J. Krishnamurti : L’acte d’observer est discipline


28 Jan 2019

Le titre est de 3e Millénaire

Question : Par ma propre observation je reconnais l’exactitude de ce que vous dites. Une des choses qui m’empêche d’être sérieuse, c’est cette impossibilité de porter la totalité.

Krishnamurti : Cette dame dit que la difficulté c’est l’impossibilité pour elle de porter la totalité. Permettez-moi de parler encore un peu si cela ne vous fait rien, de continuer un peu, avant de poser des questions et de discuter ensemble. Voyez-vous, il ne me semble pas que ce soit une question de porter quoi que ce soit. Il n’y a aucun fardeau à voir quelque chose globalement. Ou bien vous le voyez, ou bien vous ne le voyez pas. Quand vous le voyez ce n’est pas un fardeau. Quand vous ne le voyez pas, quand tout est confus pour vous, cette question du sérieux et tout ce qui s’ensuit, c’est alors que cela devient un terrible fardeau. Permettez-moi de parler encore un peu et nous examinerons ensemble ce point.

Nous parlons du sérieux parce qu’il nous faut absolument, d’une façon ou d’une autre, éliminer notre contradiction interne parce que c’est elle qui est la source du conflit.

Un esprit où règne le conflit est incapable de perception, de vision. C’est un esprit déformé, et à mesure que la contradiction devient de plus en plus aiguë elle conduit à différentes formes de déséquilibre, d’états de névrose, et ainsi de suite. Est-il possible pour un esprit, pour quelqu’un, de vivre sans contradiction dans sa vie quotidienne et par conséquent sans conflit ? Pour le découvrir nous avons à nous demander ce qu’est un esprit sérieux. Si nous pouvons une fois comprendre cette question, nous pourrons alors ne pas fonctionner par fragments mais à partir d’un état entièrement différent où il n’y a plus aucune contradiction.

S’il vous plaît, avant de me poser cette question écoutez ce qui a été dit, sans vous demander comment parvenir à cet état, comment l’obtenir, parce que tout cela témoigne d’un grand manque de maturité.

Il est essentiel pour l’homme de vivre dans la paix. Ceci veut dire qu’il lui faut mener une vie paisible. Ce mot « mener » implique la totalité et non pas la partie. Ceci est-il possible pour un esprit, pour un cerveau qui a été entraîné, éduqué, conditionné pendant des siècles et des siècles à vivre, à accepter une formule de vie empreinte de conflits. Les cellules cérébrales elles-mêmes y sont habituées. Notre point de vue sur la vie est ennemi de la paix. Toute notre structure sociale, morale, éthique et religieuse est ennemie de la paix. Cette structure psychologique créée par l’homme au moyen de la soi-disant évolution pendant des siècles et des siècles fait partie de nous-mêmes. Nous sommes cela. Ce n’est pas une réponse que de fuir cette structure en se réfugiant dans un monastère ou dans un hôpital pour aliénés, ou de rechercher des drogues, ou de dire : « Voyez-vous je suis contre cette guerre, mais dans une autre guerre je me battrais peut-être. Je suis contre la guerre au Vietnam, mais si mon pays est attaqué, je suis pour ». Nous avons donc accepté la guerre, qui n’est pas autre chose que notre vie quotidienne poussée à l’extrême ; nous l’avons acceptée comme étant naturelle à la vie. Les parlotes religieuses où il est question de paix, et de tout ce qui s’ensuit, ne sont pas autre chose que du bla-bla-bla. Cela n’a pas de sens.

