Claude Tresmontant : Les métaphysiques principales


28 Feb 2019

Le nombre des métaphysiques possibles et réelles, que l’on discerne dans l’histoire de la pensée humaine, n’est heureusement pas indéfini. Il est même curieusement tout petit. Cela nous permettra de tenter un inventaire et d’esquisser une typologie des métaphysiques principales. Et cela devrait permettre aussi de procéder par élimination.

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Le matérialisme

Nous prenons le matérialisme athée sous sa forme pure et brute qui consiste à dire : au commencement, il y a la matière, la matière qu’étudie le physicien. Et puis la matière se débrouille seule pour produire seule les êtres vivants et les êtres pensants. Lorsqu’elle a fini son travail, tout retourne à la matière brute et initiale. Il n’y a pas de dieu, il n’y a pas de pensée dans la nature, pas d’intelligence organisatrice. Tout se produit par hasard. L’être premier c’est la matière. Tout vient de là, et tout y retourne. Dans cette hypothèse on est obligé d’ajouter aussitôt que la matière est éternelle, dans le passé. En effet, si la matière est l’être premier, et même le seul être au départ, elle ne saurait avoir commencé, pour la bonne raison qu’il est impossible de penser que la totalité de l’être sorte du néant absolu. Ce principe, nos confrères matérialistes et athées l’admettent et même le proclament, depuis des siècles. On le trouve déjà chez les plus anciens matérialistes grecs.

Les matérialistes et athées professent donc forcément l’éternité de l’Univers, dans le passé, et ils regardent d’un œil sévère et soupçonneux des théoriciens, qui vont prétendant que l’Univers a commencé il y a quelque quinze milliards d’années et qui nous racontent même les premières minutes de l’Univers, fraction de seconde par fraction de seconde.

Mais les matérialistes et athées sont aussi obligés de professer que l’Univers physique est inusable, et donc éternel dans l’avenir. En effet, si l’Univers physique était ainsi construit qu’il soit en train de s’user, si d’autre part on admet qu’il est éternel dans le passé, alors il faudrait qu’il soit usé, depuis une éternité…

Ce qui n’est pas le cas. Un Univers éternel dans le passé suppose et exige un Univers inusable et donc éternel dans l’avenir. Un Univers éternel dans l’avenir exige et suppose un Univers inusable. Aussi bien les matérialistes et athées professent-ils l’Univers éternel dans le passé, inusable et éternel dans l’avenir. L’Univers, c’est l’être lui-même et il n’y en a pas d’autre, puisqu’il n’y a pas de dieu. L’être ne saurait commencer, ni vieillir, ni disparaître. Car s’il était ainsi fait, qu’il soit en train de vieillir, il serait déjà disparu, depuis une éternité, éternel qu’il est !

C’est le raisonnement de Parménide appliqué à l’Univers physique. Les matérialistes athées sont des disciples de Parménide, le sachant ou non.

L’ennui, c’est l’expérience, ce sont les sciences expérimentales. Parménide les envoyait promener, « chairein », en déclarant que l’expérience, c’est l’illusion, l’apparence. Mais les matérialistes et athées se veulent aussi, le plus souvent, des scientifiques, des tenants de la méthode expérimentale.

Que vont-ils donc faire ? Car enfin, les astrophysiciens d’aujourd’hui nous décrivent le premier quart d’heure de l’Univers, fraction de seconde par fraction de seconde. L’être absolu, l’être total, ne saurait avoir commencé. Si donc l’Univers est l’être absolu, ou la totalité de l’être, ou encore l’être, purement et simplement, comme le veulent les athées, alors il n’a pas commencé. Mais si l’astrophysique établit avec certitude que l’Univers a commencé, alors il n’est pas l’être purement et simplement, l’être total, l’être absolu.

L’être pris absolument ne saurait s’user. Mais les sciences expérimentales nous enseignent depuis plus d’un siècle que tout dans l’Univers est en train de s’user d’une manière irréversible. Même la matière, même les noyaux lourds et composés s’usent et se transforment, se dégradent. Le Soleil, qu’Aristote croyait inusable, s’use en transformant son stock d’hydrogène en hélium. Lorsqu’il aura terminé cette transformation, il deviendra une naine blanche, puis un trou noir. Il en va de même pour toutes les étoiles de notre galaxie, et pour toutes les étoiles de toutes les galaxies de l’Univers.

L’être pris absolument ne saurait s’user ni vieillir. Mais dans l’Univers physique tout s’use et vieillit d’une manière irréversible. Serait-ce que l’Univers physique n’est pas l’être pris absolument, ou le seul être ?

Mais il y a plus grave, et plus pressant. C’est que si la matière du physicien, la matière que le physicien étudie, est l’être premier, et en somme l’être absolu, c’est-à-dire l’être qui ne dépend d’aucun autre, alors elle aurait dû rester ce qu’elle est, éternellement.

Elle ne doit pas s’user, d’une part. Mais d’autre part, elle ne doit pas non plus s’enrichir, elle ne peut pas se donner à elle-même une information qu’elle ne possédait pas. Pas plus que les caractères d’imprimerie dans la casse de l’imprimeur ne peuvent se donner à eux-mêmes une information qu’ils ne possèdent pas.

Or, on le sait bien, l’Univers, au cours de son histoire est une genèse, une composition dans laquelle l’information augmente constamment, d’une manière irréversible et même accélérée.

Comment comprendre que la matière, supposée éternelle dans le passé, bien imprudemment, se soit donnée à elle-même au cours du temps une information qu’elle ne possédait pas ?

Voilà une difficulté à laquelle il faudrait réfléchir. Car enfin, l’information génétique contenue dans le chromosome d’un mammifère, ce n’est pas rien.

Parménide pensait déjà que l’être, tel qu’il l’entendait, ne peut pas s’enrichir, ni se donner à lui-même ce qu’il ne possède pas. L’être ne peut pas évoluer, il ne peut pas devenir plus que ce qu’il est. Car d’où tiendrait-il ce plus ? L’être est donc éternellement immobile à sa place, comme la substance de Spinoza, qui lui ressemble comme une sœur jumelle.

Mais l’Univers des matérialistes et athées, c’est justement l’être de Parménide. Eux non plus ne peuvent pas l’admettre, ni supporter que l’Univers, qui est l’être, commence. Mais ils ne peuvent pas non plus supporter ni admettre qu’il s’enrichisse, et qu’il devienne autre, et qu’il devienne plus que ce qu’il était, car l’Univers est l’être, le seul être, et il n’y en a pas d’autre.

Or sur ce point, il n’y a plus aucun doute : l’Univers est un système en genèse, un système évolutif, épigénétique à information croissante.

Si l’Univers est le seul être, comme le pensait Parménide, alors il ne peut pas comporter de genèse, ni d’évolution. Mais l’Univers comporte de fait une évolution et une genèse. Il s’enrichit en information au cours du temps. Donc il n’est pas le seul être ou l’être purement et simplement, ce qui est la destruction, la négation même du matérialisme athée.

