Martin Ratte
La pensée crée la dualité

Ce texte comprend deux parties. Dans la première, je montre pourquoi la pensée crée la dualité et pourquoi l’absence de pensée ouvre sur la non dualité. Dans la seconde partie, je tire les conséquences d’une vie duelle et d’une vie non duelle sur nos existences. Je montre que la vie duelle porte à la souffrance et nous fait passer à côté de notre vie, et qu’au contraire une vie non duelle nous fait dépasser la souffrance et nous fait plonger au cœur de notre vie.

Les thèmes abordés en spiritualité sont nombreux. Parmi ceux-ci, la non-dualité et la dualité sont sûrement parmi les plus discutés de nos jours. Je ne serai pas original dans ce texte, car je vous parlerai à mon tour de (non) dualité. La thèse défendue à son sujet ne sera pas bien compliquée : la pensée crée la dualité et, à l’inverse, le silence des pensées ouvre sur la non-dualité. Cette thèse ne m’est pas venue toute seule à l’esprit. Je l’ai entendue pour la première fois en écoutant un entretien avec Stephen Jourdain. En fait, non, pour être honnête, je l’avais déjà entendue, mais c’était la première fois qu’elle me faisait un si grand effet. Depuis, cette idée m’habite sans faiblir. Ce sont ces réflexions autour de cette idée que j’aimerais vous partager dans ce texte. Ce texte comprend deux parties. Dans la première, je montre pourquoi la pensée crée la dualité et pourquoi l’absence de pensée ouvre sur la non-dualité. Dans la seconde partie, je tire les conséquences d’une vie duelle et d’une vie non duelle sur nos existences. Je montre que la vie duelle porte à la souffrance et nous fait passer à côté de notre vie, et qu’au contraire, une vie non duelle nous fait dépasser la souffrance et nous fait plonger au cœur de notre vie.

La (non) dualité

Dans une relation duelle, le moi se met en face d’un objet — un arbre, une maison, une émotion, un état du corps, voire une pensée. Le moi et cet objet font deux, d’où la pertinence de parler ici de dualité. En fait, il faut être plus précis. Dans une relation duelle, le moi et l’objet sont compris comme réels, comme existants. La dualité met donc en scène deux choses considérées comme existantes : le moi et l’objet. Avant de nous interroger sur le pôle objet de la relation duelle, penchons-nous sur son pôle sujet et demandons-nous ce que signifie avoir un moi.

Je connais très peu le sage Ramana Maharshi, mais j’ai cru comprendre qu’il voyait dans le moi une simple pensée, la pensée « Je » ou « moi ». Je suis tout à fait d’accord avec cette compréhension du moi. J’ai beau essayer d’observer les contenus de mon esprit afin d’y voir ce qu’on appelle le moi, mais rien n’y fait, celui-ci reste invisible, et à chaque fois que j’ai l’impression qu’il est présent, c’est lorsque j’ai une pensée avec le « Je » comme composante de cette pensée. J’en conclus tout naturellement que le moi n’est que cette pensée ou cette image du « Je » ou du « moi ». Je me permets aussi d’ajouter cela : lorsqu’une pensée me met en scène, je me comprends comme existant au sein de cette pensée. Par exemple, lorsque je pense « J’aime la philosophie », le « Je » compris dans cette pensée est supposé être quelque chose qui existe. Ainsi, puisque la dualité implique notamment un moi ayant la valeur d’un existant, et comme un tel moi est le fruit d’une pensée, il s’ensuit que la dualité repose sur des pensées.