Nous l’avons acceptée. La trame de notre vie c’est la guerre, et non la paix, parce que nous sommes compétitifs. Nos cerveaux réagissent à ce conditionnement, qui est conflit, lutte, bataille. Est-il possible de modifier cette structure tout entière, dont nous faisons partie, dont notre cerveau lui-même fait partie ? Est-il possible d’y mettre fin ? La pensée, qui a créé une formule de vie où règne le conflit, cette pensée même qui est le résultat de siècles où ont prévalu des idées de violence, peut-elle y mettre fin ? La pensée est-elle capable de mettre fin à un mode de vie qui est brutal ? Notre mental, notre cerveau, nos pensées ont engendré un mode de vie dont l’essence même est violence, agressivité, et tout ce qui s’ensuit. La pensée ne peut pas y mettre fin. C’est elle qui a créé tout cela ; et par conséquent elle ne peut pas y mettre fin. Elle peut créer de nouveaux cadres qui soient en opposition avec elle, mais qui renferment la semence de la violence, parce qu’elle produit toujours un mode de vie basé sur son propre plaisir.

La pensée est incapable d’engendrer un mode de vie où règne la paix. Je ne sais pas si vous sentez cela. Quand la pensée se dit : Il faut que je sois non-violent ; il faut que je trouve un mode de vie où toute activité soit paisible, sans violence », elle ne fait ainsi que créer des résistances à la violence, et toute résistance est contradiction. Par conséquent nous nous retrouvons dans le même chaos qu’auparavant. La pensée sous forme de volonté, la pensée qui dit : « Il faut que je me décide à vivre d’une vie paisible », la pensée elle-même a créé un mode de vie qui ne l’est pas, elle n’est pas capable de créer un autre mode de vie qu’elle considère comme non-violent, mais qui en fait, l’est. C’est un problème véritablement extraordinairement subtil. Il ne s’agit pas de dire : « Je mène une vie où règne la paix ». C’est là ce qui a été fait dans tous les monastères et par des gens qui ont renoncé au monde ; mais ils ne mènent par des vies paisibles, intérieurement ils bouillonnent.

Pour nous, ceci est très simple, mais je vais un peu l’approfondir. La pensée a créé ce mode de vie qui est notre vie quotidienne. Elle peut se dire à elle-même : « Je vais créer un mode de vie différent, un mode de vie où il y aura la paix ». Parce qu’elle a découvert que la vie que nous vivons, qui est notre état normal, est pénible, douloureuse et destructrice. Et par conséquent, en réaction à tout cela, elle crée un nouveau mode de vie dont elle se figure qu’il sera empreint de paix. Mais si nous voulons bien examiner de près ce mode de vie créé par la pensée en vue d’obtenir la paix, nous voyons qu’en réalité ce n’est qu’une résistance à la violence. Et par conséquent ce nouveau mode de vie est lui-même aussi une contradiction.

Ceci doit être vu très clairement, non pas comme moyen d’argumenter, non pas pour se dire d’accord avec des paroles prononcées ou pour voir intellectuellement. Voir intellectuellement, verbalement, est absolument dénué de sens. Mais si l’on voit que la pensée est absolument incapable de créer un mode de vie véritablement paisible, ce qui voudrait dire un mode de vie où il n’y aurait aucune contradiction et aucun conflit, on en arrive à se demander : « Quelle est l’origine de la pensée?» Et, à moins de découvrir cela, on ne peut aider la pensée à créer un mode de vie nouveau ou différent. Ce que je dis est-il à peu près clair ? L’origine de la pensée, ses débuts, doivent être découverts.

Ceci exige un sérieux considérable, non pas fragmentaire, mais réel. Ce n’est pas une chose dont on puisse s’amuser. On ne peut pas dire intellectuellement : « Oui, tout cela est excellemment raisonné », et être d’accord ou non, et y ajouter ou en retrancher quelque chose. Cette attitude-là ne nous aidera pas du tout. Il nous faut une attention intense et sérieuse quand nous posons cette question ; il faut absolument vouloir découvrir. Parce que si l’on parvient à découvrir l’origine de la pensée, si elle peut être découverte, alors la pensée prend sa juste place, elle a son importance à un certain niveau mais n’interviendra pas à un niveau plus vaste.

