Alexandra David-Neel : Le Bardo Thös Tol


15 Jun 2019

As-tu reçu l’enseignement d’un sage Maître initié au mystère du Bardo ? [1]

Si tu l’as reçu rappelle-le à ta mémoire et ne t’en laisse pas distraire par d’autres pensées.

Si c’est le Maître spirituel du mourant qui l’assiste lui-même, il dit :

Je t’ai transmis l’enseignement profond que j’ai moi-même reçu de mon Maître et, par lui, de la longue lignée de Gourous [2] initiés.

Rappelle-le à ta mémoire et ne t’en laisse point distraire par d’autres pensées.

Conserve fermement ton esprit lucide.

Si tu souffres, ne t’absorbe pas dans la sensation de ta souffrance.

Si tu éprouves un reposant engourdissement d’esprit,

Si tu te sens enfoncer dans une calme obscu­rité, un apaisant oubli,

Ne t’y abandonne pas. Demeure alerte.

Les consciences [3] qui ont été connues comme étant N. (le nom de celui à qui le lama s’adresse) tendent à se disperser. Retiens-les par la force de l’Yid kyi namparshéspa.

« Tes consciences se séparant de ton corps vont entrer dans le Bardo.

Fais appel à ton énergie pour les voir en franchir le seuil en ta pleine connaissance,

La clarté fulgurante de la Lumière sans couleur et vide va, avec une rapidité plus grande que celle de l’éclair, t’apparaître et t’envelopper.

Que l’effroi ne te fasse point reculer et perdre conscience. Plonge-toi dans cette lumière.

Rejetant toute croyance en un ego, tout attachement à ton illusoire personnalité.

Dissous son Non-être dans l’Être et sois libéré. »

Peu nombreux sont ceux qui n’ayant pas été capables d’atteindre à la Libération au cours de leur vie, l’atteignent à ce moment si fugitif qu’il peut être dit sans durée.

Les autres, par l’effet de l’effroi ressenti comme un choc mortel, perdent connaissance.

Au moment où le mourant expire, le lama qui l’assiste – s’il est initié à cette pratique et a reçu le pouvoir de l’effectuer avec efficacité – éjacule, par trois fois, Hick ! puis ensuite phet ! une seule fois. Il poursuit, ensuite, ou s’il a été appelé auprès d’un mort [4], il commence sa récitation, ici :

« Un tel (nom du défunt) tu te réveilles comme d’un sommeil

Sache que tu as abandonné le corps que tu a animé

Regarde-le, il gît inerte

N’éprouve pas de regret

N’éprouve pas d’attachement pour lui

Ne t’attarde pas auprès de ceux qui ont été tes parents, tes amis

Ne t’entête pas à leur parler

Ta voix est insonore ; ils ne t’entendent pas

Ne t’attarde pas à parcourir tes champs, à contempler des objets qui t’ont appartenu

Tu n’as pas le pouvoir de les mouvoir et de les emporter

Tu les as quittés

Ils t’ont quitté

N’éprouve pas d’attachement pour eux

Ne cherche pas à renouer des liens avec eux

Détache-toi

Sache que tu as fait un rêve meublé par des formes sans consistance. Puisque tu n’as pu saisir la Libération au moment où la Lumière-Réalité t’a enveloppé tu continueras à rêver des rêves agréables ou des rêves péni­bles. Au cours de ceux-ci des occasions te seront offertes d’atteindre la Connaissance

Sois vigilant, sois alerte

Maintenant comprends-le : Chacune des consciences qui, assemblées, ont formé ta personne par le fait de tes organes physiques dont la matière va se dissoudre, poursuivra son activité particulière jusqu’à ce que soit épuisée l’énergie engendrée par les actes passés qui la maintenait active

C’est par l’effet de cette activité passée de ton corps matériel et de ton mental qu’apparaissent les visions qui t’entourent

Parce que par tes yeux t’est venue la conscience des formes et des couleurs, tu vois des formes et des couleurs

Parce que par tes oreilles t’est venue la conscience des sons, tu entends des sons

Parce que par ton nez t’est venue la cons­cience d’odeurs, tu sens des odeurs

Parce que par ta langue, t’est venue la conscience des saveurs, tu goûtes des saveurs

Parce que par ton corps t’est venue la conscience des sensations provenant de tou­chers, tu éprouves des sensations de contact

Parce que ton esprit a confectionné des idées dérivées de ces consciences, des idées te viennent

Sache qu’il ne s’agit là que d’hallucinations

Aucun des objets qui s’offrent à toi n’est réel

Ils sont les produits des activités de tes consciences passées

Ne t’en effraie pas

Ne t’y attache pas

Contemple-les avec indifférence, sans aversion et sans désir

Si les pensées et les actes de charité de patience, l’effort dans la poursuite du Bien, la tranquillité d’esprit [5] ont prédominé dans ta vie passée, si au moment de ta mort tu as formé des vœux de compassion pour le bon­heur des êtres et si tes aspirations se sont portées vers les Bouddhas et les Bodhisatvas, désirant t’approcher d’eux et t’unir à leur action bénéfique, alors, Bouddhas et Bodhisatvas t’apparaîtront rayonnants, parmi une atmosphère bleu clair infiniment lumineuse.

Malgré sa douceur, son étrangeté et sa puissance pénétrante, ils t’effrayeront peut-être parce que, malgré tes pensées et tes acti­vités vertueuses, tu n’es pas suffisamment assimilé à la substance des Bouddhas et des Bodhisatvas

Ne cède pas à l’effroi que tu peux éprouver Ne te détourne pas

Contemple avec sérénité la vision qui s’offre à toi

Calme ta crainte

Ne cède pas au désir

Confie-toi à Celui qui illumine [6]

À l’immortel Dordji semspa

Par la vertu de leur essence, la Libération peut te venir en ce moment

Mais ton activité mentale et matérielle s’est, aussi manifestée par des pensées de haine, de jalousie, des actes de mauvais vou­loir, de méchanceté causant de la douleur aux êtres. Tu as nourri le désir des plaisirs bestiaux de la luxure, tu t’y es adonné, tu t’es détourné de la Connaissance, tu t’es complu dans la torpeur et l’ignorance

Voici les formes des déités irritées et des gardiens des seuils

Leurs satellites les entourent en troupe tumultueuse

Ils ont des formes animales telles qu’il n’en existe pas dans le monde que tu as quitté [7]

Entourés de rayons de lumière multicolore ils se dressent menaçants devant toi te bar­rant le passage

Des sons étranges produisant l’effroi se font entendre

Des clameurs s’élèvent

Des voix vocifèrent : Frappe ! Frappe ! Tue ! Tue !

C’est ainsi que tu les entends, rendu sourd, par l’effet de tes activités stupides, aux véri­tés libératrices qui te sont clamées

Ne cède pas à l’effroi qui s’empare de toi Résiste à la confusion qui trouble ton esprit

Rien de ce que tu vois n’a de réalité

Tu contemples le contenu de ton esprit plein de pensées contradictoires

Les déités aux formes terrifiantes qui t’ap­paraissent : Shindjè shépdo, Tandrin, Nampar gyalwa, Dutsikylwa [8]

Et les Dakinis aux faces irritées portant l’aiguillon, le lasso, la chaîne et la clochette Tournent en rond autour de toi

Ne les crains point

Ne cherche pas à fuir

Ces figures effrayantes sont l’aspect opposé des faces bénignes des Bouddhas et des Bodhisatvas que tu as précédemment contemplés

Elles émanent de ton propre esprit où leurs deux aspects coexistent

En toi sont les cinq sagesses [9]

En toi sont les cinq poisons [10]

Les clartés brillantes ou ternes qui parais­sent rayonner vers toi pour pénétrer dans ton cœur, en réalité émanent de lui

Ce que tu vois n’est que la réflexion du contenu de ton esprit

Renvoyée par le miroir du Vide

Si cette compréhension surgit en toi, pro­voquant un choc terrible, tu sentiras s’éparpiller le corps éthéré [11] que tu traînes encore et tu seras libéré

Cependant les facultés dont tu jouis grâce à ce corps subtil

Peuvent épaissir ton illusion

Il te suffit de désirer te transporter en un lieu pour t’y trouver immédiatement, fût-il aux extrémités du monde

N’use pas de ce pouvoir pour errer dans les lieux que tu as fréquentés et parmi les êtres vers qui te pousse la soif de tes sensa­tions passées

Si tu n’as pu saisir le sens de ce qui t’a été enseigné et ne t’en es pas servi pour te libérer

Si le désir d’exister sous une forme indi­viduelle te possède toujours

Tu ne réussiras pas à fermer la bouche, large ouverte comme un gouffre, de la ronde universelle où des matrices diverses sont prê­tes à t’attirer

Tu risques de t’engager sur un des che­mins éclairés par une lumière terne qui sem­ble amicale et reposante à la vue qui n’a pu soutenir l’éclat des clartés radieuses qui ont brillé sur ta route

Tes mouvements procèdent de l’illusion que tu conserves pour l’agrégat qui a cons­titué ton moi et qui se disperse

Parmi les rayons multicolorés de la lumière qui entoure la sarabande des déités hurlantes et menaçantes qui s’agitent autour de toi, est un rayon blanc, étroit comme un chemin s’allongeant vers l’infini

Il conduit à la sphère des dieux, prends-le si tu le peux. Mieux vaudrait, pourtant, t’en abstenir si tu as rejeté le désir pour l’exis­tence individuelle dans la ronde des exis­tences

Les séjours heureux sont irréels, transitoi­res. Pareils à des bulles à la surface de l’océan, ils surgissent dans notre esprit en vagues de sensations puis s’abattent et s’y engloutissent pour resurgir en nouvelles formations insta­bles, heureuses ou pénibles, se succédant suivant l’incessante activité des énergies diver­ses et contradictoires

Si tes propensions tournées vers le Bien t’y poussent irrésistiblement, tu suivras ce chemin de blancheurs pâles et goûteras pour un temps le repos où il mène

Si tu as nourri des sentiments de jalousie, d’ambition violente, si tes dernières pensées t’on fait entrer dans le Bardo avec un corps subtil imprégné d’influences combatives, tu seras tenté de t’engager sur un chemin fait de lumière verte

Résiste à ton impulsion, le rayon vert conduit au monde des Lha-ma-yin [12]. Perpétuellement en guerre avec les Lha. S’efforçant vai­nement d’escalader l’espace qui les sépare du monde de la quiétude et de la fidélité. Sans cesse vaincus et sans cesse renouvelant leurs efforts avec une fatigue infinie

Détourne-toi si tu le peux

Tu peux être attiré par ce rayon couleur d’or pâle qui s’enfonce à perte de vue dans les lointains infinis. C’est le chemin qui mène au monde des hommes, à celui que tu viens de quitter. L’homme y éprouve de rares joies suivies de maintes souffrances : la maladie, la perte de ses biens, celle de ses proches, les infirmités de la vieillesse, puis les affres de la mort qui le jettent dans le Bardo, cette antichambre de nouvelles renaissances.

Appelle à toi les souvenirs des vicissitudes de tes nombreuses existences, rejette le désir d’éprouver de nouveau les sensations du rêve dans le monde des humains

Détache-toi

Mets-toi dans l’état vide de non-attraction et non-aversion. Dans l’état de parfaite immobilité d’esprit

Lorsque celui-ci est comme un lac dont l’eau est sans la moindre ondulation, comme un miroir parfaitement poli, la Réalité peut s’y refléter

Si tes propensions à la lourdeur d’esprit, à l’indifférence, nourries par tes œuvres, t’entraînent vers un rayon d’un bleu grisâtre

Résiste, détourne-toi, si tu le peux

Il conduit au monde malheureux des ani­maux incapables d’atteindre la Connaissance libératrice

Résiste, résiste, tente encore un effort !

