Gérard Edde : Géobiologie chinoise le feng-shui


10 Nov 2018

(Revue Le chant de la licorne. No 23. 1988)

De l’Orient à l’Occident, toutes les anciennes civilisations ont accordé une importance aux « lieux ». Les châteaux des Cathares, les mégalithes celtes, les pyramides des Incas, les cathédrales et les grands temples de l’Orient, semblent empreints d’une majesté qui tient à la fois à leur architecture et aux lieux qu’ils habitent.

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Le vent et l’eau

Les livres des anciennes sa­gesses décrivent des architectures imprégnées de chiffres sacrés, de nombres en harmonie avec l’uni­vers : le nombre d’or, les nombres des écoles pythagoriciennes, etc… Les lieux d’érection de ces espaces sacrés paraissent aussi imprégnés de majesté et ne semblent pas non plus laissés au hasard : sources sacrées, monts légendaires, lieux d’apparitions ou de miracles, tout porte à croire que ces endroits furent aménagés en « lieux » sacrés par une recherche d’harmonie avec l’univers. Au cœur de toutes les traditions et de chacun, se trouve cette recherche de l’espace parfait, qu’il soit intérieur ou objectif, et les légendes du passé abondent dans la description de ces paradis : l’Avalon des Celtes, la Jérusalem céleste, le royaume de Shamballa. Selon l’Encyclopedia Sinica, le Feng Shui est : « l’art d’arranger les résidences des vivants et des morts afin de coopérer et de s’har­moniser avec les courants locaux du souffle cosmique ».

Poussant plus loin cette défi­nition, l’anthropologue Feucht-wang précise : « Être à l’endroit adéquat en face de la bonne direction, effectuant l’action correcte au moment opportun, est un passage entre être efficace et être en accord avec le rite. C’est être en harmonie avec l’univers. Cet art de vivre en harmonie avec son environnement constitue la base physique et psychique de l’énergie tellurique et se nomme « Feng Shui ».

La traduction littérale de Feng Shui est « Vent-eau » ; ce terme sibyllin exprime l’idée du mouve­ment, d’éléments en action. Dans la Chine ancienne, se placer en harmonie avec les éléments apporte la santé, le bonheur et… la chance.

Cet art de l’harmonie des lieux était encore pratiqué en Chine au début de ce siècle : les mission­naires catholiques devaient res­pecter les règles du dragon et modifier l’architecture des églises ; même les voies de chemin de fer devaient se plier aux règles du Feng Shui. C’est d’ailleurs l’un de ces missionnaires, E.J. Eitel, qui introduisit la connaissance du Feng Shui dans un livre qui en décrit succinctement les principes. Il considéra le Feng Shui comme « un concept émotionnel de la nature », point de vue que nous ne parta­geons pas, de même que l’acu­puncture ne peut être considérée comme l’expression émotionnelle des énergies, mais bien comme un système bio-énergique cohérent.

Le Feng Shui est une science aussi ancienne que l’acupuncture, cependant il fut surtout synthétisé en un système cohérent sous la dynastie des Song (1126-1278). Un des exemples les plus typiques de constructions respectant les règles du Feng Shui est la construction de la cité interdite, ou cité impériale, à Pékin. Nous verrons plus loin que le Feng Shui continue d’être couramment pratiqué à Hong Kong et à Singapour, où certains buildings sont érigés selon les règles de la cosmogéologie du Feng Shui.

Victor Segalen ne resta pas insensible aux médecins de la terre, qu’il décrivit en ces termes : « Vous géomanciens jaugez les filons fluides ! Détournez les courants gazeux ! Captez les veines du vent, piquez les troncs protecteurs, aspirez les souffles, soufflez les âpres sorts, trayez la vache terrestre de son lait profon­dément sourdi ».

Le Feng Shui est pour nous d’une utilité indéniable. Notre environnement est rarement ordonnancé par des principes énergétiques, ce qui conduit, nous le verrons, à des ruptures d’har­monie avec la nature pouvant engendrer des troubles physiques ou émotionnels. Tout le monde connaît le cas des maisons à cancer, ou des maisons qui traînent avec elles des malheurs. Les Chinois ont codifié toutes les aspérités de la nature, de la même manière qu’ils ont découvert l’acupuncture. En Occident, beaucoup se sont armés de pendules et de détecteurs d’ondes pour établir un diagnos­tic de la maison ; en Chine, le paysage et l’habitation vont être observés minutieusement et toutes les formes vont être analysées.