Je vais m’exprimer autrement. La vie que je mène n’est pas paisible. En tant qu’être humain je ne sais pas ce que paisible veut dire. Tout ce que je connais c’est un mode de vie qui est guerre intérieure et extérieure. Je vois aussi qu’un esprit vivant dans la paix est un esprit extraordinaire, plein d’énergie. En lui aucune énergie dissipée, à aucun niveau, et seul un esprit vivant ainsi complètement et consciemment est capable de fonctionner. Son action est beauté, amour, vertu, parce qu’en lui il n’y a aucune parcelle de résistance.

Il est essentiel d’être paisible. L’homme a parlé de la paix depuis ses origines mêmes. Les églises ont dit que la paix nous est nécessaire, tout le monde l’a dit. Très malheureusement les politiciens en parlent. Pour eux la paix n’est qu’un intervalle entre deux catastrophes, deux guerres, deux élections ou tout autre chose. Si l’esprit ne peut pas découvrir la source de la pensée, il sera de nouveau pris au piège d’un mode de vie qui, en fin de compte le conduira au conflit, un mode de vie qui est violence. La source doit être découverte. Tant qu’existe l’observateur et la chose observée il y a contradiction, une distance, un intervalle de temps, un hiatus entre eux, et la pensée existe forcément. (S’il vous plaît, ne prenez pas de notes. Ce n’est pas ici une conférence où vous allez prendre des notes pour y penser plus tard à la maison et en discuter avec quelqu’un d’autre. C’est un travail que nous accomplissons en commun.)

Tant qu’il y a l’observateur et la chose observée, l’intervalle de temps qui existe entre eux, la distance, l’espace, la division est l’origine de la pensée. C’est seulement quand l’observateur est la chose observée, qu’il n’y a plus d’observateur, qu’alors il n’y a plus de pensée.

Objectivement je vois un arbre au printemps. Il n’a pas encore bourgeonné, ses branches nues font un dessin délicat qui se détache sur le ciel bleu. Je le vois, moi l’observateur, et il y a cet arbre, l’observateur, la chose observée. L’arbre n’est pas moi. L’arbre est quelque chose d’extérieur. J’y pense, je me dis combien il est beau, charmant, comme il est sombre, noir, contre le ciel nu, et l’observateur porte en lui des souvenirs de cet arbre, son espèce, son nom, qui tous sont des souvenirs accumulés effectivement au sujet de cet arbre. L’observateur c’est la mémoire, celui qui connaît, et à partir de cette connaissance, de cette mémoire, de cette expérience, de ce savoir, il regarde l’arbre. Alors l’observateur réfléchit tant qu’existent l’observateur et la chose observée, en pensée, en action. Voilà comment les choses se passent.

Prenez un autre exemple. Il y a une femme et son mari. Il est assez facile de regarder un arbre, mais cela devient un chose beaucoup plus compliquée quand le mari et la femme se regardent. Il existe toujours l’observateur et la chose observée. L’observateur qui a vécu avec cette autre personne se souvient des plaisirs, sensuels ou autres, de la camaraderie, des heurts, des flatteries, du réconfort, de l’arrière-plan de ses rapports. Chacun entretient une image de l’autre. À partir de cette image, de sa mémoire, de ses expériences, de ses plaisirs, jaillit la pensée. Un rapport s’établit entre les deux images. Ceci encore est très clair et l’on voit très bien que, tant qu’existent l’observateur et la chose observée, la pensée doit forcément fonctionner. C’est là qu’est la source de l’action : la pensée. Tant qu’il y a la moindre division, la moindre séparation, il y a forcément un début de pensée, ce qui ne veut pas dire que la pensée s’identifie avec l’objet afin de réfléchir ; au contraire, elle ne s’identifie avec l’objet que dans le but de se pacifier, mais elle est toujours active au sein même des rapports établis.

