Dominique Casterman : Événement – Émotion – Identification


31 Oct 2018

(Chapitre 8 du livre L’envers de la raison 1989)

Dans des circonstances semblables chacun d’entre nous réagira autrement, cela n’a rien d’étrange puisque la réaction n’est pas causée par la situation seule mais par interférence avec notre structure personnelle : affective, intellectuelle et culturelle. C’est l’ensemble des qualités qui nous singularisent au sein de la multiplicité des êtres et des choses ; ce sont nos caractéristiques affectives, mentales, physiques et même matérielles, les unes sont acquises héréditairement, et les autres, socialement, culturellement ou personnellement.

Nous souhaitons mettre en avant le point de vue selon lequel ces caractéristiques ne sont pas notre « Moi réel », notre « Être essentiel » : nous identifier exclusivement avec nos qualités particulières constitue une confusion fondamentale entre l’avoir et l’être. Mais qui serions-nous dans notre conscience si l’on cessait brusquement de s’identifier uniquement à notre structure personnelle, à notre avoir ? Ce que nous sommes réellement n’est peut-être pas seulement notre corps-mental et son histoire singulière : nous sommes Cela qui est conscient (et qui ne change jamais) de notre singularité.

Avant de continuer notre exposé, et pour éviter toute confusion, nous pensons qu’il est important de bien comprendre la distinction entre « pensée psychologique » d’identification et « pensée naturelle ». La « mémoire psychologique » où sont stockées les « pensées psychologiques » d’identification, n’est pas seulement le résultat de l’identification de l’individu avec sa structure personnelle, avec la « mémoire naturelle » de l’avoir, elle résulte aussi de l’identification de l’événement avec la traduction intellectuelle partiale du phénomène émotionnel qu’il engendre. Cette forme particulière d’identification a une influence significative sur notre comportement.

Que se passe-t-il exactement ?

La « pensée naturelle » constate, elle est une sorte de miroir intellectuel qui voit la réaction affective de notre organisme face à l’événement ; elle traduit intellectuellement une sensation intérieure – un sentiment qui est la perception d’une émotion – que la « pensée psychologique » identifie à l’événement lui-même.

Prenons un exemple. Par la « pensée naturelle », fondée sur la mémoire des faits, nous sommes doublement conscients, à la fois du monde extérieur et aussi de notre monde intérieur. L’exemple de la mort est significatif. D’une part, nous sommes conscients de son évidence extérieure et, d’autre part, nous sommes aussi conscients de l’inconfort (l’émotion) qu’elle provoque en nous et qui, perçu, se transmue en sentiment d’angoisse dès que nous discernons sa présence réelle ou imaginaire.

La « pensée psychologique » étant réactive par rapport à la « pensée naturelle », elle lui succède chronologiquement, c’est alors qu’elle identifie la conscience de l’angoisse devant la mort avec la mort elle-même. Nous confondons la chose, par le processus d’identification, avec la réaction affective qu’elle engendre quand nous sommes affectés par sa présence. Faute de penser simplement et justement que, dans notre état actuel, la mort nous angoisse, en plus, par la « pensée psychologique » d’identification, nous pensons la mort comme étant un phénomène absolument négatif.

La pensée est un merveilleux outil à condition qu’il soit utilisé dans les limites de ses possibilités fonctionnelles. Au-delà de ses cadres référentiels précis il perd toute sa valeur constructive et utilitaire.

Répétons une fois encore qu’une conception peut ne pas coïncider parfaitement avec la vérité relative qu’elle tente de déterminer et néanmoins être conforme aux lois de notre pensée. Toute l’histoire des sciences est une longue ligne brisée, ponctuée par des progrès et reculs significatifs de chaque époque, vers une conception s’approchant progressivement de « l’ordre explicite relatif ».

En général, la pensée sort de ses fonctions naturelles dès l’instant où elle oublie de se faire précéder par la conscience vécue de la relativité de toute connaissance en fonction de nos multiples conditionnements, et des limites structurales de l’outil.

