Alan W. Watts : Est-ce sérieux ?


31 Dec 2018

Les questions les plus profondes de la métaphysique sont exprimées dans les phrases les plus courantes de la vie quotidienne. Qui croyez-vous donc être ? Qui a commencé ? Allons-nous y arriver ? Qu’est-ce qu’on va en faire ? Qui est-ce qui s’en charge ? Où diable croyez-vous que vous allez ? Où est-ce que j’interviens ? Où en est-on ? Où suis-je ? Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Qui est qui ? En êtes-vous sûr ? Où va-t-on se retrouver ? Êtes-vous là ? Mais je crois qu’il y en a une qu’il faut poser au tout début : est-ce sérieux ?

La différence superficielle la plus remarquable entre le christianisme et l’hindouisme est que le premier répond, « oui » et le second « non ». Le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs attend d’être pris au sérieux. Son trône est entouré d’éclairs et de tonnerre et, sans que cela n’ait rien à voir avec les exigences morales qui régissent les rapports humains, le Maître des cieux doit avant tout être adoré ; voici alors la congrégation des fidèles entonnant le psaume : « Venons adorer l’Éternel, venons nous agenouiller devant le Seigneur, notre Créateur! »

Quand j’allais à l’école, nous étions forcés de suivre les services religieux de la cathédrale de Canterbury, La Mecque de l’Église anglicane. Il nous fallait prendre le plus grand soin pour ne pas rire ou sourire en s’agenouillant, se courbant ou se relevant au cours des cérémonies austères et guindées de ce temple vénérable ; un fouet impitoyable était la punition d’une telle offense, punition très difficile à éviter étant donné les manies ahurissantes de l’auguste clergé, bêlant, marmottant, ou pleurnichant ses prières, avec une grande variété de voix aux accents pieux. On entendait les sermons de petites ascètes ratatinés, entrecoupés des grommellements du chapitre, et quand ils étaient debout, ils se tenaient d’une telle manière qu’on aurait dit une rangée bien ordonnée de pingouins. Et cependant ni nos attitudes mortellement sérieuses ni la pathétique comédie du clergé ne pouvaient complètement faire disparaître l’ambiance de gloire lumineuse qui régnait. Délimitant des espaces tout en hauteur, riches d’échos, la pierre grise et pâle était magnifiée par la lumière qui tombait des vitraux aux motifs compliqués, à dominance bleue ; il y avait une légère et agréable odeur de moisi rappelant celle d’un chai à vin, et tout le bâtiment semblait flotter au-dessus de l’assemblée comme une mouette dans le ciel  ; il semblait même flotter au-dessus de la ville crasseuse de Canterbury, comme si ses arcs et ses flèches étaient dressés ailleurs, sur quelque falaise haute, inaccessible, surveillant à l’ouest l’Atlantique le lieu où les anges gardent encore le Saint-Graal.

J’évoque ces souvenirs pour montrer que le sens de la grandeur divine n’est pas fait que d’exigences impérieuses, et que donc l’adoration du Roi des rois demeurant dans une lumière inaccessible, n’est ni obéissance servile ni devoir ennuyeux. Ce peut être aussi une fabuleuse célébration, une immense danse de joie au rythme puissant et majestueux, comme le gloria in excelsis chanté à Pâques, les cloches sonnant à tout volée ou bien les splendeurs dorées de la liturgie grecque ou russe dans laquelle les gens ne sont pas agenouillés mais debout, ou se promènent librement dans une église à coupole faite délibérément pour suggérer la gloire du Ciel. On a de plus en plus l’impression que l’objet de cette adoration n’est pas quelque prince pompeux, mais quelque chose comme une lumière vivante, à la foi aussi chaleureuse qu’un feu dans un foyer, aussi violente que l’explosion d’une étoile, et aussi chatoyante qu’un diamant dans un rayon de soleil. Comme l’a noté le poète catholique Coventry Patmore : « Si l’on en croit certaines allusions rapportées dans la vie des saints, l’amour élève l’esprit au-dessus de l’adoration jusqu’au rire et à la plaisanterie, à un niveau où l’âme dit :

Moucheron dansant dans Ta lumière,
Dois-je oser être respectueux?

Il faut bien reconnaître que dans le climat du christianisme anglo-saxon, des remarques de cette pro­fondeur sont rares. L’intérieur de la plupart des églises protestantes ressemble à une cour de justice ou à une salle de réunion, et le moment crucial de la cérémonie est une pesante exhortation faite par un homme en habit noir. Pas de lumière dorée, pas de cloches, pas d’encens, pas de cierges ; aucun mystère sur l’autel ou derrière l’iconostase. Les gens élevés dans cette ambiance sem­blent cependant bien l’aimer. Elle est chaleureuse et amicale, conduisant d’un côté à la construction d’hôpi­taux, à la réforme des prisons et au droit de vote pour tous, et ayant de l’autre le génie de la pure grisaille, de la cuisine insipide que le vin n’accompagne pas, et comprimant les grandes émotions – le tout étant considéré comme vertueux. Si j’essaie d’oublier le préjugé viscéral que je ressens à l’égard de cette forme de religion, j’ai tendance à m’émerveiller de la manière absolue dont elle s’est vouée au sérieux et au laid. Il y a, en effet, un point à partir duquel une certaine forme de laideur devient fascinante, où on se sent obligé de venir et de revenir encore, comme la langue qui ne peut s’empêcher d’explorer une carie dans une dent. Je commence à comprendre que ces gens incroyablement quelconques, avec leur totale absence de couleur presque unique, peuvent bien après tout être une des incarnations les plus étonnantes de la maya – le Danseur du monde aussi loin de lui qu’il puisse être, dansant la négation de la danse.