Le rayon rouge sombre t’attire, il conduit au monde effroyable des Mi-ma-yins [13], êtres misérables aux formes horribles perpétuelle­ment tourmentés par des besoins que leur manque d’organes appropriés ne leur permet pas de satisfaire

Évoque le souvenir des Bouddhas et de leur Doctrine, des Bodhisatvas compatissants, de ton Dieu tutélaire [14] et de ton sage Gourou

Les influences bénéfiques des pensées asso­ciées avec eux pourront atténuer celle de tes mauvaises activités passées et bloquer, pour toi, le terrible sentier rouge

Voici, non loin de lui, un sentier obscur couleur de fumée ; c’est celui des séjours de douleur, les enfers où la durée des vies est longue et rare l’occasion d’une mort menant à une vie meilleure [15]

Évoque avec force le souvenir des Boud­dhas et des Bodhisatvas. Rappelle-toi l’irréa­lité des visions qui t’apparaissent, domine les mouvements de ton esprit. Forme des pensées de charité envers tous les êtres

Ne t’abandonne pas à la crainte

C’est de toi qu’émanent les divers rayons-chemins que tu as contemplés. C’est en toi seul qu’ils existent avec les mondes auxquels ils aboutissent

Chasse les sentiments d’attirance et d’aver­sion

Demeure indifférent et calme

Si, à cause de l’influence de la torpeur mentale à laquelle tu t’es abandonné dans l’existence que tu viens de quitter, à cause des actions malfaisantes que tu as accomplies sous les incitations de l’ignorance et de tes propensions malsaines, tu es demeuré hébété, sourd à ce qui vient de t’être enseigné, avançant, sans t’en rendre compte, parmi les fantasmagories du Bardo, tâche d’entendre maintenant

Le corps subtil que tu traînes dans ta route est imprégné de tes désirs passés et a une soif ardente de sensations dont le souvenir le hante et que le manque d’organes de chair l’empêche de ressentir. Le désir d’une réin­carnation lui est un tourment intolérable.

Ce désir qui te tenaille sans que tu sois conscient de sa nature, tu le ressens comme une soif ardente tandis que tu chemines, harassé, à travers un désert de sable brûlant

Sur ta route tu aperçois un chorten [16] ou plusieurs de ceux-ci en groupe, ou bien tu vois un pont couvert [17] et tu souhaites te repo­ser à leur abri, mais des êtres monstrueux surgissent. Certains ont des têtes d’animaux sur des corps humains, d’autres sont de gigantesques oiseaux aux ailes pourvues de griffes. Ils poussent des cris stridents et des hurlements. Ils agitent des fouets ; un oura­gan te saisit dans ses tourbillons, te précipite en avant tandis que la troupe furieuse des êtres démoniaques te poursuit

Le long de ta route, tu peux voir des tem­ples et des palais construits en or et en argent et ornés de pierres précieuses. Ils baignent dans une douce clarté blanche. Entre là si tu le peux. Ces palais et ces temples sont les matrices symboliques et le seuil qui font pas­ser dans le monde des dieux où l’on naît d’une naissance miraculeuse et pure [18] au cen­tre d’un bouton de lotus qui éclôt

Si tu es contraint de poursuivre ta route poussé par la force de tes activités passées, tu rencontreras un agréable et verdoyant bos­quet. Des fruits appétissants pendent aux arbres et tu voudras en cueillir pour calmer ta soif

Garde-toi de le faire. Ce qui te semble être un bosquet est la matrice qui fait renaître dans le monde agité des guerriers Lha-ma- yin

Tu traverseras aussi des étendues couver­tes de buissons desséchés et épineux. Écarte-toi, ils sont les matrices des êtres misérables perpétuellement affamés [19]

Tu verras des grottes et des cavernes, les unes d’aspect agréable offrant de reposants abris, les autres poussiéreuses et sombres

Garde-toi de t’aventurer dans aucune d’el­les. Les premières sont les matrices du monde animal. Par elles on renaît cheval, chien, buffle, loup, ours, oiseau, poisson, ou sous une autre forme bestiale. Les secondes sont les matrices par lesquelles on naît parmi le peu­ple des êtres tourmentés dans les mondes infernaux d’où l’on ne sort qu’après un long séjour

Garde-toi d’y entrer

Tu verras un lac ou une rivière et sur leurs bords des champs fertiles et ensoleillés. Tu voudrais t’asseoir sur une rive herbeuse, étan­cher ta soif avec l’eau cristalline qui miroite devant toi. Ce charmant paysage est la matrice par laquelle on naît dans le monde des hommes

Prends garde. Réprime ton désir

Ne t’arrête pas

Mais la mémoire des sensations charnelles auxquelles tu t’es abandonné au cours de la vie que tu as quittée t’aiguillonne dans ce corps de matière subtile que tu traînes main­tenant

Devant toi, autour de toi, des hommes et des animaux s’accouplent, tu les envie, ils t’attirent

Si l’effet de tes propensions te destine à naî­tre comme mâle tu éprouveras une forte aversion pour les mâles que tu vois. Si l’effet de tes propensions te destine à naître comme une femelle, tu éprouves une forte aversion pour les femelles que tu vois

Ne t’approche pas des couples que tu vois, ne cherche pas à te mettre entre eux, à pren­dre la place de l’un d’eux, soit celle du mâle, soit celle de la femelle, humains ou animaux

Tu t’évanouirais dans la sensation que tu ressentirais et serais conçu comme un être humain ou comme un être de l’une ou de l’autre des espèces animales

Si tu t’es détourné, te voici au terme de ton long rêve du Bardo

Te voici devant Shindjé le Seigneur des morts

En vain chercheras-tu à mentir [20], à dissi­muler les mauvaises actions que tu as commises. Dans le miroir resplendissant que tient le Juge suprême apparaissent les formes de toutes tes activités mentales et physiques

Écoute pourtant encore

Sache que les formes quelles qu’elles soient que tu peux contempler dans le Bardo sont d’irréelles images de rêve construites par toi et que tu projettes, sans les reconnaître pour tes créations, et t’en effrayant

Le miroir dans lequel Shindjé te paraît lire, c’est ta mémoire qui te rappelle la chaîne de tes activités passées et qui les juge selon les conceptions que tu as formées [21]

C’est toi qui, par les propensions qui sont en toi, vas prononcer ton jugement et t’assi­gner telle ou telle re-naissance

Aucun Dieu terrible ne t’y poussera

Tu y marcheras de toi-même

Les formes des êtres effrayants que tu vois s’emparant de toi et te poussant vers ta nouvelle naissance ce sont celles dont toi-même tu revêts les forces des tendances qui sont en toi

Sache encore

En dehors de tes hallucinations, il n’existe ni dieux, ni démons, ni le vainqueur de la Mort [22]

Comprends-le et sois libéré.

***

Une lecture attentive du Bardo thös tol ne manquera pas de provoquer, chez le lecteur, de nombreuses réflexions inspirées par les divers épi­sodes du singulier voyage que l’auteur de cet ouvrage fait effectuer au défunt désincarné.

Ceux, par exemple, qui considèrent que la somme des causes engendrées par l’activité d’un individu (son karma) [23] atteint son terme à la mort de cet individu et qu’il ne lui reste plus qu’à subir les effets provenant de ces causes, s’étonneront de voir le désincarné pourvu d’une volonté qui lui permet de décider de son sort futur sans, apparemment, tenir compte de son karma. Il aura lieu aussi, de s’étonner de ce que les mêmes occasions d’atteindre, soit la « Délivrance » des réincarna­tions – le nirvâna –, soit des réincarnations heureuses, se répètent plusieurs fois au cours du voyage dans le Bardo.

Les initiés au rite du Bardo déclarent que les répétitions qu’on y trouve ne sont pas oiseuses et ils donnent, à leur sujet, diverses explications dont j’essaierai de condenser la substance.

D’abord, il faut toujours garder présent à la mémoire l’avertissement continuellement donné à l’auditeur du texte : le voyage décrit dans le Bardo n’est pas un voyage réel, effectué à travers des lieux réels. Il traduit, en images, les conceptions enregistrées dans le mental du défunt. À celui-ci aucun aliment neuf n’est fourni [24], il « rumine » simplement ceux, de toutes espèces, qu’il a ingérés antérieurement.

À un lama qui avait eu, à la frontière sino-tibétaine, des relations avec des missionnaires chrétiens, je posai cette question :

Est-ce que les Chrétiens qui suivent la reli­gion de Issou (Jésus) iront dans le Bardo ?

Certainement.

Mais ils ne croient ni aux dieux lamaïques, ni aux réincarnations, ni à rien de ce qui est décrit dans le Bardo thös tol.

Ils iront dans le Bardo ; mais ce qu’ils y verront ce seront Issou, des anges, des démons, le paradis, l’enfer, etc. Ils retourneront, dans leur esprit, toutes les choses qu’on leur aura enseignées, auxquelles ils auront cru. Elles feront surgir devant eux, des visions qui les terrifieront : le jugement, les tourments de l’enfer. Les images qui peupleront le rêve de leur voyage et les péri­péties imaginaires de celui-ci seront différentes de celles que connaîtra un Tibétain, mais il s’agira d’un même fait. Les « mémoires » [25] emmagasi­nées pendant la vie de l’individu prendront forme et se présenteront à lui sous l’aspect de tableaux animés et, tout comme un Tibétain, un Chrétien, ou n’importe quel désincarné, il aura tendance à tenir pour des événements réels les épisodes qui se succéderont, seulement, dans son esprit.

Les répétitions que l’on trouve dans le texte marquent que, dans la mémoire du défunt, les sou­venirs, les pensées qui le hantent donnent nais­sance à des hallucinations de formes variées. Bref, le voyageur est un obsédé qui tourne et retourne dans son esprit, un stock limité d’impressions.

Telle est, du moins, une des explications qui m’ont été données.

Quant au choix que le voyageur semble libre de faire, indépendamment de la loi du karma, nous devons noter les nombreuses restrictions qui accompagnent les exhortations réitérées du guide s’exprimant par l’intermédiaire du texte du Bardo thös tol.

Notons-les : « Détourne-toi, si tu le peux » ou bien encore : « Si tes propensions ne te poussent pas » …, etc., etc.

Nous voyons donc, par là, que le voyageur désincarné est, tout comme nous le sommes, sou­mis aux influences des substances matérielles et mentales dont son individu momentané est com­posé. Comme nous il est régi par des tendances, des habitudes variées qui règlent son comporte­ment.

Toutefois, les enseignements énoncés dans le Bardo thös tol semblent bien marquer que ce comportement n’est pas soumis à un rigide fata­lisme. Certaines transpositions ou combinaisons peuvent s’opérer dans le groupe d’éléments qui constituent le voyageur, et donner la majorité à ceux de ces éléments qui opteront pour une déci­sion favorable pour lui.

Cette option se fera, comme se font les nôtres, sous la direction de la composition momentanée de notre personne. L’on pourra augurer à son sujet, des probabilités, mais jamais une certitude absolue.

Un autre point touché dans le Bardo thös tol va, encore, retenir notre attention.

Il est dit au mourant : « Chacune des « consciences [26] », qui, assem­blées, ont formé ta personne, par le fait des orga­nes physiques dont la matière va se dissoudre, poursuivra son activité particulière. »

Le Bardo thös tol vise-t-il, ici, à attribuer une pérennité distincte à chacune des « consciences » [27] qui vont se séparer ? Entend-il par là que cha­cune de ces « consciences » va s’incarner dans un individu dont les organes physiques vont, de nou­veau, lui servir de support ? Ceci équivaudrait à tenir ces « consciences » pour des « individuali­tés » qui, temporairement, auraient habité le corps du défunt et qui, devenues sans domicile, iraient, d’une façon ou d’une autre, continuer leur exis­tence ailleurs ? Cette idée ne peut pas être soute­nue en Bouddhisme. Aucune « conscience » des formes et des couleurs n’existe sans le contact de l’œil avec des formes et des couleurs. Il en est de même pour chacune des consciences attachées, res­pectivement, à chacun des sens. Ce que nous dénommons « conscience », disent les lamas ins­truits, c’est une opération mentale. Ce n’est certes pas une personne.

Toutefois, les Tibétains conservent l’idée de réincarnations multiples d’une même personnalité. Nous la voyons, notamment, exprimée par les trois réincarnations simultanées de la division reconnue : esprit – verbe – forme matérielle [28]. Ainsi nous entendons dire que « l’esprit » d’un lama défunt est représenté par tel tulkou, tandis que deux autres lamas incarnent, respectivement, son « verbe » et son « corps ». Les deux incarna­tions : verbe et corps, ne sont que rarement connues et, dans tous les cas, c’est la réincar­nation de « l’esprit » qui seule compte, la seule qui est, pratiquement, considérée comme le défunt lama de retour parmi nous et qui prend posses­sion du siège, du titre et des biens de son pré­décesseur. C’est-à-dire, qui « reprend » possession de ce qui lui a appartenu.