Au bout de ce travail, souvent agréable, un « profil énergétique » du lieu va être établi et interprété. Puis les remèdes vont être appli­qués de la même façon qu’après un diagnostic traditionnel : le patient reçoit plantes médicinales et régime. Ainsi cette méthode permettra à tous de jauger un site et une habitation et d’appliquer les mesures qui vont rétablir la juste harmonie des énergies. Les moti­vations seront variées, mais chacun y trouvera son compte :

  • Choisir le site de sa nouvelle maison.

  • Modifier et améliorer les éner­gies d’une maison déjà an­cienne.

  • Neutraliser les ondes nocives du sol et des cours d’eau.

  • Améliorer sa santé en modi­fiant la cuisine.

  • Installer un commerce dans des conditions favorables.

  • Améliorer sa créativité en modifiant les formes.

  • Dormir mieux et récupérer l’énergie vitale en arrangeant la chambre.

  • Se servir des ordinateurs et autres appareils électriques pour dynamiser une pièce !

C’est à cette découverte que nous vous convions maintenant.

Le Feng Shui dans la Chine actuelle :

Peu de temps après le décès de l’acteur Bruce Lee, un journal de Hong Kong s’interrogeait en ces termes : « le mauvais Feng Shui a-til-tué Bruce Lee ? » En effet, l’acteur vivait dans un quartier de Kowloon, quartier considéré par les anciens comme mauvais du point de vue du Feng Shui. Pour atténuer les mauvaises énergies, Lee avait payé les services d’un expert qui avait placé près de chez lui un miroir de Feng Shui. Un typhon brisa l’arbre et le miroir, et peu de temps après, l’acteur mourait de façon assez inexpli­cable, à trente-deux ans ! Une légende était née. Cependant, de façon plus rationnelle et dans la vie quotidienne, le Feng Shui tient un rôle important dans de grandes villes telles que Hong Kong ou Singapour et de nombreux archi­tectes se plient à ses règles à la demande de leurs clients, même si ceux-ci sont de grandes sociétés ou de grands restaurants.

À Hong Kong, le gigantesque et ultra-moderne building de la Bank of China est dessiné selon le Feng Shui par l’architecte Pei. À Formose (Taiwan), j’ai pu visiter une demeure de l’ancien Président Chang Kai Chek, entièrement bâtie selon les règles du Feng Shui le plus traditionnel. À New-York, le grand restaurant chinois Auntie Yuan est décoré intérieurement selon le Feng Shui. Un autre exemple est la construction du grand hôtel de Hong-Kong, le Regent Hotel, selon les principes du Feng Shui, qui préserve particulièrement l’apparence du port. Tous ces exemples nous montrent une tradition encore vivace et une série de situations dans lesquelles on fait appel à l’expert en Feng Shui dans la Chine moderne :

Pour construire une maison : choix du site, orientation de l’habitation, architecture, jardin…

Pour démarrer un commerce : choix du sigle, de l’aménagement, de la période…

Pour améliorer les énergies de son intérieur (Feng Shui de l’ap­partement), disposition des pièces, décoration d’intérieur, choix des couleurs, des papiers peints et des revêtements de sol…

Pour tracer les plans d’une ville, d’un site sportif, industriel, etc.

Pour choisir l’emplacement d’une tombe et sa construction.

Le « South China Morning Post » du 20 Juin 1981 titrait : « Sous l’œil attentionné d’un expert en Feng Shui, les célèbres lions en bronze de la banque de Hong Kong et de Shanghai furent dépla­cés en prélude à la reconversion de cette banque et de sa direction ». Les décès subits sont parfois considérés comme des conséquences d’un mauvais Feng Shui, comme le montre ce reportage récent à Hong Kong : « Le mauvais Feng Shui hante la maison de la radio – deux décès survenus à la radio et télévision de Hong Kong sont, selon les employés, dus au mauvais Feng Shui de l’établissement construit sur des tombes de personnes tuées par les Japonais pendant l’Occupation ».

Le Qi de la terre

Selon le taoiste Liu I Ming, si l’homme ne quittait pas sa nature originelle, il n’y aurait pas de raison de s’adonner à des pratiques de santé, ou même de se méfier des éléments naturels. Cependant, à la poursuite de ses fantasmes et par sa vision erronée de la vie, l’homme a perdu son instinct et sa pureté naturelle. Seul l’homme sage et déjà accompli peut prétendre être en contact avec son instinct d’homme. Il doit donc réappren­dre l’ordre inné de la nature et l’art du Feng Shui est là pour l’y aider.