Pour eux, comme pour beaucoup d’autres, juifs ou chrétiens, et quelle que soit la nuance de leur croyance, le Seigneur est l’archétype du grand-père, qui, puisqu’il faut le concevoir à l’image de l’homme, est coupable d’un insupportable défaut pour un être humain : il ne s’est jamais trompé, ou, si c’est le cas, il refuse absolument de l’admettre. Il en est de même de l’idée qu’on se fait habituellement de Jésus. Je pense aussi au fils du pasteur qui ne va pas avec ses camarades derrière la palissade, pour voir celui qui fera pipi le plus loin : on le jette alors dans la mare, mais au lieu de se défendre, il prend une noble attitude d’offensé, pour que les autres se sentent coupables. On trouve alors le plus rude et ancien problème de la théologie, le « mystère de l’injustice » ; non pas celui de la création de l’Univers, mais celui de la présence du serpent dans le jardin, celui de l’apparition du mal dans un monde dominé sans partage par quelqu’un de si parfaitement bon.

La grande question est de savoir s’il s’agit d’un clin d’œil du père, ou bien si, avant la création et sans témoins, le Seigneur et le Diable n’ont pas conclu un accord, une entente telle que tout le drame du cosmos tient dans le fait qu’elle reste (presque) secrète. Car si le Seigneur est absolument sérieux, les choses vont alors très mal. Non seulement il soumet ses créatures à des exigences morales impitoyables, mais il leur donne un corps hautement sensible qui cherche la volupté, qui a faim, est sujet au cancer, à la peste bubonique, à l’arthrite, à l’ulcère d’estomac et dont les dents set déchaussent ; il les jette dans un monde plein de moustiques, de requins, de vers solitaires, de piranhas, de staphylocoques et autres bestioles ; il les met dans une situation telle qu’il leur faut déployer les plus grands efforts pour ne pas être torturées et brûlées, par accident ou par voie de justice, pour ne pas être impliquées dans des guerres, dans des assassinats et des crimes ; pour ne pas être entraînées dans le fouillis bizarre de leurs émotions venant du fait qu’elles ont un cerveau qui leur montre comme un avantage nécessaire de pouvoir prévoir un futur (essentiellement) terrible. Et pour couronner le tout, il passe pour punir ceux qui désobéissent à ses commandements en les torturant de la manière la plus raffinée dans la douleur, et de plus pendant l’éternité et sans un instant de repos.

Il y a bien sûr quelques brèves compensations, mais on appelle « voir les choses en face » la contemplation de ce tableau effrayant de possibilités et de certitudes. Il est en même temps sacrilège et pourtant absolument nécessaire de remettre en question cette vision des choses. Dieu est-il vraiment sérieux ? Autrement dit : cet univers peut-il être celui d’un désastre complet, irrémé­diable ? D’une éternelle damnation ou de quelque équivalent ? Ou bien cet univers est-il celui où être ou ne pas être n’est pas la question, même si le premier terme implique sans fin le deuxième ?

Dans l’imagerie de l’hindouisme, nous l’avons vu, la dure réalité du monde auquel on se heurte est fait de lila (le jeu) et de maya (l’illusion magique). Shiva danse l’univers entouré de flammes et d’épouvante, mais l’une de ses nombreuses mains se tourne, paume ouverte, vers le spectateur, ce qui signifie : « N’aie pas peur. » Cette représentation, c’est du grand art. La solidité du rocher n’est qu’un mirage électrique. Le corps est un tourbillon ; il semble durer dans son identité, alors qu’il est le lieu de changements constants. Quant à la douleur, véritable pierre de touche de la réalité, puisqu’on se pince lorsqu’on veut s’assurer que l’on ne rêve pas, elle n’est qu’un état hypnotique qui peut disparaître à volonté.

On ne peut évidemment utiliser ici aucun test objectif. Ce n’est que par mon expérience personnelle que je peux décider si le monde est sérieux ou non – si tant est qu’on puisse trouver la réponse à une telle question. Je peux prendre le Seigneur Dieu au mot, arrêter mes impertinences et me jeter au pied de son trône. Ou je peux tranquillement affirmer que c’est de l’esbroufe et attendre, narquois, tremblant ou confiant. Il peut bien se faire que le Seigneur joue avec moi jusqu’à l’ultime micro-seconde du dernier instant, soit en gardant un long et terrible silence, soit en me tourmentant dans mon corps, soit en m’envoyant des prophètes et des prédicateurs subtils et convaincants avec, à la fin, un prêtre miséricordieux pour m’accorder les derniers sacrements. Il pourra sembler, à première vue, que je ne fais que résister à la divine autorité, que je refuse de laisser Son Amour pénétrer mon cœur, que je réprime orgueilleusement la voix de ma conscience qui me pousse à me précipiter au Ciel les yeux pleins des larmes du repentir pour mes nombreux péchés. Mais s’il existe quelqu’un animé d’assez de force d’âme pour accuser Dieu de bluffer, ce qu’il refuse de croire et qu’il ne prend pas au sérieux, ce n’est pas Dieu, mais sa maya. Il refuse d’admettre que l’angoisse, la tragédie, la mort, l’enfer, la peur, le néant soient les réalités ultimes. Et par-dessus tout, il n’accepte pas comme réalité des réalités la séparation, l’apparente distinction entre l’homme et le cosmos, entre la créature et le Créateur.

Ce courage peut paraître blasphématoire à un ortho­doxe: quant au sceptique et au matérialiste, il peut lui sembler souhaitable, bien que souvent ce genre de personne ait une vision des choses encore plus sinistre que Jonathan Edward [1] et son Dieu de Colère. Un matérialiste n’envisage pas le monde au-delà de l’homme autrement que mort, mécanique et stupide. Son dogme est que la nature est totalement indifférente aux valeurs humaines, n’est qu’un chaos dont nous ne sommes nés que par le plus pur des hasards et n’est faite que pour être conquise et exploitée. Cela dit, il y a dans cette vision du monde quelque chose qui n’est pas sans rappeler les symptômes de certaines psychoses : le monde comme Système du Mal, qui vous appâte avec juste assez d’espoir pour vous garder en vie et qui finit par vous réduire en miettes. À ce niveau, plus rien ne rayonne. Visages, fleurs, ruisseaux et collines – tout semble être fait de plastique ou de tôle émaillée ; le monde n’est plus qu’un jouet de bazar, un cauchemar en métal nickelé d’un luxe criard. Les autres humains n’existent pas vraiment, ce sont des mannequins bien faits, sachant répondre avec assez d’à-propos pour avoir l’air vivant. On est soi-même un mécanisme à s’autofrustrer dans lequel chaque fois qu’on gagne en cons­cience de soi, on sent encore mieux ses propres ridicules et ses propres limites.