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Le monisme acosmique

C’est une métaphysique très ancienne, l’une des plus anciennes qui nous soient connues. Elle nous est connue par exemple par des textes de l’Inde ancienne, les Upanishad des VIIIe et VIIe siècles avant notre ère. En quoi consiste ce monisme ? L’Être est un, c’est l’Absolu, le Brahman. La multiplicité des êtres que nous croyons voir dans notre expérience n’est qu’une illusion, une apparence. La vérité, c’est le monisme de la Substance. Cette substance unique est divine. Nous en sommes tous une modification, une modalité, une émanation. En réalité, tous nous sommes l’Un, la Substance unique et c’est une illusion que de nous imaginer que nous sommes des êtres distincts les uns des autres et distincts de l’unique Substance. L’existence individuelle, l’existence personnelle, sont illusion. La vérité, c’est l’unité de l’Être.

Cette métaphysique très ancienne est obligée, bien entendu, de considérer l’expérience comme illusoire, puisque l’expérience propose à notre assentiment une multiplicité d’êtres distincts les uns des autres. Le monisme récuse cette donnée de l’expérience. C’est une première difficulté, considérable. Une métaphysique qui récuse l’expérience doit avoir de solides raisons pour le faire, et quelles sont ces raisons plus fortes que l’expérience ? La métaphysique moniste ne nous le dit pas. Elle se présente comme une vérité reçue par initiation. Mais cette initiation, à son tour, d’où vient-elle ? On ne nous le dit pas non plus.

Mais il y a plus grave. S’il est vrai que l’Être est unique, qu’il s’appelle le Brahman ou autrement, et s’il est vrai que l’Être absolu, nous le sommes, l’ayant oublié à notre naissance, alors il faut bien convenir que l’Être absolu s’est livré lui-même à un étrange cauchemar, à une étrange aventure. Car, enfin, cette multiplicité de guerres, de tortures, de maladies, de malheurs, de massacres ? On dira, bien évidemment que tout cela n’est qu’apparence et illusion. Soit. Mais il reste que l’Absolu, en nous, souffre de ces apparences et de ces illusions. L’Absolu ne souffre pas, nous rétorquera-t-on aussitôt. Soit encore, mais il reste que nous, nous souffrons, et parfois atrocement. Or vous venez de nous dire que l’Absolu, nous le sommes. C’est l’enseignement des plus vieilles Upanishad. Si l’Absolu je le suis et si je souffre le martyre, alors c’est l’Absolu qui souffre en moi, ou moi en lui, indifféremment. D’ailleurs si l’Absolu je le suis, et si je me crois obstinément une substance individuelle distincte, distincte des autres et distincte de l’Être absolu, puisque par ailleurs je suis sans le savoir l’Absolu lui-même, c’est l’Absolu en moi qui se trompe et qui souffre de l’illusion de l’existence individuelle et singulière. Si je suis l’Être absolu, mon existence singulière, individuelle, qui est, nous dit-on, une illusion, c’est une illusion, une maladie qui s’impose à l’Absolu que je suis.

On a beau faire. On a beau tourner et retourner les choses comme on voudra. Une métaphysique de type moniste implique et appelle une doctrine, ou un mythe de chute dans l’Absolu lui-même. Il y a eu une catastrophe quelque part dans l’Absolu — puisque l’Absolu est le seul être — pour qu’il en soit résulté cette apparence d’êtres multiples, cette apparence de monde physique, cette apparence de massacres, de tortures, de morts et de douleurs. Si tout est apparence, fors l’Être absolu, il reste à rendre compte de cette multiplicité d’apparences, et puisque l’Être absolu est seul en réalité, c’est à l’Être absolu qu’incombe la responsabilité de cette apparence fort pénible dont nous souffrons, nous qui nous croyons des êtres distincts de l’Être absolu, alors qu’en réalité nous sommes Lui.

On le voit, la difficulté du monisme tient tout entière dans sa relation avec l’expérience. Ce n’est pas étonnant, puisque l’expérience enseigne exactement le contraire de ce que professe la métaphysique moniste ou inversement, c’est le monisme qui dit le contraire de l’expérience. Entre les deux, entre l’expérience et le monisme, il faut choisir.

Choisir une métaphysique contre l’expérience, cela implique et cela présuppose que l’on a trouvé un point d’appui plus puissant, plus solide que l’expérience pour fonder sa conviction. Pour notre part, nous n’en connaissons pas, et nous attendons toujours que les maîtres du monisme, que ce soient les théosophes de l’école des Upanishad, ou Plotin ou Spinoza, nous disent quel est donc ce point d’appui, ce rocher plus fort que l’expérience et au nom duquel on puisse se permettre de récuser l’expérience.

Le matérialisme athée avait aussi, nous nous en souvenons, des difficultés avec l’expérience, puisque le matérialisme athée ne peut pas intégrer le fait que l’Univers commence, que tout commence dans l’Univers, que l’Univers est un système évolutif, épigénétique à information croissante, en régime de genèse continuée, en régime d’évolution créatrice, et un système qui s’use irréversiblement.

Le monisme acosmique ne parvient pas à assimiler le fait qu’il existe dans l’Univers une pluralité des substances, une pluralité d’êtres.

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Le panthéisme

Jusqu’à présent, nous avons jeté un coup d’œil sur les métaphysiques de type ou de tendance moniste et acosmique, largement représentées dans la grande tradition théosophique de l’Inde, depuis le brahmanisme. Dans cette tradition, nous venons de le voir, la multiplicité des êtres données dans notre expérience est considérée comme une illusion, l’illusion par excellence, puisque la vérité, c’est que l’Être est un, et que cet Être un, nous le sommes.

Mais il existe une autre tradition panthéiste, et donc moniste elle aussi, qui n’est pas de tendance acosmique, idéaliste et qui ne professe pas que le monde physique soit une illusion. C’est le panthéisme de type réaliste, qui professe la réalité du monde physique, et qui affirme que Dieu est l’Âme de cet Univers physique. L’Univers physique est un grand Animal divin, incréé bien entendu, puisque divin, éternel, sans commencement et sans fin, inusable. C’est cette cosmologie-là que professaient Platon, Aristote et les maîtres de l’École stoïcienne.

Si l’Univers est divin, comme ils le pensent, alors il est en effet incréé, il ne comporte pas de commencement, il ne peut pas s’user, et il ne finira jamais. C’est justement ce que professe Aristote.

Mais si l’expérience nous enseigne que l’Univers a commencé, qu’il s’use, qu’il évolue et qu’il va vers sa fin, alors il n’est certainement pas divin.

La difficulté, à rencontre de la cosmologie ou théorie du monde d’Aristote, est la même que celle qui surgit à rencontre du matérialisme athée.

C’est dire que, sur un point au moins, le matérialisme athée et ce panthéisme-là sont d’accord : à savoir sur le fait que l’Univers est incréé, sans commencement, sans usure, sans vieillissement et sans fin.

Dire que l’Univers est le seul être, ou l’être purement et simplement, comme le font les matérialistes et athées et dire que l’Univers est divin, comme le faisait Aristote, c’est, au fond, dire exactement la même chose : c’est dire que l’Univers est l’Être absolu, puisqu’il n’y en a pas d’autre. Et c’est la raison pour laquelle les Soviétiques aiment tant le philosophe grec Aristote, car sur un point fondamental il pensait comme eux.

Le panthéisme et le matérialisme disent la même chose au sujet de l’Univers, à cette différence près que le panthéisme nous dit que l’Univers est divin, tandis que le matérialisme ne le dit pas. Mais dire de l’Univers qu’il est le seul être ou l’être purement et simplement — ce qui est la profession de foi fondamentale de l’athéisme — c’est dire que l’Univers est l’Être absolu, ou plus simplement l’Absolu, puisque le mot absolu signifie : délié de toute relation de dépendance.

