Frédéric Lionel : La fausse élite


21 Oct 2018

Voyager, c’est regarder les hommes au fond des yeux, c’est soulever un coin du voile qui recouvre leur richesse ou leur misère, leurs douleurs ou leurs joies. Voyager, c’est accorder le rythme de son âme à celui de l’Âme du Monde, accord dont les vibra­tions subtiles feront naître l’entendement.

Accessible à l’oreille, fermé au bruit dissonant d’un monde en plein désarroi, il engage les itinérants que nous sommes à relever le défi qui, de l’extérieur, leur est jeté. Ayant, dans les chapitres précédents, dégagé cer­taines raisons motivant une révolte intérieure qui prend la forme d’un défi, essayons de maintenir intacte notre approche objective pour saisir les implications de celle qui vient du dehors.

N’évoquons les aspects politiques ou sociolo­giques que pour mémoire, à seule fin de maintenir le cap que nous nous sommes fixé au-dessus de la mêlée, dont les remous ne nous atteignent pas. Contemplons-la, néanmoins, car loin de fermer les yeux, il s’agit de voir clair.

L’Occident semble sur la défensive. Finlandisations, manifestations neutralistes, sont, entre autres, les termes apparus dans le langage politique, pour désigner certains aspects du conflit de deux blocs antagonistes, celui de l’Est et celui de l’Ouest. La guerre froide et la coexistence pacifique sont des pôles entre lesquels oscille une paix armée qui subsiste grâce à l’équilibre de la terreur, et malheu­reusement pas grâce à la Sagesse.

L’équilibre spatial, l’équilibre des armes conven­tionnelles, l’équilibre tactique, l’équilibre atomique constituent la panoplie des arguments appelés à endormir ou à soulever les passions.

« La guerre, a dit Einstein, est une maladie infan­tile de l’humanité. » Rien n’est plus vrai, mais si les enfants refusent d’aborder l’âge adulte, il est bon de leur faire comprendre qu’ils risquent fort d’être les victimes de leur manque de maturité. Comment le leur faire comprendre ? Tel est le dilemme. L’affrontement est général. Le dialogue Nord-Sud, c’est-à-dire entre les nations nanties et les autres, est un dialogue de sourds.

La guérilla sévit en Amérique latine, en Afrique et en Asie. La crise économique étend ses ravages et, pour camoufler des difficultés intérieures, des chefs de gouvernement n’hésitent pas à se lancer dans des aventures guerrières, en s’imaginant que des annexions territoriales galvaniseraient les foules miséreuses.

L’autorité de l’Occident s’effrite et nombreux sont les moyens employés pour accélérer sa décom­position. C’est cet aspect qui est préoccupant au premier chef, car tout ce qui dégrade s’oppose à l’accomplissement d’une vocation qui se doit d’être de nature spirituelle. Esprit contre canons, pourrait-on sourire ! Certes, à condition de défendre l’intangible, le sacré, et à condition que cette résolution soit telle que l’agresseur en puissance comprenne l’inutilité d’une conquête qui ne ferait pas plier l’échine à ceux appelés à se soumettre à la loi du vainqueur.

Cela s’est vu dans un passé pas si lointain. Après Dunkerque, la résolution anglaise de ne pas se soumettre fut l’ultime arme d’une nation, les autres étant restées, pour la plupart, sur les plages de France. Vague après vague, des bombardiers ne la bri­sèrent pas et Hitler, sans doute sensible au mur psy­chologique dressé en face de son armada invincible, renonça, contre toute logique, à tenter l’invasion.

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres qui émail­lent les victoires et les défaites des peuples. Ils témoignent de la Grande Tradition Chevaleresque dont, à certains tournants de l’histoire, il faut se ressouvenir. Il ne s’agit pas de la chevalerie moyenâgeuse, et pas davantage de refaire ce qui a été fait à une certaine époque. Il s’agit, en fait, de remettre en place une élite de connaissance, donc de compé­tence, dont on a usurpé le trône.

