René Allendy : La justice intérieure – réflexions


27 Oct 2018

(Extrait de La justice intérieure 1931)

Les hommes se punissent parce qu’ils sentent, comme une culpabilité, les contradictions de leurs tendances instinctives. Tentés d’affirmer leur individualité — sans doute plus marquée au fur et à mesure que la culture se développe — mais astreints en même temps au respect d’autres individualités, dans une mesure d’autant plus générale que la civilisation progresse, les hommes n’ont guère le droit de s’écarter de la zone exacte qu’ils doivent se tracer entre ces deux possibilités. À la fois égoïstes mais incapables de supporter la solitude, dominateurs envers les faibles mais soumis au besoin d’une discipline et d’un chef, agressifs mais tributaires d’une protection collective, sadiques dans leurs désirs mais obligés de sacrifier à leurs amours, féroces mais pitoyables, les hommes, crucifiés sur des contradictions aiguës, ne peuvent obtenir la paix sociale ou le repos de l’âme qu’au prix de renoncements contre lesquels se révoltent leurs instincts possessifs. Que l’équilibre se réalise quelque temps sur un juste milieu, ils ne tardent pas à prendre peur les uns des autres, repartent en guerre et recommencent leurs crimes qui inquiéteront en eux l’instinct social et les précipiteront dans la série indéfinie des expiations.

L’homme est sans doute la plus malheureuse des créatures, parce que c’est la plus méchante. Alors que les animaux tuent pour détruire, dans un but alimentaire ou défensif, l’espèce humaine a su mêler l’érotisme à la cruauté et a inventé les supplices pour la jouissance sadique du bourreau ou de la foule. C’est le propre de l’homme d’avoir inventé la torture ; là est tout son génie spécifique. « Voir souffrir fait du bien, constate Nietzsche, faire souffrir, plus de bien encore — voilà une vérité, mais une vieille et puissante vérité capitale, humaine, trop humaine… Sans cruauté, point de réjouissance, voilà ce que nous apprend la plus ancienne et la plus longue histoire de l’homme — et le châtiment aussi a de telles allures de fête ! » Pendant longtemps, il n’était pas de solennité sans mise à mort, pas de fête religieuse sans victimes, pas de spectacle populaire sans martyrs. Aujourd’hui, nous n’avons plus d’esclaves à faire panteler et nous en sommes réduits à espérer la mort accidentelle dans les exhibitions acrobatiques ou sportives ; nous n’avons plus d’enfants ni de prisonniers à égorger sur nos autels ; nous ne pouvons pas tous les jours massacrer des juifs ou lyncher des nègres ; nous ne pouvons plus voir « donner la question », et il nous faut attendre une révolution pour organiser la terreur, mais nous avons toujours les animaux à torturer ; nous pouvons nous repaître de leur agonie dans les laboratoires, sous le mensonger prétexte de recherches scientifiques, à jamais inutilisées et injustifiables ; nous avons les plaisirs de la chasse et du tir aux pigeons, les corridas, les étripages de rats captifs par des chiens ; nous avons les abattoirs où la fumée du sang frais donne l’ivresse, les marchés où des bêtes vivantes sont écorchées, les cuisines où l’on tue encore par le feu. Toutes les fêtes humaines ont un relent de charogne.

À défaut de nos propres crimes, nous pouvons, grâce à l’imagination, nous satisfaire de ceux d’autrui : nous avons toute la littérature sadique, des journaux de police aux contes populaires ; la douleur humaine sait se styliser, pour les raffinés, des drames du théâtre aux sanglots des violons et, pour les passionnés, des maisons de flagellation à l’imagerie sanglante des églises. Mais nous conservons jalousement la permission périodique de massacrer nous-mêmes nos semblables, de joindre l’incendie au, viol et de rythmer nos accouplements aux clameurs de l’angoisse : nous avons la guerre, d’autant plus précieuse qu’elle est le dernier refuge de nos cruautés légales envers les hommes, et d’autant plus légère à nos consciences que le droit de tuer se rachète par le danger couru, comme, dans le duel, le droit à la violence. L’histoire humaine est un charnier. Aucune espèce sur la terre n’est aussi experte à faire le mal ; aucune n’y trouve tant de volupté, mais aucune ne sent peser si lourdement sa malédiction.