Si l’Univers est seul, comme le pense l’athéisme, alors il est absolu. On a beau faire ou protester, on ne sortira pas de là. Or dire que l’Univers est l’Être absolu et dire qu’il est divin, c’est finalement bonnet blanc et blanc bonnet. Au fond, cela revient au même. Et c’est bien pourquoi les marxistes pensent au sujet de l’Univers tout à fait comme Aristote, qui était théologien, mais théologien panthéiste, puisqu’il ignorait la Création.

Si l’Univers est divin et si Dieu est l’Âme du Monde, comme le pensaient Platon, Aristote et les stoïciens et aussi, beaucoup plus tard, Plotin, alors on peut légitimement parler, comme nous l’avons fait ici, de monisme. Si Dieu est l’Âme du Monde, cette Âme est unique. Mais alors, qu’en est-il des substances multiples que nous sommes, des êtres multiples et divers, naissant et périssant, qui peuplent l’Univers ? Quel rapport ces êtres multiples soutiennent-ils avec l’Âme du Monde ? Le panthéisme de type ou de tendance réaliste ne nous le dit pas. Nous restons, à ce sujet, dans l’expectative. La question n’est pas claire.

La logique du système, la logique du monisme voudrait que l’on professât que les êtres multiples ne sont que des apparences, des illusions, ou encore des modalités provisoires et éphémères de l’Être absolu, qui est la Divinité, qui est l’Âme du Monde. Il semble donc, si nos analyses sont exactes, que la logique du monisme le porte à être acosmique ou idéaliste et qu’un monisme de type réaliste soit une construction instable.

L’histoire des métaphysiques semble confirmer cette hypothèse. Les grands systèmes monistes que nous avons vu fleurir en Occident, comme en Inde, ont penché de tout leur poids vers un monisme, si j’ose dire, unifié, c’est-à-dire débarrassé de ce poids inutile et gênant qu’est l’Univers réel, l’Univers physique. La Substance est unique, et les êtres apparemment multiples n’en sont que des modifications qui n’ont de réalité que vus de l’extérieur, vus de notre point de vue qui est celui de l’illusion. Un panthéisme réaliste souffre d’une contradiction interne. Ou bien il vire vers l’athéisme pur et simple, qui élimine la divinité pour ne garder que l’Univers physique. Ou bien il verse vers l’idéalisme qui élimine autant que faire se peut la réalité du monde physique pour ne garder que la Substance de la divinité.

La métaphysique de la Création

Cette métaphysique apparaît, à notre connaissance, dans une tribu nomade d’Araméens qui venaient de Sumer et sont descendus en terre de Canaan. « Mon père était un Araméen nomade… ».

Elle professe, elle prétend, cette métaphysique, que l’Univers existe bel et bien, objectivement, réellement : elle n’est donc pas idéaliste. Elle ne comporte aucune des tendances acosmiques qui caractérisent plusieurs parmi les grandes écoles métaphysiques de l’Inde. Elle ne déprécie pas la réalité physique, cosmique, biologique. Au contraire, elle l’admire et l’exalte.

Mais elle prétend, cette métaphysique des Hébreux nomades, que l’Univers n’est pas le seul être, ni la totalité de l’être, ni l’Être pris absolument. En cela, elle s’oppose aux maîtres de la pensée grecque, Parménide, Héraclite et Aristote.

Elle prétend, cette pensée hébraïque, que l’Univers ne se suffit pas, qu’il dépend d’un Autre, qu’il a commencé, qu’il est fragile et qu’il finira.

Comment les Hébreux savaient-ils cela, que nous venons de découvrir depuis moins d’un siècle ? Parce que, selon les Hébreux, l’Univers n’est pas le seul être, il n’y a aucun inconvénient à reconnaître qu’il a commencé, qu’il est en régime de genèse continuée, qu’il est fragile et qu’il finira, lorsqu’il sera achevé.

Par le fait qu’elle reconnaît la réalité objective et l’excellence du monde physique, la métaphysique des Hébreux nomades n’est pas idéaliste. Par le fait qu’elle pense que l’Univers physique n’est pas l’Être unique, l’Être absolu ou la totalité de l’Être, elle n’est pas matérialiste. La métaphysique des Hébreux se situe donc exactement entre l’idéalisme des grandes métaphysiques de l’Inde et le pur matérialisme des philosophies modernes qui professent que la matière est première, incréée, éternelle, inusable, impérissable.

C’est la raison pour laquelle la métaphysique des Hébreux sera très mal vue, jusqu’aujourd’hui et ce n’est pas fini, aussi bien par les maîtres de l’idéalisme (par exemple Fichte ou Léon Brunschvicg) que par les maîtres du matérialisme (par exemple Marx, ou Engels ou Lénine). Pour les maîtres de l’idéalisme comme pour les maîtres du matérialisme, l’ennemi numéro un, c’est la pensée hébraïque, c’est le judaïsme et le christianisme.

Curieuse rencontre, n’est-ce pas ? Rencontre et accord dans une même détestation…

La difficulté pour nous, c’est de penser cette notion de création, car en réalité nous n’avons aucune expérience humaine de la Création, en ce sens que nous les hommes nous ne sommes jamais créateurs d’être. Nous prenons du bois, ou de la pierre ou un métal, et nous façonnons un objet, une statue, une pirogue ou une table, mais nous ne créons pas de l’être, nous ne créons pas un être, une substance. Nous fabriquons des objets, ce qui est très différent.

Par contre, nous avons l’expérience du commencement d’être. C’est même l’expérience la plus universelle. Nous-mêmes nous avons commencé d’être, il y a quelques années, et tous les êtres que nous atteignons par notre expérience physique, dans l’Univers et dans la nature, ont commencé d’être.

Nous n’avons pas suffisamment exploré la signification métaphysique de ce fait universel : chaque être de notre expérience a commencé d’exister. C’est donc que pour chacun d’entre nous et pour tous les êtres de l’Univers, l’être ou l’existence n’est pas une propriété de nature. L’être ou l’existence sont pour nous un fait, que nous constatons et dont il faut nous efforcer de rendre compte, qu’il faut tenter de comprendre.

On peut bien entendu renoncer à comprendre ce commencement d’être pour chacun d’entre nous, mais si l’on s’y efforce, on constate que bien évidemment ce n’est pas l’Univers qui nous précède qui suffit à lui seul à rendre compte de cette nouveauté que nous sommes. L’Univers est toujours plus pauvre dans le passé que dans l’avenir et l’Univers passé ne suffit jamais seul et par lui-même à rendre compte des innovations, des créations qui s’effectuent en lui.

On peut donc dire que nous n’avons pas l’expérience d’être des créateurs, des créateurs d’être (nous pouvons, à la rigueur être des artistes de génie, être des créateurs de formes, mais non des créateurs de substances). Mais par contre, nous avons l’expérience d’être créés, en ce sens que nous avons l’expérience de notre insuffisance absolue à rendre compte par nous-mêmes de notre existence, de tout ce que nous sommes et même des dons qui sont en nous, par exemple le génie, si nous sommes Jean-Sébastien Bach.