Pour s’en sortir : « il est nécessaire de travailler au milieu des dangers et des difficultés et d’œuvrer dans la mare du dragon et l’antre du tigre ».

Au niveau de l’homme, le Qi de la terre est très important, recevant les influences cosmiques du Qi céleste. Les anciens maîtres du Feng Shui pensaient que le Qi de la terre est constitué de réseaux de lignes de forces, formant un champ magnétique qui dégage chaleur ou froid : les veines du dragon et du tigre. Nous verrons que ces conclusions ne sont pas dépourvues de scientificité et que, dans ce domaine autant que dans l’acupuncture, ils montraient une avance considérable sur leur temps.

Si le Qi terrestre est en parfaite harmonie, alors les plantes, les animaux et les hommes se dévelop­pent harmonieusement, grâce à une excellente circulation de leurs énergies. Ainsi, les lieux véhiculent des énergies bien différentes dont les « qualités » peuvent être com­prises. De tout temps, les Chinois ont classé ces qualités de manière rigoureuse, selon un système cosmologique complet qui inclut les données suivantes :

  • le Yin et le Yang (incluant le froid et le chaud, l’interne et l’externe, le vide et le plein) ;

  • les six énergies : le froid, le chaud, le sec, l’humide, le mouvement (le vent) et le feu ;

  • les cinq mouvements énergé­tiques, appelés aussi les cinq éléments.

Dans l’Encyclopia Britannica, on trouve cette définition du magnétisme terrestre qui semble en accord avec la description du Feng Shui : « La partie de magnétisme formée par des sources extérieures est main­tenant comprise comme une part impor­tante des activités électromagnétiques de l’atmosphère terrestre ».

Harmonie et lutte : corps et environnement

En médecine chinoise, on considère que l’organisme est en communication constante avec son environnement. La vie a son ori­gine dans l’environnement naturel et doit toujours être en contact avec lui pour se maintenir en bonne santé. Certains environnements sont bénéfiques à la vie, d’autres lui sont nocifs. Un célèbre médecin chinois fit un jour cette remarque : « L’eau peut faire flotter un bateau, mais elle peut aussi le faire couler ». De même, l’environnement naturel peut nourrir la vie, mais en même temps il peut aussi la détruire. Par exemple, il est tout à fait naturel d’avoir un temps assez chaud au printemps, très chaud en été, frais à l’automne et froid en hiver : il est également naturel d’avoir un temps rela­tivement chaud dans la journée et froid pendant la nuit. Cependant, de nom­breuses maladies sont en relation étroite avec le changement de l’environnement naturel. Par exemple, en pratique, une personne souffrant d’une maladie chaude se sentira mieux le matin et son état empirera le soir ; une autre atteinte de tuberculose pulmonaire aura des périodes de fièvre en fin d’après-midi ; dans les cas de diarrhées beaucoup auront des problèmes intestinaux tôt le matin. La toux chez une personne âgée empire normalement vers minuit.

De même, quelqu’un souffrant d’un excès du foie, comme dans les cas de neurasthénie avec un Yang du foie suractif, craint l’arrivée du printemps. La plupart des cas d’insolations ou de maladies de chaleur ont lieu pendant l’été. Les personnes atteintes de tuberculose pulmonaire craignent l’arrivée d’un automne sec. Les asthma­tiques craignent l’arrivée d’un hiver froid. Quant aux six énergies, à savoir le vent, le froid, la chaleur estivale, l’humidité, la sécheresse et le feu, elles seront causes de maladies si elles sont en excès.

Les Chinois ont l’habitude de décrire les relations entre l’homme et la nature en se référant à l’ex­pression « Correspondance de l’énergie de la vie avec l’énergie du ciel », ce qui est aussi le titre du chapitre 3 du Su Wen. Il ressort de ce chapitre qu’il existe une relation très étroite entre la maladie et l’environnement et que, si l’on veut rester en bonne santé, il vaudrait mieux obéir aux changements de l’environnement naturel plutôt que les combattre. Par exemple : « Par temps froid, on devrait se déplacer doucement ; si on bouge trop brusquement, notre énergie spirituelle sera flottante ».

Corps humain – Corps terrestre

Le Feng Shui a poussé très avant la comparaison entre l’éner­gie circulant dans les méridiens d’acupuncture du corps humain et l’énergie circulant entre les reliefs de la terre. Cette circula­tion de l’énergie dans les voies de moindre résistance suit certaines lois qui furent observées par un groupe de chercheurs du collège médical de Hebei.