L’origine du penseur a été découverte, mais quand le penseur, celui qui fait l’expérience, l’observateur est la chose observée, l’expérience, la pensée, alors dans cet état il n’y a plus de pensée du tout. Voilà le mode de vie où règne la paix. Si vous êtes sérieux, non pas d’une façon fragmentaire, au moment où cela vous convient, où cela vous réconforte, où cela vous donne du plaisir, mais pour trouver un mode de vie où règne la paix, où il n’y a pas de contradiction et par conséquent pas de conflit, pas d’effort du tout, pour cela il vous faut examiner tout ce processus de la pensée, et l’origine de la pensée. Ceci ne veut pas dire que vous ne devez pas utiliser la pensée. Très évidemment vous devez l’utiliser. Mais quand elle est utilisée sans que son alpha et son oméga soient compris, elle ne fait qu’engendrer de nouveaux conflits, de nouvelles confusions, comme elle le fait en ce moment. Mais quand une fois il y a eu cette clarification qui se produit quand l’observateur est la chose observée, la pensée dès lors perd de son immense importance.

La paix n’est pas une fin en soi. La paix n’est pas l’objet d’une lutte comme on lutte pour un idéal, ce n’est pas une chose que nous recherchons dans le but de vivre paisiblement. Elle vient naturellement, sans effort, sans lutte, dès l’instant où la pensée s’est comprise elle-même. Ceci ne veut pas dire que la pensée met fin à sa propre action, ce qui évidemment serait enfantin et puéril. Mais quand on a compris tout ce processus de la pensée, alors, tout naturellement, on arrivera à quelque chose que l’on peut appeler, si l’on veut, la paix ; mais ce mot n’est pas la chose. Ce n’est que la base. Nous sommes en train de poser des fondations, parce que sans les fondations justes, la pensée, l’esprit, ne peuvent absolument pas fonctionner dans cette nouvelle dimension ; et maintenant, nous pourrons en parler.

Question : Quand on a obtenu l’unification avec le Tout-Puissant, on est alors plongé dans un état de lumière, entouré de la lumière que Dieu a créée et mise là afin que l’on puisse jouir d’être au centre, d’une soumission inconsciente à un état de perfection, ne faisant plus qu’un avec le Tout-Puissant.

Krishnamurti : Je regrette, monsieur, je crois que nous ne parlons pas de la même chose. Si vous voulez bien me permettre de le dire, il n’y a aucune identification du soi avec ce qu’on appelle le Tout-Puissant. Tout ceci fait partie du processus de la pensée. Regardez, monsieur, l’homme a fait absolument tout ce qui lui a paru possible pendant deux millions d’années et plus pour vivre dans un état de paix, parce qu’il voit que la vie est si brutale, si dévastatrice, une guerre marchant sur les talons de la dernière. Des gens sont en train de se faire détruire au Vietnam. Des millions d’hommes ont été tués au nom de la religion, au nom de l’amour, au nom de Dieu, au nom du Tout-Puissant. Vous me suivez ? L’homme a tout fait pour découvrir, et apparemment il n’a pas réussi. Peut-être qu’ici où là, quelqu’un a pu le faire, mais ce n’est pas vrai de vous et de moi, et par conséquent pour nous c’est sans importance. Ce qui est important c’est notre vie, notre vie quotidienne et nous avons à la résoudre, non pas dans un avenir incertain, non pas dans dix ans, cinq ans, mais vraiment maintenant, immédiatement, parce que si nous ne le faisons pas nous semons des graines de violence, que récolteront nos enfants. Et quand nous disons : « Dieu est l’entité suprême », je ne le dis pas, nous parlons de quelque chose dont nous ne savons rien du tout. Tout ce que nous connaissons c’est cette vie brutale, cette vie de désespoir, d’anxiété, de tourments, de souffrance. Si nous n’y mettons pas fin, non pas hypothétiquement, non pas idéalement, mais si nous n’y mettons pas fin vraiment, alors nous vivons pour engendrer des guerres futures.