Qu’advient-il donc des « consciences » qui se séparent ? Il n’advient rien d’autre, disent les lamas compétents, que ce qui se passe à chaque instant. L’énergie de diverses natures engendrée par notre activité mentale se mêle au flot d’éner­gie engendré par toutes les activités à l’œuvre dans l’univers et se déverse dans ce réservoir des consciences : l’Alâya Vijnâna du Bouddhisme mahâyâniste, d’où elles sortiront de nouveau, en tant que « mémoires », propensions qui susciteront de nouveaux courants de force, de nouvelles acti­vités.

Ainsi tourne la « ronde » : le samsâra.

Cependant, il nous est dit que certains mou­rants s’efforcent de s’opposer à la dispersion des « consciences » et que, parfois, ils réussissent maintenir l’unité de leur groupe, ou bien à donner la prééminence à l’une d’elles et à la projeter dans leurs nouvelles réincarnations. Le fait se produi­rait dans le cas d’un individu qui se sentirait mourir sans avoir pu achever une tâche qui lui tenait à cœur ou, simplement, qui souhaiterait continuer celle qu’il accomplissait et craindrait qu’elle ne soit abandonnée après son départ de notre monde. Beaucoup d’autres raisons sont, aussi, énoncées comme étant susceptibles de pro­voquer ce désir de perpétuer une activité d’un genre particulier, dans une nouvelle incarnation.

Nombreux sont les Tibétains qui croient que si le mourant est doué d’une volonté et de pou­voirs psychiques suffisamment puissants, il réussira à effectuer cette réincarnation en bloc de son indi­vidu donnant, ainsi, naissance à un Tulkou.

Les variétés des opinions émises à ce sujet et le nombre des discussions auxquelles elles don­nent lieu sont considérables.

Nous venons de voir que la Réincarnation en bloc de toutes les consciences, ou d’une notable partie de celles-ci, après la dissolution du corps physique par la mort donne lieu à l’existence d’un Tulkou. Il est rare que l’individu qui est tenu pour être un Tulkou ait clairement conscience de son état particulier. Cependant, il paraît, parfois, le manifester en faisant preuve de mémoire concer­nant des faits se rapportant à sa vie précédente. Ce sont sur des « preuves » de ce genre que les Tibétains fondent l’authenticité du Tulkou.

Il existe des centaines de Tulkous au Tibet, en Mongolie et dans les autres pays professant le Bouddhisme lamaïste ; leur importance respective varie d’après la position sociale ou religieuse qu’occupait le personnage par qui a débuté la lignée, parfois très longue, de ces Réincarnations successives.

Les trois plus éminents Tulkous [29] sont : Le Dalaï-Lama, le Péntchéen Lama et la Dame Grand Lama Dordji Phagmo, abbesse du monastère de Samding, sur le bord du lac Yamdok, au sud de Lhassa.

On a beaucoup écrit concernant la personna­lité du Dalaï-Lama, mais en vérité les Occiden­taux n’ont aucune idée de ce qu’il est véritable­ment d’après la doctrine orthodoxe du Boud­dhisme tibétain. Il est courant pour les écrivains étrangers de gratifier le Dalaï-Lama de titres tels que « Dieu vivant » — « Réincarnation du Bouddha » — « Chef spirituel de tous les Boud­dhistes », etc. Un Dalaï-Lama n’est rien de tout cela. Il n’est pas un Dieu incarné et le Bouddha qui a atteint le nirvâna ne se réincarne pas ; il n’existe personne parmi les Bouddhistes qui occupe une place semblable à celle du Pape dans l’Église catholique romaine. Nul n’a qualité pour dicter à un Bouddhiste ce qu’il doit croire ou ne pas croire, quelles sont les pratiques religieuses qu’il peut adopter ou s’il peut s’abstenir de toutes pra­tiques rituelles. Chaque Bouddhiste peut adopter, à son gré, les doctrines de telle ou de telle secte Bouddhiste qui lui semblent les meilleures. Un Bouddhiste de Ceylan n’éprouve aucun sentiment de vénération pour le Dalaï-Lama. Il pense, plu­tôt, que celui-ci professe une sorte de Bouddhisme dégénéré qui a peu de choses en commun avec l’enseignement originel du Bouddha historique : Siddharta Gautama.

Qu’est donc, en fait, le Dalaï-Lama pour les Tibétains et pour ceux, mongols ou autres, qui partagent les croyances des Tibétains ?

Premièrement, il est une réincarnation de son prédécesseur immédiat et, par lui, un chaînon d’une série de réincarnations constituant la lignée des Dalaï-Lamas (le Dalaï-Lama actuel, en 1960, est le quatorzième dans l’ordre de succession).

C’est une erreur de croire que l’institution des Dalaï-Lamas et leur pouvoir temporel remontent à Tsong Khapa [30], le fondateur de la secte des Gélugs pa — qui constituent, actuellement l’Église d’État. Ni Tsong Khapa ni ses premiers successeurs à la tête du clergé réformé [31] ne por­tèrent ce titre. Ils n’exercèrent, non plus, aucun pouvoir temporel.

Le titre Dalaï-Lama (Dalaï, en langue mon­gole, signifie « océan ») fut conféré par Altan Khan, un prince mongol, au troisième successeur de Tsong Khapa : Sönam Gyatso [32].

Ce fut, aussi, un prince mongol (Gushi Khan) qui, s’étant institué le protecteur du cinquième Dalaï-Lama, vainquit le Prince de la Province de Tsang [33] qui s’était emparé de Lhassa et établit ce cinquième Dalaï-Lama : Mga wong Gyatso souverain temporel des Provinces centrales de U et de Tsang.

Les régions avoisinant la Chine : Amdo et Khams, n’étaient point soumises à son pouvoir. Bien qu’incorporées plus tard dans le Tibet [34], le contrôle du gouvernement siégeant à Lhassa n’a jamais été strictement établi dans ces régions dont la population reste toujours animée de sentiments farouchement indépendants.

Si les Tibétains tiennent les Dalaï-Lamas pour des réincarnations réitérées d’une même person­nalité, ce n’est point à ce titre que ceux-ci jouis­sent de l’unanime vénération des fidèles du Lamaïsme. — Ce genre de réincarnations en série est le cas de tous les Lamas tulkous.

Cette vénération particulière est basée sur la croyance en une intime, mystérieuse union de la personne des Dalaï-Lamas avec un personnage mythique et symbolique du Bouddhisme mahâyâniste : le Bodhisatva Avalokiteshvara (en tibé­tain : Tchénrézigs) [35].

C’est vers 1650 que le cinquième Dalaï-Lama, qui venait d’être installé à Lhassa comme sou­verain temporel, jugea bon de rehausser encore son éminente situation en y ajoutant le prestige d’une parenté mystique avec le monde spirituel. Il déclara être « habité » par l’esprit de Tchénrézigs.

Il ne peut pas être question de « réincarna­tion », le Bodhisatva appartenant à un plan men­tal [36] ne meurt pas, il n’est pas né ; il n’a pas de corps matériel. Il est une conception abstraite per­sonnifiée.

Pour la masse ignorante de la population tibé­taine, Tchénrézigs habite le Paradis occidental de la Grande Béatitude (Noub Déwa thén) d’où il est toujours prêt à secourir ses dévots et où il les accueillera à la fin de leur existence terrestre. C’est à projeter l’esprit des mourants dans ce lieu de délice que les Lamas officiant près d’eux s’emploient.

Revenant à la personne du Dalaï-Lama, la plus correcte façon de comprendre sa situation est de le considérer comme un avatar, à la façon des avatars indiens du Dieu Vishnou : Krishna, Rama et autres. Le Dalaï-Lama n’est ni un Dieu, ni une incarnation du Bouddha historique ; il est un ava­tar de Tchénrézigs.

En même temps qu’il s’instituait avatar de Tchénrézigs, le cinquième Dalaï-Lama déclarait son ancien Maître être un avatar d’Amithaba (en tibétain : Odphagméd). C’est là l’origine de la lignée des Péntchén Lamas.

Notons, en passant, que bien avant la création du Dalaï-Lama le plus grand des Rois du Tibet Srong bstan Gampo (641) avait été considéré comme un avatar de Tchénrézigs.

Touchant de près aux théories concernant la réincarnation par le moyen des Tulkous est celle de la « transférence » (toujours sous le nom de namshés) d’un individu dans un autre individu. La mort, un séjour dans le Bardo et une renais­sance ne jouent aucun rôle dans ce cas.

La transférence est dénommée powa. Nous avons déjà parlé [37] de l’adjonction de ce rite à la lecture du Bardo thös tol auprès d’un mourant, et vu que cette lecture est, même, parfois omise et remplacée par le procédé plus bref du powa. Le but de celui-ci est de suppléer à l’effort que le désincarné doit faire dans le Bardo pour y assu­rer le succès de son voyage et le mener à une issue favorable.

L’éjaculation de la syllabe Hick ! sur un ton particulier est dite provoquer le jaillissement du namshés hors du sommet du crâne du mourant et la projection soudaine de ce namshés dans le Paradis de la Grande Béatitude.

Il faut apprendre, d’un Maître dûment initié au rite du powa, la façon dont ce Hick ! doit être prononcé. Un long apprentissage est nécessaire pour parvenir à donner à l’exclamation le son précis dont dépend son efficacité.

Il est prescrit que le Hick ! répété trois fois au chevet d’un mourant, soit suivi de l’exclama­tion Phat ! (prononcé péth) celle-ci ne doit être émise que si l’on est certain que la mort est immi­nente et sans remède, car le Phat ! suivant le Hick ! cause inévitablement la mort.

Certains Yoguins tibétains emploient, dit-on, ce procédé pour se suicider, projetant leur « conscience » (namshés) au Paradis de la Grande Béa­titude ou lui donnant une autre destination de leur choix.

Notons, enfin, que les Hindous, de même que les Tibétains, attachent une extrême importance à la sortie de l’esprit (namshés, jiva pour les Hin­dous, âme) par le sommet du crâne. Sa sortie par un autre point du corps, passe pour amener une réincarnation fâcheuse.

Il est probable que ce sont les Tibétains qui ont emprunté cette idée à l’Inde.

L’éjaculation du phet est aussi employée comme exorcisme à la fin de certains mantram et passe pour avoir le pouvoir de détruire les mauvais esprits. D’autre part Milarespa attribue à phet le pouvoir d’opérer la réunion des élé­ments produisant une perception consciente des objets, lorsque ces éléments se sont éparpillés. Phet semble donc être considéré comme fortifiant l’unité de la personne quand cette unité menace de se désagréger.

Apparentée à la théorie concernant la transférence de la personnalité (powa) nous en rencontrons une autre qui semble dérivée de la croyance taoïste chinoise en la possibilité de se rendre physiquement immortel.

Comme nous venons de le voir, dans le powa c’est une partie subtile — immatérielle ou semi-matérielle — qui, extraite d’un individu, est gref­fée sur un autre individu ou introduite dans un individu qui a préalablement été vidé pour la recevoir.

L’autre espèce de transférence est totalement différente. Il s’agit du passage d’un individu, de la classe d’êtres à laquelle il appartient dans une autre classe d’êtres. Il n’est pas dit que, pour effec­tuer ce passage, l’homme doive mourir ou que, d’une autre manière, un principe subtil (esprit, âme, etc.) doive évacuer la force physique à laquelle il était attaché.

Afin de comprendre cette conception particu­lière des Tibétains, il convient de se rappeler la façon dont ils se représentent le monde.

Les Tibétains ont emprunté aux Indiens la théorie concernant les trois mondes : monde du désir (Kâma loka) monde matériel dominé par les instincts d’attachement, de convoitise ; monde de la pure forme, des idées abstraites (rupa loka) et monde sans forme (arupa loka) qui nous est incon­cevable [38].

Le monde du désir, celui dans lequel nous existons abrite six classes d’êtres : les dieux, les non-dieux (sortes de Titans adversaires des dieux dont ils convoitent les demeures), les hommes, les non-hommes comprenant de nombreuses variétés d’êtres : génies, fées de diverses catégories les animaux de toutes les espèces ; les êtres misérables que leur constitution voue à la souffrance [39]. Assi­milés à ces derniers sont les êtres habitants des enfers.

Aucune de ces conditions d’existence n’est éternelle. Les êtres naissent, séjournent temporairement, et meurent dans leurs départements res­pectifs puis renaissent, soit dans la même classe d’êtres qu’ils viennent de quitter, soit dans une autre classe.

Il n’existe pas de barrière infranchissable entre ces différents départements du monde. Leurs habitants se coudoient continuellement, en géné­ral, sans en être conscients, ce qui ne veut pas dire qu’à leur insu ces contacts ne soient point suivis de résultats.

