Gérard Edde : Les plantes et l’esprit en ayurveda


16 Aug 2018

(Revue Le chant de la licorne. No 20. 1987)

Les plantes constituent un outil important de l’arsenal thérapeutique du médecin ayurvédique. Dans leur démarche méditative et spirituelle, les sages indiens ont également appris à en utiliser les vertus pour développer les capacités de l’esprit et le régénérer. Nous disposons ainsi de ressources insoupçonnées parmi une pharmacopée qui, en Occident, n’a le plus souvent été abordée que d’un point de vue matérialiste.

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Rappel : Les trois Doshas

L’Ayurveda est une médecine basée sur un système de trois humeurs, trois forces dynamiques : les trois doshas. On les retrouve dans la médecine de l’Inde, la médecine tibétaine et dans une certaine mesure dans la médecine chinoise. Ce sont :

VATA, le vent : léger, rugueux, froid, subtil, mobile, il inclut en fait toutes les énergies, y compris les énergies nerveuses grossières.

PITTA, la bile : grasse, rapide, chaude, légère, humide, elle est en rapport, au-delà de la seule bile digestive, avec les forces du catabolisme.

KAPHA, le phlegme grasse, fraîche, lourde, lente, elle est en relation avec les forces d’anabolisme.

Ces trois forces interagissent dans le corps humain selon des mécanismes complexes. L’Ayurveda, même s’il ne se limite pas à cela, est donc une médecine humorale, à la base de laquelle se situe l’équilibre des trois Doshas.

La thérapeutique

En Ayurveda, on distingue deux principaux modes de traitement.

Le Mantra en constitue le premier. Il comporte des diagrammes ou yantras, des formes de conscience, les mandalas, les mantras eux-mêmes qui sont des germes de mots, et la cristallisation de forces méditatives, comme le sont les gemmes et les cristaux.

Ce versant de la thérapeutique est actuellement tombé en désuétude en Inde où les médecins ont tendance à ne se polariser que sur l’aspect matérialiste de leur art.

La deuxième catégorie inclut la diététique, l’utilisation des plantes et les cinq grands moyens d’élimination, les PANCHA-KARMA (vomification, purgation, clystères, traitement nasal et saignée).

La phytothérapie

La science des plantes est appelée en Inde RASAVIDYA, les plantes PURUSHA. Elles sont considérées comme l’âme de la terre. On peut ainsi lire dans une Upanishad : « L’essence de tous les êtres est la Terre. L’essence de la Terre est l’Eau. L’essence de l’Eau est la Plante. L’essence de la Plante est l’Homme. L’essence de l’Homme est le Mantra. L’essence du Mantra est le « OM ».

En Ayurvéda, on s’attache à trois points principaux lorsqu’on considère une plante : RASA, la saveur ; VIRYA, l’énergie et KARMA la force, l’action particulière de la plante.

Les saveurs

On distingue six saveurs principales :

Doux, sucré

Aigre, acide

Amer

Piquant

Astringent

Salé

Les plantes auront le plus souvent plusieurs saveurs simultanément mais on pourra toutefois dégager une saveur prédominante ; ainsi, la gentiane est considérée comme amère, la cannelle piquante, le citron astringent, l’asa foetida salée, le yaourt est aigre…

Tout comme en médecine chinoise, les textes anciens décrivent pour ces saveurs des actions particulières sur les différents tissus de l’organisme et sur les émotions. Ainsi, il est dit que le salé provoque l’envie, l’astringent la peur, le piquant diffuse l’énergie partout dans le corps et provoque la haine, l’amer favorise la tristesse et « l’amertume », le doux l’amour et la joie.

De par leur rapport direct avec les aspects du prana, les saveurs auront aussi une action sur les plans subtils.

L’énergie

On en distingue huit potentialités : lourde, grasse, fraîche, grossière, légère, sèche, chaude et aiguë. En simplifiant, on peut ne retenir que le chaud et le froid.

Le Karma est l’action particulière de la plante sur le corps, indépendamment de sa qualité et de sa saveur. Du karma découle l’UPASHAYA, l’indication particulière de chaque plante qu’il sera fondamental de connaître.

