Frédéric Lionel : Le prophétisme intellectuel


09 May 2019

L’évolution est un mot qui évoque l’action du dynamisme créateur, d’une énergie universelle qui semble obéir à une idée rectrice. L’ensemble des phénomènes qui a un moment se manifestent dans l’Univers conditionne, par son action, le présent et porte en lui le germe du futur. Il reflète une Intelligence-Conscience, conduisant au progrès que rend possible l’expérience faite sur tous les plans de la manifestation. Les formes disparaissent en donnant naissance à des formes nouvelles, mieux adaptées aux sollicitations correspondant au mouvement de la Vie et ainsi se tisse le lien qui unit l’éphémère à l’éternel.

Tout évolue, soit par une lente, très lente transformation, soit par une mutation, parfois brusque, que postulent les conditions ambiantes lorsque leurs variations sont de grande ampleur. L’évolution est un fait qu’admet la science moderne. Son mécanisme est peu connu. Le mot évolution rend sensible le dynamisme qui pulse en toute chose. Connaître sa loi, c’est s’y conformer.

En envisageant un âge nouveau, en suggérant une mission qui incomberait à l’homme occidental, en évoquant la tradition sous forme de Loi qui trace l’itinéraire, se dévoile une ligne de conduite qu’éclaire l’Intelligence-Conscience. L’homme éveillé accédant à une autre conscience au cœur d’un monde en proie à des convulsions qui risquent de le précipiter dans l’abîme doit dégager une voie de salut qu’il est appelé à emprunter.

Privé d’une ligne de conduite, l’homme, au niveau de successives observations, se perd dans l’arbitraire de notions établies à la suite de choses approximativement appréhendées. Ces notions qui servent d’appui aux besoins du moment s’opposent à la longue à une progression qui postule une connaissance en perpétuel dépassement.

Tout dépassement est le fruit d’une compréhension que le décryptage des symboles facilite, parce qu’ils véhiculent des messages universels en code secret qu’il s’agit de déchiffrer.

Jupiter et la foudre qu’il manie représentent l’Energie toute-puissante. Le caducée que porte Hermès, le trois fois grand, représente l’arbre de Vie autour duquel s’enroulent deux serpents figurant les deux énergies antagonistes, la passive et l’active, soit les deux pôles de la manifestation apparemment opposés et, en fait, complémentaires.

Ce ne sont que deux exemples choisis au hasard. L’homme, représentant le sommet de l’évolution sur Terre, a développé des civilisations qui, au cours des âges, lui ont servi de cadre. Aussi doit-il aujourd’hui se préoccuper du cadre qui sera celui de ses enfants dont les exigences correspondront à celles que l’âge du Verseau fera surgir.

La civilisation de l’âge nouveau postule une approche différente des problèmes humains et des solutions mieux adaptées aux exigences spirituelles, scientifiques ou temporelles des hommes.

L’Occident se cherche sans se connaître, sans réaliser sur quels postulats appuyer sa vision civilisatrice. Les idées s’affrontent, se heurtent ou se concilient, dans une ronde qui risque d’approfondir les mêmes sillons, donc aboutir aux mêmes effets, à moins que, les quittant enfin, l’homme puisse découvrir sa raison et son devenir.

À défaut d’une notion d’Être, notion mal définie d’ailleurs, l’Occident a choisi un faux réalisme, une systématisation arbitraire par l’échafaudage de théories sur théories. Idéalisme, pragmatisme, positivisme, matérialisme ne sont que quelques-unes de ces systématisations qui cristallisent les opinions, soumettant les individus au despotisme de ses idées.

L’association mentale des idées a débouché sur un prophétisme intellectuel, ayant pour « dieu » l’efficacité née d’une idéologie. Peut-être serait-il plus exact de parler de « l’action efficace » que l’idéologie est susceptible d’engendrer sur les plans guerrier, social, politique, technique, religieux ou autre, car elle galvanise les foules.

Le dieu que les théologiens laïques hissèrent sur un piédestal, n’est, en fait, que le garant de réactions en chaîne qui forment le tissu de l’histoire. Chacun est invité à y souscrire pour continuer le jeu qui faisait dire à Bernard Shaw, « que l’homme raisonnable s’adapte aux circonstances, alors que l’homme déraisonnable veut adapter les circonstances à ses souhaits ».