C’est parce que ses forfaits crient vengeance que l’homme se punit ; c’est parce que toute la terre gémit d’iniquités qu’il n’y a pas de place pour le bonheur. Entre le cri de la naissance et le soupir de la mort, l’homme peut trouver quelques élans de gaité ou d’enthousiasme, mais il ne peut oublier longtemps la damnation qui pèse sur lui. Le criminel reste lugubre à côté de ses crimes parce qu’une angoisse vague le harcèle, mais il ne sait pas, il ne veut pas savoir d’où vient sa punition. La justice intérieure s’affirme dans ce fait que, là où règnent violence et cruauté, il n’y a pour les vainqueurs ni paix ni joie, mais les tenailles d’une anxiété perpétuelle. La douleur des victimes suscite la mélancolie des bourreaux.

Si les hommes refusent de voir cette justice intérieure, c’est que les processus de celle-ci empruntent les voies inconscientes et méconnues de leur psychisme. Ils la nient comme le destin, faute d’en apercevoir les rouages au fond d’eux-mêmes. Il leur répugne autant de comprendre qu’ils sont punis que de discerner l’illusion de la liberté immédiate qu’ils revendiquent. Comment admettre la punition alors qu’on dissimule la faute à sa propre conscience ? D’ailleurs la culpabilité qui pèse, dans ce mécanisme d’autopunition, ne coïncide pas avec nos idées rudimentaires de la faute. Dans leurs tribunaux infirmes et aveugles, les hommes sont réduits à l’appréciation des actes accomplis, faute de savoir mesurer les intentions ; ici, ce sont les intentions qui comptent seules, à l’exclusion des faits réalisés, ainsi que la morale hindoue, entre toutes les autres, a su clairement l’exprimer : « Celui qui agit, détaché du résultat de ses œuvres, n’est pas plus affecté par le péché que la feuille de lotus par l’eau [1]. » L’homme qui a multiplié les crimes peut être pur, si ses intentions ont été désintéressées : le combattant qui a tué croyant défendre une cause juste, le révolté qui a accompli des meurtres pensant soutenir le bon combat, le misérable qui a causé les pires infortunes sans comprendre qu’il pouvait agir autrement, n’ont pas de conflit avec leur sentiment de justice et se trouvent innocents devant leur sur-moi, tandis que le moraliste aux mauvais désirs, l’honorable citoyen qui a cédé à une cupidité féroce, le puritain qui a dépouillé son frère, le mandataire vendu ou plus simplement encore la foule amorphe de ceux qui ont souhaité le crime sans oser l’accomplir, encourent plus sûrement, avec le dégoût d’eux-mêmes, leur propre malédiction. On comprend que l’évangile promette plus de joie au ciel pour le repentir de l’assassin que pour la conduite irréprochable du pharisien. Celui qui a bassement attendu l’héritage de son parent peut se sentir plus noir, devant ce tribunal intérieur, que celui qui l’a tué dans un élan de haine gratuite. Pour cette raison encore, ceux qui cultivent leur apparente vertu et qui veulent croire à cette apparence, ne peuvent pas comprendre la justice immanente.

Mais il est aussi des culpabilités imaginaires pour lesquelles l’individu s’inflige des expiations disproportionnées. Telle fillette se croit damnée parce qu’elle a touché l’hostie de sa communion avec les dents, telle femme pour un rêve adultère. Sans doute, ces scrupules cachent-ils une culpabilité oubliée mais celle-ci, même retrouvée à l’analyse, peut rester dérisoire en soi, comme les révoltes, jalousies, impulsions sexuelles de l’enfance. Ce qui vaut, dans le sentiment de culpabilité, c’est le conflit des instincts, non pour leur objet individuel, mais pour la force cosmique qu’ils représentent. Si les scrupules masturbatoires d’un enfant peuvent aboutir au suicide d’un adulte, c’est qu’en eux se joue le duel métaphysique de l’individuel avec le collectif.

La même absurdité apparente peut marquer l’image de punition qui hante l’inconscient du coupable jusqu’à sa réalisation finale. La raison rejetterait pareil tableau si elle pouvait le connaître ; son influence n’en continue pas moins à travailler sur le plan affectif, selon une fatalité précise et obstinée.