Ceux qui se complaisent à voir les choses ainsi, et qui ne sont pas dans les hôpitaux psychiatriques, aiment à se persuader et à persuader les autres que c’est une attitude non seulement réaliste, mais héroïque. Dans toute discussion philosophique avec un esprit religieux ou métaphysique, il leur est facile de faire leur numéro du réaliste qui a été échaudé. Peut-être est-ce une question de tempérament qui fait qu’il est impossible pour certains de voir les choses autrement ; quant à moi, cette vision négative m’est toujours apparue comme la chose la plus inconcevable qui soit. Il aurait été tellement plus facile de faire qu’il n’y ait pas d’univers, que je ne peux pas croire que le jeu n’en vaille pas la chandelle. Un cosmos qui n’exprime pas, fonda­mentalement, la joie et la béatitude, n’aurait pas pu faire autrement que s’autodétruire dès le départ, car il n’aurait pas eu la plus petite raison de persister dans son être.

On ne doit pas avoir honte d’espérer, et c’est précisément ce que font tous les esprits créatifs. Ce sont des rêveurs qui trouvent le moyen de réaliser leurs rêves, car ils rêvent et espèrent véritablement. En d’autres termes, leurs espérances ne sont pas vagues, incertaines, mais imaginées avec suffisamment de précision pour pouvoir être concrétisées. Le problème avec beaucoup de religions auxquelles on reproche de donner trop d’espérances est que justement elles n’en donnent pas assez. Elles font preuve d’un manque affligeant d’imagi­nation et d’audace dans la recherche de ce que chacun veut réellement. Je ne conçois pas de meilleur moyen d’essayer de me comprendre moi-même ou de com­prendre la nature humaine en général, que de faire l’exploration exhaustive de mes désirs, de la manière la plus précise possible, tout en me demandant si véritable­ment c’est ça que je veux.

Que se passerait-il si je me mettais à inventer une religion qui soit une pure œuvre d’art, donnant de l’univers une image aussi désirable que possible ? Au départ, on aurait quelque chose de parfaitement fantai­siste, un jeu dénué de tout sérieux ; mais il arrive que la fantaisie la plus débridée débouche de manière inatten­due sur quelque chose de créatif.

Les spéculations mathématiques apparemment les plus gratuites se sont souvent révélées opératoires pour renouveler les concepts de la physique. Le véritable mathématicien tient d’ailleurs davantage de l’artiste que du scientifique : il ne se contente pas de mesurer le monde, mais invente comme en jouant des modèles complexes sans se soucier un instant de leur application pratique. Il pourrait presque être toujours en vacances – on peut l’imaginer à la terrasse de l’hôtel d’une station balnéaire, faisant des mots croisés ou jouant aux échecs ou au poker avec des collègues. Mais il travaille dans une université, ce qui lui confère de la respectabi­lité, et les jeux qu’il élabore sont des merveilles de complexité. Quand Riemann a inventé ses équations pour des espaces à 4, puis 5, 6, 7 et n dimensions, il s’est avéré qu’on pouvait les appliquer à l’étude de la fluctuation des prix!

Fondamentalement, l’historien est aussi un artiste choisissant dans la masse infinie des événements du passé ceux qui s’ajustent au modèle explicatif qu’il emploie ; tout son art consiste à donner un sens à l’activité humaine. C’est ainsi, également, que le modèle copernicien du système solaire est préférable à celui de Ptolémée, avant tout parce qu’il est plus simple. Les planètes n’ont pas à suivre des orbites compliquées et y ont une course régulière et ordonnée. Le tableau est plus clair, mieux ordonné, et ainsi plus satisfaisant d’un point de vue esthétique.

Pourquoi alors ne pas se demander ce qui pourrait être l’explication la plus satisfaisante, esthétiquement, de notre propre existence dans l’univers particulier que nous habitons ? Cette explication doit prendre en charge jusqu’aux angoisses les plus effrayantes qu’on puisse connaître sur cette terre. En quoi pourrais-je véritable­ment vouloir les endurer ?

Nous souffrons souvent volontairement pour aider ceux que nous aimons, et c’est l’explication que le christianisme donne habituellement pour justifier la douleur, qui se transforme alors en un acte d’adoration envers Dieu. Il n’y a pas d’acte d’amour plus grand que de donner sa vie pour un ami, et c’est ce que fait Dieu en permanence, au bout du compte : sacrifice de Dieu le Fils au nom de l’Amour que Dieu le Père porte au monde. Pour des chrétiens, le sens de la souffrance est dans ce qu’elle évoque l’amour et lui donne sa réalité. L’amour que Dieu porte au monde est réel parce que d’une certaine manière, il lui en coûte, même à Dieu. Comme le dit un hymne :

Il n’y avait pas assez de bien
pour payer le prix du péché ;
Il ne pouvait qu’ouvrir les portes
du Paradis, et nous y admettre.

Cependant, si je peux vouloir souffrir pour ceux que j’aime, je ne peux vouloir qu’eux souffrent. Ma souf­france est destinée à leur épargner la leur. Un univers où mes amis doivent souffrir est parfaitement critiquable si cette souffrance n’est destinée qu’à faire éclater mon amour pour eux, ou même l’amour de Dieu. De notre point de vue, celui de l’espérance, un univers où la souffrance apparaît accidentellement est simplement mal fait, et un univers où la souffrance est le fait d’un esprit malveillant est un piège diabolique. Idéalement, je voudrais être seul responsable de mes souffrances, y compris les sentiments de compassion que j’éprouve pour celles des autres. Et je voudrais qu’il en soit de même pour tous. Mais Cela signifie de toute évidence qu’il s’agit de quelque chose de plus que la simple responsabilité, car il faut y inclure des choses comme le bébé qui naît syphilitique.

