René Fouéré : L’amour véritable selon Krishnamurti et l’Évangile


07 Nov 2018

On trouve dans l’évangile selon Matthieu des passages qui traitent de l’amour et des relations humaines en des termes qui sont, première vue, aussi révolutionnaires que ceux de Krishnamurti sur ces mêmes sujets (voir mon étude « Krishnamurti et l’amour véritable » dans mon livre La Révolution du Réel Krishnamurti p. 139). Mais il faut noter :

En premier lieu, que la plupart des chrétiens ont soigneusement oublié ces préceptes évangéliques et vivent en fait dans des conditions dont Jésus, au dire de Matthieu, leur demandait instamment de s’affranchir pour entrer dans une condition vraiment humaine, au sens le plus affectueux de ce terme.

Apparemment, ces chrétiens n’ont pas écouté le Père céleste ou ce dernier n’a pas été capable de se faire entendre d’eux, de les transformer.

En second lieu, bien que les textes de Matthieu soient, au jugement commun, aussi subversifs que ceux de Krishnamurti, les deux enseignements restent profondément différents dans leur principe, ne relèvent pas de la même inspiration.

Dans les propos que Matthieu prête à Jésus, il s’agit de devenir ce qu’on n’est pas, mais en obéissant pour ce faire, aux commandements de Jésus ou à l’autorité du Père céleste.

Obéir à un commandement, c’est s’efforcer de devenir ce qu’on n’est pas, mais qu’une autorité extérieure nous demande de devenir.

Il y a donc création en soi d’une image de soi, empruntée au dehors et à laquelle on s’efforce de s’identifier pour devenir, dans le futur, l’expression de ce qu’elle représente. Il s’agit donc, encore et toujours, de chercher à devenir ce qu’on n’est pas, de vouloir imposer à son être présent une condition initialement située dans un futur et de vouloir graduellement s’y conformer.

Il s’agit d’installer dans le présent de notre conscience une image de ce que nous voulons être dans le futur et, en réfrénant intentionnellement les impulsions contraires qui peuvent surgir en nous, en les remplaçant par des actions volontaires délibérément choisies, de travailler à identifier notre conduite présente avec le programme de pensée, de sentiment ou d’action que cette image représente.

Il y a donc, dans le présent vécu, une sorte de conflit entre la perception de ce que nous sommes ou avons spontanément l’impulsion d’être, et notre volonté d’être différent.

Notre présent est en quelque sorte fissuré.

Nous ne sommes pas ce que nous sommes, spontanément, pleinement. Il y a division, plus ou moins pénible, plus ou moins désagréable, entre ce que nous nous sentons être encore et ce que nous voudrions être.

Nous ne pouvons pas être pleinement quelque chose. Nous vivons dans un conflit, meurtrier de la plénitude, de la pureté, de l’authenticité du présent.

Au lieu d’être pleine, unique et totale, d’être une action pure mettant spontanément en œuvre toute notre énergie, cette présence du présent subit l’invasion des temps imaginés et désirés. Il y a une espèce de fissuration de l’attention et de déconcentration de l’énergie.

On cherche dans le présent la perfection de l’être en mettant en œuvre dans ce présent des facteurs, des tensions, qui le divisent, qui en détruisent l’unité profonde, cette unité qui serait la perfection et la plénitude de l’être.

Sur ce point, en dépit de l’apparente similitude des objectifs, la contradiction avec l’enseignement de Krishnamurti est méthodologiquement totale.

Cette recherche, ou la recherche par cette voie, de la plénitude, d’une plénitude harmonieuse, d’une plénitude grandiose de l’être, n’aboutit, sous des déguisements trompeurs, qu’à un morcellement insoluble, à une falsification de l’être dans le présent vécu, effectivement vécu.

On ne peut parvenir à l’intégration harmonieuse de soi par l’imitation d’autrui, par la soumission — recherchée dans le malaise — au commandement d’autrui. On ne fait que s’abuser douloureusement et c’est une tentative sans issue intime, même si des observateurs superficiels peuvent être abusés par les apparences extérieures que le sujet parvient à grand-peine à se donner.

Mais alors, dira-t-on, que préconise Krishnamurti qui puisse nous permettre d’atteindre, sans fragmentation du présent ou de nous-mêmes, cette condition, vécue, d’une humanité pure et grandiose ?

II ne nous invite pas à le suivre mais à nous découvrir à la lumière de son enseignement, à prendre conscience de ce que nous sommes dans le présent.

Ce n’est pas un commandement, mais une invitation. Il ne s’agit pas de réaliser un plan de nous-mêmes qui nous serait proposé, si séduisant fût-il, ni de nous menacer de sanctions futures dans un autre monde, si nous persistions, malgré l’enseignement divin reçu, à rester dans l’état où nous sommes ici.

Il s’agit simplement de prendre conscience de nos absurdités, des absurdités de notre vie contradictoire et coutumière.