En réalité, ce qui alourdit la faute, c’est le travail de raisonnement et de calcul qui l’a préparée. La faute est le mauvais fruit de l’arbre de la connaissance. Au contraire, la passion qui suscite un acte, c’est-à-dire les forces toutes-puissantes de l’instinct, servent dans une certaine mesure de justification au regard du sentiment de justice. Le jury qui acquitte le crime passionnel, ne fait que réaliser socialement cette vérité intérieure, s’en tenant naturellement au résidu des faits. Le verdict intime est plus sévère. Il n’y a guère de chances pour qu’ils coïncident. J’ai connu une très jeune fille qui, devenue la maîtresse, d’un père de famille, d’une situation avantageuse, avait conçu le projet de le séparer de sa famille à son profit et sans aucune pitié pour les victimes éventuelles de ce plan. Son calcul lui avait fait accepter une grossesse. Lorsqu’elle se trouva, la veille de sa maternité, en présence d’un abandon définitif, le monde, qui juge selon les apparences et les faits, aurait pu plaindre cette enfant et accuser le sort d’injustice ; son sur-moi n’en voyait pas moins se réaliser l’équitable choc-en-retour de ses vilaines intentions.

La justice immanente opère sur les seules valeurs affectives. Plus l’intention est possessive, destinée aux profits exclusifs de l’individu, donc plus contraire aux intérêts de la collectivité, plus la punition est sévère. Le conscient peut méconnaître la faute, qu’elle soit récente et refoulée ou ancienne et oubliée ; l’angoisse n’est pas moins opérante parce qu’elle est obscure. Dans la mesure où la faute reste consciente à l’esprit, le malaise prend le nom de remords et celui-ci est infiniment moins pénible que l’angoisse aux motifs oubliés, parce qu’il comporte une possibilité rassurante de réparation, d’amendement défini. Pratiquement, il n’existe guère de remords pur, c’est-à-dire de notion claire et bien limitée de la faute : il se produit toujours des irradiations vers d’autres fautes semblables oubliées et quelquefois génératrices d’un conflit singulièrement plus aigu ; on peut dire que, pour le sentiment de justice, il n’existe pas de faute isolée, limitée dans le temps et dans l’espace. Même s’il n’a été accompli qu’un seul acte délictueux, celui-ci reste enveloppé de toutes les pensées qui l’ont préparé, précédé ou suivi, de tous les sentiments inavouables qui en ont longuement couvé le développement, et surtout de toutes les tendances analogues éprouvées antérieurement, depuis l’enfance. Quand le conscient fait effort pour rationaliser l’acte délictueux en lui trouvant des motifs plausibles, voire héroïques, le malaise croit d’autant plus en profondeur que les artifices de justification prennent plus de consistance. Chacun peut se dire qu’il a tué pour défendre ceci ou cela, qu’il est méritoire d’avoir exposé sa vie pour ce pieux devoir, il n’en revit pas moins, par l’appel d’une brumeuse analogie, l’essaim de toutes les impulsions au meurtre, soigneusement refoulées depuis l’enfance, à l’égard du rival trop heureux en amour ou en affaires, du chef autoritaire, du père sévère, du frère indésiré, de la femme infidèle, tout le sadisme enfantin qui torturait les insectes, bondissait à l’égorgement d’une poule, se complaisait à des récits de supplices, toute cette cruauté originelle dont il faut avoir honte par la suite.

Ainsi, pour peu qu’il ait été souillé d’une vilenie quelconque : haine, colère, ou autre misère habituelle dans l’âme de l’homme, le souvenir du meurtre, même sanctionné par croix et médailles, restera embué de toutes les impulsions inavouables, réalisées ou virtuelles. Seul, le héros de légende peut avoir assez de candeur, de compassion, de désintéressement, pour tenir le glaive et rester pur ; il lui faut pour cela l’armure d’argent de l’innocence, toute tournée vers le sacrifice à l’idéal. Ainsi, presque toujours, le remords de la faute accomplie s’accompagne de l’angoisse des mauvais désirs refoulés et il est impossible, sans une analyse soigneuse, de tracer ce qui revient au conscient et à l’inconscient. Ainsi encore, une justification ultérieure du forfait réalisé peut laver le remords sans faire taire l’angoisse de culpabilité, rançon des intentions obscures et inavouées.

La voix de la conscience ne parle pas le clair langage de la raison ; elle comporte la constance inexorable d’un sentiment et la même profondeur d’émotion. Tout le travail que les hommes entreprennent pour justifier leurs fautes, rejetant sur autrui les responsabilités, plaidant la défense des droits reconnus, invoquant un mobile idéal ou héroïque, visant à réaliser un accord rationnel avec les souhaits sociaux du moment, réussit souvent à gagner des applaudissements ou des lauriers, non à faire taire le vieil impératif de l’instinct social fondamental. Ce divorce entre le rationnel et l’affectif, moyen immédiat d’adaptation, apporte un dommage grave à la personnalité qui continue à se sentir coupable sans plus savoir de quoi ; la porte s’ouvre à la névrose.