L’interprétation de telles tragédies, dans le boud­dhisme et l’hindouisme populaires, passe par la notion du karma que chacun hérite de sa vie précédente. Le bébé syphilitique paierait alors le mal commis dans sa précédente incarnation. Mais il ne s’agit là pas tant d’une explication que d’une manière de la reculer à l’infini. Comment l’individu, à travers ses réincarnations successives, est-il arrivé à faire le mal une première fois ? On ne peut pas attribuer à l’individu la responsabilité de ses propres souffrances, n’en ayant qu’une connaissance superficielle : à ce niveau, l’individu, qu’il soit adulte ou enfant, me paraît bien plus la victime que la cause de sa propre angoisse.

Nous devons alors imaginer un nouveau modèle d’individualité, composé de deux sphères concentriques avec un centre commun. La sphère extérieure qui est la conscience finie, l’ego, l’individu superficiel, croyant qu’il est volontairement cause de faits et d’expériences, ou qu’il en a connaissance, ou qu’il doit les souffrir. La sphère intérieure qui est le véritable moi, le soi inconnu à l’ego conscient. Ce dernier n’étant que le déguisement temporaire, le rêve du premier : et le véritable soi non seulement serait sans craintes devant des rêves de souffrance intense, mais il ferait de cette expérience une source de joie et de béatitude, comme un jeu éternel de cache-cache.

Cette religion imaginaire exigerait pour condition finale qu’à un certain moment les deux consciences se distinguent, le moi profond ou soi se réveillant de son rêve pour transformer le moi superficiel, qui se reconnaîtrait enfin. C’est peut-être pourquoi nous éprouvons quelquefois une agréable et étrange sensation, comme d’avoir oublié quelque chose d’extrêmement important depuis très, très longtemps. Il arrive même que ce souvenir-fantôme évoque une sorte de paradis perdu, un paysage lumineux de collines et de ruisseaux, extraordi­nairement familier et pourtant impossible à situer. À chaque fois, le monde « réel » se rappelle ainsi à nous, et nous pensons : « Voici ce que j’ai toujours cherché, l’endroit où je me sens chez moi. » Il arrive d’autres fois que le souvenir ait une dimension plus profonde, donnant la sensation d’exister et de savoir depuis toujours, d’avoir précédé l’espace et le temps. Mais bien que cette sensation soit extrêmement vive, sa regrettable brièveté fait qu’on ne peut rien en dire de plus. On éprouve également le besoin de se rappeler quelque chose qu’on soupçonne être une vaste dimension de notre être même et qui est gardée cachée – peut-être depuis le moment de notre naissance. C’est que la conscience, l’attention consciente est un tour qui consiste à ne voir que la forme et à ignorer le fond ; c’est ainsi que je remarque mon ego et oublie le fond sur lequel il se détache, le moi profond ou soi qui le sous-tend.

Supposons donc que ma vie manifeste, comme individu, soit imaginée par un soi caché qui est en réalité mon véritable moi central, bien plus que mon ego apparent, et qu’à un moment quelconque (par exemple au moment de la mort) je me réveille à la joie illimitée qui s’exprime par le jeu sans fin de la danse dans et hors la lumière. Seulement, définir l’état du moi profond par l’expression « joie illimitée » évite d’avoir à inventer une religion idéale. Si je l’imagine dans la perspective d’une œuvre d’art, il me faut essayer de définir très clairement ce que j’entends par cette joie transcendantale.

On remarquera en passant que, sur ce point, l’image­rie chrétienne est bien vague quand elle parle de la gloire céleste, et étonnamment précise lorsqu’il est question des angoisses infernales. L’attitude des habi­tants du paradis dans les tableaux est invariablement compassée et morne, alors qu’en enfer se déroulent des bacchanales effrénées [2].

Les vitraux de la Sainte-Chapelle, les enluminures du manuscrit de Lindisfarne, les rites lumineux de la liturgie orientale et les chants grégoriens des bénédictins de l’abbaye de Solesmes peuvent donner une faible idée de ce qu’est le paradis. Mais ce ne sont que des fragments, aperçus par une porte un instant entrouverte. C’est le moment de s’aventurer plus courageusement dans un élan de joie, et de découvrir ce que nous attendons vraiment du Ciel.

Notre religion imaginaire tient pour acquis que le moi profond ou soi est éternel et indestructible, simplement parce qu’il est ce qui est et tout ce qui est. L’espace en entier est le lieu de sa conscience, ce qui s’accorde tout à fait avec les idées actuelles de l’astronomie faisant de l’espace un continuum à quatre dimensions se recour­bant sur lui-même et sans extérieur. L’exploration de l’espace n’est peut-être qu’une extension de l’explo­ration de notre propre conscience, une redécouverte du « fond » méconnu sur lequel se détachent des ego individuels. Mais quelles seront, plus spécifiquement, les préoccupations de cette conscience ?

Si travailler est ce qui doit être fait pour continuer à vivre, l’activité propre de Ce-Qui-Est sera forcément de jouer. La réalité est ce qui existe sans effort, c’est l’énergie de Blake, un éternel bonheur. J’ai déjà men­tionné que cache-cache et perdu/trouvé sont les formes fondamentales du jeu, l’existence étant avant tout vibration. C’est l’état du oui/non, de l’ici/là, du solide/vide, du positif/négatif, du va-et-vient, de l’externe/interne, symbolisé par le mouvement archétypal de la vague. Le rythme est au cœur même du jeu, et les formes les plus simples de la délectation sont des actions rythmées – chants d’oiseaux, cri-cris de grillon, battements de cœur, éclats de rire, la perte extatique du moi du batteur de tambour et du danseur, les vibrations sonores des voix, des cordes et des cloches. On peut se laisser entraîner encore et encore dans le rythme jusqu’à ce qu’on soit à bout de force, et si l’on parcourt les différentes cultures de l’humanité, on constate qu’il n’y a rien que les hommes ne fassent plus volontiers que s’enfoncer toute une nuit dans le rythme. C’est pourquoi les anges chrétiens chantent « Alleluia, Alleluia » en permanence devant la vision de Dieu, et c’est pourquoi leurs équivalents bouddhistes passent pour s’écrier ;

Tutte, tutte
Vutte, vutte
Patte, patte
Katte, katte!