Si nous revenons à l’exemple de la mort, nous remarquons de fait qu’elle nous dérange, qu’elle nous angoisse et, par automatisme mental, par insuffisance de pénétration intellectuelle nous assimilons la mort elle-même avec la « définition affective » que nous en avons. Le docteur Benoit parle d’une partialité affective irrationnelle qui se transmue en partialité intellectuelle. La première citée est naturelle, nous ne pouvons rien ni pour ni contre, elle est parfaitement irrationnelle ; par contre, la partialité intellectuelle est conditionnée par une utilisation inadaptée de notre outil intellectuel.

L’essence des êtres et des choses est inaccessible avec les médiums que sont les mots, les idées et images mentales que nous employons habituellement. La connaissance vécue du grand mystère, dans l’hypothèse de sa réalisation possible, ne peut être liée à une accumulation de savoirs intellectuels, la seule « voie » concevable est le détachement progressif par rapport à nos fausses identifications, à l’étroitesse de nos points de vue dualistes selon lesquelles nous sommes des moi séparés des autres et du monde.

Résumons. Le secteur d’influence de la « pensée naturelle » se situe au niveau de « l’ordre explicite » des êtres et des choses. La rencontre de certaines caractéristiques singulières de « l’ordre explicite » – ce peut être un événement, une personne, la maladie, une situation familiale … – avec la conjonction de l’instinct et de la perception sensorielle implique l’émotion et le sentiment ; la « pensée naturelle » traduit ce flux d’informations en une représentation adéquate générale et généralement admise par tous les hommes. Cette représentation, mise en réserve dans la mémoire des faits, est relativement adéquate puisqu’elle est directement utilisable dans l’existence quotidienne avec une relative efficacité. Jusque-là, la réaction de l’individu est compatible avec les lois de notre pensée et de l’affectivité. Mais dès l’instant où nous créons l’image psychologique de l’événement en transformant notre partialité irrationnelle en jugement intellectuel partial, le relatif devient l’absolu ; l’émotion et le sentiment sont associés à l’événement. Dans l’exemple de la mort, nous ne la percevons plus seulement comme un événement qui nous est pénible affectivement, mais elle devient dans notre jugement partial un néant absolu. L’événement perçu par notre structure anonyme nous affecte dans l’instant, par contre, le jugement partial nous affecte dans la durée, il crée un état émotif permanent et sous-jacent à notre vie quotidienne.

Il est curieux de constater que l’analyse du processus du moi relève de l’exercice de la « pensée naturelle » qui observe nos propres états d’âme ; mais le moi lui-même, dans son existence propre, relève de l’exercice de la « pensée psychologique » d’identification ; c’est un personnage historique définissant lui-même ses propres limites qui constituent conjointement ses faiblesses et ses caractères affirmatifs et oppositionnels (il n’y a pas de qualités en soi) ainsi que ses avoirs.

Nous savons que dans notre condition présente il y a toujours entre nous et les faits des constructions mentales déterminées par une vision partielle et partiale qui recréent dans notre conscience les événements qui se présentent à nous. Mais sommes-nous conscients que cette forme de dualité sujet-objet n’existe pas uniquement entre nous et le monde extérieur ? Elle est aussi présente dans notre propre intériorité par le jeu d’observation très particulier que nous exerçons sur nous-mêmes pour toujours mieux nous identifier à ce que nous croyons être. Cette image, cette définition de nous-mêmes est le cercle fermé dans lequel, psychologiquement, nous évoluons. Le domaine du moi au cours du temps s’agrandit progressivement en s’identifiant avec tout ce qui l’affirme favorablement, et il se protège en excluant tout ce qui pourrait nuire à son intégrité imaginaire. Notre vie intérieure est donc une succession d’événements qui étendent spatialement et temporellement le domaine du moi, et d’autres qui le nient en profilant à l’horizon le spectre de la mort.

« Cessant d’absorber ou de se subordonner les éléments du non-moi – comme dans la dilatation spatiale –, il va, dans la dilatation temporelle ici envisagée, se laisser passivement absorber, à ce qu’il semble, par une réalité plus durable que lui … »

« Il se laissera inclure dans l’autre comme il pénétrerait dans une arche destinée à préserver son être propre d’un engloutissement dans le fleuve de la durée. »

« C’est par une mainmise que le moi s’agrandit dans l’espace des possessions, mais c’est par un sacrifice apparent qu’il espère accroître sa durée propre au-delà du tombeau … »

« Agressivité et sacrifice ne sont que les deux faces d’une même médaille des « opposés » (R. Fouéré)

Souvenons-nous quelques instants du concept d’ordre hiérarchique que nous proposait Koestler en affirmant que tout est « holon », c’est-à-dire que chaque chose manifeste une tendance à l’affirmation de soi en tant que tout relativement autonome (agressivité), et conjointement une tendance participative en tant que partie s’intégrant naturellement dans un ensemble plus vaste (sacrifice).

