Dominique Casterman : L’Immortalité psychologique


09 May 2019

(Chapitre 14 du livre L’envers de la raison 1989)

Le titre de ce chapitre est sans ambiguïté, il implique la possibilité d’un vécu, sous forme de sensation, de la vérité globale, de la totalité de ce qui est. Il s’agit d’une Présence où passé, présent, futur sont comme enroulés et existent simultanément ; d’une Présence où l’espace n’est pas fragmenté entre un ici et un là-bas ; au cœur de la Présence, les intervalles usuels dans les déclinaisons du temps et dans les grilles spatiales sont absents, car la sensation de vérité globale est prioritaire sur la pensée et l’émotion.

« Chaque matin, à mesure que nous reprenons conscience de nous-mêmes, nous voyons resurgir l’insistant cortège des projets qu’hier n’a pas achevés, des problèmes qu’il n’a pas résolus. Il nous semble que nous tournons en rond; que l’échelle que nous gravissons se ploie, s’enroule sur elle-même, devient cage d’écureuil; la cage du processus du moi, des montées illusoires, des ascensions stériles. »

« … Dans son aspect logique, l’immortalité peut être conçue comme une sorte d’équilibre, qui est dépassement, entre deux notions, contradictoires et communes, ayant entre elles un rapport secret dont nous ne prenons que rarement conscience. » (R. Fouéré)

La première chose qu’évoque le mot immortalité c’est l’idée de continuité, et plus exactement encore la continuité de notre moi dans l’espace et dans le temps, peu importe finalement d’être ici ou autre part, l’important pour nous c’est la persistance de la conscience du moi et de ses intérêts particuliers. Dans ces conditions tout serait formidable [1], la peur fondamentale de n’être plus (image de mort) disparaîtrait pour toujours, nous pourrions enfin vivre la certitude apaisante que notre moi subsistera par-delà l’espace et le temps.

Essayons un peu d’oublier le concept commun d’immortalité, ce que nous avons appris à propos de la vie et à propos de la mort. Essayons de penser indépendamment de nos idées reçues, d’imaginer un état d’être qui se renouvelle indéfiniment, qui se vit totalement dans l’instant présent, jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à sa propre mort vécue consciemment pour renaître à soi-même, complètement libéré du fardeau de notre passé mémoriel et de notre implantation spatial sur la Terre, car la vérité globale est sans limite.

La vie est un processus en évolution, la mort est un processus qui arrive au bout de lui-même, c’est le « vide » nécessaire qui rend possible la naissance d’une ère nouvelle. Tout ce qui est vivant évolue globalement vers la mort, mais la mort elle-même est un processus de l’instant, l’aboutissement et le point de départ de toute chose.

Nous constatons donc que tous les systèmes évoluent dans la direction de la mort. Tant que le système est globalement vivant, il l’est parce qu’il réalise, d’instant en instant, une synthèse parfaite entre la construction et la destruction (phénomène de renouvellement) de ses éléments constituants. Nous sommes intégrés dans un processus où naissance-vie-mort cohabitent complémentairement pour créer, sans commencement ni fin, le fait stupéfiant de l’existence de l’univers dans sa totalité et aussi dans ses singularités indéfinies.

Cesser de s’identifier au moi est la condition sine qua non pour réaliser effectivement et en pleine conscience le fait de l’immortalité. L’identification au moi – à nos limites considérées comme nos seules réalités fondamentales – nous ferme, psychologiquement, à l’épanouissement dans notre conscience du processus naissance-vie-mort.

Par rapport à notre moi, la mort symbolise le néant absolu, mais dans l’optique du détachement, la mort n’est plus le néant absolu, elle se présente sous forme d’un « passage », d’un « espace-temps » vide qui nous renouvelle d’instant en instant. Dans cet ordre d’idée, la mort est le fondement même de l’acte créateur, c’est la capacité intérieure que possède tout organisme d’associer complémentairement les phénomènes de vie-mort-naissance pour se restructurer, se renouveler de moment en moment.

Cette capacité intérieure de renouvellement, notre corps physique la détient, nous savons effectivement qu’en chaque instant de toutes nos années, les cellules de notre corps meurent et se renouvellent pour nous créer jusqu’à notre mort globale. Par contre, dans notre conscience limitée à notre moi, la continuité voulue prédomine incontestablement ; nous sommes incapables d’expérimenter consciemment le fait de l’immortalité dans le processus naturel naissance-vie-mort puisque nous vivons en fonction de notre passé psychologique (le moi) qui veut durer dans une continuité statique. Dans cette situation, l’angoisse de la mort est prédominante, cette prédominance engendre un refus de la mort qui interdit partialement la conscience vécue de la complémentarité des phénomènes de la vie et de la mort, c’est-à-dire la sensation de la vérité holistique.