Or donc, étant donné la croyance en cette promiscuité, l’on peut assez facilement imaginer le passage, dans des circonstances exceptionnelles, d’un être dans une autre catégorie d’êtres tel que celui d’un homme s’insinuant parmi la foule des génies ou des déités, après en avoir acquis les particularités physiques et psychiques.

Bien qu’admise, en principe, cette transmigra­tion effectuée du vivant d’un individu est géné­ralement ignorée de la masse des Tibétains. Seuls quelques Maîtres en font occasionnellement men­tion dans le cercle étroit de leurs disciples.

Par contre un autre genre de transformation est relaté dans les biographies de plusieurs hautes personnalités lamaïques. Elle consiste en la dis­parition, la « volatilisation » du corps matériel.

Le cas de Marpa et de son épouse Dangmédma est très connu et rares sont ceux qui doutent qu’il ne s’agisse, là, d’un fait réel.

L’érudit lama tantrique Marpa s’assit en pos­ture de méditation, tenant Dangmédma dans ses bras, tous deux s’absorbèrent dans une profonde méditation. Au cours de celle-ci la matière phy­sique de leur corps se sublima et l’on ne trouva plus que leurs vêtements vides.

Le même phénomène est relaté au sujet de Reschungpa, un disciple de l’ascète-poète Milarespa, de Guésar de Ling le chef guerrier héros du poème épique national des Tibétains et de plusieurs autres encore.

La « Transférence » s’opère aussi pour diffé­rentes autres fins et par d’autres moyens. Ceux-ci sont tenus très secrets et font partie d’un ensei­gnement ésotérique que les Maîtres ès sciences occultes réservent à leurs plus intimes disciples.

Certains procédés de Transférence visent à assurer la pérennité de la vie consciente d’un indi­vidu, c’est-à-dire, celle de son namshés en trans­portant celui-ci hors d’un corps, qui a cessé d’être pour lui un instrument à sa convenance, dans une autre enveloppe corporelle plus propre à servir ses desseins et, cela, sans que la mort intervienne. Par ce moyen, la rupture causée par la mort et la réapparition du namshés dans une autre enve­loppe corporelle est donc évitée avec les consé­quences : oubli, etc., qu’elles entraînent.

Le namshés de l’initié s’installe directement dans le corps d’un individu dont il a « délogé » le namshés ou qu’il réduit en servitude assumant la maîtrise de l’homme en qui il s’est installé. Il y a là un phénomène analogue à celui de la possession.

Le corps délaissé par le namshés peut, alors, dépérir lentement ou mourir soudainement.

On peut rapprocher un tel fait de celui dans lequel une partie de l’assemblage matériel et men­tal qui constitue la personne se désagrège avant le moment de la mort. Cette personne continue à accomplir tous les actes normaux de la vie habi­tuelle, cependant elle n’est plus « entièrement » présente dans notre monde. Seuls les clairvoyants instruits des conditions occultes de la vie perçoi­vent cet état particulier. Toutefois la majorité des Tibétains croient qu’il existe et ils acceptent sans trop d’étonnement la déclaration que font, parfois, des Lamas appelés à présider aux funé­railles d’un individu : « Cet homme était déjà mort depuis deux ans, trois ans ou moins long­temps. »

Des sensations et des phénomènes psychiques éprouvés par certains individus paraissent mili­ter en faveur de cette théorie bizarre.

La désagrégation des constituants spirituels qui joints à l’agrégat matériel constituent la personne vivante ne s’opère peut-être pas d’un seul coup. Tous les Yoguins tibétains : les naldjorpas, déclarent que l’on peut avoir « un pied dans un autre monde » et, plus encore, que des parties de notre personnalité consciente peuvent vivre, à la fois, dans différents mondes, y expérimentant simultanément divers modes d’existences. Le Bardo thös tol, disent certains, reflète des impres­sions ressenties par des individus de ce genre.

Revenons au voyageur désincarné qui chemine dans le Bardo.

Nous avons vu que le namshés à qui le lecteur du Bardo thös tol prodigue ses conseils, ne voyage pas seul. Il a avec lui, un compagnon qu’il « traîne et dont on l’engage à se débarrasser car il met obstacle à sa libération ». Ce compagnon est un corps subtil « imprégné des désirs que le désincarné a nourris pendant la vie qu’il vient de quitter ». Il « a une soif ardente des sensa­tions qu’il a connues et qu’il ne peut plus éprou­ver faute d’organes par l’entremise desquels ces sensations peuvent se produire ».

Qui est ce compagnon du namshés qui est entré avec lui dans le Bardo ? On le désigne comme étant le Djalus (hdjah lus).

Le Djalus est conçu comme une entité, sinon immortelle du moins comme pouvant continuer à exister beaucoup plus longtemps que le corps physique.

Le terme Djalus n’est usité qu’en littérature et le commun des Tibétains ne spécule pas sur sa nature. Pour la majorité de ceux-ci, le namshés protée remplit tous les rôles [40].

Littéralement, Djalus signifie un corps fait d’arc-en-ciel (dja). Cette appellation est une façon poétique de désigner son caractère subtil, illu­soire, pareil aux rayons de lumière colorée dont est fait l’arc-en-ciel.

Nous sommes tentés d’appeler ce corps : un « double » de l’individu, semblable au K’a des Égyptiens. Double qui, pour ceux-ci, était distinct de l’âme (Ba). C’est cette âme qu’ils semblaient tenir pour immortelle, tandis que le Double dépendait, pour sa survie, des offrandes que lui faisaient ses proches. — Il y a là similarité avec les croyances des taoïstes chinois.

Bien que la grande majorité des Tibétains ne songent pas à discuter sur la nature d’un double et sur la différence qui existe entre lui et le namshés, ce double joue néanmoins un rôle impor­tant dans leurs croyances.

D’abord, nous constatons qu’il ne lui est guère accordé de sympathie. Si le namshés, dans le Bardo, est exhorté à se séparer de lui, sur cette terre, les parents d’un défunt se hâtent de le congédier et usent à son égard de procédés sim­plistes qui font penser qu’ils tiennent le double pour doué de peu de lucidité.

Lors du repas funéraire qu’ils offrent au mort, tout en lui recommandant de se nourrir abon­damment afin d’avoir la force nécessaire pour accomplir le voyage difficile qu’il va effectuer il lui est, aussi, recommandé de se bien garder de revenir vers sa maison et vers les membres de sa famille.

À cet effet un membre de sa parenté ou un ancien de son village lui tient un discours de ce genre [41] : « Écoute bien, Ténzing [42], tu es mort. Tu n’as plus rien à faire ici. On n’y a pas besoin de toi. Suis ton chemin.

Tes créanciers sont venus [43]. Ils ont saisi ton bétail et tes chevaux. Ils ont pris tes enfants pour en faire leurs domestiques et, ainsi, acquitter un peu de ce que tu dois.

Ta femme n’est plus dans la maison. Elle en a été chassée pour que tes créanciers puissent disposer de la maison ou la vendre.

Comme elle est encore assez forte pour travailler, Tseundup l’a prise chez lui. Il va en faire sa seconde femme.

Si tu voyais tout cela tu t’en affligerais. Mais tu ne peux rien empêcher, tu ne peux plus cultiver un champ, ni te servir d’outils. Il est donc inutile que tu viennes rôder par ici. Nous t’avons bien nourri, cela suffit. Va où tu dois aller et ne viens déranger personne ici. »

L’esprit – le double – du défunt est supposé croire ces mensonges et s’en aller. Il arrive, pour­tant, qu’il insiste et, alors, il faut appeler un Lama, un snagspa qui connaît les formules magi­ques ou, mieux encore, si les autres échouent, un Bon, un adepte initié de la religion prébouddhiste du Tibet. Le « revenant », que l’on n’a pu convaincre par la ruse, sera traité de la ma­nière forte. La puissance de rites spéciaux sera employée contre lui, comme elle l’est contre les démons, et il sera chassé.

Tous les pays connaissent ces cas de maisons hantées, d’âmes en détresse rôdant autour des membres de leur famille. Ce qui se passe au Tibet n’a de particulier que les adjurations des proches du défunt lui enjoignant de s’éloigner d’eux [44].

Plus intéressant est ce qui nous est rapporté concernant les manifestations de doubles d’indi­vidus vivants.

Les Tibétains en mentionnent de différentes sortes :

Celles qui sont effectuées volontairement.

Celles qui sont effectuées involontairement.

Celles au cours desquelles le corps de l’indi­vidu dont le double s’est partiellement dissocié demeure inerte : naturellement endormi ou en état de catalepsie.

Celles pendant lesquelles, tandis que le double manifeste de l’activité a un endroit plus ou moins distant de celui où se trouve le corps dont il est séparé, celui-ci continue à se comporter normale­ment.

Le double n’est pas immatériel, mais la matière qui le constitue est extrêmement ténue. En règle générale, le double demeure invisible. Lorsqu’il devient visible sa forme est, habituellement, cal­quée sur celle du corps matériel.

Certains affirment que les êtres humains ne sont pas seuls à posséder un double. D’après eux, les animaux, les plantes, tous les corps que nous percevons sous un aspect solide, ont une forme subtile qui leur est associée.

Diverses opinions sont exprimées au sujet du double, entre autres celle qui le représente comme une émanation naturelle que tous les corps déga­gent et, aussi, comme un prolongement de leur étendue.

Bien que généralement inactif — ou parais­sant l’être — le double semble posséder une sorte d’individualité propre et parvenir, parfois, à se libérer de sa dépendance du corps. Ordinairement, il ne le peut que quand le sommeil, soit survenu naturellement, soit provo­qué artificiellement, relâche le contrôle que nous exerçons sur lui.

Consciemment ou non, l’homme tient son dou­ble prisonnier. Peut-être le double porte-t-il, en lui, un obscur instinct tendant à sa libération.

Des questions de ce genre sont agitées parmi les occultistes du Tibet, mais la majorité de leurs compatriotes se bornent à noter les phénomènes curieux qui viennent à leur connaissance, saris se soucier d’en découvrir le mécanisme.

Le double, libéré et devenu visible, paraît avoir la faculté de se comporter comme une personne normale. Il peut, ainsi, faire illusion à ceux qui l’aperçoivent, mais le plus souvent il erre, invi­sible, assistant, sans que l’on soupçonne sa pré­sence, aux scènes que certains individus relatent à leur réveil.

J’ai entendu raconter par un paysan que, tan­dis qu’on le voyait endormi chez lui, il avait été chez un homme bien connu de ceux à qui il fai­sait son récit et qui habitait un village assez éloigné de celui où lui-même demeurait. Il avait vu cet homme vendant un cheval et cette vente donnait lieu à d’âpres marchandages.

Renseignements pris, tous les détails du récit se trouvèrent être exacts. Fait particulier : les pourparlers concernant le prix du cheval s’étaient poursuivis anormalement tard parce que l’ache­teur désirait avoir conclu le marché sans attendre au lendemain car il voulait emmener la bête de grand matin. À ce moment, le paysan qui prétendait avoir été présent chez le vendeur du cheval était déjà endormi.

On entend assez fréquemment parler de faits analogues. Les Tibétains les acceptent sans mar­quer grand étonnement.

Nous allons voir leur amplification à propos des deslogs.

Le terme deslog signifie littéralement : « reve­nu de l’au-delà ». Il ne s’agit pas de « revenants » au sens que nous donnons à ce mot en Occident car les deslogs ne sont pas morts. Il s’agit d’hommes ou de femmes qui sont demeurés en état de léthargie pendant des périodes de temps anormalement longues : plusieurs jours ou plus longtemps.

On cite des ermites contemplatifs (des gomchéns) qui sont demeurés pendant plusieurs mois complètement insensibles, en samâdhi [45], mais leur cas est très différent de celui des deslogs.

Très différent, aussi, est celui des Yoguins indiens qui, après un entraînement particulier, se sont fait enterrer et ont été retirés vivants de leur tombe après un temps que l’on dit avoir été, par­fois, de plusieurs mois.

De tels faits, quelle que soit l’opinion que l’on en ait, ne concernent nullement les deslogs.

Avec eux, il n’y a aucun entraînement, aucune préparation. Le phénomène se produit de façon inattendue et involontaire. Un homme, ou une femme, s’endort, devient soudainement insensible et présente l’aspect d’un cadavre. Il n’en diffère qu’en ce que son corps ne se corrompt pas et qu’il finit par se réveiller.