Je suis d’ailleurs persuadé qu’un des composants essentiels de mon Ciel, que la préoccupation fonda­mentale de mon moi profond, est de s’absorber dans le rythme ; regardant la lumière et l’eau, écoutant les pulsations de mon corps, je peux difficilement en douter. Se laisser envahir par un rythme ininterrompu est une délectation suprême. L’interruption de l’activité rythmée est d’ailleurs ce qui donne les sensations de matière, de substance, de poids, de rigidité ; et l’activité devient désagréable quand elle est submergée par ces sensations. La mort semble être la résolution de l’activité en matière brute. Malgré tout, il faut un minimum d’interruption pour que le rythme soit sen­sible. Il n’y a pas de battement sans peau de tambour. Le rythme est gratifiant tant que l’obstacle est subor­donné à l’action, tant que la matière est soumise à l’énergie. Pour créer le rythme, la conscience infinie doit donc, dans une certaine mesure, se faire obstacle à elle-même – tout comme l’espace doit contenir des solides pour être reconnu comme espace.

Un autre obstacle aux joies du rythme est la monotonie, qu’on évite par la variété et la complexité. Il faut cependant un minimum de monotonie pour qu’il y ait un rythme, un schéma de base, sans qui nous n’aurions qu’une succession d’intervalles donnés au hasard. Le problème essentiel dans l’art du rythme n’est pas tant de supprimer la monotonie que de constam­ment être en mesure de la déjouer. Pour cela, on dispose non seulement de variété dans les rythmes, mais aussi dans les instruments, tambours, cordes, tubes, cloches ; ou encore dans les mouvements du corps, dans les formes et les schémas visuels, dans les transformations de couleurs, dans les chants et la poésie, et jusque dans les raffinements de la pensée abstraite.

Au-delà de tout ça, les drames et les intrigues de l’histoire humaine, les hasards de la guerre, les strata­gèmes de l’amour, les quitte-ou-double financiers, et la poursuite sans fin de l’illusion du pouvoir politique, ne sont que des variations complexes de la joie du rythme. Et c’est quand l’esprit s’abandonne complètement à ces cadences qu’il connaît la joie. La joie requiert une certaine résistance au déploiement de l’énergie, et ce peut être la monotonie, la paresse qui transforme l’énergie en effort, ou au contraire une telle complexité du rythme que le schéma de base disparaît dans le chaos.

Pour conserver son état de béatitude, la conscience infinie doit employer les moyens les plus ingénieux pour créer et surmonter la monotonie, en combinant l’ordre et le hasard de telle sorte que l’ordre ne devienne pas sclérose et le hasard, chaos. Le jeu du rythme doit rester contrôlé, mais pas au point d’être entièrement prévi­sible. Il doit être merveilleusement complexe mais sans l’ennui d’avoir à surveiller constamment tout ce qui y entre et en sort. En un mot, la toute-puissance doit éviter à tout prix deux choses : la situation aberrante dans laquelle elle se contrôle totalement, et celle, également stérile, où elle perd tout contrôle d’elle-même.

La solution est semblable à celle qu’emploie un organisme qui délègue certaines fonctions à « l’incons­cient », si bien que cette fonction continue d’opérer sans avoir à être directement consciente, comme dans le choix délibéré des mots que nous utilisons pour parler, ou du mode de respiration en nageant. Il y a là un double avantage. Le premier est de permettre la mise en place de schémas de comportements de plus en plus complexes, sans que le contrôle central soit surchargé ; le deuxième est l’introduction d’un élément de surprise. Le moi profond peut alors laisser des schémas de comportements se dérouler par eux-mêmes, et complète­ment les oublier. Dans cet ordre d’idée, notre déité hypothétique maintiendrait sa jouissance en créant l’expérience de l’altérité. Car ces rythmes relégués – ou délégués – joueraient le rôle d’autres êtres pour le plus grand émerveillement de leur créateur.

Cependant, ces « autres » ne sont qu’une émanation du moi profond, même si le moi s’oublie en eux. D’un côté, c’est une aventure, un renoncement provisoire au contrôle total l’empêchant de tomber dans la sclérose et la mort. D’un autre côté, cet oubli de soi est aussi rafraîchissant qu’un bon somme, en ce qu’il crée des points de vue nouveaux sur les choses. Et le moi profond, à travers les yeux de chaque bébé naissant, peut jeter sur le monde un regard aussi neuf que s’il n’en avait jamais entendu parler. En ce sens, on peut dire qu’aussi vieux qu’il soit, l’univers ne cesse de se renouveler, et la danse ne faiblit jamais.

La sensation d’altérité ne doit cependant pas devenir trop grande. Quand cela arrive, quand le contrôle sur les choses est perdu jusqu’à un certain point, la surprise se transforme en frustration, en peur ou en panique. Au cours d’une telle crise, mon moi profond doit avoir le pouvoir de se rappeler que ce jeu est le sien, que l’altérité est maya. Et c’est alors d’une tout autre manière qu’il s’éveillerait, étonné, à ses propres dimen­sions cosmiques et éternelles. Il peut aussi quelquefois, comme un garçon trop curieux, laisser les choses aller très loin hors de son contrôle, jusqu’au point d’en oublier qu’il a le pouvoir de s’éveiller. Quand nous dormons ou rêvons, nous ne savons pas que nous pouvons nous réveiller ; mais on ne s’endormirait jamais si l’on n’était pas sûr de pouvoir le faire. C’est dans le même esprit que le marin, confiant dans son bateau et dans sa maîtrise, affronte les tempêtes. Car jouer est aussi parier, avoir le sens du risque, savoir jusqu’où l’on peut aller.

