat adéquat, pour éventuellement obtenir un bref répit de son état. Il était pratiquement sans amis et pour la plupart non lu. Aujourd’hui, il est l’un des penseurs les plus discutés du XIXe siècle, au même titre que Darwin ou Marx, mais pendant la plus grande partie de sa vie, il a été inconnu ou ignoré. Que quelqu’un ayant une telle expérience de la vie embrasse l’idée qu’elle se répétera éternellement fait réféchir.

D’autres penseurs ont repris l’idée de la récurrence. L’écrivain russe P. D. Ouspensky, par exemple, en a fait le thème de son roman La vie étrange d’Ivan Osokin. Ouspensky a abordé la récurrence d’une manière assez différente de celle de Nietzsche, et ses idées ont influencé un autre « homme hanté par le temps », l’écrivain et dramaturge J. B. Priestley. Les pièces populaires de Priestley, I Have Been Here BeforeTime and the Conways, sont peut-être les traitements les plus accessibles de cette idée. Là où Nietzsche soutenait que tout dans notre vie se reproduit exactement comme avant, Ouspensky offrait un certain espoir de changement, suggérant que dans chaque vie il y a de légères variations et qu’à travers celles-ci nous avons une chance de changer les choses pour le mieux.

En un sens, si l’on y réfléchit bien, l’insistance de Nietzsche sur la récurrence exacte de chaque détail conduit en fait à la conclusion que tout ce que nous avons vraiment, c’est ce moment. Si tout se reproduit exactement comme auparavant – si c’est le cas, comme il l’a également appelé, « le retour du même » – alors chaque récurrence n’est en réalité que ce moment. La récurrence suivante et la précédente étaient exactement comme la nôtre, et il n’y a donc aucun moyen de les distinguer l’une de l’autre. Et donc, dans un sens pratique, tout ce que nous vivons c’est maintenant. La version d’Ouspensky est un peu plus proche de la réincarnation, en ce sens qu’il avance la possibilité qu’à chaque récurrence, nous avons la chance d’apporter quelques changements pour le mieux et que nous pouvons ainsi nous développer et éventuellement échapper au train-train.

Nietzsche aurait pensé que la théorie d’Ouspensky n’était qu’une autre tentative pour échapper aux exigences de la vie. Mon propre sentiment est que, s’il peut être intéressant de débattre entre elles, elles remplissent finalement la même fonction. Personnellement, je ne pense pas qu’on puisse jamais prouver la récurrence d’une manière ou d’une autre. Et de toute façon, si elle est vrai, et si elle a jamais été prouvé, alors par nécessité, elle l’a toujours été. Pour moi, la vraie valeur de l’idée est le sens et la signification qu’elle peut donner à notre vie. Il est vrai qu’une approche paranoïaque de la question pourrait nous faire craindre que chaque petit geste ne soit le début d’une série infinie d’erreurs. Mais on pourrait aussi dire que si quelque chose se passe maintenant, c’est qu’il s’est déjà produit. Dans ce cas, nous pourrions être la proie du sentiment d’inconséquence de Kundera : quelle importance a ce que nous faisons, si cela a déjà été fait d’innombrables fois auparavant ?

Pour moi, cependant, l’idée que ma vie n’est peut-être pas simplement une suite d’années d’activités insignifiantes, mais qu’elle peut avoir un lien avec le vaste schéma éternel des choses est parfois encourageante, voire inspirante. Je n’ai peut-être jamais été ici auparavant, mais je peux agir comme si je l’avais été. Conscient de cela, je peux me réjouir d’un autre retour.

Janvier 2006

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1 Cranston, Sylvia and Joseph Head. Reincarnation and World Thought. New York: Julian Press, 1967.