En somme, le cas des deslogs est analogue à celui des individus qui, pendant leur sommeil habi­tuel, semblent se dédoubler et vagabonder avec une partie d’eux-mêmes. Seule, la durée anormale de leur état cataleptique les différencie de ces derniers. Toutefois, l’on peut remarquer que tan­dis que les récits faits par les dormeurs ordinaires concernent généralement des sites terrestres et des personnages humains, les deslogs dépeignent des régions et des personnages fantastiques ce qui fait croire a ceux qui les entendent qu’ils ont réellement franchi les frontières de mondes confi­nant au nôtre.

Souvent les pérégrinations que le deslog pré­tend avoir effectuées ressemblent à celles du namshés désincarné dans le Bardo, telles qu’elles nous sont présentées dans le Bardo thös tol.

D’autres descriptions et d’autres aventures reflètent, aussi, les croyances populaires concer­nant les paradis et les enfers. Les démons y tien­nent une large place.

On a donc tout lieu de croire que tandis que son corps demeurait inanimé, l’esprit du deslog continuait son activité et, comme dans les rêves confectionnait des images avec les éléments emma­gasinés au cours de sa vie active normale.

Pourtant, qui serait assez téméraire pour avoir la prétention de pouvoir nous renseigner de façon valable sur l’origine et la nature des pensées et des visions qui peuvent se présenter à l’esprit dans le temps plus ou moins long qui s’écoule entre le moment où le mourant paraît avoir déjà rompu ses liens avec notre monde et celui où il sombrera définitivement dans l’oubli et l’inconscience. Mais inconscience et oubli totaux existent-ils vraiment ?

Cela qui a été hier, existe maintenant et sera demain et, sous des formes différentes, il sera toujours, conservant une efficience.

Peut-être le deslog a-t-il entrouvert une porte sur un entrepôt de souvenirs. Peut-être n’est-il, peut-être ne sommes-nous tous, que des souvenirs vivants.

Ce qui a été ne peut cesser d’être.

Cependant, les récits des deslogs ne concer­nent pas toujours des voyages fantastiques. Pendant mon séjour à Lhassa on s’entretenait d’un deslog. Il s’agissait d’un homme qui, de notoriété pu­blique, n’était jamais sorti de son village. Aucun de ses proches, ni de ceux qu’il fréquentait, n’avait jamais voyagé. Tous étaient illettrés.

Cet homme, se réveillant après plusieurs jours de léthargie, racontait qu’il était allé en Mongolie, y avait assisté à une savante discussion entre des Lamas. L’homme décrivait les lieux où il s’était trouvé et répétait, sans en rien comprendre, des phrases entières des entretiens auxquels il avait été présent. Les sujets qui avaient été traités lui étaient complètement étrangers et dépassaient considérablement son entendement. Il n’avait saisi que le son des mots ; il ne se doutait même pas que les Lamas mongols s’étaient servis de la lan­gue tibétaine littéraire qui, pour les adeptes du lamaïsme, quelle que soit leur nationalité, joue le rôle qu’avait, autrefois, chez nous, le latin.

Je n’ai pas vu cet homme, mais des gens sérieux, dignes de foi, admettaient l’authenticité du récit. Renseignements pris, la discussion rapportée avait en effet eu lieu au cours d’une assem­blée de Lamas.

Dans les cas de ce genre il y a souvent un tel caractère de véracité dans la description des endroits que le dormeur dit avoir visités et des événements dont il affirme avoir été le témoin que l’on a quelque peine à maintenir son incré­dulité intacte.

Évidemment, l’on peut toujours se demander — et il est sage de le faire — si, ni l’homme qui a rêvé, ni aucun de ceux avec qui il a été en contact n’ont connu, bien qu’ils ne s’en souvien­nent pas, les faits rapportés. La télépathie peut jouer un rôle dans ce genre de phénomène comme il parait qu’elle en joue en d’autres occasions.

Bien que les vagabondages involontaires du double aient généralement lieu pendant le som­meil de l’individu à qui le double est habituelle­ment attaché, il n’en est pourtant pas toujours ainsi.

Les apparitions de gens, à des endroits éloi­gnés de ceux auxquels ils se trouvent réellement vaquant à leurs occupations normales, semblent ne pas être très rares au Tibet. J’ai été témoin de plusieurs de celles-ci. J’ai mentionné dans un livre précédent [46] celle qui m’a paru la plus carac­téristique. Je me permettrai de reproduire, ici, le passage qui la concerne : « Un jeune homme qui était à mon ser­vice s’en alla voir ses parents. Je lui avais accordé trois semaines de congé, après quoi, il devait m’acheter des vivres et engager des porteurs pour transporter les fardeaux à tra­vers la montagne.

Le garçon qui s’amusait parmi les siens, prolongea son absence. Prés de deux mois s’étaient écoulés sans qu’il reparût. Je croyais qu’il m’avait quittée définitivement.

Une nuit, je rêvai de lui. Je le vis vêtu d’une façon qui ne lui était pas habituelle et coiffé d’un chapeau de forme européenne. Jamais il n’en avait porté.

Le lendemain matin, un de mes domesti­ques vint me trouver en courant :

Wangdu arrive, me dit-il, je l’ai aper­çu à l’instant !

La coïncidence me parait curieuse ; je sors pour regarder venir le voyageur.

L’endroit je me trouvais dominait une vallée. Je vis très clairement Wangdu. Il était seul et montait le chemin en zigzaguant sur le versant de la montagne.

Je fis la remarque qu’il n’avait pas de bagages avec lui et le domestique qui se trou­vait à côté de moi répondit : « Wangdu aura devancé les porteurs. »

Deux autres hommes virent aussi Wangdu gravissant la montagne.

Mon domestique et moi continuions à le regarder s’approcher lorsqu’il arriva près d’un petit chörten. La base de celui-ci était constituée par un cube de maçonnerie d’en­viron 80 centimètres de côté et, y compris sa partie supérieure jusqu’au sommet de l’ai­guille terminale, le monument tout entier ne mesurait pas plus de deux mètres. Il était construit partie en pierre, partie en pisé et complètement plein, n’offrant aucune cavité.

Le garçon passa derrière le chörten et ne reparut plus.

Il n’y avait à cet endroit ni arbres, ni mai­sons, ni replis de terrain, rien que ce chörten isolé. D’abord, le domestique et moi nous supposâmes que Wangdu s’était assis à l’om­bre du petit monument. Puis, voyant que le temps passait sans qu’il se remît en marche, j’explorai les alentours à l’aide de mes jumelles. Je ne vis personne.

Sur mon ordre, deux de mes gens allèrent à la recherche de Wangdu.

Je suivis leur marche dans les jumelles. Ils ne découvrirent personne non plus.

Le même jour, vers cinq heures du soir, Wangdu apparut dans la vallée, à la tête de sa petite caravane. Il portait la robe et le chapeau que je lui avais vus, d’abord dans mon rêve et, ensuite, dans l’apparition.

Sans leur rien dire de cette dernière, sans leur laisser le temps de s’entretenir avec mes domestiques, j’interrogeai les porteurs et Wangdu lui-même. Il résulta de cet interrogatoire que tous avaient passé la nuit ensemble dans un endroit trop éloigné pour qu’aucun d’eux pût arriver chez moi dans la matinée et que, d’ailleurs, Wangdu avait continuellement fait route avec les villageois.

Pendant les semaines qui suivirent, j’eus l’occasion de vérifier l’exactitude des déclarations qui m’avaient été faites.

Il fut prouvé que les porteurs avaient bien dit la vérité et fourni la dernière étape tout entière que sans que Wangdu les quittât. »

Beaucoup attribuent les phénomènes de ce genre aux déplacements du double, mais d’autres inclinent à y voir, comme dans le cas men­tionné précédemment, l’effet de transmission télé­pathique, même si celle-ci s’effectue involontai­rement.

Tantôt, expliquent-ils, celui qui est apte à rece­voir la transmission, visualise l’image exacte qui est mentalement projetée vers lui, tantôt il la déforme en y ajoutant inconsciemment des détails de son cru en la mêlant à des idées, des « mé­moires » qui se trouvent, à ce moment, inscrites dans son esprit.

Il est extrêmement rare que ces apparitions donnent lieu à des phénomènes auditifs. En règle générale, le double reste muet.

De même que l’existence et la nature du dou­ble ont donné lieu à de nombreuses controverses, une autre question le concernant a, également, attiré l’attention de certains penseurs tibétains.

Le double, obéissant à des impulsions émanant de l’individu à qui il est lié, peut-il commettre des actes matériels bons, ou mauvais, manifes­tant des résultats tangibles ?

La masse ignorante des Tibétains ne doutent pas qu’un initié magicien ne puisse tuer par la force de sa pensée et ne conserve un pouvoir de ce genre, même après sa mort, mais les Tibétains adeptes instruits des sciences occultes ne se hâtent pas de conclure sur de tels sujets.

Le double peut-il, dans ses vagabondages, se livrer à une activité efficiente ? — Le fait-il comme instrument d’une volonté étrangère ? — Se pourrait-il qu’il développât une volonté per­sonnelle ?

Les avis sont partagés quant à ces sujets.

En dehors de discussions purement académi­ques sur ces questions, des gens demeurent convaincus que les actes auxquels ils se livrent dans leurs rêves de deslogs ou dans leurs rêves, au cours de leur sommeil quotidien normal, ont des effets matériels. Certains de ces effets sont apparents, d’autres demeurent cachés.

Un marchand du pays de Kham s’était ainsi persuadé qu’il avait tué son frère. Les motifs de son acte étaient simples.

Cet homme était le fils cadet d’une famille paysanne, il aspirait à quitter la vie de cultivateur pour faire du commerce et s’enrichir. — ­C’est là le rêve de presque tous les Tibétains.

Le jeune homme appelé Tharchin avait eu l’occasion de rendre quelques services à un riche marchand habitant les environs de Dangar et de passer ainsi plusieurs mois dans sa maison.

L’époque venait où les marchands partent en caravane pour Lhassa et il aspirait à être engagé par son patron comme aide accompagnant le convoi de ses marchandises. Il voyait là un pre­mier pas dans une désirable carrière de com­merçant.

Que se passa-t-il ? Ce fut son frère qui fut choisi pour accompagner le marchand et, en tant que premier commis, l’assister dans ses transac­tions à Lhassa.

Celui-ci paraissait s’être pris d’amitié pour son nouvel employé et le cadet frustré imaginait d’avance le résultat possible de cet engouement.

Le marchand n’avait pas de fils, mais seule­ment une fille au visage agréable, en âge d’être mariée. La coutume voulait que son père, dési­rant la faire jouir, après sa mort, des biens qu’il avait amassés, lui donnât pour époux un garçon de son choix, connu, par lui, comme étant capa­ble de lui succéder à la tête des affaires et qu’il instituerait son héritier.

Si le cadet se croyait intelligent, il ne méses­timait pas les capacités de son aîné, et il comprenait que celui-ci pourrait être choisi, plus tard, comme gendre et héritier comme il venait de l’être pour premier commis.

Alors ? lui ? Il devrait retourner à sa misé­rable ferme, y labourer trois ou quatre petits champs jusqu’à la fin de sa vie… Jamais il ne s’y résoudrait.

Une haine farouche s’élevait en lui, contre ce frère par qui il se voyait, d’avance, privé d’un bien qu’il avait espéré posséder un jour.

Le jour du départ vint. Les mules chargées de balles de marchandises s’éloignèrent sous la conduite de quelques domestiques. Le marchand et son premier commis suivaient, montés sur les meilleures bêtes. On leur cria des souhaits de bon voyage. Ils y répondirent gaiement, et ceux qui restaient les suivirent des yeux jusqu’à ce qu’ils fussent hors de vue.

Le cadet était de ceux-là.

Le même soir, il partit, n’ayant aucun plan arrêté, retournant machinalement à la maison paternelle. Il ne s’arrêta pas qu’il ne l’eût atteinte après quelques jours de marche, remâchant conti­nuellement sa déception. Il arriva exténué, en proie à une fièvre violente et se laissa tomber sur les maigres coussins qui servaient de siège et de couche.

Le lendemain il était à peu près inconscient et il avala avec peine une gorgée de thé que sa sœur lui versa. Ses parents essayèrent en vain de lui faire prendre quelque nourriture. Il les regardait les yeux fixes, semblant ne pas les voir. Cet état se prolongea pendant trois jours, puis, dans la soirée, il mourut.