Question : Je voudrais soulever cette question de l’origine de la pensée. J’ai lu votre livre « La Première et la Dernière liberté », et j’ai découvert que ma vie est ce que je l’ai faite moi-même. Toutes ces anxiétés, ces luttes qui sont engagées par moi quotidiennement, c’est moi qui les ai suscitées. Mais j’ai atteint un point auquel je me sens incapable en vous écoutant ce matin, de saisir cette origine de la pensée. Je suis un homme constamment tourmenté dans ma vie d’affaires, ayant des problèmes, toutes sortes de préoccupations, je voudrais m’affranchir de tout cela et ainsi je lis vos livres. La semaine prochaine je serai de nouveau plongé dans ma vie d’homme d’affaires, tourmenté par tous ces problèmes qui vont et viennent et se prolongent. Pour moi, aujourd’hui, c’est le jour un. Où puis-je aller avec cette origine de la pensée ? Comment m’en affranchir de façon à connaître cette paix dont vous parlez ? Car je sais que je ne vis pas dans la paix. Comment cela peut-il se produire pour moi ?

Krishnamurti : C’est ce dont j’ai parlé, monsieur, c’est ce que j’ai expliqué. Que ce point soit bien clair. Ce n’est pas ici un confessionnal. Il ne s’agit pas de confesser nos difficultés les uns aux autres. Nous cherchons à comprendre le problème tout entier, et non pas les conflits individuels localisés, ou des problèmes publiquement confessés. Nous avons vécu de cette vie dans nos affaires, chez nous, c’est notre mode de vie. Si nous désirons vivre autrement, nous ne savons pas ce que c’est ; en réalité, nous ne savons pas ce que cela veut dire que de vivre dans la paix. Nous ne pouvons pas nous en faire une image, un tableau. Nous ne pouvons pas en brosser un tableau et poursuivre ce tableau. Nous n’en connaissons rien, et nous ne pouvons-nous lancer à la poursuite d’une chose que nous ne connaissons pas. Nous ne savons qu’une chose : dans nos affaires, chez nous, tout ce que nous touchons appartient à un genre de vie où règne le conflit. Nous ne connaissons que cela. Nous refusons de regarder aucune autre chose, parce que ce serait une illusion, une évasion, et par là un gaspillage d’énergie. Nous avons l’énergie nécessaire pour affronter ce problème. Dès lors nous refusons absolument de reculer devant ce qui est. Pour y accorder notre pleine et entière attention, – et par conséquent notre complète énergie, – nous ne devons pas nous tourner vers quelqu’un ou quelque chose d’autre ; nous n’en avons pas le temps. Nous devons nous y consacrer complètement : notre corps, notre esprit, tout ce que nous avons, pour le comprendre. Et je dis que, pour le comprendre, il nous faut comprendre cette question de l’observateur et de la chose observée. S’il vous plaît, monsieur, c’est une chose très claire ; c’est très simple à exprimer en paroles, mais pour pénétrer la chose intérieurement il vous faut un esprit très discipliné, non pas un esprit qui a été discipliné, – un tel esprit est un esprit mort, – mais pour y pénétrer, l’acte même d’examiner est discipline. Ce que nous essayons de faire est de découvrir pourquoi existe cette contradiction, ce conflit, tout ce qui remplit notre vie. Et je dis que tant que c’est la pensée qui domine, tant qu’elle n’a pas été comprise, tant que nous n’avons pas saisi comment débute son activité, vous vivrez toujours dans le conflit, que vous soyez dans les affaires ou non. Est-il possible d’être dans les affaires, de vivre d’une vie de famille, de regarder un arbre, sans conflit ? Ce n’est possible que quand l’observateur est la chose observée. Ceci exige une compréhension immense, monsieur. La question n’est pas de savoir comment on y parvient, ce n’est pas une chose à laquelle on parvient. Il faut la vivre. Il faut la pénétrer. Vous voyez un arbre, – on fait vous n’avez jamais vu d’arbre, – il y a en vous une image préconçue de l’arbre et c’est cette image qui regarde l’arbre. Quand vous regardez une fleur, une femme ou un homme, il y a l’image, qui est le processus de la pensée. Êtes-vous capable de regarder l’arbre, la femme, l’enfant, votre chef de bureau, sans l’observateur ? C’est là une chose très importante, monsieur, parce que, dès lors, quand vous irez à votre bureau, vous serez capable de fonctionner sans l’observateur et vous vous apercevrez que vous aimez ce que vous faites.

