Dominique Casterman : Le moi et le tout


10 Jan 2019

(Chapitre 10 du livre L’envers de la raison 1989)

« On définit généralement l’individu comme une entité (…) douée d’une existence distincte et indépendante. Mais en ce sens absolu on ne trouve d’individus ni dans la nature ni dans la société, de même que l’on ne trouve nulle part des totalités absolues. Au lieu de séparation et d’indépendance, il y a partout coopération et interdépendance, depuis la symbiose physique jusqu’à la cohésion de l’essaim, de la ruche, du banc de poissons, du troupeau, de la famille et de la société » (Koestler)

« Vous existez parce que vous êtes reliés ». (Krishnamurti)

Un des faits le plus significatif de la condition humaine est la conscience de soi en tant que distinct dans l’isolement du processus « moi entité séparée ». C’est une des attributions d’Homo sapiens d’être un animal doué d’intellect ! Et pourtant, rien dans l’univers n’a la possibilité d’exister isolément. Tout est relation, l’univers est un tissu d’événements où chaque chose ne doit son existence qu’à la somme des relations qu’elle entretient avec tous les autres événements et réciproquement. En fait, nous faisons partie d’un ensemble coordonnateur des multiples fonctions individuelles, où chacun des éléments constituants participe à l’édification du tout en général et de chacune des choses en particulier.

Il est curieux de constater que cette solidarité universelle est (presque) complètement endormie dans la conscience humaine, recouverte qu’elle est par une image de soi en tant que distinct qui puise son énergie dans l’ignorance de l’Être essentiel. En réalité, l’homme est relié, et psychologiquement il est isolé dans et par la croyance d’être un moi séparé. Rappelons encore que la différence est réelle et naturelle, c’est l’isolement de la différence qui est un produit illusoire de la conscience humaine, avec pour corollaire la croyance d’être au contrôle.

L’existence de l’être humain est interdépendante de son environnement, du passé, du présent et du devenir de cet astre qu’on appelle la terre et sur laquelle il évolue. La terre est elle-même interdépendante du système solaire qui s’intègre à son tour dans un système galactique plus vaste encore et puis dans un amas galactique … Ainsi de suite pour en arriver à l’univers dans sa totalité indivisible.

Qu’est l’univers, sinon le résultat et la condition d’entretien d’une multiplicité d’événements en état d’interdépendance, d’interconnexion, d’interliaison qui s’interconditionne mutuellement ? L’ensemble est organisé conformément au concept « d’ordre hiérarchique » en divers niveaux de complexité croissante. Chacune des parties se comporte comme un « holon » relativement autonome tout en subissant, par intégration, l’influence du tout. En d’autres termes, l’univers dans sa totalité résulte du jeu d’interconditionnement entre ses éléments constitutifs procédant à leur tour, par réaction complémentaire, de l’influence relationnelle qu’ils subissent en s’intégrant dans le tout qui les englobe. Tout et partie sont inextricablement solidaires au même titre que viemort, jour-nuit … Dans cet ordre d’idée, chaque « holon » a donc des propriétés singulières qui sont déterminées par ses constituants élémentaires et aussi par son intégration dans une entité plus vaste. « Le tout est plus que la somme de ses parties », c’est évident puisqu’il intègre, il englobe, il coordonne en structurant une forme d’organisation hiérarchique (holarchique) entre chacun de ses éléments pour créer un ensemble relativement cohérent, un « holon » autonome (semiautonome). Finalement, nous pouvons constater que d’intégrations en intégrations nous finissons par partager tous en commun le même grand ensemble universel.

Retenons deux points importants.

1) Chaque système possède indiscutablement une certaine autonomie individuelle en tant que totalité qui intègre d’autres sousensembles.

2) Chaque système ne peut exprimer ses propriétés singulières qu’en s’intégrant dans un autre ensemble qui l’englobe et dans lequel il occupe une place plus ou moins déterminée [1].

Chaque structure a donc une tendance à s’intégrer et une autre à asservir. Le « mesuré » (dans le sens d’une attitude mesurée) c’est évidemment l’équilibre entre l’autonomie individuelle d’un ensemble donné, qui témoigne alors en faveur d’une totalité relativement autonome, et d’autre part, une tendance à se subordonner, à s‘intégrer comme soustotalité dans un ensemble plus vaste (c’est un fait qui a déjà été analysé avec plus de précision dans les chapitres précédents). La prérogative de l‘existence humaine est probablement liée à la (possible) conscience vécue que, bien quétant chacun unique en notre genre, notre unicité n’a d’existence réalisable qu’en fonction de la relation vitale que nous assumons avec le Tout universel. Notre vie ne peut se réaliser pleinement que si nous intégrons consciemment notre structure personnelle dans l‘Organisme universel. Cette relation vécue nous permet d’exprimer dans l’instant présent notre manière d‘être en harmonie avec le grand Tout et cela en vertu de l‘unité universelle.

