Les cathares de Montségur par Michel Cabaret

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 17. Novembre/Décembre 1984) Michel Cabaret était un responsable syndical. Rien a priori ne le prédisposait, dans le cadre de ses activités professionnelles, à se passionner pour la pensée cathare. Rien jusqu’au jour où il décida de passer ses vacances près de ce haut lieu d’un peuple martyrisé. Dans ce […]

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 17. Novembre/Décembre 1984)

Michel Cabaret était un responsable syndical. Rien a priori ne le prédisposait, dans le cadre de ses activités professionnelles, à se passionner pour la pensée cathare. Rien jusqu’au jour où il décida de passer ses vacances près de ce haut lieu d’un peuple martyrisé. Dans ce décor grandiose il a, comme beaucoup de visiteurs avant lui, ressenti l’emprise profonde et la pureté d’une pensée que l’on avait cru pouvoir faire disparaître dans les flammes des bûchers. Aujourd’hui, Michel Cabaret réfléchit sur notre société à la lumière toujours présente des cathares dont la pensée, riche de possibilités créatives, s’oppose aux totalitarismes, dont la principale fonction est l’asservissement de l’homme.

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Une histoire ou se mêlent événements, spiritualité et société

A l’issue d’un siège long de près d’un an, les armées des seigneurs du Nord l’emportent sur un millier d’hommes et de femmes réfugiés sur un piton rocheux du Comté de Foix. Vaine résistance qui vaudra aux fidèles Cathares [1] le bûcher inquisiteur.

Il y a cependant 15 ans que les forces du. Comte de Toulouse, Raymond VII, ont cessé toute résistance et que, par la signature du Traité de Paris en 1229, allégeance a été faite à la Couronne de France mettant ainsi fin à une épopée qui aura cristallisé pendant plus de deux siècles une critique radicale de l’idéologie catholique romaine et les mécontentements politiques et sociaux du Languedoc.

L’âme de cette épopée issue de plusieurs courants en provenance notamment du nord de l’Italie et du centre de l’Europe entend restaurer la pureté originelle du christianisme. Elle pose ainsi l’existence du Mal constaté dans l’Univers entier peuplé de créatures vaines, corruptibles et perverties et dont l’origine ne peut être imputée à Dieu.

C’est le Catharisme ou Dualisme Radical.

En effet, et en dépit des exactions territoriales permises aux Croisés par le Pape Innocent III au début du 12e siècle, le Catharisme trouve sa motivation historique – et donc l’image du Mal – dans le faste des abbés cisterciens ressenti comme une insulte face à la misère des campagnes. Tandis que le Clergé et ses pontifes se laissent corrompre dans et par le siècle, les « Parfaits » [2] vivent un idéal de pauvreté inconciliable avec le féodalisme et la royauté encore chancelante dans la mesure où leur « art de vivre » ne laisse aucune prise aux valeurs mercantiles sur lesquelles commence à s’édifier la Société centralisée des temps pré-capitalistes. Au-delà, les Cathares intègrent et revendiquent le principe même de la liberté de la création, liberté métaphysique a priori que l’homme peut incarner dans sa vie quotidienne s’il parvient à maîtriser et relativiser les représentations réifiantes/rassurantes qu’il engendre lui-même ou que tente de lui imposer tel ou tel pouvoir de nature politico-religieuse pour le dominer, à l’instar de la nature dans laquelle il vit.

La création

Il est trop évident, que la démarche cathare ne s’est pas exprimée en ces termes. L’Univers théologique, modèle dominant du 13e siècle, imposait une création ex-nihilo, œuvre divine distincte de son créateur mais néanmoins soumise à ses lois transcendantes afin qu’en vertu de la règle des contradictoires absolus Dieu soit à l’abri de tout néant et non altéré par les imperfections et déviations maléfiques dont ladite création est le théâtre quotidien.