Question : Comment peut-on approfondir la chose ? Et quelle est la discipline ?

Krishnamurti : Une minute ! Je me sers de ce mot « discipline », non pas dans le sens d’imitation, conformisme, contrainte, suppression, adaptation. Pour moi ce n’est pas là une discipline. Ce n’est que de la peur. C’est une manifestation d’acquisivité sous forme de curiosité ou de plaisir, rien de plus. L’esprit regardant un arbre le regarde à travers l’image qu’il en a déjà. Découvrir cette image, qu’il s’agisse d’un arbre, d’une personne, de votre chef, de votre femme, de votre mari, c’est là la discipline. Le sens original de ce mot, en fait, est « apprendre ». Être le disciple de quelque chose c’est apprendre. Vous êtes incapable d’apprendre si vous êtes discipliné par avance, mais le fait d’apprendre implique la discipline. Apprendre à connaître est discipline. Je vais donc apprendre, apprendre à connaître. Et pour connaître ceci, je dois découvrir la réponse, pourquoi l’observateur intervient sans cesse, projetant à chaque instant ses images, ses concepts, ses jugements, ses évaluations, son arrière-plan. Pourquoi ? Parce que l’observateur est l’arrière-plan. L’observateur c’est le savoir accumulé, l’entité conditionnée, non pas simplement l’anglais ou l’hindou, ou tout autre chose. Vous êtes conditionné, et ce conditionnement est l’observateur qui regarde cet arbre ou cette fleur, ou cette femme, ou ce pays ou ce drapeau. Scruter ce conditionnement, cet arrière-plan qui est l’observateur, le comprendre, le connaître, c’est l’acte même d’apprendre, c’est la discipline, parce que quand l’image intervient, il ne vous reste plus aucune énergie pour regarder.

Question : Mais que devons-nous faire pour éliminer ce conditionnement ?

Krishnamurti : S’il vous plaît, les mots mêmes « devoir faire » ou « devions » impliquent une pensée conditionnée. Ou bien vous voyez la chose ou vous ne la voyez pas. En ce moment nous n’assistons pas à une simple conférence matinale où nous passons une heure ou deux pour retourner, après, à nos vies quotidiennes. Ici c’est la vie tout entière. Chaque instant de la vie.

Question : Existe-t-il une pensée subjective dont l’origine est l’observateur, et ensuite une pensée objective qui est pure pensée ?

Krishnamurti : Non, non ! Il n’y a pas de pensée subjective ni de pensée objective ; il y a la pensée tout court.

Question : Vous avez parlé du processus total de la vie. Eh bien ! qu’entendez-vous exactement par là ? Je crois que cela nous aiderait dans notre tâche ici, si vous vouliez nous exposer, nous donner à tous une idée de ce que vous avez appris en Orient au sujet des Maîtres, et des gens merveilleux qui vivent là-bas de l’autre côté du monde. Est-ce que ceci ne joue pas un rôle dans tout ce processus ?

Krishnamurti : Non, madame, voyez. Recommençons au commencement. Ne nous faut-il pas aborder la vie avec beaucoup de scepticisme. Que personne n’ait plus foi en rien.

Question : Quelle sottise !