Deux Lamas furent appelés pour réciter, auprès du corps, les textes religieux d’usage en atten­dant le jour des funérailles. Le pays n’était pas boisé, il ne pouvait donc pas être question d’inci­nération. La coutume voulait que le corps fût transporté dans un endroit écarté sur la monta­gne et livré aux rogyapas qui le dépèceraient, de crainte qu’un démon n’en prenne possession, et abandonneraient les morceaux aux vautours.

Ils reviendraient quelques jours plus tard, recueilleraient les os nettoyés par les rapaces, les pileraient et, avec la poudre mêlée à de l’argile, en confectionneraient des tsa tsa que la famille du défunt irait déposer dans un endroit pur.

Plutôt que de m’essayer à relater moi-même le drame qui suivit, je préfère reproduire, tel qu’il m’est demeuré dans la mémoire, le récit fantas­tique, passablement incohérent, que m’en fit celui qui, bien des années auparavant, en avait été le héros : « J’étais ivre, c’est certain, je le sentais. Il m’était plus d’une fois arrivé de boire avec des amis jusqu’à être ivre, je savais ce que c’était. Mais ce jour-là, je ne me rappelais ni avoir bu, ni avoir été en joyeuse compagnie.

Pourtant j’étais ivre. Il me semblait qu’on me balançait… me balançait. Cela n’en finissait pas. Je ressentis un léger choc, et les balance­ments cessèrent. Puis, je ne sais plus…

Je me rappelle ensuite que je pensai à mon frère… Je le vis s’éloigner fièrement à côté du marchand. Il continuait sa route vers Lhassa.

Où la caravane était-elle arrivée mainte­nant ? Je m’efforçai de compter le nombre de jours qui s’étaient écoulés depuis son départ, je ne le pouvais pas, mais je savais que je la rejoindrais sur la piste.

Étais-je couché, assis ?… je n’en sais rien, est-ce que je me levai ?… je n’en sais rien, mais je me trouvai soudain sur la piste de Lhassa et j’avançai avec rapidité. Est-ce que c’était marcher que je faisais ?… je ne sais pas. Je rejoignis la caravane. Elle était entrée dans un endroit plus resserré et les mules côtoyaient le bord d’un terrain pierreux s’étendant très en contrebas. Elles avan­çaient en file. Je vis mon frère demeuré un peu en arrière. Il portait la belle robe de pourouc que son patron lui avait donnée.

Ah ! il allait faire belle figure parmi les marchands qu’il rencontraient à Lhassa ! Et dorénavant il serait Kushog tsongpa, plus tard Kushog tsong pân [47], reçu avec respect dans les bonnes auberges… C’est ce que j’au­rais pu être… et je ne serai qu’un sale pay­san. Il m’a volé ma chance ; volé le bonheur de ma vie… Le dos de sa grosse robe de pourouc me fascinait.

Comment se fit-il que je me trouvais être tout près de lui, derrière lui ?… Comment se fit-il que j’aie eu en main un long bâton ferré de pèlerin ? Je ne sais pas. Je levai le bâton avec son bout ferré, je frappai deux fois de toute ma force le dos de mon frère. Il tomba de son cheval et roula du haut du chemin jusque sur le terrain qui s’étendait très en dessous.

Je vis plusieurs domestiques accourir… et puis je vis qu’ils portaient mon frère. Le patron était là. On avait couché mon frère par terre et il ne bougeait pas… Je compris qu’il était mort… Je l’avais tué…

Je ne sais pas bien… Je crois que j’étais content et, aussi, que j’avais peur.

Je n’avais pas su comment, tout à coup, je m’étais trouvé près du convoi de mar­chandises qui était en route déjà depuis plus d’un mois et devait être loin. Et je ne sais pas comment j’ai quitté l’endroit où mon frère que j’avais frappé était tombé de sa mule.

Il faisait à peine jour, je vis le ciel au-dessus de moi, je sentis que j’étais couché. Je sentis que j’étais allongé sur le sol. Je tournai un peu la tête. J’étais dans un creux de ter­rain. Perchés plus haut il y avait plusieurs vautours immobiles. Ils me regardaient.

Je remuai un bras, ils s’envolèrent.

Je crois que tout cela a dû me prendre très longtemps.

Mais c’est maintenant que je pense cela parce que j’y ai réfléchi. À ce moment-là, tout d’abord je ne pensais pas. Puis quand j’ai commencé à penser, je me dis que j’étais mort et que j’étais dans le Bardo. Mais je ne voyais rien de ce que le livre du Bardo dit… Ni les Bodhisatvas, ni les dieux terri­bles pareils à ceux qui sont peints sur les murs des temples. Je n’avais rien vu de tout cela. Je n’étais pas mort.

Et, tout à coup, je me souvins : j’avais frappé mon frère avec mon bâton, il était tombé… je l’avais tué. Je ne le regrettai pas, mais j’avais peur… j’avais commis un crime.

Je m’aperçus alors que j’étais nu. C’était étrange. Et comment se faisait-il que je sois étendu par terre à cette place au lieu d’être à la ferme ? J’y étais couché, cela je m’en souvenais et je me souvenais d’avoir vu par­tir le convoi de marchandises du marchand mon patron. »

De nombreuses années après ces événements quand Tharchin en faisait le récit sa mémoire res­tait toujours aussi rebelle quant à ce qui avait pu se passer entre le moment où il se rappelait être rentré à la ferme après le départ de son frère accompagnant le marchand, et celui où il avait repris conscience couché, nu, dans un creux de montagne, entouré de vautours. Mais quant à ce qui s’était passé ensuite, il s’en souvenait clairement. Il était retourné à la ferme. Il y avait été reçu par des cris d’épouvante. Ro lang ! Ro lang ! [48] hurlaient les gens et on lui jetait des pierres, des tisons enflammés arra­chés du foyer.

En vain essaya-t-il de s’expliquer, de protes­ter qu’il n’était point mort, qu’il en avait seulement eu l’apparence, qu’il était deslog.

On ne l’écoutait pas. Les gens entre eux se répétaient qu’on avait confié son cadavre aux rogyapas pour être découpé, que ceux-ci auraient dû le faire, ensuite, on devait aller piler les ossements nettoyés par les vautours et en faire des tsa tsa.

Plusieurs jours avaient passé. Les rogyapas n’étaient pas encore revenus. Pourquoi ? On n’en savait rien. Ce qui était certain c’est qu’un démon était entré dans le corps laissé entier et l’avait ranimé… Les gens s’interpellaient les uns les autres, mais tous rendus fous par la terreur à la vue de celui qu’ils prenaient pour un démon conti­nuaient à hurler des exorcismes et à lui lancer des pierres.

Tharchin s’était enfui. Ensuite ?… Ensuite il avait couru droit devant lui et rencontré un campement. Il craignait qu’on ne se méprenne encore sur son compte et s’était présenté piteusement comme un cavalier voya­geant seul, qui avait été attaqué par des pillards qui l’avaient complètement dévalisé, emmenant son cheval et le dépouillant de tous ses vêtements.

De pareilles aventures n’ont rien d’exception­nel. On avait eu pitié de lui, les voyageurs étaient aisés, ils l’avaient muni de quelques vivres, pour­vu d’une vieille robe et de bottes et laissé pour­suivre sa route vers l’endroit où il avait cru bon de dire qu’il se rendait.

Le reste était l’histoire banale d’un pauvre hère que son courage et sa bonne chance avaient conduit à se refaire une existence normale. Il était redevenu domestique d’un marchand, puis avait trafiqué un peu à son compte.

Ce qui, dans son récit, présentait de l’intérêt c’était la conviction qui s’était installée en lui qu’il était le meurtrier de son frère. Il avait pu se renseigner par la suite. Ce dernier était véri­tablement mort comme il en avait eu la vision. Il était subitement tombé de sa mule, avait roulé sur une pente, sa tête heurtant des roches. Il avait été tué sur le coup.

L’histoire de ce deslog était propre à alimenter les discussions concernant le sujet, souvent dis­cuté, de la possibilité qu’aurait le double de com­mettre des actes ayant un résultat matériel.

Ceux qui admettaient cette possibilité en trou­vaient la confirmation dans l’histoire de Tharchin le deslog, les autres faisaient, encore une fois, intervenir la télépathie.

Oui, disaient-ils, l’accident mortel a eu lieu. Tharchin, dont la pensée haineuse était tout entière concentrée sur son frère et souhaitait sa mort, est demeuré en communication télépathique avec lui. Qui sait si ses pensées n’ont pas agi sur le comportement de son frère, le troublant, provoquant une maladresse qui le fit tomber ? Du moins il a pu sentir ce qui se passait, le visualiser, s’en réjouir, s’en attribuer la responsabilité.

Quant à moi, mes réflexions se portaient dans une autre direction. Je me demandai comment il se faisait que Tharchin n’ait pas été dépecé par les rogyapas.

Ils l’avaient emporté, ceci me paraissait res­sortir des balancements que Tharchin, bien qu’en apparence insensible, avait perçus. Et puis les rogyapas l’avaient déshabillé et pris ses effets, c’est leur part d’après l’usage. Ils avaient dû être empêchés d’accomplir leur besogne… Par qui ? comment ? — Nul n’est très rassuré, au Tibet, même les professionnels rogyapas, en se trouvant auprès d’un cadavre, car les démons rôdent autour de lui. Un incident avait pu se produire qui leur avait paru annoncer une intervention démoniaque et ils s’étaient enfuis.

Ce n’étaient là que mes suppositions. Elles étaient plausibles. Je n’étais pas en mesure de me livrer à des investigations concernant un fait vieux de près de trente ans et qui ne m’intéres­sait que par l’attitude de l’homme qui croyait avoir tué par l’intermédiaire de son fantôme.

Les questions de durée et de réincarnation se présentent différemment selon qu’il s’agit du dou­ble ou d’un tulpa [49].

Tout d’abord, notons que lorsque nous em­ployons le terme réincarnation, nous entendons, d’après le sens littéral de ce terme, une « rentrée dans la chair ». La partie spirituelle d’un défunt (celle que nous tenons pour son « Moi ») privée, par la mort, de l’enveloppe matérielle qui l’abri­tait, se revêtant d’une nouvelle enveloppe.

Les Tibétains ne parlent pas de « rentrée dans la chair » : ils disent simplement « vie antérieure », « vie future » ; ils ont donc toute latitude pour concevoir, sous n’importe quelle forme, ces deux vies entre lesquelles se place celle qui est présentement la leur.

La grande masse des Tibétains ne manquent pas de se représenter leur vie antérieure et leur vie future comme s’étant écoulées et devant de nouveau s’écouler en tant que membre de l’une ou de l’autre des six classes d’êtres qui peuplent l’univers [50] ; c’est-à-dire qu’ils croient avoir été et devoir être encore une personnalité autonome (un namshés) revêtue d’une enveloppe matérielle.

Il n’en est pas toujours de même des intellec­tuels. Ceux-ci envisagent des re-naissances d’or­dre immatériel : re-naissance dans le monde des idées : pérennité des idées qui ont été proclamées, communiquées à autrui d’une façon ou d’une autre, ou même simplement conçues en secret.

Bien que ne se manifestant pas ouvertement, ces idées ne demeurent pas inactives. Chacun des mouvements de notre esprit [51] projette, dans l’uni­vers, des courants de force propres à implanter, chez des individus qui y sont réceptifs, des ten­dances qui inclineront ceux-ci à comprendre et agir d’une manière plus ou moins conforme à celle des émetteurs de ces forces : personnalités défuntes ou contemporaines.

Allant plus loin, dans les petits cercles où pareils sujets se discutent, quelques-uns avancent des vues portant sur la possibilité — voire même, la probabilité — de la réincarnation des pensées, s’effectuant par la naissance d’individus directe­ment animés par le genre de pensées de défunts ou de contemporains.

Ce serait à peu près ce que les Tibétains disent qu’il se passe dans le cas des Lamas tulkous. Ceux que les étrangers dénomment improprement des « Bouddhas vivants ». Le Dalaï-Lama étant le plus notable de ce genre de réincarnation.

Pourtant, en ce qui concerne ces séries de tulkous la croyance veut que le namshés : l’esprit d’un éminent personnage, ait commencé la série des réincarnations en réapparaissant dans notre monde, après sa mort, par le moyen d’un enfant dont il aurait occupé la forme physique depuis le moment de sa conception.