La déraison est contagieuse et c’est à cet état de choses que sont imputables les erreurs mentales de personnes parfois bien intentionnées, qui estiment légitime de restreindre les libertés individuelles pour former l’homme dans le moule des idéologies. Oublieux que la liberté est l’essence de l’esprit, donc de toute civilisation, ils portent de rudes coups à l’humanisme, qui est l’expression de la plus grande originalité exaspérée jusqu’au génie, ce qui ne peut se concevoir qu’en pleine liberté.

Cette Liberté-Principe est bafouée, parce qu’elle se heurte à l’opposition de différentes classes sociales. En conséquence, la lutte des classes est préconisée. Le conflit se généralise et la guerre se profile à l’horizon. C’est à la suite de réactions inspiratrices de théories et de doctrines que le monde est placé dans une situation de confusion, c’est la confusion des esprits qui a amené l’homme à prétendre que la pensée se suffisait à elle-même, ignorant en fait ce qu’était la pensée.

Le dualisme psychologique fondé sur la notion qu’il existe un penseur et la pensée, l’un séparé de l’autre, a grandement favorisé l’abdication de l’individu devant la théorie, le dogme ou le système. Le moi-penseur face à la pensée, panacée de tous les maux, soucieux de pourvoir aux besoins fonctionnels du moi-penseur, confère à l’idée un pouvoir tyrannique qui influence le milieu humain où elle se propage. Malgré l’échec qu’illustre l’histoire de notre temps, les doctrines survivent et les hommes se soumettent aux édits de l’idéologie par habitude, par manque d’initiative ou par inertie.

Dans la limite de leurs facultés mentales, ils font le jeu de l’intellect et donnent consistance au concept du matérialisme historique, plate-forme de la société d’hommes tronqués. Un homme tronqué est peu de chose dans un monde où règne l’abstraction, c’est-à-dire l’idée détachée du penseur dont elle est née. On demande à l’homme de soutenir l’abstraction et non d’épanouir son individualité. La logique, ainsi conçue, doit le conduire à se montrer docile et soumis à une discipline rigoureuse qu’impose l’abstraction.

Pour éviter une société d’hommes tronqués, pour orienter le monde vers une meilleure compréhension des problèmes de l’homme et de son évolution, pour trouver des solutions à ses problèmes, posons pour postulat de départ, que l’homme existe et pense en « Étant ». Modifions, en conséquence, la fameuse affirmation cartésienne : « Je pense donc je suis », en l’adaptant à l’âge nouveau. « Je pense, donc j’existe mais, au-delà de la pensée engendrée par mon cerveau, impressionnée par un ensemble d’éléments fonctionnels, psychiques et spirituels, je suis. »

En acceptant ce postulat, l’homme prendra conscience qu’il est le prisonnier des multiples réactions existentielles, affectives, illusoires, matérialistes ou autres et, ainsi, victime d’un manque de liberté dû à un manque de confiance en Soi. En établissant un lien d’équilibre harmonieux entre les exigences existentielles et les aspirations de son Être authentique, entre le quotidien et ses contraintes et entre la vie secrète et ses rêves, il comprendra que la Vérité et la Vie projetteraient une grande lumière sur son évolution, qui se poursuivrait pour son bien, dans l’équilibre des divers plans.

C’est faute d’être conscients des contradictions de l’existence opposées au bien-Être que les peuples pratiquent une politique incohérente et adoptent des régimes politiques, économiques et sociaux, étrangers à ce que préconise l’Intelligence-Conscience si on lui accordait droit de cité dans l’existence. Théories, systèmes, dogmes ne correspondent plus, de nos jours, à l’aspiration d’une génération en quête de quelque chose de tout autre sans savoir exactement de quoi.

Les régimes semblent anachroniques et ne se maintiennent qu’à force d’improvisations ou de contraintes. Ils ne sont plus adaptés à l’époque qui est celle des savants et des chercheurs, qui découvrent dans les différentes spécialités et disciplines, tant scientifiques qu’intellectuelles ou spirituelles, l’unité de l’Univers. Ces savants et ces chercheurs aboutissent tôt ou tard à la conviction que la Liberté-Principe est le ferment d’un monde dont l’homme est partie consciente et intégrante, donc responsable de son choix. Seul l’homme et le mystère qu’il porte en lui peuvent fournir la clef d’une Réalité qui appelle une expression sociale, politique et religieuse à sa mesure et non idéologiquement imposée, mais conforme à ce qu’il est essentiellement.