La pensée est incapable de dépasser le cadre de la dualité sujet-objet, son objectif se limite à relier fonctionnellement, pratiquement, le monde extérieur et l’individu. Mais d’autre part il est dans ses fonctions fondamentales de mettre en évidence ses limites, ses erreurs d’interprétation, ses fausses identifications que nous pourrions éviter par une connaissance appropriée des possibilités réelles de ce que Krishnamurti appelle la « pensée technique ».

Notre point de vue est que nous confondons l’image de soi avec la réalité profonde qui est source unique et intemporelle de l’être et de toute chose ; nous oublions que le moi est une somme de mémoires passées et non une réalité présente, celle-ci est le mouvement total de l’univers qui d’instant en instant donne vie à cette chose particulière que nous appelons moi, l’autre, et le monde connu. Cependant, la réalité ultime des êtres et des choses n’est identifiable à aucune de nos conceptions quelle qu’en soit l’origine philosophique, religieuse, scientifique, … « Se libérer du connu » (Krishnamurti) est la condition sine qua non de l’éveil spirituel, il ne s’agit pas de se libérer de telle ou telle autre chose particulière, nous devons nous détacher du processus fondamental qui engendre l’identification à des images qui associent la réalité originelle à des idées relatives. La recherche intellectuelle est mémoire, la Vérité ne peut être mémoire de quelque chose.

Dans notre condition présente, même si nous pouvons plus ou moins nous libérer des contraintes extérieures, même si nous pouvons exercer notre pensée à propos d’un sujet choisi en touchant de près l’impartialité intellectuelle, toujours et inévitablement nous sommes mus par des mécanismes intérieurs qui nous poussent, par désir ou crainte, à faire ou à ne pas faire. Chez l’homme ordinaire, l’affectivité, par sa nature énergétique, domine tout le comportement humain en fonction de l’attraction ou de la répulsion que nous éprouvons à travers elle devant les événements quotidiens. L’environnement agit, si l’on peut dire, par rétroaction sur nos mécanismes intérieurs qui sont un système de comportement préexistant que le milieu stimule, guide ou stabilise. Nous sommes d’abord conditionnés par nos mécanismes intérieurs, l’influence rétroactive du milieu est secondaire, mais son importance est capitale en ce qui concerne le développement moteur, affectif et intellectuel de l’être humain.

En fait nous sommes toujours conditionnés dans chacune de nos pensées et actions, nous sommes l’objet de conditionnements précis, de forces intérieures qui nous agissent (réaction) et qui s’inscrivent, échelon par échelon, dans notre structure organique et mentale. Au bas de l’échelle, chacun de nos gestes est rigoureusement déterminé par le système musculaire qui est le dernier exécutant de notre hiérarchie psychomotrice, il est conditionné par le jeu des cellules médullaires qui le font réagir. À leur tour, les cellules médullaires sont soumises au jeu des cellules corticales par les « articulations » intermittentes appelées synapses. Il faut savoir que les cellules nerveuses (neurones) sont caractérisées par des prolongements de deux types différents qui émergent de leurs surfaces. Il y a d’une part, à l’un des pôles, les dendrites qui se ramifient rapidement, et le second type de prolongement, à l’autre pôle du neurone, est l’axone. Celui-ci constitue la fibre nerveuse type, il n’y a qu’un axone par neurone et, beaucoup plus long que les dendrites, il ne se ramifie qu’à son extrémité en fibrilles. Dans un organisme vivant, l’influx nerveux est normalement à sens unique. L’influx des dendrites se dirige vers le corps de la cellule, celui des axones va vers les fibrilles terminales. Deux neurones peuvent communiquer l’un avec l’autre par les ramifications des dendrites de l’un avec les fibrilles correspondantes de l’axone de l’autre. Il n’y a pas de contact direct entre ces extrémités cellulaires, le point de jonction extrêmement fin qui les sépare est la synapse. La transmission de l’influx nerveux est assurée par la coordination d’un double effet, chimique et électrique, mais seul l’effet chimique franchira la synapse.