Que se passerait-il, si j’avais le pouvoir de rêver ce que je veux chaque nuit ? Je commencerais par assouvir mes désirs les plus évidents : j’inventerais des palais, je festoierais à des banquets en écoutant des musiciens et en regardant des danseuses, je ferais l’amour comme jamais, il y aurait des jardins lumineux près de lacs surplombés par des montagnes. Viendraient ensuite de longues conversations avec des sages et la contempla­tion d’œuvres d’art admirables ; j’écouterais et jouerais de la musique, je voyagerais partout dans le monde, j’irais voler dans l’espace et contempler les galaxies, je plongerais au cœur de l’atome pour voir tourbillonner les électrons. Mais j’en arriverais à vouloir pimenter un peu l’aventure, en rêvant, par exemple, d’une dange­reuse escalade en montagne, ou encore que je sauve quelque princesse des griffes d’un dragon, ou mieux : je me jetterais dans un rêve imprévisible, où je ne saurais rien de ce qui va m’arriver. Une fois cela commencé, mon audace pourrait bien ne faire que croître. Je voudrais alors rêver des vies complètes, comprimant soixante-dix années dans l’espace d’une nuit ; ou rêver que je ne rêve pas du tout, que je ne me réveillerai jamais, que je me suis complètement perdu dans les labyrinthes de l’esprit ; et à la fin je serais pris d’une telle angoisse que le soulagement du réveil serait plus merveilleux que le plus merveilleux des rêves.

On comprend dès lors facilement que mon moi profond pourrait très bien imaginer ma situation parti­culière actuelle et ma personnalité propre : il en serait de même pour tout le monde, car, dans notre hypothèse, le moi profond de chacun est au cœur de toutes les personnes. Toute altérité, toute dualité, toute multipli­cité fait partie du jeu. La leçon de tout cela est qu’une réflexion partant de mes rêves les plus naïfs pour expliquer l’univers, et passant par une tentative d’imagi­ner aussi nettement que possible la nature de la béatitude éternelle, me fait me retrouver en train de vouloir être précisément là où je suis! À ceci près que tous mes griefs contre les souffrances passées ou présentes peuvent être balayés et transformés en joie : il suffit de se réveiller pour trouver que le moi profond a délibérément rêvé tout cela, et que c’est là partie intégrante de la jouissance que le moi éprouve éternellement.

Mais dans la mesure où je donne libre cours à mon imagination, il me faut prendre en considération ce point capital : dois-je faire en sorte que quand je m’éveille à mon moi véritable, mon vieil ego s’éva­nouisse? Si je pouvais m’éveiller avant ma mort, mes deux identités devraient évidemment finir le chemin ensemble. Superficiellement, je serais conscient d’avoir un nom, une adresse et un numéro de téléphone, et me rappellerais très bien que pour « des raisons pratiques » — c’est-à-dire pour continuer jouer le jeu social — je ne suis qu’un individu limité du nom d’Alan Watts. Mais au-dedans de ce persona, de ce masque, je serais puissamment conscient que mon identité fondamentale — éprouvée plutôt que comprise — est le soi, le moi éternel de tous les moi.

Et après la mort ? Suis-je bien sûr de pouvoir accepter sans réserve la disparition ultime de ce précieux Alan Watts, dans lequel j’ai investi tant de temps et d’éner­gie ? Question bien difficile pour quelqu’un de jeune, qui n’en est pas arrivé au moment où l’on est prêt à renoncer à tout. Il lui faut continuer, ne serait-ce que pour des raisons biologiques, le seul fait de vivre entraînant ce besoin de persister dans son être : le but de la main frappant la peau du tambour est au-delà de cette peau. La volonté de disparaître est incompatible avec ce besoin de perdurer, sauf pour un individu ayant intensément réalisé l’identité profonde se cachant sous les apparences changeantes. De plus, même une per­sonne âgée, pour peu qu’elle soit encore alerte, reste toujours curieuse de savoir ce qui va se passer dans le futur, ce que découvrira ou inventera le génie de l’homme, le cours que prendra l’histoire, et ce qu’on trouvera au plus secret du monde.

Il me semble cependant qu’après quelques centaines d’années, je pourrais bien en avoir assez d’éprouver toujours la sensation « d’avoir-été-déjà-ici ». Il est clair que ceux qui font de l’individualité éternelle la valeur suprême n’ont pas suffisamment réfléchi à ce qu’ils souhaitaient. Un tel souhait est comparable au désordre grandissant de Manhattan, la ville qui s’agrandit par le haut. Mais elle atteint un point de non-rentabilité, lorsque, passé une certaine hauteur, les gains en espace s’annulent par la multiplication des ascenseurs dans les étages du bas. En d’autres termes, prolonger, indéfiniment, l’individu est un projet nocif, – architecturalement, biologiquement et psychologiquement. L’entité qui est supposée se prolonger n’est pas l’individu, mais quelque chose de plus grand à quoi il appartient, comme les cellules appartiennent à notre corps. Le tragique de la mort réside dans la méconnaissance de cette appartenance, et surtout dans le fait de ne pas avoir trouvé sa propre identité au sein du moi profond. Si l’on comprend cela, on réalise alors que la disparition du masque, de l’ego dans la mort n’est pas, comme on le dit parfois, absorption de l’âme par Dieu : rien n’est absorbé. Simplement, on s’éveille à Celui qui a toujours été.