C’est donc sur le mystère de l’homme, sur sa raison et son devenir qu’il convient de clore l’étude portant sur les prémices d’une civilisation axée sur le bien-Être. La concevoir sans commencer à bien se connaître est chose impossible. La Connaissance de Soi doit donc entrer dans les mœurs. La clef du problème se situe à ce niveau.

Aussi longtemps que l’individu isolé ou intégré dans un groupe dont il assume l’idéologie se racontera des histoires pour justifier ses réactions ou celles de son groupe, aussi longtemps triomphera l’affrontement sous toutes ses formes.

CONNAIS-TOI TOI-MÊME

Partir de l’homme en envisageant une civilisation facilitant son évolution, donc sa compétence, c’est envisager une collaboration des différentes branches professionnelles, scientifiques, artisanales ou artistiques, afin qu’à tous les niveaux de son action s’épanouisse le génie humain. C’est dans un milieu harmonieux que les qualités de l’homme se réveillent et seules les qualités de l’homme doivent servir de matériaux à l’édification d’une société valable.

L’homme se qualifie en outre en pratiquant un métier, en collaborant à l’ordonnance d’une profession, en développant son esprit inventif, en affinant ses facultés d’initiative et son sens de la solidarité. De la connaissance qu’il a de lui-même, il dégage une discipline qui l’aide à se réaliser et à s’intégrer dans la société dont il inspire la direction, sans avoir la prétention de l’assumer, à moins que ses facultés l’y prédestinent.

La collaboration des hommes, pour l’accomplissement d’une œuvre, appelle la hiérarchie des valeurs que l’homme manifeste. Un exemple de cette collaboration et de cette hiérarchie nous est fourni lorsqu’un spectacle se monte. Il y a l’auteur de la pièce. Il représente le sommet de la hiérarchie. Entre en jeu le metteur en scène, qui s’efforcera de respecter l’esprit que reflète l’œuvre, sans pour autant renoncer à son génie propre qui lui suggérera une interprétation ne trahissant pas les intentions de l’auteur. Il choisira des interprètes auxquels il rendra sensible le souffle qu’il donne à l’œuvre et saura concevoir les décors les mieux adaptés, que décorateurs, machinistes, électriciens mettront en place sous sa direction. Du costumier au maquilleur, toute l’équipe comprenant le sens de l’œuvre collaborera pour la rendre parfaite et participera au succès qu’elle considérera comme sien.

En transposant cet exemple dans le quotidien, la tâche qui incombe aux instituteurs, aux instructeurs, aux parents ou aux dirigeants, quelle que soit leur action éducative, sociologique, scientifique, économique ou politique, sera de rendre sensible l’œuvre magistrale qu’accomplissent les hommes conscients de leur rôle et de leurs moyens. Il faut, pour qu’un travail commun soit créateur, que tous les collaborateurs se sentent concernés en ayant le respect de l’effort fait par chacun et l’esprit d’équipe ne doit pas se limiter à l’acte professionnelle, mais doit déborder pour faire naître le chef-d’œuvre à la gloire de la civilisation.

Il s’agit d’une vision mais, à cette époque tourmentée, soumise à la tyrannie des idéologies, il faut œuvrer à la promouvoir. Il faut éveiller les hommes à l’idée d’une collaboration conduisant à la création des conditions qui permettent l’éclosion de la Liberté et du bonheur sur Terre.

Est-ce original ? Peut-on prétendre qu’il n’y a rien de nouveau sous le Soleil, quand le caractère gigantesque et accéléré de l’évolution, et l’importance des problèmes mondiaux déconcertent et font peur ? Peut-on, dans un monde en conflit qui engendre l’angoisse, dans un monde dans lequel l’homme angoissé trouble la cité et la cité troublée agite la nation, et dans lequel la nation agitée amplifie le conflit, prétendre à un changement fondamental, tout en déclarant que cela a déjà été vainement tenté ? Il faut pourtant sortir du cercle vicieux et ne pas invoquer les échecs du passé, dont le présent n’a que faire !

De la valeur de l’homme dépendent les règles, les lois, les mœurs et les comportements. La valeur des hommes doit se dégager en abandonnant les fausses notions que raffermissent l’affectivité, l’éducation, les diverses propagandes, les réactions passionnées, les influences du milieu, en un mot le conditionnement auquel on souscrit à défaut d’être libre. Tout conditionnement est un obstacle à l’activité de l’intelligence qui doit pouvoir ne s’embarrasser de rien, pour pénétrer les faits et les événements dégageant alors l’essentiel, sans qu’aucune projection mentale ne l’escamote.