Selon la médecine tradition­nelle chinoise, « Les méridiens et les collatéraux du corps sont les voies de passage du Qi et du sang ». Ces substances, et en particulier le Qi, circulent rapidement, non à l’intérieur des vaisseaux sanguins ou des canaux nerveux, mais dans des espaces intermusculaires, sous-cutanés. Les textes clas­siques disent que le Qi circule dans les douze méridiens princi­paux qui « s’écoulent potentiellement entre les espaces intermusculaires ». Ces espaces intermusculaires furent observés depuis longtemps, en particulier sur les cadavres. Selon les médecins Xie, Qiu et Li, ces espaces ont une structure tridi­mensionnelle complexe et ils remarquèrent une résistance élec­trique faible et une excellente conduction de la chaleur ou du froid. Ainsi, le Qi semble suivre une ligne de moindre résistance.

Les observations sur le Feng Shui montrent que le Qi terrestre suit lui aussi les lignes de moindre résistance, comme s’il se faufilait entre les muscles de la terre : collines et montagnes. Tout comme le Qi humain, il peut être insuffisant (déficience), bloqué et congestionné (plénitude), dispersé ou dense, chaud ou froid, sec ou humide. De même, on pourra agir relativement sur ce Qi par des moyens que les experts en Feng Shui nomment des « remèdes ». Ne disait-on pas des mégalithes qu’ils étaient des pointes d’énergie plantées sur notre mère la terre, de véritables aiguilles d’acupuncture terrestre ?

Deux écoles du Feng Shui

Au cours de l’histoire chinoise, de nombreuses personnes se consa­crèrent à l’étude des forces de la terre ; de nos jours, il existe dans les grandes villes chinoises une corporation de praticiens du Feng Shui. Autrefois, on les appelait Di Li Shi (professeurs de sciences terrestres) ou Feng Shui Shi (les maîtres de l’eau et du vent).

On considère deux grandes écoles dans la tradition du Feng Shui :

l’école des Formes : la plus ancienne étudie les formes et la géographie d’un site qui doit accueillir les vivants (maison, temple, bâtiment administratif) ou les morts (tombes et sépultures). L’école des formes ou Kingsi fut particulièrement développée par Yang Yun Sun sous la dynastie des Ming. Elle considère le paysage avec attention, notant les montagnes, les collines, les cours d’eau et se refusant à toute inter­prétation selon les directions géographiques ou magnétiques.

la seconde école est appelée Tsung Miao Chi Fa ou méthode du compas, et commença dans la province du FuKien sous la dynastie des Sung. Elle utilise surtout l’art des directions et s’appuie sur les trigrammes du Yi-King.

Un praticien contemporain du Feng Shui a bien résumé la complémentarité des deux écoles : « L’école des formes a des principes clairs, mais sa pratique est difficile… L’école du compas a une théorie irra­tionnelle, mais sa pratique est aisée ».

En effet, l’école des formes, s’appuyant sur la géographie d’un paysage, demande une grande faculté d’observation et peut être interprétée parfois de manière subjective, tandis que la méthode du compas paraît plus catégori­que, mais elle semble faire fi de faits objectifs. Tout l’art du Feng Shui consiste ainsi à interpréter un paysage ou un intérieur sans se laisser dévier par notre paysage intérieur (nos phantasmes…).

Feng Shui et médecine traditionnelle chinoise

Les médecines traditionnelles de la Chine et de l’Inde sont d’anciennes méthodes et philoso­phies médicales qui prirent nais­sance en Asie dans des conditions difficiles à cerner du point de vue historique. Elles considèrent le corps humain comme une entité intégrée, inséparable de la nature et de l’environnement local et cosmique. Le corps et ses fonctions sont appréhendés selon un langage reflétant le modèle de l’univers en mouvement.

Cette vision a mûri et s’est développée avec les millions d’expériences dont ces médecines ont bénéficié au cours des siècles, voire des millénaires. Les connexions internes du corps humain et ses relations avec l’envi­ronnement ont fait de ces méde­cines les premières à accumuler une masse énorme de connais­sances dans le domaine des soins et de la prévention des maladies, ceci avec une technologie rudimentaire et un savoir-faire porté au niveau de l’art. Par ce fait, ces médecines sont restées « naturelles » dans le sens noble du terme et ont su utili­ser tous les facteurs de l’environ­nement : alimentation, plantes médicinales, règles d’hygiène, soins physiques (massages, acu­puncture, moxibustion, sudation, etc…), exercices thérapeutiques, connaissances des forces telluri­que (Feng Shui) et méditations thérapeutiques.