L’existence est pour nous reçue. Tout ce que nous avons en nous, toutes les richesses en nous qui ne demandent qu’à être exploitées et à porter fruit, avec notre coopération, tout cela est reçu. C’est cela l’expérience de la Création, du côté de l’être créé que nous sommes.

C’est contre cette expérience que protestent et s’élèvent les métaphysiques qui veulent absolument maintenir notre suffisance.

Les sciences de l’Univers et de la nature viennent confirmer l’enseignement de la métaphysique des Hébreux nomades, à savoir que tout commence dans l’Univers ; l’Univers est un système dans lequel tous les êtres commencent d’exister à un moment donné, dans un certain ordre, qui va du simple au complexe. Il n’y a pas de conflit entre la métaphysique des Hébreux et les sciences expérimentales, mais confirmation mutuelle et réciproque.

Lorsqu’une métaphysique est conforme à l’expérience, cela signifie qu’elle est vraie.

Une autre difficulté pour nous c’est que nous sommes une création inachevée. L’Homme, qui vient d’apparaître, est un être inachevé lui aussi. La question qui se pose est donc de savoir d’abord quelle est la finalité de cette création. Pour connaître l’origine de cette création, il faut réfléchir sur tout ce que nous savons de l’Univers et de tout ce qu’il contient. Pour connaître la finalité de la Création, cette réflexion ne suffit pas, précisément parce que la Création est inachevée et qu’une analyse de ce qui existe ou de ce qui existait ne suffit pas à nous faire découvrir ce qui sera, surtout si l’avenir, à savoir ce qui sera, est nouveau par rapport au passé. Pour connaître la finalité de la Création, il faut donc s’adresser au Créateur lui-même et lui demander de bien vouloir nous indiquer la signification ultime de son œuvre, le secret de son dessein. La révélation de Dieu à l’homme est cette communication par Dieu à l’homme du sens et du secret du dessein créateur.

Le panthéisme ancien, nous nous en souvenons, professe que Dieu est l’Âme du Monde et que le monde est un grand Animal divin. Il est « le dieu sensible », nous dit Platon. La difficulté, nous l’avons vu, c’est de comprendre dans cette perspective que l’Univers soit un système en genèse, en évolution, et un système qui vieillit et qui s’use. Ce sont là des caractères qui ne conviennent guère à la Divinité.

Les Hébreux pensaient que Dieu est distinct de l’Univers mais ils pensaient aussi que Dieu opère dans l’Univers d’une manière actuelle, continuelle. Ils ne pensaient pas que Dieu soit l’Âme du Monde, mais ils professaient que l’opération créatrice de Dieu est immanente au monde. C’est sa Pensée même qui travaille l’Univers du dedans et qui le compose, depuis les origines.

Les stoïciens professaient que le Logos immanent à l’Univers et qui constitue l’Univers, est divin. Les Judéens et les chrétiens le pensent aussi. Il semble donc, au premier abord, qu’ils disent la même chose. Mais la différence est un abîme. Car les stoïciens pensaient que ce Logos qui informe l’Univers est le Logos de l’Univers : c’est l’Âme du Monde. Tandis que les Judéens et les chrétiens pensent que le Logos qui opère dans l’Univers et dans la nature est la Pensée créatrice de Dieu, distinct du monde. Toute la différence entre le panthéisme et le monothéisme est là. Pour les Judéens et les chrétiens, l’origine du Logos, de la Pensée créatrice, est distincte de l’Univers. Cette origine radicale, ils l’appellent Dieu.

La différence entre la pensée métaphysique des Hébreux, pensée qui est continuée par le judaïsme et le christianisme, et la grande tradition moniste de l’Inde, est abyssale, non seulement si l’on se reporte à l’origine de l’être, aux problèmes d’origine, puisque pour la grande tradition moniste, l’existence du monde physique et multiple est illusoire, et qu’il n’y a donc pas de création réelle ; mais aussi si l’on se reporte à la fin, à l’avenir, au terme. Car pour la grande tradition moniste, le but de la connaissance et de la sagesse, c’est de nous faire découvrir que tous, nous sommes l’Un, le Brahman, l’Absolu, et de nous faire retourner ou revenir là où nous sommes en réalité, mais d’où nous sommes exilés par l’illusion.

Tandis que dans la perspective hébraïque, juive et chrétienne, il n’est pas question de retourner à l’origine et il n’est pas question de réintégrer l’Unité originelle, car dans l’Unité divine nous n’avons jamais été. Il est question, selon la mystique juive et chrétienne, de nous unir à l’Absolu, mais sans confusion des personnes ni des natures. L’existence personnelle subsiste, dans la mystique juive et chrétienne orthodoxes, elle n’est pas abolie, mais au contraire exaltée.

Entre la mystique moniste de l’Inde et la mystique des Judéens et des chrétiens, il existe donc une différence qui est un abîme, car pour les mystiques appartenant à la tradition des brahmanes, il s’agit de réintégrer l’Unité originelle. Tandis que pour les Judéens et les chrétiens, il s’agit de s’unir personnellement et librement à l’Être absolu qui est personnel lui aussi. Une mystique de l’Un et une mystique de l’Union, non seulement ne sont pas identiques mais au contraire elles s’opposent point par point. Cela dit à l’intention de ceux qui pensent et qui répètent que toutes les mystiques disent au fond la même chose.

Non seulement la mystique moniste issue de l’Inde et la mystique chrétienne issue du tronc hébreu ne disent pas la même chose : elles disent le contraire l’une de l’autre. Il faut donc choisir entre l’une et l’autre et se garder de vouloir les mélanger. Chaque mystique repose sur une métaphysique, sur une ontologie qui lui est propre. Or l’ontologie des Hébreux et l’ontologie du brahmanisme sont strictement incompatibles. Si l’une est vraie, alors l’autre est fausse.

* *

Ceux qui rejettent toute métaphysique

Il y a des gens qui disent, — et ce sont même les plus nombreux, ils constituent aujourd’hui sur la planète la majorité, — qu’il faut se garder de toute métaphysique, de toute ontologie, de toute théorie de l’être. La plupart des savants de par le monde sont de cette opinion, et la majorité de ceux qui font profession de philosophie. Les diverses métaphysiques seraient donc renvoyées dos à dos.

Que reste-t-il alors ? Il reste le monde, l’Univers physique et tout ce qu’il contient. Il reste tout ce que nous savons de l’Univers et de son histoire. Il reste que l’Univers est objectivement un système en régime de création continuée.

Ceux qui disent qu’il ne faut donner dans aucune métaphysique, ceux qui considèrent toute métaphysique comme une absurdité, ceux qui ricanent dès lors que l’on prononce le terme de métaphysique, on observe, lorsqu’on les écoute attentivement, qu’ils professent, pour la plupart, l’athéisme. C’est parfaitement leur droit.

Mais l’athéisme, qu’est-ce que c’est ? C’est une philosophie selon laquelle l’Univers existe, mais existe seul. Il se débrouille tout seul. Il devient tout seul ce qu’il n’était pas. Il se donne à lui- même au cours du temps ce qu’il n’avait pas. L’athéisme consiste forcément à dire que l’Univers est le seul être, puisque par hypothèse, — l’hypothèse de l’athéisme, — il n’y en a pas d’autre. Dire que l’Univers est le seul être, c’est dire aussi bien qu’il est l’Être, purement et simplement. C’est dire encore, qu’on le veuille ou non, que l’Univers est l’Être absolu. Dire qu’il est le seul être ou dire qu’il est l’Être absolu, c’est pareil. Dire que l’Univers est le seul être, c’est faire de l’ontologie, qu’on le veuille ou non.