Hélas, les sens, même prolongés par des instruments ultrasophistiqués, ne peuvent appréhender, tant dans l’infiniment grand que dans l’infiniment petit, qu’un Univers limité. Les structures psychologiques humaines s’opposent à une pénétration essentielle, à moins d’être réceptives en captant les impulsions subtiles qui ne se perçoivent que dans le calme du mental au repos. Or, il s’agite, car grand est le pouvoir de l’imagination qui amplifie les mille et une difficultés de l’existence engendrant, par voie de conséquence, un sentiment d’insatisfaction et de frustration.

Constatons que nous entretenons dans l’exercice de nos comportements quotidiens un sentiment d’insécurité, d’insatisfaction et, partant, de frustration. Aussi, éprouvons-nous le besoin d’échapper à l’insatisfaction et à rechercher la satisfaction en nous imaginant qu’en y parvenant, nous découvririons les certitudes qui nous délivreraient de toute crainte que suscite l’incertitude ou la frustration.

En recherchant la satisfaction, nous voulons également goûter au plaisant de l’existence, ce qui nous incite à nous évader tête baissée dans l’illusion rassurante. Nous imaginons ainsi un Ciel habité par un Père si grand qu’il sait tout, voit tout, peut tout. Il va sans dire qu’on s’appliquera à se concilier ses bonnes grâces, en se persuadant que l’apparence d’un comportement vertueux saurait lui suffire. Pauvres humains limités que nous sommes, oubliant que croire en lui peut, par opposition, conduire à ne pas croire en lui ou, pis encore, à se vouer au diable, son opposé !

Enfermé dans un dilemme, nous ne pouvons en sortir qu’en prenant la sage détermination de nous ouvrir à une Réalité accessible à l’homme ayant dépassé les limites conceptuelles. Alors, se révèle la sagesse et s’exprime l’amour. La sagesse lui commande, comme cela a été dit et répété, le « connais-toi toi-même », sans jugement, sans justification, sans condamnation, comme seule voie du discernement. L’intelligence dépouillée des voiles des conditionnements intellectuel, politique, sociologique ou idéologique, remplacera, de ce fait, l’agitation et, en premier lieu, celle de la pensée. La pensée agitée se dirige vers les zones où la satisfaction va provoquer des assurances qui ne sont rien d’autre que les projections mentales.

On affirmera être uni au tout, sans avouer qu’il s’agit d’une broderie existentielle du mental agité, sans réaliser que ce genre d’affirmation est un subterfuge. On joue avec Maya, c’est-à-dire, avec un élément de duperie. On fait comme si, et on s’abandonne à l’illusion.

Assis en tailleur au pied du mont Blanc, il serait vain de s’imaginer que Maya, la grande illusion, transportera le bien intentionné au sommet, lui donnant la satisfaction d’y parvenir sans avoir fait l’indispensable effort.

Grande, en effet, serait la satisfaction de pouvoir se vanter et de se réjouir d’une chose réussie, quoique non méritée. On affirmera, il est vrai, avoir reçu la récompense à laquelle on pouvait prétendre. Que l’homme sorte donc de ses rêves ambitieux qui, sur le chemin d’une authentique réalisation, suscitent les illusions largement répandues sur Terre et soigneusement entretenues parce que satisfaisantes.

Il est donc loisible d’affirmer que rien n’est nouveau sous le Soleil, même si les problèmes changent de dimension, mais il est également loisible d’affirmer que les expériences du passé, ainsi que les échecs et les souffrances qui en découlent portent en eux le ferment du changement. Le concevoir, c’est passer un seuil. Le Sphinx, symbole du Grand Mystère des choses de la Vie, le garde.

Ne craignons pas de les aborder !

LE CHOIX

Il faut avoir la vision de l’Éternel pour voir les choses comme elles sont en leur essence. Nous n’avons pas la vision de l’Éternel parce que, prisonniers d’un univers psychologique structuré, nous ne nous intéressons, en fait, qu’à ce qui se meut dans le cadre de nos limites. Nous ne concevons les choses qu’à l’échelle de nos limites, et nous prétendons organiser notre vie individuelle, physique et intellectuelle, dans le cadre de nos concepts qui sont à la mesure de notre prison.