Il ny a qu’une seule chose qui existe isolément : c’est la conscience du moi séparé. Mais cette conscience est illusoire. Alors, peuton raisonnablement parler de l’existence dune illusion ? Tout au plus nous pouvons dire que nous vivons dans un rêve : le rêve de la conscience séparée.

Nous savons aujourd’hui que l’évolution biologique et humaine est intimement liée à toute l’évolution cosmique. En fait nous le savons intellectuellement mais nous sommes incapables de l’éprouver réellement avec tout notre organisme, nous n’en avons pas une conscience vécue, nous sommes réceptifs aux mots mais non aux faits. L’être humain a toujours plus ou moins l’impression dêtre « tombé » à un moment donné sur la terre, comme une apparition spontanée venue dun « autre part ». Pourtant, de plus en plus clairement, la pensée scientifique de notre époque justifie l’existence de l’homme en affirmant que nous sommes tous les « enfants des étoiles », qu’en fait nous ne sommes pas « tombés » sur la terre, plus exactement, l’univers a « accouché » de l’homme, comme d’ailleurs de toutes les choses. Aucune singularité définie n’a dexistence possible si elle ne s’intègre pas dans le « corps universel ». Finalement, c’est le fait fondamental des relations qui assure, paradoxalement, l’existence des individualités qui ne sont séparées qu’en apparence.

Autrefois nos ancêtres pensaient que la vie trouvait spontanément son origine dans la matière inanimée. Le dix-neuvième siècle a vu la naissance de deux personnages qui ont marqué singulièrement la science de la vie et de son évolution.

1) Pasteur a posé un problème quasi insoluble en démontrant irréfutablement que les germes microbiens, en étant présent, partout, contaminent les endroits favorables à leur développement. Ainsi « les générations spontanées » de micro-organismes s’expliquent parfaitement par le phénomène de contamination ; il a démontré que la vie ne pouvait provenir que d’une vie préexistante, d’où la question insurmontable : comment la vie at-elle commencé ?

2) Darwin apporta une esquisse de solution en essayant d’expliquer que la vie serait apparue graduellement et par évolution en utilisant le temps, le temps qui additionne les données acquises dans le passé pour complexifier les formes vivantes que l’on voit dans le présent. Selon Darwin, ces différentes formes vivantes ne seraient pas apparues spontanément mais par de multiples modifications génétiques et fortuites (?) [2] qui, par la sélection naturelle aidée par le temps et l’hérédité des nouvelles caractéristiques au bénéfice des descendants, aboutiraient finalement aux espèces connues aujourd’hui. Nous retiendrons essentiellement que Darwin, indépendamment du fait que sa théorie doit être remise en question, est le premier à avoir insisté réellement sur le fait que la vie en général n’a pu apparaître que par une succession de modifications selon la thèse du hasard associé à la sélection naturelle. Il a donné à la science de la vie en particulier et de la nature en général l’idée essentielle du temps historique qui additionne les acquisitions du passé et les nouvelles caractéristiques sélectionnées d’instant en instant.

La polémique ne porte pas tellement sur l’évolution (le déroulement temporel des événements) elle-même, mais plus exactement sur le comment de cette évolution chronologique qui n’a pu être cohérente et constructive que sous couvert d’une involution causale : la matière est forte de la vie, la vie est forte du psychisme individuel ; et la matière, la vie, le psychisme individuel sont forts de la Conscience universelle. La thèse de l’évolution temporelle – marquée par des antériorités chronologiques successives de l’atome à la cellule et de la cellule à l’être humain – n’est qu’une demi-vérité si elle n’est pas associée à son complémentaire qu’est l’involution, ou antériorité causale en tant que Présence intemporelle de l’Esprit Absolu comme Thème, ou Idée, ou Conscience, anticipant les structures matérielles, organiques et mentales.