Les fibrilles d’un axone peuvent être en relation avec un autre organe qu’une cellule nerveuse ; une cellule médullaire transmettra par exemple l’influx nerveux de ses fibrilles terminales vers la fibre musculaire correspondante pour provoquer la réaction désirée, c’est-à-dire une contraction musculaire. Ici aussi il n’y a pas de contact direct entre les extrémités de la fibre nerveuse et la fibre musculaire, seul l’effet chimique franchit la « synapse » (jonction myoneurale). Quand l’impulsion atteint l’extrémité de chaque fibrille, des gouttelettes d’un excitant chimique passent dans la fibre voisine. Ce processus permet le passage de l’impulsion d’une cellule nerveuse à l’autre ou à une fibre musculaire. Notons encore que la synapse est la connexion qui relie entre eux deux neurones, tandis que la jonction myoneurale est la connexion qui relie chimiquement une cellule médullaire avec une fibre musculaire. Et aussi, toutes les fibres musculaires connectées avec les terminaisons d’un même nerf qui enveloppe un ensemble de fibres nerveuses indépendantes réagissent simultanément ; ces groupes de fibres musculaires sont appelés les unités motrices.

En résumé, chacun de nos gestes est rigoureusement déterminé par le système musculaire qui est soumis au système cérébro-spinal. Au sommet, l’instance supérieure qui détermine la direction que nous voulons donner à une action quitte le domaine du visible et de l’activité inconsciente, nous entrons dans le champ de la pensée, invisible au microscope mais, visible à travers la conscience qu’elle a d’elle-même et qui manifeste le vouloir vivre en tant que distinct. Celui-ci est issu du vouloir vivre en général, de l’exister universel qui se manifeste singulièrement à travers notre moi distinct.

Du point de vue du conditionnement initial, le vouloir vivre en général constitue le sommet de la hiérarchie, il est la source jaillissante des singularités à venir. Mais du point de vue de l’organisme formé, le vouloir vivre en général devient partie d’un tout, il se subordonne à la conscience enveloppante de l’organisme formé en mettant en sommeil une partie de son potentiel. En fait, le vouloir vivre en tant que distinct n’est qu’une partie actualisée d’un potentiel infiniment plus vaste. Dans un chapitre précédent, nous avons vu quelque chose de semblable en montrant que, du point de vue de l’ontogenèse, la cellule est le sommet de la hiérarchie, mais au sein de l’organisme formé elle est unité vivante et participative d’un tout enveloppant, elle limite l’actualisation de ses multipotentialités en fonction de sa position dans la hiérarchie organique. Tout est relatif à tout, il n’y a pas de sommet absolu, pas plus d’ailleurs qu’il n’y a de subordination absolue, sommet « subordonnant » et partie subordonnée sont les composants complémentaires de tout organisme vivant.

La cellule est le sommet « subordonnant » par rapport à ses parties constituantes et son potentiel génétique, elle est conscience enveloppante d’elle-même, elle est l’unité vivante et créatrice de tout organisme de l’amibe à l’homme. L’émergence des formes et des fonctions à partir des multipotentialités de la conscience créatrice jaillissante de la cellule est fonction de l’environnement dans lequel elle s’intègre. Elle met ses potentialités à disposition d’une conscience enveloppante plus vaste qu’elle-même, elle se subordonne en mettant en sommeil une partie de son potentiel créateur, elle se laisse actualiser par les besoins du nouveau tout dans lequel elle s’intègre en tant que tendance participative.