Il est bien évident que cette religion gratifiante de mon invention tient beaucoup de l’idée centrale de la mythologie hindoue : le thème de Brahma, le Soi suprême se manifestant cycliquement par la création d’univers. De plus, les stades par lesquels passe la maya dans cette mythologie correspondent à quelque chose comme la progression que suivrait une personne qui pourrait contrôler ses rêves. Le cycle du temps pendant lequel le monde se manifeste, le kalpa, dure 4 320 000 ans. Il est divisé en quatre yugas, du nom du « lancer » au jeu de dés indien : krita (le 4, lancer parfait) treta (le 3) dvapara (le 2) et kali (le 1, le plus mauvais). La première époque, le krita-yuga, dure 1 728 000 années, pendant lequel le rêve maya est un paradis merveilleux, parfait. La deuxième époque est le treta-yuga, qui dure 1 296 000 années et qui voit apparaître certains phéno­mènes incontrôlés dans ce qui est toujours le paradis : mais les surprises restent agréables en dépit de la présence d’un sentiment d’appréhension. La troisième époque est le dvapara-yuga : elle dure 864 000 ans, et le principe du désordre y est en équilibre avec celui de l’ordre. Le kali-yuga est l’ultime période, couvrant 432 000 ans: elle est marquée par le triomphe du principe de désordre, qui, allant en s’accroissant, abou­tit à la disparition de l’univers par le feu. Sur quoi Brahma s’éveille du rêve maya, et goûte une paix lumineuse pendant 4 320 000 années avant d’entamer un autre cycle.

On remarquera que le principe de désordre ne peut revendiquer que 1296 000 années de l’ensemble du kalpa, soit un tiers du treta-yuga, la moitié du dvapara-yuga, et tout le kali-yuga ; le tout faisant un tiers du cycle kalpa. Ce symbolisme chronologique signifie que le principe de pérennité du jeu dépend de la subordination du dés­ordre à l’ordre, le désordre ne devant jamais triompher de l’ordre en dépit du moment dramatique pendant lequel il semble détenir la victoire, à la fin du kali-yuga [3].

Les expériences si intenses des mystiques sont peut-être les seuls moyens que nous ayons de tester la validité des hypothèses religieuses et métaphysiques, mais ne peuvent faire l’objet d’une étude livresque. On trouve cependant dans les écrits des mystiques des indices significatifs allant dans le sens de la vision de l’univers que je propose, y compris chez des mystiques chrétiens comme Jean Scot Erigène, saint Simon le Néothéologue, maître Eckhart, Nicolas de Cuse, Boehme et peut-être bien Teilhard de Chardin. Mais le but de cet essai n’est pas de se lancer dans une discussion métaphysique. Je n’ai pas dans l’esprit de prouver à tout prix que mon idée est vraie. La vérité éclatera d’elle-même. Mon but n’est que de pousser jusqu’au bout certaines construc­tions mythologiques, comme celle que nous venons de décrire, pour voir ce qui se passe à la fin. Si, à ce moment-là, on a la conviction d’avoir jeté un regard nouveau sur l’homme et l’univers, c’est parfait. Nous allons voir précisément ce qui arrive à la version traditionnelle et orthodoxe du christianisme, le catholi­cisme [4], si on l’étudie selon le point de vue que je viens de décrire.

Quelle que soit l’application pratique de la règle, y a-t-il quelque chose dans le christianisme qui, au niveau du dogme, s’oppose à l’idée que l’activité créatrice de Dieu est ludique ? Nous pouvons heureusement faire tout de suite appel à la prestigieuse autorité de saint Thomas d’Aquin, qui écrit à propos de la sagesse de Dieu : « La contemplation de la sagesse de Dieu peut être comparée à bon droit à un jeu, pour deux choses qu’on trouve dans les jeux. La première est que les jeux donnent du plaisir, et la contemplation de la sagesse donne le plus grand de tous les plaisirs si l’on en croit ce que la Sagesse dit d’elle-même dans l’Ecclésiaste : « Mon âme est plus douce que le miel. » La deuxième est que dans les jeux, les mouvements n’ont pas d’autres fins qu’eux-mêmes. Il en est de même des joies de la sagesse… De plus, la divine Sagesse compare ses joies à des jeux :

J’étais à l’œuvre auprès de lui,
Et je faisais tous les jours ses délices,
Jouant sans cesse en sa présence,
Jouant sur le globe de la terre…
[5].

La Sagesse personnifiée de Dieu qui parle ici symbo­lise pour l’Église le Fils de Dieu, le divin Logos « Par qui toutes choses ont été faites ».

Cela dit, il est remarquable que les idées courantes sur le caractère de Dieu sont d’un niveau moral nettement inférieur à celui qu’on attribue aux saints. Un saint peut pardonner jusqu’à « soixante-dix fois sept fois » si l’on pèche contre lui, alors qu’il est fréquent que le Seigneur ne pardonne rien du tout tant que le coupable n’est pas venu ramper à ses pieds dans une attitude de complet repentir. Par-dessus tout, le saint authentique n’éprouve pas le besoin de se prendre au sérieux, et en effet, on trouve chez lui une sorte d’humour candide, un sens de sa propre absurdité qui n’est pas tant une autocritique qu’une manière de se payer sa propre tête ; « Une âme intérieurement unie à Dieu, écrit saint Marc Podvizhnik, devient, dans la profondeur de sa joie, comme celle d’un petit enfant simple et heureux et ne condamne personne, qu’il soit grec, juif, païen ou pécheur, les regardant tous d’un œil purifié et trouvant le monde entier source de jouissance. »

Si, de surcroît, comme l’imagine Chesterton, les anges volent parce qu’ils se prennent à la légère, que doit-il en être du Seigneur des anges, source de toutes les vertus, quand il pratique celle-là ?