Cependant, la croyance en un moi séparé est probablement l’obstacle majeur à l’intuition de la Conscience universelle ; et cette croyance est partiellement déterminée par la « force d’habitude » associative présente dans l’évolution chronologique de la matière, de la vie et du psychisme individuel suggérée par Darwin, mais sans évoquer la notion d’involution expliquée plus haut.

« L’avidité de « devenir » provient d’une force d’habitude fondamentale. C’est sous son action que nous opposons le « vouloir vivre » au fait de vivre simplement. Le vouloir individuel s’arrogeant les seuls droits à l’existence s’oppose au « non-vouloir » d’un processus cosmique se suffisant à Lui-même »

« ... Notre passé biologique résulte depuis des temps immémoriaux de processus de devenir et de croissance. Notre structure psychologique tend à emboîter le pas aux habitudes qui depuis si longtemps ont régi nos structures matérielles et celles dont nous sommes issus. L’erreur consiste donc à superposer au devenir impersonnel des faits, une avidité, une identification, un attachement psychologique »

« L’histoire d’un univers est celle d’un processus d’associations continuelles (...) Dans cette perspective Les atomes s’associent aux atomes et forment les molécules. Les molécules s’associent aux molécules et forment les grosses molécules, bases des premières cellules. Les êtres monocellulaires s’associent entre eux et forment les êtres pluricellulaires (…) Cette force dhabitude associative se poursuit en nous par des tendances qui nous sont familières (...) La force d’habitude associative étendra les prolongements de son processus opérationnel dans le monde psychique. Le « penseur » s’associe à ses possessions matérielles et spirituelles (...) Aussi longtemps qu’en nous, le penseur s’imaginera « posséder » toutes ces choses, il sera « possédé » par elles … » (R. Linssen)

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1 « En descendant La hiérarchie qui constitue les organismes vivants des organes aux tissus, cellules, organites, macromolécules, etc., on n’arrive jamais à toucher le roc, on ne trouve nulle part les ultimes constituants auxquels s’attendaient autrefois les conceptions mécanistes de la vie. La hiérarchie est ouverte vers le bas comme vers le haut » (Koestler).

2 À ce propos notre position rejoint celle de R. Linssen qui se situe « audelà du hasard et de l’anti- hasard ».

« ... Ce que nous appelons évolution n’est que la distance entre la puissance (les potentialités infinies de l’essence de la matière) et l’acte (la manifestation ou l’actualisation de ces potentialités) au cours du temps »

« ... Il semble que les directives fondamentales présidant à tout le devenir évolutif émergent des profondeurs de la matière elle-même »

« … Nous nous trouvons ici à un niveau et dans une optique se situant audelà de nos catégories de hasard et d’anti-hasard par la mise en évidence d’une réalité qui les englobe et les domine »

« … L’unité de direction que nous montre l’évolution biologique n’implique pas nécessairement une intention. Les potentialités infinies de l’essence de la matière agissent simplement par présence ... » (R. Linssen).

Notons encore que le chapitre 6 aborde le même sujet sous un autre angle. A ce propos nous y citions Ruyer qui disait que « l’erreur est de s’imaginer que la sélection naturelle dispense de toute intervention de la conscience. La sélection est certainement efficace ... mais elle ne vaut, pour construire, que sous couvert d’un thème conscient ».

Remarquons qu’à propos de la finalité et de la causalité, Koestler nous dit que « les débuts de l‘évolution se cachent dans la brume (…) elle est un voyage dont on ignore le point de départ et la destination (…) et pour nier qu’il y ait un vent qui gonfle la voile il ne faut pas seulement aimer les hypothèses gratuites, il faut avoir aussi une certaine hargne métaphysique. Mais quant à dire que ce vent, venu du fond de l’histoire, pousse le navire devant lui, ou au contraire il le tire dans l‘avenir, c’est une simple affaire de commodité »

« ... Lévolution n’est ni une foire d’empoigne qui ne dépendrait que du hasard, ni l’exécution du programme rigidement prédéterminé d’un ordinateur. Elle serait comparable à une composition musicale de type classique dont les possibilités sont limitées par les règles de lharmonie et par la structure de la gamme, règles et structures qui néanmoins permettent un nombre infini de créations originales ... »

« ... On peut oublier la vieille devinette du grand architecte caché derrière la finalité. Le grand architecte, c’est depuis le commencement de la vie chaque organisme individuel qui a lutté pour tirer le meilleur parti possible de ses possibilités limitées ; et la somme de toutes les ontogenèses reflète leffort de la matière vivante orienté vers la réalisation optimale du potentiel évolutionnaire de la planète ».