Les théologiens devaient donc faire appel à la notion de « libre arbitre » dévolue de toute éternité aux créatures mais que néanmoins elles dévoient à des fins strictement humaines à tel point d’ailleurs que deux siècles plus tard, un homme comme César Borgia pourra espérer occuper la charge pontificale dans les conditions historiques que l’on sait.

En conséquence, la nécessité de sauvegarder la pureté originelle du Tout puissant et corrélativement la primauté de pouvoir séculier de l’Église nécessité tant théorique que justificative des exactions dont les Cathares seront victimes – va se traduire par la lecture du verset 1-3 de l’Évangile de Jean selon laquelle : « Tout fut par Lui et sans Lui rien ne fut. »

Le principe du néant

Les Cathares vont avoir de ce même verset une lecture radicalement différente qui ne remet pas en cause la création divine et son créateur mais qui leur adjoint un co-principe créateur de nature ontologiquement différenciée. Cette lecture – qui en définitive sera jugée comme hérétique – résulte de la tentative d’élucidation d’une constatation empirique issue du monde « du mélange » dans lequel se déroule et se déploie l’existence des créatures et qui manifeste deux manières d’être en opposition irréductible. Deux mondes, celui de la lumière et celui des ténèbres que les Cathares formaliseront ainsi concrètement dans la traduction du Nouveau Testament en langue provençale appelée également : Bible de Lyon.

« Toutes choses ont été faites par Lui et sans Lui a été fait le Néant. » ou encore « Sans Lui a été fait le Rien. »

Ce Néant, ce Rien est ainsi « existencié » en tant que projection phénoménale d’une entité éternelle et corrélative au Dieu bon mais totalement distincte de lui par la simple évidence selon laquelle. ce Dieu bon ne peut avoir créé de sa propre substance des créatures capables d’engendrer le Mal, même par libre arbitre. Où le prendrait-il en effet ce Mal ? A partir de quelle essence puisque permettre sa manifestation, même seconde en vertu d’une nature qu’il leur a attribuée, reviendrait à postuler du créateur qu’il est le véritable auteur de ce Mal, car pour lui « le permettre c’est le vouloir ».

Jean de Lugio le précise d’ailleurs parfaitement clairement dans le livre des Deux Principes (1240) lorsqu’il écrit en substance : « Jamais le Mal n’aurait pu spontanément procéder du choix de la créature du Dieu bon, considérée comme telle, s’il n’y avait pas eu une cause du Mal antérieure à elle qui pût la corrompre et incliner son choix. »

Il est exact que ce Mal absolu, ce Néant, ce Rien est quelque peu équivoque dans l’usage qu’en font les Cathares à la suite d’ailleurs des augustiniens qui y voyaient une dégradation de l’Être sous l’influence de l’orgueil négateur. N’en demeure pas moins signifiée la création en tant que processus évolutif et actualisateur de formes multiples auxquelles l’homme participe, non comme modèle achevé dans un monde déterminé, mais comme passage obligé d’une plénitude qui se cherche au travers de plans de conscience de plus en plus élaborés, affinés, multirelationnels et somme toute créateurs.

Et aujourd’hui ?

Quel intérêt cette tentative représente-t-elle pour les hommes d’aujourd’hui ? Indépendamment du phénomène historique, les Cathares représentent-ils un sursaut ou une continuité dans le refus de la pensée de se laisser assujettir à un mode de fonctionnement « identitaire-ensembliste » au sens où l’entend Cornélius Castoriadis ? [3]

Il me semble que la seconde hypothèse doive prévaloir encore que, face à une pensée exclusivement rationalisante, ces sursauts puissent apparaître comme épiphénoménaux. Certes la pensée cathare est la continuation du dualisme de Manes [4], elle présente des analogies certaines avec les traditions indiennes et pré-colombiennes, mais sa spécificité n’est pas dans ces corrélations trans-historiques.

