Dominique Casterman : L’action et la relation selon Krishnamurti. Texte proposé et commenté


04 Nov 2020

Dans le texte qui va suivre, Krishnamurti met en avant que l’action et la relation sont fondamentalement inséparables ; ces deux termes procèdent d’un dynamisme, ou d’un mouvement assimilant les contradictions ou oppositions apparentes, et fondant les structures, les comportements, les techniques et les idées des sociétés et de leurs individus depuis des temps immémoriaux. Nous verrons que Krishnamurti évoque très précisément les circonstances où nos actions, en relation avec l’environnement, fondent cette « évolution » du monde et la pensée humaine. Pour lui, il s’agit là d’actions et de relations fragmentaires qui, bien que nécessaires au maintien des structures sociales, finissent par être délétères en focalisant notre attention sur le passé avec ses désirs (les résidus du passé) et convoitises irrépressibles ; et faisant de nous des êtres insatisfaits prisonniers du temps psychologique, avec pour corollaire et fondement la peur de l’« Inconnu » à la mesure de notre identification au « champ du connu ». Krishnamurti envisage très sérieusement la possibilité d’une action intégrale dans un contexte relationnel sans limite qu’il appelle « l’amour véritable », c’est-à-dire notre seule et unique liberté au-delà du « champ du connu » forcément otage du passé, de la dualité, des divisions et des compromis superficiels. Pour lui, le « champ du connu » est utile techniquement et conventionnellement, mais son efficience s’arrête là.

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Kr. – « Vous demandez ce qu’est l’action ? Qu’est-ce que l’action pour un homme qui ne sait pas ? L’homme qui sait agit à partir de son savoir, et ce qu’il fait est toujours dans les limites de sa prison, une projection de cette prison dans l’avenir. Son action est toujours dans le champ du connu.

« Qu’est que l’action pour l’homme qui dit : ‘‘Je ne sais pas’’ ? Il ne pose pas la même question parce qu’il est dans le présent de l’action.

« (…) Vous voyez que toute action est en fait une relation vécue dans le champ du connu. Cette relation est présente dans le détachement, dans l’attachement, dans la dominance et dans la soumission. La vie est un état de relation. Les professionnels (K. entend par ce mot et dans le contexte de ce dialogue, les ‘‘traditionalistes’’) ont-ils parlé de l’‘‘état de relation’’ ? »

Réponse – « Non. »

Kr. – Pour eux, tout ce qui est relation signifie attachement, et c’est pour cela qu’ils ont tout le temps parlé de détachement. Mais il me faut vivre dans ce monde. Même dans les Himalaya, j’ai besoin de me nourrir. Il y a relation. C’est probablement pourquoi cet ensemble de la philosophie hindoue, tout entier tendu vers le détachement, a rendu l’esprit répétitif et stupide. »

Un interlocuteur – « Le Bouddha, dans son premier sermon, a dit que l’attachement et le détachement, tous deux sont indignes. Les deux attitudes figuraient cette idée hindoue qu’il faut fuir le monde. »

Kr. – « Pourquoi n’ont-ils pas pris en compte le fait d’être en relation ? Quand le sannyasi renonce au monde, il ne peut pas renoncer à la relation au monde. Il peut s’abstenir de tout rapport avec une femme, mais il ne peut pas renoncer au fait d’être relié. Et je me demande ceci : si vous déniez toute relation, est-ce que l’action n’est pas dénuée de sens ? Privée de la relation, qu’est-ce que l’action ? Est-ce l’accomplissement d’une chose purement mécanique ? »

Un interlocuteur – « L’action est un rapport. »

Kr. – « La relation, le rapport, c’est la chose primordiale. Autrement, qu’est-ce qui existe ? Si mon père et ma mère ne s’étaient pas connus, je n’existerais pas. Ainsi, la relation est le mouvement fondamental de la vie. Celle qui prend place dans le champ du connu est mortelle, destructrice, corrompue. Elle correspond aux voies du monde.

« Alors, qu’est-ce que l’action ?

« Nous avons séparé l’action de l’ensemble des relations, en tant qu’action sociale, action politique – vous suivez ?