Par conséquent les savants qui professent l’athéisme et qui déclarent qu’ils ne versent dans aucune métaphysique quelle qu’elle soit, professent en fait la métaphysique numéro un que nous avons examinée, avec toutes ses difficultés.

Il n’est pas si facile de ne verser dans aucune métaphysique.

La seule méthode, pour y parvenir sans se mettre en contradiction avec soi-même, c’est de ne rien dire du tout au sujet de l’Univers et de la nature, ni qu’il est seul, ni qu’il n’est pas seul, ni qu’il se suffit, ni qu’il ne se suffit pas, ni qu’il est créé, ni qu’il est incréé. Celui qui veut vraiment se dispenser de professer aucune métaphysique doit se contenter de décrire l’Univers et la nature, et il peut nous dire ce qu’il est, mais il doit absolument s’abstenir de dire quoi que ce soit concernant l’être ou l’existence de l’Univers.

Car l’objet de la métaphysique porte précisément sur l’être ou l’existence de l’Univers.

Les sciences expérimentales nous disent ce qu’est l’Univers, comment il est construit, constitué, comment il évolue, quelle est son histoire, quel est son contenu. Mais les sciences expérimentales en tant que telles ne répondent pas à la question de savoir comment comprendre l’existence même de l’Univers et de tout ce qu’il contient.

Cela, c’est une autre question, qui relève de cette discipline que depuis des siècles on appelle métaphysique. Il reste les problèmes qui s’imposent à l’intelligence humaine.

Ceux qui repoussent ou rejettent toute métaphysique, quelle qu’elle soit, rejettent ou repoussent, ils refoulent ces problèmes qui s’imposent à l’intelligence humaine. Les psychologues appartenant à l’école du docteur Freud, nous répètent depuis le début de ce siècle qu’il est très mauvais de refouler les instincts. Combien plus est-il mauvais et dangereux de refouler les questions qui s’imposent à l’intelligence humaine, de refouler et de réprimer l’intelligence humaine qui cherche à résoudre les problèmes qui s’imposent à elle à partir de l’Univers et de la nature !

C’est pourtant ce refoulement, très funeste pour leur santé intellectuelle, que pratiquent sur notre planète une armée de savants de toutes nationalités, américains, anglais et français, mais aussi soviétiques, chinois et autres.

Ce refoulement de l’intelligence, cet interdit de traiter les problèmes métaphysiques, ils en font une vertu. On est d’autant plus vertueux en sciences qu’on est plus ou mieux refoulé de ce côté-là. C’est bizarre, n’est-ce pas ?

D’ailleurs, on ne voit vraiment pas pourquoi on ne devrait pas traiter ces problèmes qui s’imposent à l’intelligence humaine objectivement.

Nous avons essayé de le montrer par ces quelques chroniques : le nombre de solutions possibles aux grands problèmes métaphysiques n’est pas indéfini, il est même tout petit.

Il existe quelques types de métaphysiques, en petit nombre, et l’histoire de la pensée humaine confirme que finalement les philosophies tournent autour de quelques solutions principales. Si le nombre des métaphysiques possibles est tout petit, on doit pouvoir procéder par élimination. C’est ce que nous avons tenté de faire. Le problème fondamental est de savoir quel critère de vérité nous allons choisir. Nous n’en connaissons, pour notre part, qu’un seul : c’est l’expérience elle-même, scientifiquement explorée, c’est la réalité objective. Si l’on conteste ce point de départ et ce critère de l’analyse métaphysique, aucune discussion n’est plus possible. Et comme la plupart des philosophes actuellement régnants n’admettent pas ce critère, cela explique qu’ils ne discutent pas entre eux. Pour discuter utilement avec quelqu’un, il faut se trouver au moins sur le même terrain et admettre quelques principes communs. Nous ne connaissons qu’un seul terrain qui permette une discussion rationnelle et objective, c’est le terrain de l’expérience scientifique. C’est la raison pour laquelle nous pensons que l’analyse philosophique doit être fondée sur l’expérience scientifiquement explorée. Et nous pensons aussi que le seul avenir de la philosophie se trouve dans cette méthode, qui était celle préconisée, au début de ce siècle, par Henri Bergson.

Mais nous ne sommes pas nombreux à penser ainsi, en France du moins. Et je me demande parfois si je ne suis pas seul.

Dans ces chroniques, nous avons distingué et exposé brièvement quatre types de métaphysiques, et pour finir le cas de ceux qui rejettent toute métaphysique. Mais il est sans doute possible de simplifier encore, comme le font les mathématiciens, et de ramener les métaphysiques possibles à trois types principaux : — le monisme de type idéaliste et acosmique, qui nie la réalité du monde physique ; — le matérialisme qui affirme la suffisance de l’Univers physique, et donc son éternité ; — la métaphysique hébraïque, juive et chrétienne, de la Création.

Mais si quelque lecteur apercevait dans l’histoire un autre type de métaphysique, différent de ces trois-là, il serait le bienvenu en nous le faisant connaître. Merci.

Chacune des métaphysiques que nous avons évoquées a comporté ou comporte encore aujourd’hui des millions d’adeptes. L’humanité se partage en grandes familles spirituelles, non pas en fonction de la race, mais en fonction de ces options métaphysiques fondamentales.

Aucun doute qu’à chacune de ces métaphysiques ne corresponde une certaine psychologie, en ce sens que chacun d’entre nous est prédisposé ou porté par son tempérament plutôt à l’une ou l’autre de ces visions du monde. Certains sont bouddhistes par tempérament ; d’autres sont matérialistes presque par nature ; certains sont dualistes, et c’est leur caractère, leur pessimisme natif qui les incline vers les solutions proposées par Mani et ses disciples. Voilà encore une métaphysique que nous aurions pu présenter : le dualisme radical, selon lequel, à l’origine de l’être, il existe non pas un seul principe, mais deux principes, l’un bon et l’autre mauvais, tous les deux éternels et incréés. Nous en avons parlé dans nos chroniques précédentes consacrées à la Gnose.

Chacun d’entre nous est prédisposé par sa psychologie, et aussi par son milieu, à préférer telle métaphysique plutôt que telle autre. Mais cette question de préférences relève de la compétence du psychologue et du sociologue. Pour notre part, la seule question qui nous importe et qui nous paraisse sérieuse est celle-ci : finalement, qu’est-ce qui est vrai ? La question peut se simplifier et s’énoncer en ces termes : qu’est-ce qui est ? Cette question objective ne concerne pas nos préférences ni nos répulsions. Elle ne peut être traitée que par l’analyse rationnelle et à partir de l’expérience.