Nous voulons que l’organisation que nous établissons ainsi, participe à l’harmonie universelle, donc éternelle, sans admettre qu’il y a là un phénomène d’opposition qui relève d’une situation contradictoire. Nous aspirons à dépasser ce qui contraint en refusant de nous rendre libre. On pourrait dire, avec Maeterlinck, que le rêve de l’homme serait d’être un passant qui ne passerait pas.

Mais l’homme passant qui ne voudrait pas passer souffre de la présence en lui de cette permanente contradiction. Il souffre et c’est pourquoi il a le besoin impérieux de cette certitude dans tous les ordres de pensée ; il se crée également une certitude qui est un artifice qu’il emploie pour détruire la contradiction. Passionnément, il défend cet artifice et, passionnément, il refoule la contradiction en partant en guerre contre le contradicteur, qu’il n’hésitera pas à supprimer pour consolider sa certitude. Quelles que soient les justifications habilement présentées, cette façon d’agir s’apparente davantage à la barbarie qu’à la civilisation.

Au spectacle des carnages, des meurtres, des tortures, des viols et des orgies, perpétrés par des hommes se voulant civilisés, on serait tenté d’affirmer que la civilisation est aussi près de la barbarie que le fer poli l’est de la rouille. Il suffit de le mouiller pour la faire apparaître.

Alors, pourrait s’écrier la civilisation, en s’adressant à l’homme de l’âge nouveau: « Prends soin de moi, je suis ta sauvegarde ! La barbarie est un royaume vers lequel je retourne volontiers, dès que tu cesses de m’accorder tes faveurs et tes soins, qui peuvent faire de moi une réalité vivante. Écoute mes paroles. Sache et retiens en ta mémoire ce que je vais te dire : C’est du respect que tu portes à l’Intelligence-Conscience et à l’Amour qui en résulte, que fleurissent mes dons. Cueille aujourd’hui les roses du destin dont le parfum subtil imprègne les routes de la révélation. Ton bonheur en dépend. »

À force de convulsions, les hommes cessent de croire qu’ils pourraient un jour atteindre le bonheur. S’emparer de l’universelle angoisse pour la transformer en espoir, telle est la mission de l’Occident, et cette affirmation est, en fait, une conclusion situant le choix qui s’impose. Déclin ou renouveau, telle est la question.

Résumons les données justifiant cette affirmation.

CONCLUSION

Nous vivons dans un siècle en lequel l’homme dispose d’énergies qui, de partout, l’entourent, le pénètrent, l’informent. Ces énergies traversent les espaces, elles sont omniprésentes et favorisent le sentiment d’une interdépendance des hommes de tous les horizons.

L’anachronisme persiste pourtant ; nous pensons et nous raisonnons en partant de concepts périmés et en acceptant des préjugés établis qui centrent nos problèmes sur nos préoccupations égocentriques. Nous appliquons un système figé et nous croyons que tout peut être défini par oui ou par non, par bon ou par mauvais. Nos habitudes de pensée nous entraînent à commettre l’erreur de suivre un sillon tracé d’avance ; un sillon qui aboutit à une conclusion que nous souhaitons logique en fonction même d’une hypothèse de départ que nous n’avons pas vérifiée.

Dans notre monde électronique, vibratoire, ondulatoire, la relation toujours mouvante de l’homme en résonance avec son milieu devrait épanouir l’individu, le rapprocher, dans une compréhension commune, de son voisin ; l’inciter à dépasser les frontières de ses propres limites intellectuelles.

En fait, aujourd’hui, plus que jamais, nos opinions nous divisent, nos dogmes s’entrechoquent et nos théories se fractionnent, opposant des groupes d’hommes à d’autres groupes d’hommes, par le simple fait d’un credo politique, social ou démagogique périmé.

Aujourd’hui plus que jamais, l’homme cherche à savoir, à se spécialiser, à posséder, et aujourd’hui plus que jamais, il a besoin de comprendre et de s’épanouir.

La dimension nouvelle appelée « temps » a bouleversé ce qui était statique et l’épanouissement psychologique passe, nécessairement, par le refus d’une culture mnémotechnique, par le refus d’une robotisation qui fait de nous les esclaves de l’organisation tentaculaire qui enserre notre existence.