« Mais nous n’avons pas résolu ce problème de la relation (…) Si vous admettez que toute la vie est fondée sur un tissu de relations, alors qu’est-ce que l’action ? Une sorte d’action est celle de la technique, l’action mécanique, mais toute autre forme n’a pas à être mécanique. Autrement, c’est réduire notre relation au monde à tourner une roue. Et c’est de cette façon que nous avons rejeté l’amour. »

Un interlocuteur – « Pouvons-nous examiner notre rapport avec la nature ? »

Kr. – « Quelle est ma relation avec la nature – les oiseaux, le ciel, les arbres, les fleurs, les eaux vives ? C’est ma vie. Ce n’est pas seulement la relation entre un homme et une femme, mais tout cela fait partie de ma vie. Voyez-vous, nous passons à côté de la vérité parce que nous confondons le mot avec la chose réelle. »

Un interlocuteur – « Mais s’agit-il de réveiller la sensibilité ? »

Kr. – « Non. La question est celle-ci : que signifie l’état de relation ? Soyez reliés à tout. Être relié signifie sollicitude, attention, et l’attention signifie amour. C’est pour cela que notre relation est le fondement de tout. Si ce point vous échappe, alors tout vous échappe. Oui, Monsieur, ici est la prison. Savoir, c’est la prison, et de vivre dans le savoir est également la prison. » (Tradition et révolution, Stock, 1978, p. p. 202, 203, 204).

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Note complémentaire.

Jusqu’au début du XXe siècle, la causalité mécanique a régné sans partage sur notre vision de l’esprit, de la matière et de l’univers ; le génie mathématique de Newton n’y est pas pour rien, car il a marqué de son empreinte le paradigme épistémologique de toute une époque.

Puis est apparue la révolution quantique et, dans son sillage – dans les années cinquante –, Jung (pionnier de la psychologie des profondeurs) et Pauli (physicien de renommée internationale) conjuguèrent leurs efforts afin de mettre en évidence ce qu’ils considéraient comme un principe fondamental de la nature : la synchronicité. Concernant une tentative en vue d’expliquer les secrets de la nature, ils envisagèrent une approche dans laquelle physique et psychologie étaient complémentaires au sens où, selon eux, les aspects subjectifs et objectifs seraient des formes particulières d’une seule et même réalité. Les faits sont liés entre eux par le sens et l’analogie et non par des séquences causales linéaires. Ces dernières apparaissent à titre second et dérivé au regard d’une improbable Conscience universelle ; car c’est une révolution conceptuelle encore transparente à beaucoup d’esprit, même aujourd’hui.

A cette même époque, dans un autre domaine de la recherche, Ludwig Von Bertalanffy développa sa théorie générale des systèmes. Nous trouvons dans cette approche les bases de ce qui deviendra plus tard le modèle holistique ou holographique de l’univers. Donc, les sciences de la vie, la physique quantique, la relativité et l’étude des systèmes non-linéaires ont montré que la fragmentation n’existe pas dans la réalité primordiale. Tout événement est un flux indivisible constitué de sous-ensembles qu’il est impossible de séparer radicalement les uns des autres sans porter atteinte à la structure globale. Dans la perspective d’une totalité cosmique indivisible, il n’y a pas de lois immuables et indépendantes des phénomènes qu’elles régissent. Chaque événement est plongé dans un courant dynamique d’informations actives qui lie entre eux les différents processus en un tout cohérent. Cette hypothèse, rappelons-le, tend vers la notion d’un univers du type « grand vivant » de nature évolutive et remettant dès lors en question l’idée de lois naturelles éternelles.

Sans conteste, cette vision globale de l’univers présente l’avantage de faire reculer nos modèles fragmentaires et mécanistes du monde, et favorise un esprit de plus grande solidarité et d’intelligence globale. Dans cette perspective, comprendre l’univers c’est voir l’ensemble des relations existant entre les éléments qui constituent l’organisme cosmique. Mais un problème se pose de lui-même : notre capacité de perception intellectuelle, bien que pouvant concevoir ce modèle, ne peut appréhender l’ensemble des relations constituant l’action de l’univers dans sa totalité au sens où Krishnamurti l’entend. Pour « y arriver », selon Krishnamurti, il faut nous libérer du « champ du connu » dans toutes les situations où le « savoir accumulé » est manifestement dénué d’efficience intégrale. Cette philosophie du « je ne sais pas » est l’intelligence véritable car elle procède d’une relation entière dans l’instantanéité, d’une action totale sans résidus, c’est-à-dire le « présent de l’action », et de la vision inconditionnelle de ce qui est.