La théorie de l’Homme

À chacune des métaphysiques que nous avons distinguées correspond une certaine théorie de l’homme ou, si l’on veut parler vieux grec, une anthropologie. Au monisme de type idéaliste et de tendance acosmique, correspond une théorie de l’homme selon laquelle notre âme, le sujet que nous sommes, est au fond identique à l’Âme universelle, à l’Être absolu lui-même, au Brahman. C’est la doctrine exprimée dans l’une des plus anciennes Upanishad : Cela, l’Être absolu, tu l’es, toi aussi. La sagesse, la science consistent à reconnaître l’identité originelle et actuelle entre notre moi singulier et le Moi absolu, entre l’être singulier et individuel que nous sommes, et l’Être absolu. C’est dire que, dans cette perspective, l’existence individuelle, singulière, personnelle ne peut être considérée que comme une apparence ou une illusion. La réalité, la vérité c’est l’identité de notre âme individuelle avec l’Absolu lui-même. Tout le reste est songe et duperie. C’est dire aussi que notre existence corporelle ne peut être ressentie que comme une aliénation, comme un exil, comme une chute. Et c’est bien ce que nous disent les plus anciennes Upanishad : nous sommes tombés dans ces corps infects et détestables. Mais enfin c’est concéder, ou du moins se mettre en situation de devoir concéder, que l’Être absolu lui-même est exilé ou aliéné dans ces corps mauvais, puisque nous, nous sommes exilés dans ces corps et que nous, nous sommes Lui ! Comment comprendre l’oubli de notre existence divine antérieure, de notre condition originelle, si au fond et en réalité nous sommes l’Être absolu ? C’est la difficulté que nous avons relevée dès que nous avons abordé ces métaphysiques de type moniste. Quoi qu’il en soit de ces difficultés, une chose est certaine, c’est que ces métaphysiques comportent une anthropologie ou théorie de l’homme foncièrement pessimiste en ce sens qu’elles conçoivent l’existence humaine dans le corps comme une catastrophe.

L’anthropologie du matérialisme athée est conforme, elle aussi, à la théorie générale du réel, à la théorie du monde, à la théorie de l’être qui caractérisent le matérialisme. Puisque, selon le matérialisme sous sa forme pure, la matière est première, incréée, éternelle, inusable et seule à l’origine, il faut bien admettre que c’est la matière seule qui a produit toutes les organisations que nous constatons dans le monde et dans la nature. Ici, il nous faut distinguer deux sortes de matérialismes, qui sont comme deux frères ennemis.

L’une de ces espèces de matérialismes dérive du vieux matérialisme grec de Démocrite. Il professe que la matière s’arrange en organisations et en compositions sans aucune intelligence organisatrice, ni immanente, ni bien entendu transcendante. S’il n’y a pas d’intelligence organisatrice dans la matière, dans la nature, pour organiser tous les êtres, alors l’arrangement des atomes entre eux ne peut provenir que du hasard. Et dans ce cas, l’âme humaine qui résulte de l’arrangement fortuit d’atomes matériels, a l’inconsistance, la fragilité de cet arrangement fortuit. Dès que l’arrangement cesse, dès que l’organisation est détruite par la mort, notre âme, notre conscience, le sujet que nous étions, est détruit, lui aussi.

L’autre matérialisme dérive de la tradition stoïcienne. Il s’apparente au vieux panthéisme naturaliste. Il professe lui aussi que la matière est première et qu’il n’y a pas de dieu créateur, mais il ajoute que la matière, ou plus précisément la nature, comporte son propre logos immanent. La nature se suffit, parce qu’elle est divine. Étant divine, elle est intelligente, comme un grand Animal divin qu’elle est. Et dans ce cas, l’organisation des êtres ne s’explique pas du tout par le hasard, mais par un logos immanent à la matière et à la nature. Il existe donc une dialectique de la nature.

C’est à ce matérialisme-là que s’apparente le matérialisme marxiste, — celui de Marx, de Engels et de Lénine, non pas celui des commentateurs français. Et c’est la raison pour laquelle ce matérialisme-là, celui de Marx et de ses authentiques disciples, a toujours eu horreur du matérialisme qui prétend expliquer toute chose dans la nature par le hasard. Voir sur ce point les travaux du grand biologiste soviétique Oparine.

Quoi qu’il en soit de ce point, dans ce matérialisme-là la conscience humaine, le sujet humain — ne parlons même pas d’âme humaine — n’ont bien entendu aucun espoir de subsistance personnelle. Mais par contre, dans la tradition de ce matérialisme-là, on discerne parfois certains accents, certaines expressions, qui laisseraient entendre qu’on espère une espèce de vague, oh ! très vague, subsistance impersonnelle, au sein de l’universelle Nature. C’est bien ce que je vous disais : ce matérialisme-là a une saveur panthéiste parce qu’il a des origines panthéistes.

L’anthropologie ou théorie de l’homme des Hébreux nomades, puis des Juifs et des chrétiens, est appariée elle aussi à la théorie générale de l’être que nous avons brièvement rappelée dans une précédente chronique. De même que, selon les Hébreux, l’Univers est créé, il n’est pas divin, il a commencé, — de même l’âme humaine est créée, elle n’est pas divine, elle a commencé.

Dans les anthropologies apparentées au brahmanisme et à l’orphisme, on professait, et on professe encore aujourd’hui, que l’âme humaine, qui est divine par nature, préexistait. Après être descendue ou tombée dans un corps mauvais, elle doit, si elle n’est pas suffisamment purifiée, passer dans d’autres corps : c’est la célèbre doctrine de la métempsychose ou, mieux, métensomatose.

Les Hébreux ignorent tout de cette théorie de la divinité, de la préexistence des âmes et du passage de l’âme de corps en corps. Il y a bien des gens aujourd’hui qui cherchent à mélanger la doctrine des Hébreux avec celle de l’Inde, mais cette salade est impossible : elle implique, si j’ose dire, contradiction.

Pour les Hébreux, et par la suite pour les chrétiens, l’âme humaine, qui est créée, est appelée, invitée à prendre part à la vie de l’Être absolu, mais cette destinée qui est proposée à l’homme implique et requiert de la part de celui-ci une nouvelle naissance, une nouvelle création. Il ne s’agit donc pas seulement, on peut même dire pas du tout, de continuer à être ce qu’on était. Il s’agit de devenir un homme nouveau, une nouvelle création, afin de devenir capable de prendre part à la vie personnelle de l’Être absolu.

La perspective chrétienne orthodoxe n’est donc pas comparable à celle du spiritisme. La perspective chrétienne n’est pas non plus platonicienne, puisque pour la tradition platonicienne et néoplatonicienne, l’âme est divine par essence ou par nature. Il suffit à l’âme de se séparer de ce corps mauvais pour se purifier et retourner à une condition antérieure qui n’existe pas. Il est question, nous l’avons dit, de naître nouveau, et par grâce. C’est tout à fait différent.

Il n’est pas question de réintégrer l’unité originelle, qui n’a jamais existé. Il n’est pas question de découvrir par l’initiation ou la théosophie l’identité entre notre moi singulier et le Moi absolu, — puisque cette identité n’existe pas. Dans la perspective chrétienne, la finalité ultime de la Création est bien une union — nous le remarquions dans une chronique antérieure —, mais cette union n’est pas du tout un retour à l’Un, puisque dans cette union, les personnes subsistent. L’existence personnelle n’est pas le résultat d’une chute ni d’une catastrophe, elle est une réalité créée, et créée pour l’éternité. Elle est indestructible.

On peut donc regarder toute l’histoire des métaphysiques du point de vue de la théorie de l’Un et du multiple. Les grandes métaphysiques monistes affirment l’existence de l’Un, mais nient l’existence réelle du multiple ; elles cherchent à atténuer ou à exténuer la consistance de la multiplicité des êtres, multiplicité ramenée à n’être qu’une illusion ou une apparence.