Il sera aussi important de connaître le VIPAKA de la plante, c’est-à-dire son action post-digestive. Un végétal peut en effet avoir une action chaude au moment de la prise et une action refroidissante après la digestion, ou inversement. Le piment, par exemple, réchauffe en diffusant l’énergie en surface mais à la longue refroidit.

Classification des plantes en Ayurveda

Bien qu’il existe de nombreuses classifications, on peut regrouper les plantes en quatre grandes familles.

Les plantes digestives

Elles augmentent AGNI, le feu digestif, très lié à la bile. Ainsi, elles améliorent la digestion et entravent la production de toxines. Ces plantes stimuleront donc l’appétit mais également l’élimination et elles seront souvent indiquées pour favoriser l’amincissement. Les plantes digestives sont les plantes les plus utilisées en Inde. En cas de maladie chronique, on examine le niveau des toxines, AMAS, par la palpation du pouls et surtout l’observation de la langue. Si la langue est chargée, on tonifiera Agni avant de donner un traitement plus spécifique.

Les plantes éliminant les toxines

Les plantes tonifiant des fonctions particulières

Les plantes de rajeunissement (RASAYANA)

Ce rajeunissement peut concerner certaines fonctions de l’organisme, viser à guérir une maladie chronique ou équilibrer l’esprit du malade. La plupart des atteintes très graves sont le plus souvent traitées ainsi.

Les modalités sont multiples :

a) La « réjuvénation » totale est difficile à pratiquer. Le sujet est placé dans une situation d’isolement complet, son thérapeute lui rend visite tous les jours. Il s’alimente peu mais on lui administre des remèdes puissants, des préparations alchimiques à base de mercure, d’or, de diamant… La retraite dure en moyenne deux à trois mois. Dans les cas les plus graves, elle peut se prolonger plusieurs années. Elle permettrait d’accroître considérablement la longévité.

b) Les plantes à elles seules permettent également d’effectuer un rasayana total, ou de travailler plus spécifiquement sur l’esprit ou sur la fécondité.

Des plantes pour l’esprit

Ces plantes sont censées augmenter le SOMA (étym : lune et eau), nectar, « eau de jouvence ». Toutes les cures de réjuvénation visent à augmenter le soma, stopper le processus de vieillissement et revitaliser les sept tissus principaux : le plasma, Rasa; le sang, Rakta ; les muscles, Mansa ; les graisses, Meda ; les os, Ashti ; les moelles, Maja et les tissus reproducteurs, Sukra. Si un élément de cette chaîne est défectueux, cela se répercutera forcément sur les autres.

Toutes les plantes du Rasayana se prennent le matin au lever, si possible une demi-heure avant le petit déjeuner et le soir au coucher. En cas de troisième prise, elle pourra se situer une demi-heure avant le repas de midi.

Les adjuvants sont importants ; ils permettent de diriger la substance vers les humeurs concernées.

Un individu de type Pitta, prendra la plante avec un peu de beurre et de l’eau bouillie, un individu de type Kapha avec de l’eau bouillie et du miel, un individu de type Vata avec du lait ayant été porté à ébullition et très peu de miel.

Toutes les plantes que nous allons citer peuvent être utilisées sans danger. La majeure partie d’entre elles sont facilement disponibles en Europe.

Centella Asiatica BRAHMI

C’est une herbacée poussant près des marais. La meilleure qualité provient de l’Himalaya. Elle est surtout utilisée en France en usage externe pour son action cicatrisante.

En Inde, Centella asiatica est la principale plante utilisée pour le Rasayana, la plus régénérante non seulement pour l’esprit mais pour l’organisme dans son ensemble.

Elle élimine les toxines internes sans crises d’émonctoires, tonifie et rajeunit les cellules du cerveau. Sa saveur principale est l’amer ; elle est également un peu douce.

Ni froide ni chaude, d’énergie neutre, elle est indiquée pour les trois constitutions : Vata, Pitta et Kapha. Son mode d’utilisation idéal est le jus de la plante fraîche ce qui est impossible dans nos régions. On prendra donc la poudre séchée (gélules), à raison de trois grammes par jour pour une cure de réjuvénation, 6 à 12 grammes en cas de pathologie précise (sur avis médical).

Centella asiatica est très utile pour la méditation. Elle agit particulièrement sur la moelle, qui, selon l’Ayurveda, nourrit l’énergie interne et le système nerveux. Elle favorise également la pousse des cheveux.

