Dominique Casterman : La complémentarité


26 Nov 2018

(Chapitre 9 du livre L’envers de la raison 1989)

« … La métaphysique traditionnelle nous présente la création universelle comme étant le jeu concomitant et concilié de deux forces qui s’opposent et se complètent. La création résulte donc de trois forces : une force positive, une force négative et une force conciliatrice »

(H. Benoit)

Partout dans la nature, le jeu de l’opposition complémentaire s’observe, c’est le jour et la nuit, le bien et le mal, la vie et la mort, etc. Les exemples sont évidemment illimités. Retenons que des infiniment petits phénomènes atomiques aux grands événements galactiques en passant par tous les phénomènes qui constituent la vie quotidienne, rien ne serait s’il n’y avait cette opposition complémentaire entre un processus positif relatif et un processus négatif relatif au sein de chaque manifestation.

Soutenons la théorie par l’exemple en prenant pour référence un art martial bien connu, le judo. Le but hors compétition du judo n’est pas de gagner au détriment de l’autre, pas plus d’ailleurs que de perdre au détriment de soi-même, mais de CRÉER, par la participation commune des deux adversaires en présence, un mouvement « parfait ». Ce mouvement n’est possible qu’en fonction de la complémentarité effective entre celui qui agit en engageant un mouvement d’attaque et de celui qui subit, par réaction, en chutant. Le mélange des deux forces, l’une active, l’autre passive forme le mouvement général qui englobe, domine et réunit les deux principes relatifs positif et négatif pour le service d’une cause commune. Plus l’alliance est harmonieuse, plus elle est équilibrée et plus le mouvement approchera aussi de la perfection et d’une certaine beauté du geste. Il est bien entendu que le jeu de celui qui attaque est action, et le jeu de celui qui subit est réaction ; les deux ensembles, c’est le témoignage créateur de l’Un immuable à travers la complémentarité des opposés.

« … Ces deux principes inférieurs … relèvent, indépendamment l’un de l’autre d’une cause première au regard de laquelle ils sont rigoureusement égaux. Mais, dès que nous les envisageons dans leur jeu, nous voyons le jeu de la force active causer le jeu de la force passive. Et tant que les deux principes inférieurs jouent et créent, le principe positif déclenche le jeu du principe négatif, et il possède donc en cela une indiscutable supériorité sur le principe négatif. » (H. Benoit)

En tant qu’être vivant, nous sommes les représentants d’un aspect particulier du principe positif relatif au sein d’une totalité dans laquelle nous nous intégrons, et par rapport à laquelle nous pouvons nous définir relativement. D’autre part, en tant qu’individu, en tant que système relativement autonome nous sommes aussi – malgré le fait que nous symbolisons un aspect particulier du principe positif relatif – le siège d’un jeu équilibré entre les forces positives et négatives qui nous construisent et nous organisent.

« Mon corps, par exemple, n’a pas été créé seulement le jour où j’ai été conçu ; il est créé sans cesse ; en chaque instant de toutes mes années, mon corps est le siège de la naissance et de la mort des cellules qui le composent, et c’est cette lutte équilibrée entre le yang et le yin qui me crée jusqu’à ma mort. » (H. Benoit)

Une fois l’équilibre rompu, brusquement ou progressivement, nous basculons dans un autre monde, nous passons du jour à la nuit, du visible à l’invisible, de la vie à la mort. Dès cet instant où nous passons sur l’autre versant, nous devenons les nouveaux représentants d’un aspect particulier du principe négatif relatif tout en restant, en tant que nouvelle totalité, le symbole parfait d’un autre équilibre complémentaire. Toute entité – de l’atome à la cellule et de la cellule à l’être humain – procède du jeu dynamique où s’organise, d’instant en instant, l’équilibre complémentaire entre les forces participatives du yang et du yin, de la vie et de la mort, qui soutiennent l’existence de toute chose ; et qui n’existent que dans leurs liaisons complémentaires.

Comme notre corps qui se crée sans cesse jusqu’à notre mort, il est évident qu’une société d’individus, elle aussi, se crée sans cesse en étant de fait le siège des naissances et morts successives des individus qui la composent. En fait, tous les phénomènes qui se manifestent dans l’univers sont toujours le siège du jeu d’un couple de forces en équilibre complémentaire ; et telle une roue incessante de naissances et morts successives nous passons, puisque nous sommes aussi des systèmes manifestés, du symbolisme positif au négatif dans une totalité indivisible que nous créons et partageons tous en commun. En réalité c’est seulement par référence à l’image du moi que nous pensons le changement, qui est une rupture d’équilibre, en termes de « bien » et de « mal ». L’univers est une dualité dynamiquement complémentaire entre les énergies positives et négatives, au même titre que la bipolarité énergétique de notre constitution psychique conscient-inconscient. L’absence de cette dualité dynamiquement complémentaire sonne le glas de tout ce qui existe, c’est le retour au néant. Ce qui précède est symboliquement exprimé par le diagramme du Taiji qui suggère l’union complémentaire des forces positives (yang) et des forces négatives (yin) animant l’ensemble du cosmos. Le cercle qui entoure le tout symbolise le Tao, force conciliatrice supérieure, Conscience cosmique. On constate que la partie noire (yin) contient un point blanc, et la partie blanche (yang) un point noir. Cette symbolique tend à montrer qu’aucun élément du monde observable n’est ni absolument positif ni absolument négatif. La création universelle manifeste le jeu dynamique, concomitant et concilié de ces deux forces où l’alternance des complémentaires donne sens à l’opposition des contraires.

Nous terminons ce court chapitre par deux citations, la première de Heisenberg cité par Koestler dans son livre « Les racines du hasard », et la seconde de Fouéré.

« Le concept de complémentarité a pour but de décrire une situation dans laquelle on peut regarder un seul et même événement dans deux systèmes de référence différents. Ces deux systèmes s’excluent mutuellement. Mais en même temps ils se complètent, et seule la juxtaposition de ces systèmes contradictoires procure une vision exhaustive des apparences des phénomènes ». (Heisenberg)

« Si l’on veut rendre à la mort une signification positive, il faut la relier organiquement à la vie, il faut saisir comment mort et vie se suscitent mutuellement, s’entrelacent dialectiquement. Sans la mort – c’est-à-dire sans le changement qui ne se laisse pas concevoir sans qu’elle intervienne sous quelque forme – il y aurait un enlisement infini de la vie, un arrêt de la conscience dans la stupeur de l’identité… »

« … Ainsi la mort, en essence, n’est pas l’opposé de la vie mais sa condition même, l’instrument de sa richesse (…) la source des renouvellements infinis. Aucune vie qui ne soit tissée, pénétrée de mort. L’une et l’autre sont comme les pôles, les fonctions constitutives de l’ultime réalité, qui n’est ni vie ni mort, mais incessante oscillation de la mort à la vie, et de la vie à la mort … »

« C’est donc en intégrant consciemment la mort dans la vie que nous réaliserons la pleine, l’exacte signification de la vie. C’est en faisant de chaque instant la synthèse de la mort et de la vie que nous parviendrons à une vie sans illusion, que nous nous éveillerons à une perception authentique de la réalité. » (R. Fouéré)

Notons encore que Fouéré, faisant preuve d’une remarquable lucidité, voit la mort comme une fonction « négative » de la vie et nullement négatrice car, une fois encore, ce que nous appelons les opposés ne sont nullement des entités juxtaposées en interrelation. Les opposés n’existent que pendant leurs liaisons complémentaires dans l’instantanéité, dans la densité de l’éternel Présent.