Le bon vieux matérialisme issu des philosophes grecs professe la réalité du multiple, — c’est la réalité éternelle et incréée des atomes de matière. Mais il ne sait pas expliquer l’organisation du multiple, l’information, l’unification d’une multiplicité d’atomes dans l’unité d’un organisme. Sa vision du monde est celle d’une multiplicité éternelle qui, de temps en temps et par hasard s’arrange en compositions provisoires. Il n’y a d’unité ni à l’origine ni au terme, et d’ailleurs l’Univers, pour le matérialisme pur, n’a ni origine ni terme.

Pour les Hébreux nomades, l’Un existe, c’est Dieu lui-même, qui est quelqu’un, qui est Esprit. Et la multiplicité des êtres existe aussi, réellement, ce n’est pas une illusion, car la multiplicité des êtres est voulue et créée librement par l’Unique. La pensée hébraïque affirme donc la réalité de l’Un et celle du multiple. Et jamais la multiplicité des êtres ne sera résorbée dans l’Unité. Car le but et le terme de l’œuvre de la Création est une composition dans laquelle les éléments seront des personnes. C’est cela que les prophètes hébreux appellent la nouvelle Jérusalem, construite de pierres vivantes.

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De la méthode en métaphysique

Il existe, il a existé, l’histoire de la pensée humaine le montre, quelques méthodes principales pour faire de la métaphysique, pour traiter les problèmes métaphysiques.

L’une de ces méthodes, la plus ancienne connue, est celle pratiquée par les grands métaphysiciens de l’Inde, à partir du VIIIe ou VIIe siècle avant notre ère. On part d’un texte, le Véda (qui signifie : connaissance) supposé révélé. Et on procède à un commentaire de ce texte, puis à des commentaires de ces commentaires, et ainsi de suite. Ainsi, depuis les antiques Upanishad, la tradition métaphysique de l’Inde se développe par commentaires.

Cette méthode présuppose la vérité du texte initial dont on part. Cette vérité n’est pas mise en doute par les grands métaphysiciens de l’Inde. Mais nous, qui avons l’esprit sceptique, comment pouvons-nous nous persuader que les textes du Véda contiennent la vérité révélée ? Et d’abord, révélée par qui ? À qui ? Dans quelles conditions ? Dans quelles circonstances ? Comment pouvons-nous assurer que ces textes contiennent la vérité révélée ?

Autant de questions auxquelles les maîtres de la tradition de l’Inde ne répondent jamais. Ce sont des questions critiques, des questions naïves, des questions premières. Il faut y répondre, avant toute chose, faute de quoi nous ne pouvons pas accorder notre assentiment à tous les commentaires, à toutes les déductions qui suivront. Le problème posé est celui du fondement de la vérité. Si l’on nous dit que ce fondement, c’est un texte révélé, alors on doit nous montrer, nous prouver que ce texte est en effet révélé. Faute de quoi notre assentiment sera suspendu à une pétition de principe.

Une autre méthode en métaphysique a consisté à procéder a priori, en construisant dans l’esprit un roman métaphysique, souvent splendide. Ainsi ont procédé, à travers les siècles, nombre de très grands métaphysiciens. Ils ont composé, ils ont construit des systèmes, un peu comme on compose une symphonie. C’était fort beau. C’était même souvent fascinant. Mais la méthode expérimentale est venue, et les savants, qui la pratiquaient, se sont demandés comment et pourquoi accorder l’assentiment à ces admirables constructions qui étaient invérifiables.

Par exemple, si Platon vous enseigne la divinité de l’âme, sa préexistence, sa chute dans les corps et sa transmigration, son passage de corps en corps, avez-vous un moyen de vérifier ce genre d’assertions ? Non. Alors les savants se sont détournés de ce genre d’affirmations, avec un sourire, poli ou non.

Lorsque Nietzsche enseigne l’éternel retour du même, l’éternelle répétition, a-t-il une seule expérience à nous proposer pour nous permettre de vérifier son affirmation ? Non. Alors son affirmation repose sur quoi ? Sur ses préférences et sur ses répulsions. Nietzsche avait horreur du monothéisme hébreu et chrétien. Il estimait que la seule manière d’échapper à ce monothéisme qui était celui de son papa pasteur, c’était d’affirmer l’éternel retour. On voit la méthode : elle repose sur des préférences ou des répulsions subjectives. Elle n’est pas susceptible de vérification objective. D’ailleurs, Nietzsche et ses disciples (parmi lesquels Martin Heidegger) s’en moquent, des vérifications objectives. Ils ne veulent pas en entendre parler.

Hegel nous enseigne que l’Absolu se développe, se déploie, s’engendre et se réalise dans un processus tragique. Il lui faut se séparer de lui-même, se diviser en lui-même — die Entzweiung — devenir pour lui-même un autre, un étranger — die Entfremdung — sortir de lui-même — die Entàûsserung — bref souffrir la passion de la croix en lui-même pour, après avoir surmonté ce schisme, et cette aliénation — die Aufhe-bung — devenir finalement l’Esprit absolu. Il existe donc une genèse de l’Absolu, une genèse de la divinité, et cette genèse est tragique. La tragédie est nécessaire à la genèse de Dieu. Il existe une théogonie, et cette théogonie implique le déchirement, l’aliénation, l’exil en lui-même de l’Absolu, la guerre dans l’Absolu. La guerre est un processus sacré. Seule la guerre permet à l’Absolu de se réaliser, de s’achever. L’Absolu ne parvient à la pleine conscience de soi qu’après avoir surmonté cette tragédie intérieure par laquelle et dans laquelle il s’engendre. La Création est une aliénation de la substance divine, un moment de son aliénation. Et l’histoire humaine est l’histoire de la passion et de la prise de conscience de l’Absolu par lui-même.

Tout cela est fort beau — du moins cela dépend des goûts. Tout cela a inspiré Marx à gauche, Nietzsche et Adolf Hitler à droite. Mais pour nous, sceptiques, la première question de l’enfant est celle-ci : comment Hegel sait-il tout cela ? D’où tient-il toutes ces informations, tous ces renseignements ? Comment a-t-il appris ce qui se passe dans la vie intime de Dieu ? Comment sait-il qu’en Dieu, il y a une tragédie ? Qui le lui a dit ? Est-il prophète ?

Bien entendu, Hegel ne prend pas la peine de répondre à ce genre de questions, et si un de ses étudiants, lors de ses cours, lui avait posé ces questions, il se serait fait mettre à la porte, définitivement. Ce sont des questions que l’on ne pose pas dans une université allemande, ni française.

Mais un savant, qui est habitué à contrôler ce qu’il pense et ce qu’il dit, dans l’expérience et par l’expérience, un savant ne peut pas accorder à ce genre de spéculations son assentiment, puisqu’on ne sait pas, personne ne sait sur quoi elles sont fondées.

Et c’est la raison pour laquelle depuis un siècle, depuis l’avènement des sciences expérimentales, disons depuis Claude Bernard, les savants se détournent des philosophes, avec un sourire, ou sans sourire. Ce que disent les philosophes n’est pas contrôlable, n’est pas vérifiable. Et donc, aux yeux d’un savant qui pratique la méthode expérimentale, c’est du roman, plus ou moins séduisant, mais ce n’est pas de la science. La philosophie, pour Claude Bernard, est une occupation qui est légitime, comme la musique, les jeux de société ou de poésie. Mais ce n’est pas une connaissance réelle, rationnelle.