Il est curieux de constater que le potentiel d’un ensemble ne s’actualise singulièrement qu’en se subordonnant à un autre ensemble plus vaste ; la position participative dans la hiérarchie en développement est l’élément qui détermine l’actualisation singulière des possibilités infinies de l’essence de la matière. Cet aspect multipotentiel constitue « l’unité de direction » de l’évolution, non pas selon un plan déterminé à l’avance mais selon une simple présence s’actualisant particulièrement en fonction du « paysage » qui se dessine graduellement d’instant en instant. C’est la source qui alimente le cours d’eau, mais c’est le paysage dans lequel celui-ci s’intègre qui détermine sa forme particulière et unique ; la source n’est pas la forme prédéterminée, elle est potentielle de forme qui s’actualise par intégration, par subordination à l’environnement. Elle est d’un certain point de vue, sommet créateur, source absolue de toute chose, mais d’un autre point de vue, elle est partie soumise et participative d’un tout qui l’englobe, et c’est en tant que tel qu’elle se différencie et se spécialise singulièrement. Il s’agit là évidemment d’une image extrêmement simplifiée de la réalité [1]. En fait, il y a interaction mutuelle entre « l’acteur » et la « scène » sur laquelle se joue l’action, en l’occurrence ici l’émergence de la vie. L’univers est une totalité holistique ; les parties apparemment séparées sont traversées par le flux de la totalité ; elles sont en un certain sens la totalité ; le concept tout-partie est conventionnel car rien n’est d’aucune façon que ce soit séparé.

De conditionnement en conditionnement, seul le Principe Absolu est inconditionné, il englobe, domine et détermine toutes les manifestations visibles et invisibles. Il est à la fois le sommet originel absolu (immanence du principe) par ses potentialités infinies, et le sommet enveloppant absolu (transcendance du principe). Seul l’être humain qui discerne l’existence du Principe Absolu entrevoit qu’il est le flux de la totalité cosmique ; il n’y a aucune séparation entre nous et le monde pas plus qu’entre le monde et la Conscience universelle impliquant la création, la substance et la connaissance du monde.

Parce qu’homo sapiens se focalise exclusivement sur sa « petite vie », il ne peut que refuser la mort et ainsi s’interdire à lui-même d’accéder à la conscience universelle, à l’unité du Principe Causal. L’homme qui a réalisé ce discernement veut aussi, en fonction de sa nature animale, vivre, mais il est prêt, en fonction de la conscience vécue de sa nature divine, à accepter réellement sa mort. En fait, il accepte sa mort comme il accepte sa vie parce qu’en réalité, il sait que l’essence de son être est universelle Présence.

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1 « Quand les évolutionnistes orthodoxes parlent d’« adaptation », ils pensent à un processus foncièrement passif, entièrement régi par les contingences de l’environnement ». Cette conception s’accorde peut-être avec leur philosophie mais certainement pas avec les faits qui prouvent, comme l’écrit Caghil, que « l’organisme agit sur le milieu avant de réagir au milieu ».

« Presque à l’instant de son éclosion ou de sa naissance, l’animal attaque le milieu solide ou liquide à l’aide de cils, de flagelles ou de muscles ; il palpite, il rampe, il glisse, il nage ; il gigote, crie, respire, se nourrit de ce qui l’environne. Il ne se borne pas à s’adapter au milieu, il adapte le milieu à ses besoins : il mange et boit son milieu, …, il ne se contente pas de « répondre » au milieu, il l’interroge et l’explore ».

« … En s’appuyant sur une série d’exemples, Hardy estime que le principal facteur du progrès de l’évolution n’est pas la pression sélective du milieu, mais l’initiative de l’organisme vivant … C’est ce qu’on pourrait appeler la théorie du progrès par l’initiative ».

« … Mais à la réflexion, j’y vois une faille importante puisque la théorie compte toujours sur les mutations fortuites pour réaliser les modifications terriblement complexes du système nerveux qui sont nécessaires pour insérer une habitude, une technique nouvelle, dans l’équipement inné d’un organisme » (Koestler).

Selon le texte de Koestler, du point de vue méthodologique, il semble préférable de supposer que les « changements évolutionnaires » pénètrent dans les chromosomes d’un individu selon un processus inconnu parce qu’ils étaient utiles, plutôt que d’invoquer encore la pieuse formule Darwinienne fondée sur des mutations génétiques fortuites sélectionnées ensuite par le milieu. « On peut considérer chaque espèce vivante comme une expérience de l’évolution, le produit de millions d’années d’interactions entre les gènes et le milieu » (E.D.Wilson).