La compétence ne se limite pas au savoir. On ne peut remédier aux difficultés de l’heure qu’en faisant appel à des hommes dévoués, faisant preuve de qualités adaptées aux circonstances. Le choix exige une grande lucidité et une grande liberté d’appréciation, ce qui implique une possibilité d’action qui cadre difficilement avec une fausse conception de la démocratie.

Aucun remède miracle ne saurait être proposé, mais il appartiendra à la société du signe du Ver­seau de dégager une forme de gouvernement tenant compte des compétences véritables, libérées du car­can qu’impose le bulletin de vote sous sa forme actuelle. La démocratie consciente de ses responsabilités s’accommoderait fort bien d’un partage entre le pouvoir et l’autorité reconnue à l’homme d’élite.

La fausse élite dirige le monde et cherche, évi­demment, à discréditer l’idée même qu’une vérita­ble élite puisse exister, en ridiculisant cette notion. Le nivellement par la base est prôné comme panacée à tous les maux et, insidieusement, de l’in­térieur comme de l’extérieur, l’effort s’intensifie pour remplacer les valeurs essentielles par des fausses notions dont le « kitsch » et la contre-culture, chers aux esprit dans le « vent », sont les moins nocifs.

Empressons-nous d’affirmer, qu’à défaut d’un autre terme, l’élite dont il s’agit ne peut et ne doit être qu’une élite de Connaissance et non d’argent, de sang ou de diplôme. Les diplômes attestent le savoir et personne ne saurait nier ni leur rôle ni leur importance. Le savoir, cependant, est distinct de la Connaissance qui intègre le savoir et la Compréhension. Seule cette fusion déroule une large vision des choses de la Vie, ayant pour assise la notion du service, qui considère la notion de profit, même légitime, comme accessoire, quoique normal

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Le profit, à tous les niveaux, se conjugue avec le verbe avoir, le service avec le verbe être. Il n’existe d’élite que là où tous ceux qui peuvent prétendre la constituer font preuve de leurs capa­cités et de leur dévouement dans leurs domaines respectifs.

Le pâtre, parfaitement intégré à la nature am­biante, conscient de ses responsabilités de gardien de troupeaux, sachant les assumer de juste façon en conduisant les bêtes vers l’abri lorsque menace l’orage, et les faisant transhumer lorsque la trans­humance s’impose, fait partie de l’élite au niveau qui est le sien.

Il image un fait capital qui est le propre de l’homme laborieux, compétent et autonome. Celui de pouvoir exercer ses qualités et endosser la res­ponsabilité par une décision dont il est le seul juge.

Priver les hommes de cette possibilité, c’est les enfermer dans un cadre que l’on cherche vainement à rendre attrayant, l’affublant de l’adjectif « popu­laire ». En fait, on étouffe l’esprit d’entreprise et de liberté, et cette attitude conduit, dans le domaine de la civilisation, à une rétrogradation.

L’homme laborieux, dans le sens le plus large du terme, s’affirme en tant qu’individu. Son œuvre, à tous les niveaux, implique la considération. Elle contribue au développement de la collectivité qui ne vaut que par le respect que porte chacun à ses membres, donc à l’individu, donc à la liberté de décision.

Liberté et dignité sont le support de l’initiative, de la recherche et, par voie de conséquence, du progrès. Précisons qu’il y a une manière d’être de l’indi­vidu conscient de ses devoirs, conscient aussi de l’ultime cause qui les détermine.

La conscience et la lucidité sont l’apanage qui lui est dévolu, l’engageant à revenir sur le devant de la scène du monde qu’il a déserté.

Les mots sont trompeurs, et le langage qui se rattache à une tradition peut ne pas être compris par ceux qui s’en détournent.

Le terme « élite » suscite des réserves ayant dans le passé recouvert une classe sociale privilégiée. Il faut pourtant donner aux mots leur véritable signification. La chevalerie représentait, jadis, une élite. Il n’est pas question de vouloir la reconstituer, mais de prendre conscience qu’elle exprimait, dans l’esprit de l’époque une ligne universelle. Il y eut, de tout temps, des chevaliers. Les Kshatrias aux Indes, les Samouraïs au Japon, les Rose-Croix en Europe et, de nos jours, les hommes de bonne volonté qui cherchent à libérer en eux les forces vives empri­sonnées. Ils peuvent, de nos jours, s’auto-désigner et s’auto-réaliser.