Au contraire, la mort ne joue pas un rôle nécessaire dans la réincarnation des idées. L’idée émanant d’un individu vivant n’a pas besoin que celui-ci disparaisse pour cheminer et aller habi­ter un nouveau-né. Elle peut même solliciter des individus de sexes différents, et causer leur rap­prochement en vue de la procréation d’un être, qu’elle imprégnera et qui la représentera, la mani­festera sur le plan physique. Cette théorie attri­bue, en fait, à l’idée une véritable personnalité. Elle en fait l’équivalent d’un véritable individu doué d’une conscience et d’une volonté [52] qu’il tiendrait de celui qui l’aurait conçu et projeté par la force de son désir de pérennité.

L’ingéniosité déployée par ce désir de durée qui obsède la plupart de nous est sans bornes. Innombrables sont les conceptions qu’elle a enfan­tées pour y trouver l’assurance de la durée d’un « Moi » personnel, pourtant essentiellement tran­sitoire, voire même l’assurance de son immor­talité.

La succession de causes et d’effets que compor­tent les réincarnations ou les renaissances phy­siques ou mentales nous ramène vers une ques­tion que nous avons déjà notée : Le double ou le tulpa est-il capable d’effec­tuer un acte matériel suivi de résultats tangibles pour nous ?

Nous avons vu que certains en sont persuadés, se basant sur des faits précis qui paraissent étayer leur croyance et la justifier.

Qu’est-ce qu’un tulpa ? Un tulpa est une créature magique. L’adepte éminent ès sciences occultes est tenu pour capable de projeter, par la force de sa concentration de pensées, des tulpas de forme humaine ou animale qu’il utilise selon ses besoins, souvent pour leur faire exécuter des actes qu’il ne peut, lui-même, que désirer ou imaginer.

Dans les traditions et dans les légendes nous voyons des tulpas se comporter comme des individus normaux. Ils sont tenus pour être capables de tuer un homme, de labourer un champ, d’épou­ser une fille, etc. Nous voyons, aussi, d’autres tulpas accomplir des actes extraordinaires qui res­sortent de la magie. Rien ne leur fait obstacle. Ils franchissent instantanément les montagnes en s’élevant dans les airs, passent à travers les murs, paraissent et disparaissent sans laisser de trace, etc.

Non seulement des tulpas figurent dans les bio­graphies des Lamas, des ermites contemplatifs et des héros comme Guésar de Ling [53], mais, aussi, dans celles de personnalités historiques comme le plus glorieux des rois du Tibet : Srong bstan Gampo.

Je citerai ici un passage de cette biographie.

Srong bstan Gampo pensa qu’afin d’assurer la prospérité du Tibet il serait bon d’y amener la statue d’un dieu qui le protégerait. Il avait été miraculeusement informé qu’une telle statue exis­tait dans l’île de Ceylan au bord de l’océan. Cette statue représentait Tchénrézigs [54]. Nulle main hu­maine n’en était l’auteur, elle avait surgi par elle-même [55]. Elle était enfouie, sous un sandalier, derrière une statue de Vishnou, à un endroit où les éléphants avaient coutume d’aller se coucher. Cette indication était plutôt vague : le roi com­prit qu’il ne pouvait entreprendre lui-même un long voyage et des recherches prolongées et qu’un tulpa serait plus apte que lui, ou qu’aucun autre homme, à triompher des obstacles qui se rencon­treraient sur sa route.

Engendré par la force de cette pensée du roi, un personnage jaillit d’entre ses sourcils, à l’en­droit où ceux-ci se rejoignaient au-dessus du nez. Cet individu magique avait l’aspect d’un moine bouddhiste [56]. Il fut dénommé Akaramatishila et, sous ce nom, fournit une carrière très active et de longue durée qui nous est narrée par les historiens tibétains [57].

Inutile de dire qu’Akaramatishila réussit à découvrir la statue et qu’il l’apporta à Srong bstan Gampo. Il remplit encore d’autres missions, puis, son rôle étant terminé, le roi retira, vers lui, l’éner­gie qui soutenait l’existence du tulpa ; celui-ci se désagrégea, se dilua dans un rayon de lumière et s’enfonça entre les sourcils du roi, retournant à la source psychique qui l’avait engendré.

L’exemple offert par l’histoire du tulpa créé par Srong bstan Gampo (il en est des centaines d’autres analogues) nous renseigne pleinement quant à l’opinion des Tibétains au sujet de la capacité qu’ont les tulpas d’agir comme un indi­vidu réel et en obtenant les mêmes résultats que lui.

Arrêtons-nous un instant à ce terme réel que j’ai employé faute d’en trouver un autre mieux adapté.

D’après les Lettrés tibétains, il existe diverses formes et divers degrés de réalité. Un tulpa, créa­tion de la pensée, possède son genre propre de réalité. Il en est déduit que les effets de son acti­vité peuvent avoir un degré de réalité égal au sien ou approcher de celui des personnages et des objets que nous voyons en rêve.

Ceux-ci déterminent en nous des sensations analogues à celles que nous éprouverions si les scènes vues pendant le rêve l’avaient été alors que nous étions à l’état de veille. Ces sensations persistent, parfois, après notre réveil, et les Tibé­tains ne manquent pas de citer, à ce propos, le cas de l’homme qui a rêvé qu’on le bâtonnait et qui, le lendemain, souffre de courbatures [58].

Les actes accomplis par un tulpa nous sont souvent présentés comme ayant des effets très durables et égaler ceux dus à un individu nor­mal.

Quel que soit le degré de réalité que l’on juge pouvoir accorder à un tulpa, il en ressort que celui-ci, créé par la pensée et soutenu par elle devrait disparaître quand cette pensée cesse de l’animer. Nous avons vu que le tulpa Akaramatishila s’était dissous lorsque son créateur, le roi Srong bstan Gampo n’avait plus eu besoin de ses services.

En est-il toujours ainsi ?…

Il nous a été déclaré, précédemment, que le « double » et, plus encore, le tulpa tendent gra­duellement à acquérir une personnalité distincte de celle de l’individu dont ils dépendent et qu’ils y réussissent parfois au moins partiellement. Alors, nous dit-on, la même soif de pérennité qui habite en nous s’éveille dans la conscience rudimentaire qui peut être née en eux, et des luttes fantastiques ont lieu entre le tulpa et son créateur qui s’efforce de le ramener à lui, de le réintégrer en lui.

Que de telles luttes aient lieu dans le domaine de l’imagination est probable, mais si, à ma connaissance, il n’existe aucun exemple probant de « double » ayant tué son associé, le corps maté­riel auquel il était uni, par contre, les contes abon­dent, au Tibet, quant à des tulpas meurtriers de leur créateur.

Des contes semblables, concernant des robots détruisant celui qui les a construits, ont cours dans tous les pays du monde, mais ceux du Tibet sont particulièrement effroyables, surtout ceux décrivant des combats se livrant sur le plan psy­chique. Précisément parce que l’élément matériel en est exclu, ils retiennent notre attention par leur caractère de véracité.

Bien que nous rendant compte que nous nous mouvons là dans le domaine de la fantasma­gorie, peut-être qu’en dégageant les faits des « embellissements », dont l’imagination populaire les a recouverts, nous pourrions y découvrir la matière de recherches d’ordre psychique non dénuées d’intérêt.

À ce propos je signalerai une opinion que j’ai entendu exprimer par un guéshés de Khams [59] : « Il ne faut pas, disait ce Lettré, nous représenter toujours les tulpas comme des êtres fantastiques. Oui, certains d’entre eux ont pu, véritablement, être créés de toutes pièces par la force de la pensée et ont accom­pli des actions extraordinaires, mais il en existe beaucoup d’autres. Ceux-là ne se dis­tinguent pas des individus que nous côtoyons journellement. Pourtant, ne sont-ils pas, la plupart du temps, et sans s’en douter, des robots animés par des influences étrangères [60]. Leur cas rappelle celui de ces individus que les Tibétains dépeignent comme ayant été vidés de leur mental propre et dont la forme physique a été occupée, au cours du rite de la transférence (powa), par un namshés ayant perdu la sienne. »

La description faite par ce guéshés s’appliquait au phénomène de la transmission de la pensée. L’individu transformé, plus ou moins partielle­ment, en tulpa s’était assimilé la pensée étrangère en entendant un discours, en lisant un livre, ou au cours d’une conversation. Très souvent cette implantation s’était faite en lui sans qu’il en eût conscience et, alors que des idées, des convictions empruntées, installée en lui, dirigeaient son com­portement, il se considérait « comme entièrement libre et agissant de son plein gré ».

Le monde est plein de tulpas de ce genre. Faut-il dire qu’il ne contient que des tulpas ?… Aucun de nous n’est autogène. Nous sommes phy­siquement et mentalement issus de causes anté­rieures, nous incarnons des tendances, des pensées étrangères : c’est précisément ce qui constitue le tulpa.

Nous voici touchant, de nouveau, au problème de la pérennité, de l’immortalité et il nous faut répéter : Aucun des éléments qui forment, aujour­d’hui, le groupe que j’appelle « moi » ne périra. Ils existaient longtemps avant de s’être agrégés pour constituer ce « moi » actuel et transitoire.

Les Maîtres tibétains entraînent leurs disciples à voir ce tableau de leur vie perpétuelle.

Les Tibétains admettant que le tulpa et, peut-être aussi, le « double » sont capables de com­mettre des actes produisant des effets tangibles sur le plan matériel, la question de la responsa­bilité s’est ensuivie.

Qui est responsable d’un acte commis par un « double » ou par un tulpa ?

Ce mot « responsabilité » appelle une expli­cation. Comme toujours il faut distinguer entre la croyance, à ce sujet, du Tibétain ou de l’Indien vulgaire, de celle des intellectuels de leurs pays respectifs.

Chez les premiers, responsabilité évoque des idées de châtiments et de récompenses. Chez les seconds l’auteur responsable d’un acte matériel ou d’un acte mental (pensée, etc.) subira seulement les effets de la cause qu’il a mise en mouvement par son acte matériel ou par sa pensée, ceux-ci résultant, eux-mêmes, de multiples causes anté­rieures.

Les intellectuels exceptés, aucun Tibétain ne met en doute la responsabilité de l’homme quant aux actes commis par le tulpa créé par sa pensée et utilisé, par lui, comme instrument pour servir ses desseins.

D’autre part, le « double » est partie intégrante de l’individu, c’est-à-dire, qu’il est « lui-même ». Ce que fait son « double », c’est lui qui le fait : c’est donc sur lui qu’en repose la responsabilité.

En est-il, véritablement, toujours ainsi ? Rap­pelons-nous ce qui a été dit concernant les « dou­bles » et, surtout, les tulpas qui tendent à s’affran­chir de leur dépendance envers leur créateur ou de leur dépendance de l’individu à qui ils sont associés. Rappelons-nous leur tendance à acqué­rir une personnalité distincte, comment ils y par­viennent et ce qui s’ensuit. Autant de faits que les Tibétains tiennent pour certains.

Dès lors, le problème de la responsabilité se complique. Qu’en est-il lorsqu’il s’agit d’un dou­ble partiellement affranchi du contrôle de l’indi­vidu dont il fait partie et qui s’en va errer loin de lui ? Qu’en est-il du tulpa qui s’est détaché de son créateur, qui n’agit plus suivant les impul­sions qu’il en reçoit, du tulpa qui survit à celui-ci ?

Ces questions donnent lieu à des controverses animées parmi les Lamas érudits, d’ailleurs, peu nombreux.

Une question plus spéciale, parmi les questions qui viennent d’être énoncées, concerne les rêves.

Les Tibétains croient que ceux-ci sont dus aux vagabondages du « double » que notre état de pas­sivité, pendant le sommeil, libère partiellement.

Tsong Khapa, le Réformateur du clergé tibé­tain [61], fondateur de la secte des Guélougspas [62] n’hésite pas à déclarer que les actes que nous commettons en rêve entraînent, pour nous, au point de vue moral, les mêmes conséquences que ceux commis à l’état de veille.

D’autres voient la question différemment.

Les actions commises en rêve, disent-ils, n’en­traînent pour nous ni culpabilité ni attribution de mérites. Elles dénotent nos tendances habi­tuelles, nos désirs, nos pensées au moment du rêve et, de maintes manières, elles reflètent le contenu de notre « moi » intime, la composition transitoire de notre être. Examiner nos rêves est instructif et nous apprend à nous connaître.