Krishnamurti : Vous dites que ce sont des sottises. Très bien. Tout homme réfléchi qui cherche à découvrir quelque chose d’original, qui ne soit pas de seconde main, qui ne lui ait pas été transmis, doit affronter la vie avec beaucoup de scepticisme, ce qui ne veut pas dire qu’il se contente de vivre dans le scepticisme. Il examine ; il n’accepte pas plus qu’il ne rejette. Si l’on veut découvrir s’il existe une réalité, Dieu, ce que l’homme affirme depuis des siècles, se contenter de suivre ce que d’autres ont dit, n’a aucun sens du tout. Les Églises catholiques comme les Églises protestantes ont dit que cela existe, et ceux qui y croient sont conditionnés tout comme les gens qui vivent en Russie ou en Chine qui ne croient à aucune de ces fariboles, parce qu’eux ont été conditionnés à leur façon. Avez-vous jamais parlé à un véritable communiste qui dit : « Mais de quelle sottise parlez-vous ? Il n’existe que le monde matériel ; au-delà, il n’y a rien. Ne soyez pas une bonne femme à la mode d’autrefois, sans réfléchir, ce serait bête. » Pour découvrir, vous devez être affranchi de la double attitude du croyant et du non-croyant, n’est-ce pas ? Vous n’allez pas dire : « Je vais accepter ce point de vue parce qu’il est plus agréable, plus réconfortant », et rejeter tout le reste. Il faut être libre de ce conditionnement. Alors, on peut avancer. Mais si l’on n’est pas affranchi de cet arrière-plan du conditionnement, comment peut-on examiner ? Comment peut-on découvrir par soi-même ? Avant de dire : « Oui » ou « non », avant de dire que je parle de sottises, il vous faut être affranchi de votre propre conditionnement et découvrir s’il est possible d’être libre, si le cerveau qui a été entraîné, sur lequel une propagande deux fois millénaires et plus s’est déversée, si ce cerveau peut se dégager et penser, se regarder lui-même indépendamment de son conditionnement. Voilà le premier point. Après avoir établi cette fondation, qui implique vertu, comportement, absence de compétition, vous pourrez alors demander, méditer et découvrir. La méditation est une chose qui n’existe pas à un seul niveau, elle existe dès le commencement.

Question : Ne devons-nous penser que des pensées bonnes ?

Krishnamurti : Non, monsieur. Non, monsieur, je ne parle pas de pensées bonnes et mauvaises, de pensées destructives ou créatives. Nous parlons de la pensée tout court.

Question : Voulez-vous nous donner un exemple ?

Krishnamurti : Voyez, monsieur, quand vous aimez quelque chose, vous aimez. L’amour est-il pensée ?

Question : Il me semble, oui.

Krishnamurti : L’amour peut-il être cultivé par la pensée ? Est-ce alors de l’amour, ou est-ce un produit de la pensée, lequel n’est pas amour ?

Question : Il me semble que l’un conduit à l’autre.

Krishnamurti : Je vous en prie, regardez. Je ne dis pas que vous devez être d’accord ou pas. Mais regardez ce que nous disons, c’est ceci : l’amour est-il pensée ?

Question : Quand je dis: « Je vous aime », est-ce ma pensée qui le dit ?

Krishnamurti : Ah! ah! si vous pensez à l’amour, est-ce l’amour? Monsieur, je vous en prie, regardez. Il y a le pur mental ; il n’y a alors que le mot. Si le mental dit: « Je vous aime », ce n’est pas de l’amour.

Question : Est-ce une expérience l’amour de quelqu’un ou de quelque chose?

Krishnamurti : Ah! non. Si l’amour est le résultat de l’expérience, lequel est savoir et tout ce qui s’ensuit, est-ce de l’amour? Monsieur, regardez. Vous aimez. Pas vous, monsieur, je ne parlais pas d’une façon personnelle. On aime. Si on aime y a-t-il contradiction dans cet amour?

Question : Dans un sens, oui.

Krishnamurti : L’amour peut-il aller avec la jalousie et la haine?

Question : Je suppose que oui.

Krishnamurti : Ne supposez pas, monsieur.