La recherche du maître, que nous disions être un phénomène caractéristique de notre temps, reflète cette possibilité, qui s’apparente à l’idéal chevaleresque, à un idéal de service qui dépasse l’intérêt personnel.

La fausse élite ne reconnaît pas la vraie. Elle usurpe des postes où la puissance prétend s’exercer au détriment d’une action désintéressée. Pour com­prendre l’idéal chevaleresque, qui est hors du temps, il est préférable de donner la parole aux symboles pour éviter les interprétations ne cadrant pas avec une vision que des préjugés ne doivent pas troubler. Dans la chapelle des Chevaliers de Malte à Rome, un tableau représente le Grand Maître de l’Ordre. Oublions le portrait pour ne saisir que les idées susceptibles d’être dégagées. Elles seules nous inté­ressent en tant qu’idées-forces.

Sur ce tableau figurent : le Globe, symbole de l’Univers ; la Cuirasse, symbole de la Sagesse et le Manteau d’Azur, symbole de la maîtrise qu’induit l’Esprit. Ajoutons que la doublure Blanche image la pureté et, par voie de conséquence, l’invulnérabilité, et admirons en passant la Croix à Huit pointes fixée sur la cuirasse, représentant l’homme réalisé, régent du Centre et des Huit Horizons, soit des quatre points cardinaux et des quatre directions intermédiaires.

Interprété de cette façon, ce tableau symbolise l’œuvre qui sollicite l’homme occidental s’il veut être le digne héritier d’un patrimoine qui lui revient. Il pourrait, en le revendiquant, naître à la gloire, endosser la cuirasse étincelante et y fixer la croix à huit pointes, sans qu’aucun ruban ne vienne orner sa boutonnière puisque son armure ne saurait être perçue que par le nombre croissant d’individus qui cherchent à promouvoir une civilisation au service de l’homme, remplaçant une civilisation qui utilise l’homme, une civilisation qui remettrait à l’honneur la notion de « noblesse du cœur ».

L’Univers est confié aux soins des hommes et la noblesse du cœur découle de cette conviction. La faune, la flore et les richesses du sous-sol ne sont pas des objets. En jouir engendre l’obligation de respecter l’équilibre nécessaire à l’épanouissement des espèces, tant végétales qu’animales, sans oublier que la transformation minérale obéit à la loi d’évo­lution.

Ce ne sont pas l’agitation et les cris qui font naître cette résolution. Ils ne sont que l’expression de la peur que tout adversaire en puissance saura exploiter.

Le défi auquel l’Occident doit faire face est multi­forme. Il ébranle l’édifice, dont l’écroulement menace. Pour l’éviter, la lucidité s’impose. Il s’agit de comprendre que si des guerres éclatent, cela prouve qu’il y a dans les deux camps des gens qui acceptent de la faire. Ils imposent leur volonté aux autres, sans doute, mais cette volonté est l’expression d’un conflit intérieur, lequel, partagé même par ceux qui se voient contraints, conduit et nourrit l’affrontement.

Fanatisme et gloriole partagés, font oublier les problèmes individuels des belligérants et les diffi­cultés auxquelles ils veulent échapper en se jetant à corps perdu dans la bagarre. Les oublier ne fait que repousser les solutions, que l’après-guerre ne dégage pas.

Pour juger sainement les raisons qui conduisent à l’affrontement, il faut commencer par résoudre ses propres contradictions et conflits. Tant que cela n’est pas compris, et accompli, nous sommes tous responsables de toutes les guerres, des actes qu’elles entraînent et de leurs conséquences qui ne sont que des projections extérieures de ce qui nous agite, contraint ou effraye.

En prendre conscience serait à coup sûr bien plus efficace que tous les rassemblements pour la paix, qui ne font que fortifier une satisfaction qu’engen­dre l’illusion d’une action qu’on croit efficace et qui le serait, si la liberté de rassemblement était admise dans les deux camps.

À défaut, il faut voir les choses telles qu’elles sont et agir en conséquence.