Seul un homme qui fait usage de toutes ses facultés, dans son travail et lors de ses loisirs, cesse de fuir devant lui-même, cesse de s’agiter pour tuer le temps. Découvrir un dilettantisme à l’échelle de notre monde, développer ses facultés psychiques grâce auxquelles nous pouvons, par nous-mêmes, réussir notre propre devenir, c’est aborder les problèmes de notre époque par la seule voie qui nous sorte du labyrinthe de la confusion en lequel nous risquons de dépérir.

Ne pas reconnaître que ce devenir est essentiel, qu’il postule un humanisme authentique, qu’il prend sa racine au plus profond de nous-mêmes, c’est méconnaître sa destinée, c’est la trahir. À ce titre, nous sommes tous plus ou moins complices !

Trahir notre destinée, donc notre mission, c’est emprunter le tragique toboggan sur lequel nous glissons, toboggan à la pente savonneuse que notre ignorance rend toujours plus glissante. Il est difficile de rester fidèle à sa destinée car, pour ce faire, il faut être disponible, ce qui veut dire libre, libre de tout concept préétabli, libre de toute opinion préconçue, libre enfin, de tout conditionnement psychologique.

Le jeu de l’existence entraîne les hommes et le tourbillon de l’existence les happe. Ils se trouvent enchaînés à des événements, dont ils ne pensent, à tort, ne pas être responsables. Dès lors, ils invoquent le hasard, la mauvaise fortune, la malchance. Le hasard a bon dos. Suivant le cas, on le veut malencontreux ou providentiel, on le craint ou on le cajole, mais n’est-ce pas en pure perte ? Existe-t-il vraiment, ce perfide ou providentiel hasard ?

Le hasard, au début de l’emploi qu’on en faisait, se rattachait au mot « jeu ». On préfère lui donner une interprétation différente. Si, entre les causes qui nous semblent connues et l’effet que nous escomptons, un accroc se produit, nous invoquons le hasard. C’est une attitude paresseuse, puisqu’elle nous incite à persévérer dans notre ignorance des véritables causes qui ont modifié l’effet attendu.

La constatation d’effets imprévus n’implique pas qu’il y ait indéterminisme et jeu de fantaisie dans l’ordre des choses. Il y a, tout simplement, interférence de forces multiples dont certaines échappent à notre discernement. Il faut bien des fils pour former la trame d’un tissu. Il en va de même pour la trame qui détermine les événements auxquels nous sommes mêlés. Pour reconnaître les fils, il faut, pour commencer, non pas trancher les nœuds gordiens noués par notre subconscient dont les réflexes nous dominent, mais dissoudre ce qui les provoque.

L’homme libre doit et peut choisir sa voie. Ce choix doit être intelligent. « Intellegere » veut dire comprendre. Comprendre, c’est découvrir une vérité qui, à tous les niveaux de conscience reste parfaitement accessible, à condition d’aborder cette vérité le mental au repos et l’esprit ouvert. Dès lors, le bien et le mal se situent sur le seul plan du jeu existentiel que l’homme conscient, que l’homme libre aborde sans concept, sans projection mentale et sans se soucier du phénomène apparent qui fausse le jugement. Il est conscient d’œuvrer dans le sens d’une vocation qui lui est dévolue, qu’il est appelé à accomplir.

L’homme psychologiquement libre ne s’accroche pas à son cadre momentanément valable. Il accepte de mourir à ses habitudes. Il élargit le domaine de sa compréhension en découvrant que la nature humaine, libérée de son égoïsme et de l’ignorance qui l’avilit, retrouve son essence première.

L’homme apprend à affronter sans peur et sans reproche les forces obscures qui le contraignent. Il devient acteur conscient sur la scène du monde. Il intervient dans le jeu, mais ne se laisse pas piper par lui. Pris dans l’agitation fébrile du monde, il connaît la règle du jeu. Elle consiste à regarder comme égaux le plaisir et la peine, le gain et la perte, la victoire et la défaite. Comprendre la règle du jeu, c’est admettre la dualité existentielle qui se manifeste dans toutes choses, mais ne l’admettre qu’au niveau du jeu.

L’homme conscient est libre de se retirer du tapis vert autour duquel se poursuit le jeu de l’existence, de renoncer à la mêlée, mais il peut aussi choisir, précisément, de la considérer comme un champ d’expérience qui favorise son évolution. Dans une grotte isolée, l’anachorète peut trouver le chemin de la vérité. Dans la mêlée, c’est certainement bien plus difficile, mais l’existence de chacun traduit l’aspiration profonde de son Être à se révéler dans l’existence, de recréer dans le quotidien l’harmonie que les luttes des hommes rendent précaire.