Ainsi, ceux qui ont trouvé dans leur milieu actuel l’excuse ou la glorification de leurs impulsions coupables, financiers enrichis de la confiance des pauvres, officiers rentés pour massacres et pillages, savants consacrés pour leurs cruautés expérimentales, peuvent croire eux-mêmes à leur vertu tandis que le profond instinct de justice marche implacablement vers leur punition : maladie, accident, mélancolie, dégoût qui réalisera, selon la véridique et naïve observation populaire, la justice immanente, celle qui parle la langue du sentiment. Un curieux effet de celle-ci s’observe dans la douloureuse neurasthénie de ceux que la fortune favorise de moyens trop disproportionnés avec la misère ambiante, sans qu’aucun effort personnel n’en apporte la justification. Tout se passe comme si les avantages matériels devaient être rançonnés de quelque peine pour comporter de la joie. L’individu a besoin de penser que les autres approuvent sa victoire ou ses gains.

On conçoit que, pour un homme en imminence d’autopunition, un sort jeté, une malédiction, puissent former le point de cristallisation autour duquel les tendances masochistes entrent en voie de réalisation. Là sans doute est tout le secret de la magie noire. De même que le coupable résiste mal aux maladies, aux épreuves, aux tests, de même sera-t-il accablé par une menace, surtout si celle-ci émane, directement ou par procuration, de sa victime, c’est-à-dire d’une personne à laquelle il se trouve lié affectivement par la haine. L’imprécation devient une image obsédante qui tend à se réaliser, avec toute la sévérité habituelle de ces processus, et le résultat ne manque pas de frapper tout le monde : l’intéressé y voit un mécanisme fatal et plus fort que sa volonté ; celui qui a jeté la malédiction commence à croire qu’il détient un pouvoir mystérieux ; les témoins, ne comprenant pas les forces en jeu, parlent du doigt de Dieu. Si l’on arrivait à établir que pareil sort peut être efficacement lancé à distance, en vertu d’une sorte d’action télépathique, on fournirait la preuve et l’explication des faits d’envoûtement. En réalité, si on étudie de ce point de vue les pratiques traditionnelles de la sorcellerie, on s’aperçoit que la victime du sortilège doit être avertie d’une manière quelconque de ce qui se prépare contre elle : certains nègres disposent sur son passage des ossements en croix ; d’autres marquent la porte d’un signe ; dans nos pays, on place généralement le volt symbolique (cœur percé d’épingles, figurine de cire mutilée) à proximité d’elle, peut-être pour qu’elle le découvre ; dans le charme de l’aiguillette qui doit déterminer l’impuissance du jeune marié, l’envoûteur l’appelle dans la nuit, en fichant un couteau dans la porte de sa maison et en cassant la pointe de la lame, ce qui est d’un symbolisme élémentaire. L’explication télépathique reste bien souvent superflue ; on ne risque guère d’appeler en vain quand on s’adresse au sentiment de culpabilité des hommes, et il est rare qu’un maléfice ne porte pas ses fruits.

On sait que le colonel de Rochas faisait saigner des sujets hypnotisés en grattant leur photographie avec un canif. À défaut d’hypnose et mieux que celle-ci, le sentiment de culpabilité reste le sensibilisateur par excellence dans les pratiques de sorcellerie. La même explication convient aussi à la particularité du choc en retour, si connue dans ce genre de phénomènes. Il est enseigné, dans les vieux manuels de magie (et dans les récents aussi, car il s’en imprime tous les jours) que l’envoûtement peut manquer son but si la victime est pure et qu’alors la malédiction revient frapper l’opérateur. Il est donc recommandé aux victimes d’un envoûtement de se purifier de toutes leurs culpabilités et surtout de ne jamais répondre par la haine à la haine de leur persécuteur, mais de s’efforcer d’avoir pour eux, dans le fond du cœur, pitié et pardon. Nous dirions qu’il leur est recommandé de prendre l’attitude affective de l’innocente victime, ce qui permet de neutraliser leur sentiment inconscient de culpabilité, libérant les complexes autopunitifs des suggestions du sorcier, les laissant demeurer virtuels. Inversement, pratiquer l’envoûtement contre un individu qui n’a pas la sensibilisation d’une faute, c’est se charger, en intention, d’un crime gratuit, avec tout le danger d’autopunition que comporte la mauvaise conscience, et encourir le choc en retour. Toute cette magie se réduit à agir sur le sentiment de culpabilité pour l’intensifier ou le neutraliser.