La raison pour laquelle la plupart des savants du monde, aujourd’hui, pensent ainsi, c’est qu’ils supposent, à tort, qu’il n’y a de philosophie, de métaphysique, que selon le modèle des grands systèmes de l’idéalisme allemand, et que la seule méthode en métaphysique est celle des grands constructeurs ou compositeurs de romans métaphysiques.

Or, il existe une autre méthode. C’est celle qui a été ébauchée, tentée, essayée par Aristote déjà, au IVe siècle avant notre ère, qui a été reprise et prolongée par Henri Bergson au début du XXe siècle. C’est la méthode expérimentale en philosophie. Elle consiste à partir de l’expérience, scientifiquement explorée, et à analyser ce qui existe, sans composer de roman. Elle consiste à se soumettre à la réalité objective pour l’étudier, telle qu’elle est, indépendamment de nos préférences ou de nos répugnances. Elle consiste à se mettre à l’école des sciences expérimentales jusqu’à notre dernier souffle, inclusivement.

Cette méthode ne plaît pas aux disciples de Nietzsche et de Heidegger, parce que ceux-ci méprisent les sciences expérimentales, mais c’est la seule méthode qui puisse donner satisfaction aux savants qui pratiquent, eux, la méthode expérimentale.

À partir de l’expérience, le métaphysicien procède à une analyse rationnelle, toujours contrôlée par et dans l’expérience. C’est ainsi qu’on procède en métaphysique, selon cette troisième méthode.

On ne construit pas de système. On analyse, on s’efforce d’analyser ce qui existe, jusqu’au bout. Cette troisième méthode ne requiert pas de génie. Elle exige de la patience, du travail et de la docilité devant le réel. Il s’agit d’écouter la réalité objective pour entendre ce qu’elle nous dit. On ne part pas du sujet, on part de l’objet. On se soumet à la réalité objective. On se met à l’école de tous les chercheurs du monde pour apprendre à connaître ce qu’est l’Univers réel et tout ce qu’il contient.

Cette méthode, la méthode expérimentale en philosophie, a été très peu pratiquée à travers les siècles. Après la mort d’Aristote, elle a été, c’est le cas de le dire, enterrée, et pour longtemps. Elle implique une option, en faveur de la réalité objective, en faveur de l’expérience, option inverse de ceux qui pensent que l’expérience a tort lorsque leurs raisonnements et l’expérience se trouvent en désaccord.

Une nouvelle direction

Il a existé au XIIIe siècle un moine allemand appelé Albert. Il enseigna la philosophie et la théologie à Cologne. Il eut comme étudiant un jeune moine italien, du royaume de Sicile, appelé Thomas, né dans le comté d’Aquino. Albert et Thomas ont compris que la méthode expérimentale prônée par Aristote en philosophie était la bonne pour la découverte de la vérité, pour la philosophie, mais aussi pour la théologie chrétienne. Et ils ont donné ce coup de barre qui a orienté la pensée chrétienne dans une nouvelle direction. Albert et Thomas ont compris qu’entre l’enseignement des sciences expérimentales et l’enseignement de la théologie, il ne doit pas y avoir de conflit, d’opposition, car les sciences expérimentales sont fondées sur la réalité objective, qui est la Création de Dieu, et la théologie est fondée sur la Révélation, qui vient du même et unique Dieu. Il existe donc deux sources de la connaissance, l’une qui procède de la réalité objective et que les sciences expérimentales explorent. Et l’autre qui procède de la Révélation. La première est à l’origine de la philosophie, l’autre de la théologie. Ce sont deux sciences complémentaires.

En optant ainsi pour la méthode aristotélicienne, c’est-à-dire expérimentale, en philosophie, Albert et Thomas allaient orienter la pensée chrétienne dans une voie qui n’allait découvrir toute sa fécondité qu’aujourd’hui, aujourd’hui où les sciences expérimentales sont la base de toute connaissance humaine. L’analyse philosophique n’est possible qu’en partant de là.

Accepter ou ne pas accepter le contrôle de l’expérience en philosophie : tout est là. Partir de l’expérience, scientifiquement explorée, et s’y soumettre, ou bien refuser d’en partir et n’en tenir aucun compte : toute l’histoire de la pensée humaine se partage entre ces deux tendances, ces deux options ou décisions initiales. Car si l’on n’accepte pas le contrôle de l’expérience objective, il n’existe plus aucun contrôle susceptible de déterminer ce qui est vrai ou faux en philosophie, et on peut alors dire n’importe quoi. C’est bien ce qui se passe en ce moment.

Il n’existe en réalité pas d’autre contrôle possible que l’expérience scientifiquement explorée, en science comme en philosophie. En dehors de ce contrôle, c’est l’arbitraire, l’imaginaire et la subjectivité qui règnent. Considérer ce qui est comme le point de départ, le critère et le juge unique de toute philosophie, c’est là la décision qui commande cette tradition philosophique qui remonte à Aristote, dont on trouve des témoins chez Albert le Grand, Thomas d’Aquin et le bienheureux Jean Duns Scot, et qui se renouvelle aussi avec Henri Bergson.

Si Aristote s’est trompé si lourdement en cosmologie, c’est parce qu’il n’a pas pu utiliser, appliquer sa méthode expérimentale lorsqu’il a fait la théorie de l’Univers, parce qu’il ne disposait pas des instruments nécessaires. Au lieu d’une analyse à base expérimentale, il a alors versé dans les représentations mythologiques qui provenaient du vieux fond des religions helléniques, qui considéraient l’Univers comme divin.

Nous disposons, nous, au XXe siècle, des moyens d’approche expérimentaux qui nous permettent de tenter une cosmologie, une théorie de l’Univers, positive, fondée dans l’expérience. Nous disposons de moyens et de connaissances qu’Albert le Grand et Thomas d’Aquin ne pouvaient pas soupçonner.

Les grands systèmes de l’idéalisme se moquent de l’expérience. Ou bien ils considèrent celle-ci comme illusoire, comme pure apparence, ou bien ils prétendent déduire ce qui existe dans la nature à partir de leurs intuitions initiales, déduire la physique à partir de la métaphysique. Le résultat est toujours hilarant, chez Descartes, comme chez Kant, comme chez Hegel.

Mais les grands systèmes matérialistes ne sont pas moins infidèles à l’expérience, car lorsqu’ils nous racontent que l’Univers est éternel dans le passé, inusable, impérissable dans l’avenir, que la matière se meut dans des cycles éternels, comme le fait Engels, ou que le monde est un système dans lequel éternellement le même se répète, comme le fait Nietzsche, ils racontent n’importe quoi, ils racontent ce qui non seulement n’est pas vérifiable dans l’expérience, mais l’expérience scientifiquement explorée nous dit précisément le contraire : à savoir que l’Univers est un système évolutif irréversible, dans lequel nous ne trouvons pas trace ni de cycles éternels ni de répétitions, et un système dans lequel tout être commence d’exister. À cet égard on peut soutenir sans paradoxe que les grands systèmes matérialistes utilisent, pour faire de la métaphysique, la méthode de l’idéalisme, c’est-à-dire l’arbitraire.

La Voix du Nord, 27, 29, 30 décembre 1978 ; 3, 10, 11 janvier ; 3 et 7 février 1979.