Cependant, vous vous en doutez sûrement, ce qui précède ne suffit pas pour comprendre le phénomène de la dualité. Nous avons dit que, dans une relation duelle, le moi et l’objet étaient tous deux compris comme existants. Or, en soi, la pensée « Je » ne transforme pas l’objet en un objet existant. Après tout, cette pensée ne porte pas sur l’objet. Comment donc l’objet acquiert-il la valeur de quelque chose d’existant ? Ma réponse à cette question est bien simple : cela se produit lorsque nous pensons à cet objet. Par exemple, si je pense « cet arbre est beau », je pose implicitement l’existence de cet arbre en face de moi. De même, si je me dis « mon émotion est difficile », je pose l’existence de cette émotion. Vous m’objecterez sûrement que, si j’imagine quelque chose, je ne suis pas en train de poser l’existence de ce que j’imagine. Certes, mais vous pensez que ce que vous imaginez existe dans votre tête. Autrement dit, cette pensée sur votre pensée fait de cette dernière une pensée existante. Mais quel type de pensées pose toujours son objet comme existant ? À mon avis, il s’agit de nos jugements. Lorsque je juge quelque chose, je suppose toujours implicitement que cette chose existe. Par exemple, lorsque je juge que telle ou telle pensée traverse mon esprit, cette dernière pensée est comprise comme existante. Aussi, si je juge que Hamlet souffre de mélancolie, je pose que Hamlet existe non pas, évidemment, comme personne réel mais comme personnage de fiction. Et cette caractéristique du jugement, qu’il pose une existence, est encore plus évidente s’il s’avère que je juge des choses autour de moi, disons ma maison ou ma compagne. Ce positionnement d’existence, implicite dans nos jugements, est présent même lorsque je juge que quelque chose n’existe pas. Par exemple, si je juge que les licornes n’existent pas, je suppose à travers ce jugement que l’inexistence des licornes existe. Précisons ce point. Lorsque je juge que les licornes n’existent pas, mon jugement a toujours l’existence pour horizon : il affirme que les licornes brillent par leur absence dans cet horizon. Or, dans cet horizon, même ce qui est absent existe, sous le mode de l’absence. L’absence elle-même y est posée comme existante. C’est pourquoi, en jugeant que les licornes n’existent pas, je pose implicitement l’existence de leur inexistence (ou de leur absence). D’ailleurs, cela est attesté par la phénoménologie du jugement, c’est-à-dire par la teneur de notre vécu lorsque nous jugeons, par exemple, que les licornes n’existent pas. Lorsque je porte ce jugement, qu’est-ce que je vis, quelle est la teneur de mon vécu, sinon que cette inexistence est vécue comme un fait, comme une réalité, et qui dit réalité dit aussi existence. En résumé, le jugement transforme son objet — l’arbre, l’émotion, l’image dans ma tête, l’inexistence des licornes, etc. — en quelque chose d’existant.

Ainsi, dans la dualité, la pensée est définitivement à l’œuvre : à l’un des pôles de cette dualité, il y a la pensée « Je », qui présente un moi comme existant, et à l’autre pôle, la pensée ou le jugement sur un objet, qui présente cet objet comme existant. Grâce à ces pensées, le moi et l’objet sont vus comme existants et se font face, d’où l’apparition de la dualité.

Ce qui précède m’a permis d’apporter un éclairage sur le concept de dualité, en tout cas, tel que je le comprends. Maintenant, en quoi consiste la non-dualité ? Est-ce un rapport aux choses dans lequel nous jugeons qu’elles n’existent pas ? Non, car je rappelle que le jugement selon lequel les choses n’existent pas pose aussi une forme d’existence. Nous sommes alors encore confrontés à quelque chose qui nous fait face et qui existe : l’inexistence du monde. En fait, dans la non-dualité, il s’agit de ne pas juger du tout, c’est-à-dire ni juger que l’objet existe ni juger qu’il n’existe pas. En ne portant aucun jugement sur l’objet, il est au-delà de toute forme d’existence, même de celle de l’inexistence. De plus, si je ne pense plus, mon moi est écarté, puisqu’il n’est qu’une pensée. Ainsi, dans la non-dualité, le moi est écarté, mais l’objet demeure présent, sans toutefois être jugé comme existant ou non existant. Mais si un objet n’existe d’aucune façon, alors il n’est pas différent de la façon dont il se donne ou se présente. En effet, pour être différent de la façon dont on se présente, il est nécessaire d’exister en soi, indépendamment de son mode de présentation. Mais l’objet se donne ou se présente à travers ma conscience. Par conséquent, dans la non-dualité, l’objet n’est pas différent de la conscience, l’objet est conscience. La conscience est-elle aussi l’objet ? De mon côté, je n’ai jamais vu de conscience sans objet [1]. Donc, oui, nous supposerons aussi que la conscience est l’objet. En bref, l’objet est conscience, et la conscience est l’objet, les deux coïncident.