Nous savons, depuis Darwin et Pasteur, que la théorie des « générations spontanées » est une représentation du monde vivant, de son évolution, peu crédible. En réalité, toutes les formes vivantes, l’homme y compris évidemment, sont les résultats et les conditions d’entretien du processus de l’évolution cosmique, biologique et humaine dans le cadre de l’unité universelle qui englobe un temps « historique », un temps qui accumule les informations passées et les éventuelles mutations successives. La mort n’est pas l’effacement de tout dans le sens de la destruction, elle est l’aboutissement complémentaire de l’aspect vie d’un système déterminé au sein d’une réalité globale indivisible qui se crée et se recrée sans fin en mettant en jeu, dans son intimité élémentaire, le processus complémentaire de vie-mort-naissance.

Dans le cadre de cette complémentarité impartiale, l’aspect mort de l’existence en particulier renouvelle probablement l’aspect vie de l’existence en général. Dans notre organisme en perpétuelle recréation, la mort de l’aspect vie des cellules en particulier, renouvelle l’aspect vie de notre corps en général. Notons que le jeu vie-mort-naissance ne soutient pas uniquement l’existence organique végétale, animale et humaine, mais aussi l’existence de tous les phénomènes à la fois physique, biologique et cosmique. Nous savons, par exemple, que les noyaux atomiques sont formés de particules élémentaires qui changent continuellement d’individualité pour soutenir la cohésion, donc l’existence, du tout.

Au-delà de ces aperçus philosophiques, la seule chose qui nous importe réellement dans le présent, c’est la réalisation vécue, dans le cadre de notre conscience, du fait de l’immortalité dans l’expérience effective, sous forme de sensation, de l’existence complémentaire de la vie, de la mort et de la naissance. La complète réalisation de l’homme, « l’éveil suprême » à l’ultime réalité de son être et du monde doit obligatoirement passer par la mort du moi, la mort de ce désir insatiable d’être et de rester quelque chose conformément à l’image psychologique que nous avons de nous-mêmes.

En fait nous perpétuons indéfiniment dans notre présent notre passé psychologique en nous identifiant avec notre mémoire de nous-mêmes dans ce passé. Le moi, qu’on le veuille ou non, est la manifestation d’un désir de continuité. L’effacement du moi marque l’avènement d’une conscience nouvelle où les pensées et les actes ne cherchent plus systématiquement à se donner une continuité en fonction de l’image de soi. Chaque pensée, chaque acte, constituent en eux-mêmes et par eux-mêmes une véritable naissance, dans cet état de conscience nous vivons, psychologiquement, une succession de morts (les pensées et les actes s’achevant complètement sans continuité voulue) et de naissances (les pensées et les actes n’étant pas subordonnés partialement à leurs antécédents). La Présence vécue de la sensation de la vérité globale est comme sous-jacente à chacune de nos expériences, et donne à celles-ci une dimension nouvelle.

Fouéré fait remarquer très justement « qu’il existe deux types de continuité, dont l’une est celle de l’être même, et l’autre, celle d’une idée que cet être se fait de son être. »

L’être humain, de son vivant, aurait la possibilité de mourir à lui-même en tant que moi pour renaître d’instant en instant au sein d’un éternel présent. Il cesserait de penser dans la « durée » qu’il est un moi distinct en fonction de l’identification au passé. La connaissance vécue de sa propre illusion lui permettrait de se restructurer, de se réorganiser en adéquation parfaite avec le mouvement présent de la vie qui est totalité indivise.

Seule cette expérience unique et ultime peut libérer Homo sapiens de sa peur ancestrale de la mort, il comprend enfin que mort et vie sont phénoménalement complémentaires l’une de l’autre, elles participent toutes deux de la création universelle. Quelle que soit notre position dans l’univers, nous sommes toujours, par rapport à un ensemble déterminé, soit les représentants de l’aspect positif relatif, soit les représentants de l’aspect négatif relatif. D’autre part, en tant que tout, en tant qu’ensemble relativement autonome nous restons fondamentalement les représentants de l’union complémentaire des deux aspects relatifs qui manifestent en « surface » l’ultime Présence à la source des « dix milles choses ». Il est probable que l’être humain a la possibilité d’embrayer sa conscience (qui exprime alors l’intelligence indépendante) sur ce lien intime qui unit, à la source inexprimable, la multiplicité des êtres et des choses, multiplicité qui retrouve un équilibre complémentaire dans le tout indivisible. En réalité, seul est le Principe Absolu, le reste est vie-mort-naissance…

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1 La certitude de notre mort est un élément fondamental dans la structure de notre psychologie. À elle seule, cette certitude anime le débat intérieur entre l’être et le néant en fonction que les événements nous affirment ou non dans l’image distincte que nous avons de notre être. Il n’y a pas de moi heureux, les croyances quelles qu’elles soient n’effacent pas la condition insatisfaisante du processus du moi.