La pensée cathare se déploie dans un monde européen fortement marqué par une prétention moniste [5] et en conséquence réductrice à l’utilité pragmatique de l’Univers ainsi qu’à l’unicité de son origine. Elle heurte ainsi de plein fouet non seulement la conception faustienne de l’époque – avant la lettre – mais également le devenir historique de la pensée occidentale que les démarches respectives de Newton et de Kant expliciteront parfaitement quelques siècles plus tard.

De fait, Newton et sa force gravitationnelle, au nom d’une réalité objectivement descriptible, vont servir de caution à un monde de trajectoires, monde clos où le déterminisme-roi régente la création et exclut l’homme en tant que créateur de valeurs par lesquelles il vit ; de la même manière, bien que centrée sur l’homme cette fois, Kant réserve au sujet transcendantal « a priori » la seule faculté de signification en imposant à la nature un schéma distinctif radical entre « l’en-soi » des phénomènes et les phénomènes eux-mêmes dans une tentative, là encore unifiante de la science centrée sur le sujet qui impose son langage au monde.

Il est symptomatique de constater avec quelle fougue la science classique a privilégié ce type de rapport unique de sujétion à la nature, étranger au contexte historique et totalement soumis aux processus mathématisables. Ce rapport d’essence révélée se substitue à la création transcendante et de par sa structure identique occulte la nature complexe d’une pensée duelle rétive par définition à tout carcan réducteur.

C’est précisément ce qui fait l’actualité du catharisme en ce qu’il brise nos certitudes les plus ancrées et nous conduit à la tolérance par l’affirmation d’une nature infinie, multiple et complexe.

La pauvreté extérieure des Cathares manifeste, non pas un jugement négatif sur la réalité du monde, mais une volonté de ressourcement au jaillissement perpétuel de la vie, à l’intuition créatrice, à l’accord spontané du Cosmos en toutes ses parties, à l’innocence intérieure que l’attachement forcené de l’homme à l’extériorité des choses a sclérosée et annihilée. Elle représente l’exaltation et le retour aux valeurs essentiellement féminines d’équilibre, d’abnégation, de perpétuation et de maintien de l’existence physique et spirituelle dans une osmose mâle/femelle rejetée cependant par le développement des forces productives comme inutile ou pour le moins inefficace.

Il est certes évident que le XIIIe siècle ne pouvait tolérer pareille « hérésie » au moment où Philippe Auguste et ses successeurs tentaient l’unification du territoire, aidés en cela – mais pour des raisons différentes – par l’inquisition organisée par le Pape Grégoire IX en 1233.

Il en est de même aujourd’hui. Le droit à la différence clamé à toutes les tribunes sert plus souvent d’argument politique que de fondement à la mise en œuvre réelle de communautés humaines construites dans le respect des droits fondamentaux des groupes ou ethnies à s’organiser et à vivre selon leur choix, traditionnel ou autre.

Le modèle dominant n’est plus théologique mais économique et pour être subtil n’en est pas moins brutal. Soumises et écartelées par la politique des blocs, les Nations se replient sur elles-mêmes ou « inventent » un retour aux sources peu différent et encore plus contraignant par la soumission totale et entière à un petit « père du peuple », un führer ou un quelconque ayatollah quand une bureaucratie envahissante et tentaculaire ne suffit plus.

Sursaut de la pensée certes mais d’une pensée qui se révèle riche de potentialités créatives face aux totalitarismes doctrinaires dont la principale fonction est l’asservissement des hommes et leur soumission à une loi unique supposée les dépasser.

Sursaut qui démontre existentiellement la liberté foncière de l’individu par l’affirmation d’un vécu contradictoriel et l’infinitude des « possibles » qu’affirme la physique quantique au travers, notamment, des relations d’indétermination [6] d’Heisenberg et de La théorie des Mondes Divergents [7].