Une précision serait de rigueur ici. J’ai soutenu que l’objet et la conscience coïncident, notamment en disant que l’objet est au-delà de l’existence, si bien qu’il ne peut pas être différent de ce à travers quoi il se présente — la conscience. Mais vous pourriez me répondre que l’objet existe pourtant. Là-dessus, je serais porté à être d’accord avec vous, mais seulement lorsque je juge et pense à cet objet. Cet objet donné dans l’esprit, du moment qu’on ne le juge pas, n’est pas différent de la conscience, pour les raisons évoquées ci-dessus. Il est vrai que cet objet existe peut-être, que nos jugements à son sujet sont vrais. Mais cela n’a pas d’importance, car la non-dualité ne concerne que l’objet lorsque la pensée et le jugement se sont tus, et, dans cette sphère sans jugement ni pensée, l’objet et la conscience coïncident effectivement.

Avant d’aller plus loin, je ne peux m’empêcher de souligner qu’une partie de la discussion que nous venons d’avoir sur la non-dualité a déjà été esquissée par le premier philosophe que j’ai étudié sérieusement durant mes études à l’université : Husserl. Husserl s’est interrogé sur la possibilité d’une conscience transcendantale. Dans ses écrits tardifs, il a défendu l’idée que cette conscience transcendantale pouvait être atteinte à travers une expérience du monde dans laquelle nous suspendons notre croyance en son existence ou en son inexistence. Cette suspension de la croyance en l’existence ou en l’inexistence du monde, il l’a appelée « épochè ». Ainsi, avec Husserl, la non-dualité se serait peut-être frayé un chemin jusque dans la philosophie occidentale. Évidemment, je ne dis pas que tout chez Husserl peut être lu dans une perspective non duelle, mais il y a certainement des rapprochements intéressants à faire.

Quel tort nous fait la dualité ?

Ainsi, la pensée crée la dualité en posant le moi et le monde comme deux existants qui se font face. À l’inverse, le silence de la pensée fait disparaître ce face-à-face et ouvre sur une manière de vivre non duelle où conscience et objet coïncident. Mais ces deux manières de vivre ont-elles des conséquences sur notre existence ? Je crois que oui, et ces conséquences sont considérables. Voyons d’abord quels torts nous fait la dualité.

La dualité est à l’origine de notre souffrance psychologique et du caractère « exsangue » ou, à l’inverse, hystérique de nos vies. Commençons par montrer que dualité rime avec souffrance.

La dualité, avons-nous dit, implique une pensée qui pose l’objet comme existant. Mais si l’objet en face de moi est vu comme existant, et plus particulièrement si l’émotion négative en face de moi est vue comme existante, je ne pourrai pas faire autrement que souffrir. En effet, n’oubliez pas que dans la dualité, le moi existe. Donc, cette émotion, jugée comme existante, sera mise en relation avec ce moi. L’esprit créera l’image d’un moi en train de vivre cette émotion. Soyons plus précis. Cette émotion, si elle est négative, aura été jugée comme souffrante. Ce sera donc l’image d’un moi représenté en train de souffrir que l’esprit créera. Mais s’imaginer comme souffrant, comme nous le dit Krishnamurti, c’est précisément cela souffrir. Comprenez-vous pourquoi ? Nous avons posé que le moi n’était qu’une pensée ou une image. Donc, pour que le moi souffre, il suffit que cette image en soit une où il est représenté comme souffrant. Donc, décidément, la dualité rime vraiment avec souffrance. Rien de tout cela ne se produit dans une manière de vivre non duelle.