Mais que deviennent les actes que nous com­mettons, dans le rêve, les sentiments que nous y manifestons ? N’ont-ils aucun résultat ? Il ne faut pas le croire.

Rien de ce qui apparaît, de ce qui se mani­feste, sur un plan ou sur un autre de l’existence ne peut être effacé, annihilé. Tout se transforme continuellement, rien ne dure et, en même temps, rien ne se détruit. Les éléments des scènes que nous voyons en rêve, les personnages que nous y rencontrons, les actes que nous commettons sont parties de nous-mêmes, liés aux multiples causes qui nous ont formé, aux causes qui constitueront demain le nouvel individu que nous serons. Non pas le même que celui d’hier et non pas différent de lui.

Être « responsable » signifie être « cause »… Être une re-naissance dans une immortelle série de re-naissances.

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1 Répétons que Bardo signifie « aller entre deux » c’est-à-dire entre la mort et une nouvelle renaissance. La lecture de ce texte auprès d’un mourant a pour but d’éclairer celui-ci sur ce qui l’attend après qu’il aura expiré : le voyage « mental » qu’il accom­plira et les possibilités qu’il a d’atteindre sa libération de la ronde de ses renaissances successives ou, à défaut de celle-ci, de se pro­curer une renaissance heureuse. Cette possibilité, s’il n’a pas pu l’utiliser pendant le cours de sa vie qui va finir, il peut encore la trouver dans l’état où il va entrer après sa mort.

2 Gourou : maître et guide spirituel.

3 Les cinq consciences attachées respectivement à chacun des cinq sens et la conscience du mental, considéré en Bouddhisme comme sixième sens, ayant pour objet les idées : le Yid kyi namparshéspa. Elle est, aussi, la conscience que l’on a d’être une personna­lité, un « moi ». Ce qui est tenu pour être une perception erronée.

4 Il arrive, aussi, que le rituel du Bardo thös tol soit lu, le corps étant absent, auprès d’un mannequin revêtu d’habits ayant appar­tenu à un défunt décédé depuis plusieurs jours. La chose est passa­blement illogique, car, si la conscience de l’individu a déjà cheminé dans le Bardo, nul ne peut savoir avec certitude quel a été son progrès et les avis qui lui sont donnés peuvent avoir trait à un autre stade qu’à celui où il se trouve. Les quarante-neuf jours que la croyance courante assigne à la durée du voyage dans le Bardo sont aussi symboliques que les six jours de la Création. Les lamas instruits déclarent que les pérégrinations dans le Bardo s’effectuent en un temps indéfini suivant les conditions mentales du voyageur.

5 Ce sont trois des pâramitâ ou vertus excellentes.

6 Vairocana, en tibétain Nampar nang dzé (rnampar snang mdzad) « qui fait tout apparaître ». Une personnalité mystique du Panthéon mahayaniste.

7 Ces formes se retrouvent dans toutes les mythologies : Égypte, Inde, Chine.

8 Elles montrent des corps semi-humains, des faces de lion, de loup, d’oiseaux de proie aux becs de vautours.

9 Les cinq sagesses : la sagesse des œuvres, la sagesse qui distingue, qui classifie, la sagesse qui unifie, la sagesse miroir qui reflète le jeu des causes et des effets, la sagesse de la sphère des éléments qui a conscience de l’unité foncière existant sous la diversité apparente.

10 Les cinq poisons : la convoitise, la colère, la luxure, l’or­gueil, la torpeur.

11 Le dja lus (hdjah lus) « corps arc-en-ciel » : corps illusoire analogue au « double » ou « corps astral » des occultistes.

12 Les Lha-ma-yin (les non-dieux) sont les Asuras de la mytho­logie indienne, des sortes de Titans. Perpétuellement en guerre avec les dieux qu’ils s’efforcent de chasser de leurs demeures, pour y prendre leur place.

13 Les Mi-ma-yins (les non-hommes) comprennent de nombreu­ses catégories. Celle décrite ici est celle des Yidag mais il en existe d’autres qui n’ont rien d’horrible telles que des génies, des fées, etc., les uns de caractère malveillant pour l’homme, les autres aimables.

14 Le Yidam des Tibétains – l’Ishta dévata des Hindous.

15 La durée d’une vie dans l’un des enfers peut être extrêmement longue, mais elle a toujours une fin suivie d’une renaissance. Aucune condition n’est éternelle en Bouddhisme.

16 Un monument religieux que l’on rencontre en tous lieux au Tibet.

17 Pareil aux ponts chinois couverts par un toit, comme il en existe aussi, au Tibet.

18 On y surgit miraculeusement tout formé, sans passer par l’enfance et on naît sans l’entremise de parents et d’union des sexes.

19 Les Yidag.

20 Un trait qui diffère de ce qui nous est dit dans le Livre des Morts des Égyptiens, où, par la connaissance de procédés magiques, le défunt peut tromper le Juge des Morts et lui cacher les fautes qu’il a commises de son vivant.

21 C’est-à-dire suivant tes notions, tes opinions concernant le bien et le mal.

22 Yamantâka, en tibétain : Djampal Shindjé gshév.

23 Karma (action) est un terme assez impropre pour désigner le « sort » assigné à un individu. Néanmoins, je l’emploie parce qu’il est probablement familier, dans ce sens, à beaucoup de mes lecteurs qui, pourtant, comprendront bien que c’est l’individu lui-même qui a confectionné, par ses œuvres (karma), le destin qu’il va subir. Les Tibétains se servent, aussi, du terme sanscrit : karma, mais, plus généralement, ils disent : nieun ky lés (actions passées).

24 Cette opinion est contestée. Certains croient que les visions perçues, les sensations éprouvées dans le Bardo, par le désincarné, fournissent un nouvel aliment aux facultés mentales affaiblies qu’il possède encore et constituent, pour lui, la base de nouvelles causes plus ou moins efficientes et que de nouveaux effets en découlent.

25 Les vâsanas de la philosophie indienne.

26 Voir notes précédentes.

27 « Conscience » en tibétain namparshéspa (rnampa shéspa) signifie « connaissance » c’est-à-dire l’acte de se rendre compte de ce qu’est la sensation que l’on éprouve par le moyen d’un contact que l’un ou l’autre de nos sens nous procure. Cependant pour la masse des Tibétains, le terme abrégé namshés signifie à peu près exactement ce que signifie le jîva des Indiens, une entité qui trans­migre. C’est ce namshés qui, dans la croyance populaire, voyage dans le Bardo, c’est « à lui » que des consciences sont attachées, c’est « lui » encore, nous allons le voir, qui traîne avec lui dans son voyage, un « double » éthéré qui lui était uni dans son incarna­tion terrestre. Ce terme namshés couvre, au Tibet, de multiples sens, parfois contradictoires.

28 Dont il est constamment fait usage, au Tibet, pour désigner le triple aspect de la personne : esprit, verbe, forme physique (sems, ngag, lus).

29 On se rappellera que Tulkou (sprul s kus) signifie : corps illusoire, corps engendré par magie.

30 Né en Amdo, frontière sino-tibétaine vers 1240.

31 Kas doue djé (mkhas grub djé) et Gédun doub (dge dun grub).

32 Sönam Gyatso signifie « océan de mérites » ou de « vertus ». Le terme mongol : dalaï était donc une traduction du nom gyatso qui était celui de ce Lama.

33 Les Tsang pa, habitants de la province de Tsang — capitale Jigatzé, siège du Péntchén Lama, située à l’ouest de la province de U capitale Lhassa — ont toujours visé à se maintenir indépen­dants du gouvernement de Lhassa.

34 Nominalement.

35 Il va sans dire que, dans la croyance populaire, Tchénrézigs est doué d’une existence réelle, et peut être assimilé à une déité.

36 Il faut distinguer ces Bodhisatvas, création du Bouddhisme mahâyâniste, des Bodhisatvas humains du Bouddhisme primitif. Ces derniers sont des individus ayant atteint un très haut degré de perfection spirituelle qui, dans leur prochaine réincarnation, devien­dront des Bouddhas parfaitement illuminés.

37 Voir précédemment.

38 En tibétain, respectivement : Deu pai Khams (dod pai Khams), Zugs kyi Khams (gzugs kyi khams) et Zugs méd kyi khams (gzugs med kyi khams).

39 Tels, par exemple, que les prêtas dont le corps est gigantesque et la bouche aussi étroite qu’un trou d’aiguille. Cette particularité les empêche d’absorber la quantité d’aliments qui leur serait néces­saire et ils endurent continuellement la torture de la faim.

40 À propos du Djalus disons que correctement et technique­ment ce terme désigne un Lama parvenu à un très haut degré de subtilisation de la matière de son corps, si bien qu’il se dissout. Un phénomène de ce genre déjà mentionné précédemment est attribué à Marpa (Xe siècle), un érudit traducteur de textes boud­dhistes sanscrits et un adepte des doctrines tantriques. S’étant assis sur son trône avec son épouse Dangmédma en posture d’union sexuelle (comme les statues des déités tantriques), tous deux s’absorbèrent dans la méditation et leurs corps se volatilisèrent. Peut-être peut-on faire ici un rapprochement entre cette volatili­sation du corps matériel et la conception taoïste de l’individu parfait qui « monte au Ciel en plein jour » c’est-à-dire, qui a atteint l’immortalité et dont on ne retrouve aucun reste dans son tombeau.

41 J’en ai moi-même entendu.

42 Ou le nom du défunt quel qu’il soit.

43 L’orateur peut dire cela à coup sûr. Il n’y a pas de Tibétain qui ne soit endetté.

44 L’on comparera les Chinois tâchant, au contraire, de retenir l’âme de ceux qu’ils ont aimés.

45 Le samddhi est un état de parfaite concentration d’esprit pendant lequel la sensibilité physique est abolie et la respiration singulièrement ralentie. Elle est l’aboutissement des divers degrés de méditation contemplative dans presque toutes les sectes mys­tiques.

46 Parmi les Mystiques et Magiciens du Tibet, p. 295.

47 Monsieur le marchand, Monsieur le chef marchand.

48 Les Tibétains croient que des démons entrent parfois dans le corps des morts et que ceux-ci, alors, se relèvent, d’où le nom ro cadavre lang qui se lève. Ces démons courent alors par le pays et sont extrêmement malfaisants. C’est afin d’éviter cette prise de possession du cadavre que les morts qui ne sont pas incinérés sont souvent coupés en morceaux. Pourtant d’autres, surtout des moines, sont aussi jetés dans les rivières que l’on suppose toutes aller déverser leurs eaux dans le Gange.

49 Corps magique ou illusoire.

50 Les six classes d’êtres.

51 Les Samskaras mentionnés par le Bouddhisme. Les vritti que Patanjâli, fondateur du Yoga, exhorte ses adeptes à maîtriser.

52 Le namshés qui nous est dépeint dans le Bardo thös tol pos­sède celle-ci.

53 Son histoire fournit le sujet de l’épopée nationale des Tibé­tains — leur Iliade. Guésar de Ling, autour duquel de nombreuses légendes se sont accumulées, a eu une existence réelle vers le VIIe siècle. On pourra consulter mon livre : La Vie surhumaine de Guésar de Ling.

54 De son nom originaire en sanscrit : Avalokiteshwara.

55 Le nombre des objets, réputés comme étant autogènes, est considérable au Tibet.

56 Treize siècles plus tard, j’allais réussir, par un exercice prolongé de concentration de pensée et en m’inspirant des procédés du yoga tibétain, à produire l’illusion d’un personnage analogue qui fut vu par un de mes visiteurs. Voir Parmi les Mystiques et les Magiciens du Tibet.

57 Voir l’abrégé de ses aventures dans ma traduction de textes tibétains : Textes tibétains inédits.

58 On peut objecter que c’est peut-être parce qu’il était cour­baturé qu’il a rêvé qu’on le bâtonnait, mais les Tibétains avancent d’autres exemples tels que des marques laissées sur le corps par des brûlures que l’on s’est faites ou que l’on s’est vu infliger en rêve, et de nombreux autres cas.

59 Un guéshés est un gradué en littérature et philosophie, d’une université monastique. Khams est la région N.-E. du Tibet. Le gouvernement chinois nationaliste en avait fait la province du Sikang.

60 Comparer avec ce qui a été dit concernant les réincarnations mentales.

61 Tsong Khapa, né vers 1356 en Amdo au nord du Tibet.

62 Ceux qui ont de « vertueuses coutumes », couramment dénom­més « bonnets jaunes » à cause de la couleur de leur coiffure.