En fait, répondre à l’offense par le désir de vengeance, c’est fournir à l’adversaire une sorte d’excuse pour ses méfaits. Ses actes agressifs deviennent ainsi, non une lourde initiative dont il devra porter toute la responsabilité morale, mais de simples épisodes dans un échange d’hostilités, une phase particulière dans le cours d’une guerre réciproque, où frapper devient légitime dans une large mesure. Instinctivement, chaque adversaire n’attend les coups possibles que du partenaire et ses automatismes de défense entrent en fonctionnement ; il ne se sent pas coupable tant qu’il lutte contre un ennemi qui répond par des armes semblables. Au contraire, ne pas répondre à l’offense, c’est refuser au coupable la justification de la lutte et l’enfermer dans son sentiment de criminalité. Ici, les attitudes affectives comptent infiniment plus que les faits. Celui qui a porté un coup sans recevoir de sa victime la haine d’où naîtra la guerre justificatrice, mais un dédain et un pardon implicites (même si, dans les actes, celle-ci n’a pas tendu la joue), se sent immédiatement coupable en ce sens que son instinct inquiet attend d’ailleurs la réprobation et doit trouver en lui-même les forces antagonistes qui neutraliseront son attitude antisociale. Il cesse de craindre consciemment la vengeance de l’adversaire et commence à craindre obscurément une vengeance sociale imprécise, diffuse, obsédante. À partir de ce moment, il est livré à la puissance redoutable des instincts sociaux qui vont rentrer en action, dans le fond de son inconscient, contre lui-même. La meilleure vengeance à tirer de ses ennemis consiste donc, même en relevant extérieurement leur insulte, à se garder de haine à leur égard. Il est d’ailleurs curieux de noter combien cette attitude éveille de déception et de fureur chez les agresseurs. Bientôt, ils se trouvent livrés à leur propre justice intérieure et, pour ma part, j’ai observé dans ces conditions des autopunitions vraiment terribles, mille fois plus implacables et plus cruelles qu’aurait jamais été la vengeance la mieux réussie.

Une observation un peu attentive est naturellement nécessaire pour reconnaître dans tous les cas de pareils processus, mais leur fréquence est étonnante. Il est trop simple de penser que les méchants sont heureux parce qu’ils réussissent leurs canailleries, c’est-à-dire parce qu’ils ont effectivement atteint leur but de puissance et d’injustice. La punition peut rester intérieure et, pour la découvrir chez autrui, il faut savoir discerner l’angoisse sous ses apparences. Il faut aussi savoir attendre et ne pas la chercher dans les quelques jours qui suivent le délit, mais le plus merveilleux, si j’en juge parce que m’a montré la vie depuis plus de vingt ans que je cherche les vérifications de cette loi, c’est que l’autopunition, pour une faute bien caractérisée, revêt une extrême fréquence, un caractère spécifique (« on est uni par où on a péché ») et une rapidité d’apparition souvent curieuse. Elle s’explique par le fait que le coupable se trouve plus ou moins consciemment obsédé par l’image d’un talion, produit de ses instincts sociaux, et finit par la réaliser. Naturellement, cette correspondance adéquate de la punition n’est telle que par rapport à l’affectivité du sujet, donc selon un déterminisme tout subjectif : c’est bien ainsi qu’elle doit être cherchée. Sans doute, le voleur n’est pas toujours volé ni le criminel assassiné. Les images de l’inconscient et les ressources de la vie sont plus riches que cette enfantine identité. Malgré cette profusion de possibilités, il est confondant de constater combien les esprits les plus cultivés passent à côté de la vieille constatation populaire sans en distinguer la vérification quotidienne. Ceci résulte d’un manque d’imagination, d’une impossibilité à comprendre le point de vue de l’autre et surtout du refoulement d’une notion désagréable qui ne manque pas de se produire chez ceux qui gardent quelques points noirs mal liquidés dans le champ de leur conscience. Les effets de la justice intérieure sont surprenants, mais on ne saurait trop répéter, puisqu’il s’agit de mécanismes inconscients, que la culpabilité, ici, ne se mesure pas aux faits accomplis ; elle est toute subjective ; de même l’image de la punition et sa réalisation ultérieure ne sortent pas souvent du domaine de l’inconscient.