Lorsque vous vous rendez compte irrésistiblement que le chemin que vous suivez ne conduit pas au lieu où vous vouliez vous rendre, vous vous arrêtez instantanément et sans effort ; votre mouvement cesse sans que personne ait eu à intervenir ; à exercer sur vous un commandement, vous présenter une image de vous-même en vous demandant de vous y conformer sous peine de sanctions, de châtiments ; sans que personne ait à vous demander de mettre un terme, par amour pour lui, à votre mouvement, à l’action que vous aviez entreprise [1].

C’est simple, naturel et instantané. C’est, pourrait-on dire, le miracle de la prise de conscience.

En découvrant la signification profonde, l’absurdité intrinsèque de ce que vous faites, vous cessez de le faire ; vous n’avez pas à vous empêcher de la faire, et vous vous trouvez tout à coup dans un autre état que vous n’aviez pas soupçonné, vous faites une découverte inattendue et surprenante.

Jusque-là, vous aviez observé le monde et vos propres actes, votre être, avec les yeux d’autrui, à la lumière des enseignements que vous aviez reçus, dans le cadre des conditionnements qui vous avaient été imposés dès votre naissance.

Imposés par vos parents ou d’autres personnes qui avaient subi elles-mêmes ce conditionnement venu du fond des âges et qui avaient cru découvrir en lui une vision authentique et précieuse de la vie et du monde, même s’il arrivait que certaines personnes, dites mal éduquées, pouvaient le mettre en question, se révolter contre lui.

Mais qu’on y prenne garde, la prise de conscience n’est pas un changement d’opinion, qui transformerait un homme, jusque-là soumis au conditionnement natal, en révolté, en propagateur d’un autre conditionnement ou déconditionnement jugés révolutionnaires et dignes de conquérir des adhérents.

C’est simplement la découverte d’une contradiction intérieure OU d’une erreur de jugement jusque-là inaperçues, et qui deviennent si évidentes qu’on ne peut plus poursuivre le mouvement intérieur ou l’action extérieure que leur méconnaissance entraînait et alimentait en énergie.

Il y a une espèce d’arrêt qui creuse une sorte de vide intérieur.

Un vide qu’une présence inattendue, inconnue, vient soudainement remplir.

Ce n’est pas le remplacement d’un conditionnement par un autre conditionnement faisant partie de la masse des conditionnements reçus, déjà reçus.

Non, c’est une découverte directe de soi, nous révélant une présence non apprise, insoupçonnée, un aspect profond de nous-mêmes qui nous avait jusque-là échappé et sur lequel personne d’autre n’avait encore attiré notre attention.

Il ne s’agit donc pas de la mise en œuvre de quelque chose qui nous aurait été suggérée ou conseillée auparavant.

C’est un nouveau visage de nous-mêmes qui se révèle à nous et qui devient imprévisiblement acte, un acte spontané, incalculé, qu’aucune conviction antérieure ne pouvait faire naître, ne nous imposait.

C’est dans le vide intérieur crée par la prise de conscience d’une contradiction, maintenant dissoute par cette prise de conscience même, qu’une nouvelle énergie, une énergie inconnue, surgit et donne naissance à un acte ou à des actes imprévisibles, et sans rapport avec les conditionnements imprimés en nous par l’éducation reçue ou la vision des actes dont nous avons pu être le témoin.

C’est le jaillissement en nous d’une lumière insoupçonnée, qui est celle de la vie même, d’une vie qui est au-delà de toutes les divisions humaines, qui est amour, un amour qui a sa source dans l’être même de la vie et anéantit toutes les distinctions ou divisions égocentriques.

Il ne s’agit pas, encore une fois, d’obéir à quelqu’un, au commandement de quelqu’un, fût-il un commandement « d’amour », formulé par quelqu’un qui serait hors de nous, supérieur à nous et dont nous serions invités par quelque Église à respecter les commandements.

Ce n’est pas l’obéissance à ce Père céleste, situé hors de nous, dont parle l’évangile selon Matthieu. Nous n’obéissons à personne. Nous ne sommes séparés de rien, c’est la vie même, la vie au-delà de toutes les distinctions, qui s’exprime en et par nous.

Il n’y a plus ni nous ni l’autre, mais une vie jaillissante dans laquelle notre singularité, notre unicité personnelle, se trouve intégrée.

Il n’y a plus de paroi entre nous et les autres.

C’est le miracle de cette prise de conscience de soi qui est dépassement et délivrance de soi, de soi illusoirement conçu comme une entité séparée du monde et d’autrui. C’est une ouverture sur l’indicible et l’infini.

*

Ce que je dis là n’est pas d’ordre intellectuel. Je ne me borne pas répéter à ma manière des propos d’autrui. Je parle de ce que j’ai « personnellement » vécu, d’états ou de phénomènes que j’ai vécus ou observés en moi-même ; encore qu’ils ne seraient pas survenus si je n’avais d’abord pris connaissance de propos que Krishnamurti avaient tenus sur la prise de conscience libératrice [2].