L’attribution d’un état d’esprit joueur à Dieu peut déconcerter le dévot à cause du double sens de l’idée de « jeu » et de « ne pas être sérieux ». Car d’un côté c’est un état d’esprit fait de gaieté, d’exubérance, celui d’un cœur léger et joyeux ; mais de l’autre la notion de « jeu » implique aussi quelque chose de superficiel, de préten­tieux et même de trompeur. De même « ne pas être sérieux » peut vouloir dire ne pas être solennel, grave, pompeux ou sinistre, mais aussi manquer de sincérité. Pour tout compliquer, il faut remarquer que la trompe­rie peut parfois être payante. En sanskrit, le mot upaya signifie roublardise, tromperie, dans un contexte poli­tique. Mais dans celui des disciplines bouddhistes ou hindouistes, il désigne les « astuces » qu’un maître emploie pour aider ses élèves à démasquer leur propre égocentrisme. De la même manière, les textes hagiogra­phiques abondent en histoires où le démon est mystifié par ce que saint François-Xavier appelle « des saintes ruses ». Car le Démon, dans ce cas, ne fait que personni­fier notre propre fourberie, notre capacité infinie à nous observer en train de nous observer, comme lorsque nous sommes fiers de notre humilité, puis fiers de reconnaître que nous sommes fiers, et fiers encore de nous sentir assez subtils pour avoir reconnu là un processus de régression à l’infini. Les chausse-trappes de la conscience de ce genre sont très probablement des défauts d’ordre mécanique du système nerveux, semblables aux oscillations se produisant dans un dispositif électronique quand il essaye d’enregistrer qu’il enregistre. Quand on braque, par exemple, une caméra de télévision sur un récepteur donnant l’image qu’elle enregistre, cette image se transforme en une succession de vagues embrouillées ; l’équivalent psychologique ou neurologique serait le tremblement ou un pénible état d’anxiété consistant à craindre d’avoir peur, à s’en faire parce qu’on s’en fait. C’est l’éternel problème de tout système réflexif ou à feed-back – et de celui de la conscience humaine en particulier ; le cœur du problème étant qu’un tel processus régressif de conscience de soi ne peut se résoudre par lui-même. C’est en le « mystifiant » qu’on peut le sortir de son cercle vicieux. Nos petites angoisses sont instantanément oubliées si un ouragan s’abat dans les parages, mais il n’est guère pensable de créer un ouragan, ou son équivalent, simplement pour nous arracher à nos crises de vague à l’âme et de mesquine­ries, pas plus qu’il est possible de se faire peur soi-même pour arrêter un hoquet. Quelqu’un ou quelque chose en deçà du niveau conscient doit déjouer le Diable au bon moment : étant un archange, il peut, en effet, lire dans nos pensées et donc être toujours averti de nos intentions avant qu’on passe aux actes. Seul un acte spontané, irréfléchi, peut en venir à bout. « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. »

La terminologie chrétienne appelle grâce divine ce « Quelque chose en dehors du contrôle conscient », et la grâce est tenue pour la seule chose qui puisse déjouer les machinations du Malin, c’est-à-dire les pièges en forme de cercles vicieux de la conscience que nous avons de nous-même. En tant que dispensateur de la grâce, Dieu a le même rôle que le gourou, le guide spirituel, des hindouistes, et les « voies de la grâce » seraient alors l’équivalent de l’upaya.

Mais il semble qu’il ne soit jamais arrivé à un chrétien d’imaginer que les « voies de la grâce » puissent passer par la supercherie et que pour soigner les âmes, le Seigneur se permette d’utiliser des placebos, des blagues, des surprises, des fraudes et toutes sortes de méthodes destinées à frapper l’égocentricité si bien défendue des hommes. (Je parle ici un langage purement chrétien, à un niveau où l’on ne sait rien du « Tu es Cela », Tat tvam asi.)

Malheureusement, on suppose que le Seigneur est totalement dépourvu du sens de l’humour. Ses manifes­tations officielles, les Écritures saintes, sont prises avec une écrasante solennité, sinon complètement au pied de la lettre, et du moins sans qu’on y voie de fantaisie, d’allusions, d’ironie, d’exagérations, de moquerie envers soi-même ou envers les autres, de drôlerie ou de gaieté. Et si ces démonstrations solennelles n’étaient en fait qu’une absence d’expression ? Si le Seigneur voile sa gloire, trop éblouissante à nos yeux de mortels, pourquoi ne voilerait-il pas aussi son allégresse, comme quelque chose de beaucoup trop drôle pour que les hommes puissent le supporter ?

Al Padre, al Figlio, allo Spirito Santo
comincio « Gloria » tutto il Paradiso,
si che m’innebriava il dolce canto.
Cio ch’io vedeva mi sembiava un risu
ddl’ universo ; per che mia ebbrezza
entrava per l’udire e per lo viso
[6].

Si donc, comme Dante le suggère, les hymnes glorifiant la Sainte Trinité semblent être le rire de l’univers, quelle est donc la plaisanterie qui l’a provo­qué ?

Extrait de Être Dieu (au-delà de l’au-delà). Ed Denoël 1977

________________________________________________________

1 Pasteur calviniste américain, prônant une doctrine austère.(N.d T.)

2 Cela me rappelle une anecdote contée à table, dans une maison de campagne anglaise : les invités discutaient sur ce qu’il adviendrait d’eux après la mort. Parmi eux se trouvait un homme âgé, plutôt guindé, qui fit preuve d’une vision particulièrement profane de l’Église. Il n’avait rien dit pendant toute la conversation et l’hôtesse se tourna vers lui en lui demandant : « Eh bien, Sir Roderick, que pensez-vous qu’il vous arrivera après la mort? — Je suis tout à fait certain, répondit-il, que j’irai au Ciel jouir d’une éternelle béatitude, mais je préférerais que vous ne discutiez pas d’un sujet aussi déprimant. »

3 D’après Heinrich Zimmer, le kali-yuga a commencé le vendredi 18 février de l’an 3102 avant Jésus-Christ, ce qui signifie qu’il reste encore 426935 années à franchir! Mais consolez-vous : quand les Yugas approchent de la fin, le temps passe de plus en plus vite.

4 C’est la moindre des corrections que de faire état de ses propres préjugés. Pour moi, le « catholicisme » comprend l’Église catholique romaine, les Églises orthodoxes de rites orientaux, et les Églises anglicanes, car ce sont des Églises qui font de l’autel et non de la chaire le lieu du culte. En d’autres termes, ce sont des « religions du mystère » et non des assemblées réunies pour écouter des cours et promouvoir des bonnes œuvres.

5 Proverbes 8, 30, 31.

6 « Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit » commença tout le paradis, d’un chant si doux que j’en étais enivré.
Ce que je voyais me paraissait être un sourire de l’Univers, ce pourquoi mon ivresse entrait en moi par l’ouïe et par la vue. » (Trad. Alexandre Manneron.) Dante, Paradis ; XXVII, I-6. (N.d.T.)


Étiquettes : , Watts Alan W.