Dans la non-dualité, a-t-on dit ci-dessus, ma conscience et l’objet, ici mon émotion, coïncident. Or, si ma conscience n’est pas différente de mon émotion, cette dernière ne peut pas causer de souffrance à ma conscience. La souffrance ne souffre pas de souffrance. Pour souffrir, quelque chose d’extérieur doit nous atteindre. Par ailleurs, si tout cela ne vous convainc pas, rappelez-vous que dans la non-dualité, il n’y a plus de moi. Plus précisément, il n’y a pas d’image de moi. Mais si aucune image ou pensée de moi en train de souffrir n’est présente dans ma tête, je ne peux pas souffrir, puisque je ne suis qu’une pensée ou une image.

J’ai affirmé au début de cette section que la dualité rendait notre vie « exsangue » ou, à l’inverse, hystérique. Cela n’est pas non plus difficile à comprendre. Dans la dualité, les choses existent indépendamment de moi. Autrement dit, comme ma vie est composée de ces choses, ma vie se déroule indépendamment de moi. Je me sens à l’écart de ma vie. Comment voulez-vous ne pas perdre goût à votre vie, étant toujours et irrémédiablement à distance d’elle ?

On peut aussi devenir hystérique en vivant de manière duelle. Comme la vie existe indépendamment de moi, je pourrai avoir l’impression qu’elle m’échappe, ce qui pourra effectivement me rendre désemparé et agité.

Ainsi, la dualité peut rendre notre vie aussi bien hystérique que terne, voire dépressive. La vie non duelle, au contraire, est porteuse d’un sentiment de vie extraordinaire et d’un calme immense.

Dans cette vie non duelle, ma conscience et l’objet ne sont pas différents. Or, les différents objets de ma conscience — une promenade en forêt, une dispute avec ma compagne, etc. — constituent ma vie. Dans la non-dualité, ma conscience sera donc unie à ma vie. Vous comprenez alors que ma conscience, ainsi unie à ma vie, ne peut qu’avoir une intensité extraordinaire.

Un calme profond sera aussi au rendez-vous. Comme ma conscience ne sera pas différente de cette vie, cette vie ne pourra pas jouer contre moi — contre ma conscience. En effet, pour que quelque chose joue contre « moi », il lui faut être différente de « moi ». Par conséquent, à défaut de mauvais tour que pourrait me jouer ma vie, un grand calme ne saura manquer de prendre place en mon esprit.

Conclusion

Une vie duelle est une vie dans laquelle nous pensons que le monde et le moi existent. Ceux-ci se font face, d’où la dualité. Ces croyances en l’existence du monde et de soi sont le fruit de nos pensées. Il était donc juste d’affirmer que la pensée crée la dualité. Naturellement, à l’inverse, ne plus penser implique une vie non duelle. Sans pensée, nous ne croyons pas que le monde existe ou qu’il n’existe pas, ni que le moi existe — en fait, sans pensées, il n’y a plus de moi, car le moi est une pensée, comme le disait Ramana Maharshi —, si bien qu’il n’y a plus de dualité entre le moi et le monde. Il y a alors bien plutôt unité entre ma conscience et l’objet. Il est souhaitable de vivre de manière non duelle, car une vie non duelle, contrairement à une vie duelle, est libérée de la souffrance et donne toute sa place à la vie. Dès lors, comment vivre de manière non duelle ? Il y a peut-être plusieurs chemins. Voici l’esquisse d’un de ces chemins. D’abord, nous avons vu qu’il est possible de toucher à cette vie en ne pensant plus. Or, parmi nos pensées, la pensée centrale, celle autour de laquelle toutes nos pensées se déploient, est la pensée du moi. On pourrait donc vivre de manière non duelle en commençant par se libérer de la pensée du moi. Sans moi, je ne serai plus porté à penser au monde, de sorte qu’il y aura vraiment non dualité, c’est-à-dire une vie où la conscience et le monde coïncident dans une fulgurance située au-delà de l’existence et de l’inexistence.

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1 En fait, cela n’est peut-être pas si vrai. Il est possible de prendre conscience de l’essence des objets. L’essence des objets n’est aucun objet en particulier. Donc, oui, dans la mesure où une conscience de l’essence des objets est possible, une conscience sans objet l’est aussi.