La Loi qui régit les hommes les pousse vers cette harmonie qui est union au-delà des contraires. Aller à son encontre, c’est trahir sa vocation. Cette trahison fondamentale ne pardonne pas. Inéluctablement nous en sommes les victimes. Il est vain d’invoquer le hasard ou une mystérieuse force qui nous poursuit. L’injustice apparente n’est qu’illusoire. Nous négligeons le processus qui dévide l’écheveau de nos existences, peut-être successives. Tout le mal vient de notre ignorance qu’aucun savoir acquis ne peut dissiper. Le « mal per se », n’existe pas, écrivait un grand maître de l’Himalaya à l’un de ses disciples. Il ajoutait : « Tout mal, grand ou petit, est dans l’action humaine, dans l’homme qui est, grâce à l’intelligence, le seul agent libre de la nature. »

C’est l’homme qui a inventé les faux dieux pour justifier toutes les ruses et pour accomplir toutes les formes de crimes, sous prétexte que les dieux l’exigent. La nature n’est ni bonne ni mauvaise. Elle se conforme simplement à des lois immuables, soit qu’elle donne Vie et la joie, soit qu’elle envoie la souffrance et la mort, et détruise ses créations. Il ne faut donc blâmer ni la nature ni une divinité imaginaire, mais la nature humaine avilie par l’égoïsme.

L’égoïsme nous cache, sous un voile opaque, ce qui est Beau, ce qui est Vrai, ce qui est Bien. Notre quête de puissance nous égare. Seul l’événement douloureux nous rappelle à l’ordre. Nous sommes bourrés de bonnes intentions, mais nous attachons un grand prix à ce que nous convoitons, à ce que nous possédons, à ce que nous croyons. Alors, nous préférons ne pas comprendre. Nous accusons le hasard. Nous déplorons le mauvais sort. Nous accusons ceux qui ne nous comprennent pas. Nous partons en guerre contre nos semblables, afin de justifier l’injustifiable.

Si la mission de l’Occident doit avoir un sens, elle doit s’employer à faire admettre que tous les individus, ressortissants de n’importe quelle nation, font partie de la famille humaine. Il ne s’agit pas d’une simple constatation, mais d’une définition soulignant l’importance de la fraternité conduisant au respect du caractère individuel de chacun.

Ce respect engage à prendre la défense de tout individu ou de tout groupe d’individus qui seraient soumis à une quelconque oppression au nom d’une idéologie ou d’un statut, quel qu’il soit, afin de préserver le respect de l’individu sans qu’il puisse être établi, au nom d’un préjugé, une différence avantageant ou désavantageant les uns ou les autres. Ainsi, s’établirait une tradition hautement humaine dont chacun pourrait se réclamer, en faisant prévaloir son caractère humain, pour être, au nom de ce caractère, respecté dans ses droits et respecté dans ses libertés.

Le vaste champ d’expérience qu’offre le monde, est à notre disposition, à condition de l’admettre. Jour après jour, il faut chercher la Pierre Philosophale et le Tao nous rappelle, que notre corps nous sert d’alambic pour distiller, goutte après goutte, jour après jour, notre propre immortalité.

Si nous oublions le Grand Œuvre, si nous nous laissons égarer par les plaisirs que nous prenons en exaltant nos sens pour mieux les goûter, ce sont les plaisirs qui nous perdront. Lorsque seront émoussés leurs attraits, nous nous regarderons dans un miroir, et le désespoir de notre existence ratée sera le compagnon de notre désillusion. Inutile alors de chercher autour de soi pour trouver un appui. Le monde hostile, aussi égoïste que nous-mêmes, nous ignorera.Amers, nous nous prosternerons, en nous écriant « Ai-je mérité cela ? » Et les dieux muets ne répondront pas.

Dès lors, n’est-il pas plus sage de tenter la grande aventure en admettant que « le Seigneur du Ciel puisse, à travers l’homme de la Terre, s’exprimer » comme l’annonça saint Paul. Être le canal de cette expression et goûter ainsi l’ineffable joie d’accomplir son destin est à portée de l’homme conscient de sa stature et de sa mission.

Puisse une nouvelle Renaissance faire mentir les prophètes qui se complaisent à prédire de prochaines catastrophes. Si elles doivent avoir lieu, envisageons-les avec sérénité. C’est la meilleure façon de les éviter !