Il n’est que de constater avec quelle hargne les hommes politiques responsables nient la moindre parcelle d’autonomie quand elle ne se cantonne pas dans les limites du discours culturel. Les exemples contemporains abondent en ce sens. Qu’il s’agisse des Basques, des Kurdes ou des Indiens d’Amérique du Nord, chacun doit rentrer ou rester dans le moule forgé par le modèle productiviste dominant. A la moindre contestation l’hérésie, même si elle n’est plus nommée en tant que telle, pointe son nez et vient conforter – par le fait même qu’elle le nie – l’esprit de système dans ce qu’il a engendré de moyens répressifs pour assurer sa pérennité. On l’appelle alors « l’intégrité territoriale ».

Les Cathares ont démontré dans les faits, à condition de les assumer jusqu’à leur terme, que le renoncement à soi-même, la dévalorisation des possessions extérieures quelquefois cependant nécessaires, le non-asservissement au résultat des actions et pensées peuvent être la réponse à la fixité pathologique de la pensée qu’engendre sa propre soumission à l’intellect rationalisateur.

Ces qualités représentent l’expression d’une pluralité infinie et fondamentale de choix qui ne sont plus simplement élucubration de philosophes mais paradigme scientifique d’une synthèse jamais achevée, par l’émergence d’une unité/pluralité fonctionnelle du monde éclairée par l’homme et sa conscience d’être dans une relation fondatrice, par delà l’espace-temps, d’une réalité incommensurable, inconnaissable et cependant « Nature Propre » selon le Zen des 10 000 choses que peut saisir notre intelligence.

Le XXIe siècle sera « métaphysique ou ne sera pas » selon Malraux. Il suffit d’attendre. D’attendre et d’agir, d’approfondir la vie et de s’approfondir en elle et avec elle. Les Chevaliers cathares ont frayé le chemin, par delà les siècles, ils nous montrent la voie de la libération et de la mort du « vieil homme ».

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1 Du grec katharos : pur, sans souillure.

2 En Albigeois « Bons Hommes » — parfaits chrétiens.

3 Après des études de droit et de philosophie en Grèce où il est né en 1922, Castoriadis milite au PC et adhère ensuite au mouvement trotskiste. En France, il entreprend la publication de Socialisme et barbarie. Le projet révolutionnaire implique le dépassement de la raison instituée pour laquelle, depuis Aristote, Être a toujours signifié « Être déterminé » sur le mode de l’identique (tiers exclus) et de l’ensemble (au sens collectif). L’Histoire doit donc être création et l’imaginaire institue le social Historique. (cf. l’Institution imaginaire de la Société).

4 Fondation du manichéisme, religion née en Perse au IIIe siècle après J.-C. et définie par la doctrine des deux principes (âme-esprit-lumière s’opposant à corps-matière-ténèbres). La victoire de la lumière ne se produira qu’à la séparation totale des deux principes.

5 Doctrine qui réduit le monde, sa création, son devenir à un seul principe.

6 La découverte d’Heisenberg implique qu’il existe des limites au-delà desquelles il est impossible de mesurer précisément, au même instant, les phénomènes naturels. On ne peut en effet connaître à la fois, et la position et la vitesse ou quantité de mouvements d’une particule, ce qui entraîne l’impossibilité de lui appliquer les critères « déterministes » qui situent un objet ordinaire dans un cadre précis de relations causales et figées.

7 Lorsqu’une mesure est effectuée sur un système donné « représenté » par une fonction d’onde elle-même composée de coordonnées spatiales et temporelles, se produit l’effondrement de ladite fonction au moment précis où s’actualise l’objet de la mesure (Interprétation de Copenhague). La théorie des Mondes Divergents (Everett, Wheeler, Graham) nie l’effondrement de la fonction et soutient que l’équation d’onde de Schrödinger engendre l’actualisation incessante de branches différentes de la réalité inaccessibles les unes aux autres et qui n’en continuent pas moins à se diviser indépendamment de la mesure.

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