Question : Il y a cette question d’énergie. En fait, on éclate d’énergie, l’énergie de l’action. Cette énergie est telle qu’immédiatement vous avez envie d’y mettre fin. Ceci est une discipline physique, réelle. Quand vous parlez de conflits, parlez-vous véritablement d’un état physique?

Krishnamurti : Non, monsieur. Je crains qu’en ceci nous ne nous rencontrions pas. Regardez, monsieur, quelle énergie physique ne vous faut-il pas pour aller à votre bureau tous les jours. Il en faut pour faire n’importe quoi, et cette énergie physique engendre de la souffrance à cause de ses buts agressifs qui entraînent des conflits psychologiques. Nous parlons de cette énergie qui, extérieurement, engendre des conflits psychologiques. Ces conflits produisent à leur tour différentes évasions, différentes contradictions et un arrière-plan de sécurité duquel j’ai peine à m’écarter. Nous parlons de dégager une énergie totale, une énergie qui ne crée aucune confusion. L’énergie que nous dépensons pour le moment engendre énormément de souffrance et de confusion. Tant que cette énergie n’est pas centrée avec justesse, il y a forcément confusion et c’est de cela que nous avons parlé.

Question : Hier soir il y a eu subitement une impulsion, une énergie d’être.

Krishnamurti : Je comprends, monsieur. Maintenant la question est celle-ci: « Suis-je capable par ma pensée de reconnaître quelque chose comme étant vrai? » C’est simplement une question que je pose. Examinez-là un peu ; ne me répondez pas, monsieur. Je dis que telle chose est vraie. Un tel état c’est l’amour. Cet état de paix, de liberté, je le reconnais. Le processus qui consiste à reconnaître implique, n’est-il pas vrai, que c’est une expérience par laquelle j’ai déjà passé, autrement je ne la reconnaîtrais pas. Par conséquent il ne s’agit pas d’une véritable connaissance. Il n’y a là rien de neuf, c’est du déjà connu. Alors la vérité est-elle cet état de réalité qui n’est pas sujet à la reconnaissance? Quand vous aimez quelqu’un, si c’est le cas pour vous, à ce moment-là vous voyez que vous aimez. Et dès l’instant où vous l’exprimez en paroles, l’essence en a déjà fui.

Question : Est-il possible d’apprendre aux enfants de ne pas nommer, puisque nommer est un obstacle?

Krishnamurti : J’exprimerai la chose autrement. Il vous faut apprendre à nommer ; il vous faut savoir que voilà un arbre, une fourmi, que c’est ceci, que c’est cela. Mais ce qui est beaucoup plus important, à ce qu’il me semble, ce n’est pas de nommer mais d’éveiller l’intelligence. L’intelligence signifie être sensitif physiquement, émotivement, mentalement, neurologiquement, dans un sens complet. La sensitivité portée à son plus haut point est intelligence. Quand existe cette intelligence vous savez d’instinct que le fait de nommer est un obstacle, qu’il est un facteur de destruction. Mais si vous commencez par l’autre bout, en vous demandant ce qui est impliqué dans le fait de nommer ou de ne pas nommer, vous rendez la question confuse. Le problème est alors celui-ci: dans ce monde moderne avec toutes les nationalités, les préjugés, avec tout ce qui se passe dans ce pays-ci et dans d’autres, est-il possible d’aider un enfant à être sensitif? Vous n’êtes pas capable d’aider quelqu’un ou de susciter la sensitivité chez autrui si vous ne l’êtes pas vous-même. Vous pouvez en parler, en discuter. Et dans ce processus vous-même le devenez. Vous n’enseignez pas à un enfant comment être sensitif ; tous les deux vous apprenez ensemble à l’être d’une façon complète et non fragmentaire, sensitif en tant qu’artiste, en tant qu’homme d’affaires, en tant qu’être humain. Dès lors si vous êtes entièrement sensitif, cette sensitivité est intelligence.

Londres, le 30 avril 1966