*

On sera tenté d’objecter que lorsque l’individu s’est complètement adapté à l’image, au modèle qu’il avait adopté ou qu’on lui avait imposé, lorsqu’il en a satisfait en lui-même toutes les exigences, s’y est si complètement assujetti qu’il en est devenu, son propre jugement, la vivante et parfaite incarnation, la division, la fracture temporelle initialement créée en lui, dans le présent, par son effort d’adaptation à ce modèle de lui-même auquel il devait s’identifier, cette fracture temporelle cesse. Ce conflit qui existait dans sa conscience entre sa perception de ce qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’être dans le présent, en pensée, en sentiment et en acte — c’est-à-dire la perpétuation, dans ce présent vécu, de ses états de conscience, de ses dispositions et agissements coutumiers, de ses conditionnements —, et l’anticipation, l’image de ce qu’il voulait devenir pour s’identifier dans l’avenir à l’idéal poursuivi, ce conflit a maintenant cessé.

Cet affrontement, dans la conscience du sujet, entre ce qu’il se sentait être dans le présent et ce qu’il aurait voulu être ; l’irritant désaccord entre sa perception présente de lui-même et l’image qu’il se forgeait de l’état dans lequel il aurait voulu déjà se trouver, cet affrontement, cette division temporelle, sont parvenus à leurs termes.

Et, comme l’avait dit avec humour Krishnamurti, le sujet est maintenant « devenu l’autre » (« La Révolution du Réel — Krishnamurti », note 1 page 20), il s’est identifié de son mieux au modèle proposé, incarné ou imposé par autrui [3].

La division temporelle a effectivement pris fin, le présent a cessé d’être brisé, déchiré par des tensions contradictoires, mais aux erreurs d’interprétation près, chaque réponse aux circonstances présentes reste imitative d’un modèle et donc stéréotypée.

En sorte qu’aucune de ces réponses n’est la conséquence originale et irrésistible d’une prise de conscience directe, personnelle, immédiate et toujours neuve, des êtres ou des événements présents, ainsi que de nos réactions coutumières à ces présences.

Elle n’est que le déclenchement d’un réflexe, d’une habitude acquise, le résultat du fonctionnement automatique d’un mécanisme psychologique installé.

On n’approfondit rien, on obéit en automate — et à l’imitation d’une personne ou d’un modèle — aux perceptions sensorielles présentes, qui deviennent un signal.

On ne pénètre pas dans les abîmes de sa propre conscience, on reste à la surface de soi, des êtres et des choses. Ce n’est pas une véritable action, mais une réaction apprise et comme je l’ai dit en page 19, alinéa 4, dans mon ouvrage La Révolution, du Réel-Krishnamurti, agir de la sorte, ce n’est pas vraiment vivre, c’est fonctionner.

14.-30.07.1986

CITATIONS ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU [4]

CHAPITRE 5

38 Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. 39 Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre ; 40 veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau ; 41 te requiert-il pour une course d’un mille, fais-en deux avec lui, 42 A qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos.

43 Vous avez appris qu’il a été dit Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. 44 Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs ; 45 ainsi serez-vous fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. 46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? 47 Et si vous réservez vos saluts à vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? 48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

CHAPITRE 6

31 Ne vous inquiétez donc pas en disant : Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ? 32 Ce sont là toutes choses dont les païens sont en quête. Or votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. 33 Cherchez d’abord le Royaume et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît. 34 Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine.

Ne pas juger.

CHAPITRE 7

1 Ne jugez pas, pour n’être pas jugés ; 2 car, du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez, on usera pour vous. 3 Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! 4 Ou bien comment vas-tu dire à ton frère : « Attends, que j’enlève la paille de ton œil », alors qu’il y a une poutre dans le tien ? 5 Hypocrite, enlève d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour enlever la paille de l’œil de ton frère.

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1 Je reprends ici, sous une forme différente, ce que j’avais écrit en page 212 de mon ouvrage La Révolution du Réel — Krishnamurti.

2 Tout ce qui précède avait été écrit du 30. 06. au 05. 07. 1986.

3 Il est à noter que, dans le conflit évoqué, l’avenir imaginé, en tant que modèle de soi, et le désir de s’identifier à ce modèle, de l’incarner dans un futur proche, sont présents au présent. Ce désir, cette tension d’identification est, dans le présent, source d’énergie, d’une énergie qui, jour après jour, tendra à écarter, à détruire, tout ce qui, dans le présent vécu, sera jugé incompatible avec le modèle de ce qu’on veut être, de ce qu’on entend devenir. L’image de ce modèle est donc une image dynamique.

4 LA SAINTE BIBLE. Traduction de l’École Biblique de Jérusalem, p 1296-1297