Il serait vain, dans ces conditions, de rechercher beaucoup de cas, dont chacun d’ailleurs ne pourrait rien prouver mais, à titre d’exemple remarquable pouvant être imputé à des mécanismes d’auto punition, on peut citer dans l’histoire les curieuses circonstances qui vengèrent les Templiers de leurs persécuteurs. Le roi de France, Philippe le Bel et le pape Clément V, pour supprimer une organisation internationale trop puissante et pour confisquer les biens de l’Ordre, avaient combiné l’odieuse accusation contre les Templiers qui devait les mener aux pires tortures, leur arracher de stupides aveux, et conduire au bûcher une soixantaine d’entre eux. Ce procès, mené par les soins actifs de Guillaume de Nogaret, représente une des plus viles et des plus cruelles machinations qu’on osa jamais entreprendre pour des calculs politiques ou financiers. Lorsque Jacques Molay, grand-maître de l’Ordre, fut brûlé dans l’île de la Cité, le 18 mars 1314, il jura de son innocence et convoqua ses criminels ennemis devant le tribunal de Dieu. Un mois plus tard, Clément V et Guillaume de Nogaret étaient morts, six mois plus tard, Philippe le Bel — et ces coïncidences ne manquèrent pas de causer une vive impression.

L’idée d’une justice immanente n’a été admise, jusqu’à présent, que par ceux qui croient en un Dieu extérieur, attentif aux actions des hommes ; les autres l’ont rejetée comme entachée de religiosité enfantine ou comme irréductible à toute explication rationnelle, donc indésirable. Cette notion devient tout à fait concevable si l’on fait intervenir les instincts sociaux.

Il reste maintenant à comprendre quelle est la signification profonde de ces instincts sociaux et de ces punitions qui font de la vie sur la terre une sorte de douloureux purgatoire. Est-ce seulement la protection de l’individu par le groupe qui inspire les instincts sociaux et qui s’achète au prix de tant d’expiations ? Sans doute est-ce quelque chose de plus général et de plus important.

Nous avons vu que la vie poursuit une édification synthétique des individualités primaires en individualités secondaires plus vastes, sur une échelle indéfinie qui s’étend sans doute des électrons aux amas stellaires. Les instincts sociaux apparaissent comme l’expression de cette force unitive. Pour ceux qui veulent appeler Dieu ce plan de synthèse en formation ou ce but d’ultime unification, les instincts sociaux apparaissent comme ce qui serait divin dans l’homme, tandis que les instincts purement individuels, ceux qui séparent l’individu des autres, tendant à la division et au combat, pourraient être nommés diaboliques. Ainsi le conflit entre les instincts sociaux et égoïstes dans l’homme correspondrait métaphysiquement au grand combat d’Ormuz et d’Ahriman et exprimerait le sens ultime de la vie. Si les forces de synthèse sont destinées à prévaloir, ce ne sera évidemment que par la défaite de toutes les influences adverses. Il est clair que tout ce qui s’oppose à l’unification doit être éliminé. L’effort d’élimination est ressenti comme une souffrance ; le processus d’élimination nous apparaît comme l’autopunition.

Ainsi, la grande misère humaine, issue de ces processus, ne serait pas un mal fortuit, mais tendrait à un but qui, pour être très éloigné, n’en serait pas moins évident. De même que, pour les astronomes, toute la matière cosmique individualisée dans les astres, est destinée à se résoudre en radiations, dans un grand pralaya final, de même sans doute la vie psychique manifestée dans les individus, poursuit une unification définitive, tendant vers cet absolu repos que Freud assigne comme but aux instincts de la mort, néant terminal ou être absolu, selon qu’on l’envisage du point de vue individuel ou cosmique, nirvana des religions orientales.

L’homme peut s’interdire de spéculer sur ces sujets trop vastes ; il n’en doit pas moins compter avec sa régulation inconsciente qui frappe automatiquement, en dehors de sa volonté et souvent de sa compréhension, tout ce qui contrarie son harmonisation avec les autres créatures. Il s’agit là d’un mouvement universel auquel il serait fou de vouloir résister. Le mieux que l’homme puisse tenter pour réduire la souffrance est donc d’accorder sa règle volontaire de vie avec ces nécessités essentielles. Accepter les concessions inévitables, consentir en soi-même le sacrifice de ce qui est individuel à ce qui est universel, se prêter au dépouillement de l’égoïsme, abdiquer sa cruauté native avant que les coups du destin aient forcé à lâcher prise dans l’angoisse et la révolte, c’est bien la suprême sagesse que nous ont enseignée les plus clairvoyants d’entre les hommes et à laquelle nous sommes obligés de revenir.

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1 Bhagavad-Gita, V, 10.