Centella calme les émotions fortes et sera donc très utile en cas d’excès de colère, ce qui se produit fréquemment chez le sujet de type Pitta. Elle calmera également l’agitation des personnes de type Vata, qui ont aussi tendance à avoir l’esprit qui saute d’une chose à une autre ou sont submergées par les désirs.

Centella asiatica est efficace dans les crises d’épilepsie et les convulsions.

Elle apporte beaucoup de prana et le purifie. Selon l’astrologie indienne, elle est essentiellement liée à Mercure et à Vénus.

Acorus Calamus le roseau odorat ou acore vrai VACHA

Deuxième plante majeure utilisée pour le Rasayana, l’acore pousse dans les marais, les étangs et les rivières de nos régions. Sa saveur est piquante, elle disperse les énergies dans tout le corps. Sa nature est chaude, convenant donc plus particulièrement au tempéraments froids Vata et Kapha.

C’est la meilleure plante pour accroître la circulation sanguine cérébrale, mais elle doit être utilisée avec précautions dans les hypertensions de type Pitta. Acorus calamus ouvre les canaux subtils de l’esprit et du système nerveux. Il est indiqué pour tous les problèmes de stagnation mentale, telles les pensées obsessionnelles. Désobstruant les canaux grossiers, il est également prescrit en cas de sinusite.

Le roseau odorant fait croître TEJAS, l’élément feu, le feu pur, le feu de la créativité. Il stimule le corps et l’esprit lourds de Kapha. Il apaise l’esprit mobile de Vata. Il combat la dépression et la neurasthénie.

L’acore augmente la sagesse et avive la mémoire. Selon les médecins actuels, il régulariserait l’action des glandes pituitaire et pinéale. Il développe la perception de l’ATMA, l’âme. Centella permet au méditant de prendre conscience des canaux subtils, Acorus, lui, favorise le contact avec l’être essentiel. Il peut aussi ramener la conscience chez un comateux (on placera un peu de poudre dans chaque narine).

La posologie habituelle est de 2 g/j. en deux prises, du fait de la saveur piquante qui risquerait d’agresser l’estomac. Emétique à fortes doses, il faudra réduire la posologie si le sujet ressent des nausées.

En poudre, Acorus peut être prisé. Une stimulation douloureuse est alors ressentie jusqu’à l’arrière du crâne ce qui justifie de débuter par de petites doses, en alternance un jour sur deux avec des instillations d’huile de sésame dans les narines.

Myrrhe, Encens, Gugul

Ces trois plantes ont des propriétés très voisines. Elles sont indiquées pour les trois doshas et ont, en dehors du Rasayana, une grande efficacité contre toutes les douleurs articulaires et rhumatismales. Leur grande force leur donne la propriété d’ouvrir les canaux subtils, mieux qu’aucune des plantes précitées. Elles sont donc désobstruantes.

On les prescrit dans la neurasthénie, lorsque le patient présente une grande apathie physique et mentale. Elles seraient actives dans les maladies de dégénérescence de la moelle, comme la sclérose en plaque. Elles aident la cicatrisation et ont un pouvoir bactéricide important. Elles purifient le rein et agissent sur le sang. Astrologiquement, ces trois plantes sont marquées par Vénus, le régulateur de la circulation.

Elles ne doivent être consommées qu’en poudre.

Santalum Album

Le Santal

CHANDANA

L’énergie du bois de santal est très fraîche. Il calme l’esprit et en particulier les sentiments de haine et de colère liés à l’humeur chaude Pitta. Il augmente l’énergie lunaire du corps.

Le santal agit sur Manas, le réceptacle de la mémoire émotionnelle. Il permet donc de tempérer les montées du subconscient : anxiété sans cause, tendances coléreuses…

On prépare en Inde une macération de bois de santal dans de l’huile. Cette préparation, en massages doux, calme les enfants. On l’applique également sur le troisième œil et les marmas, points de passage.

S’il est pris en poudre, on ne dépassera pas la dose de 2 g/j.

Ocimum Basilicum

Le Basilic TULSI

C’est en Inde une plante sacrée, un peu plus savoureuse que celle qui pousse dans nos régions. Sa nature énergétique se situe entre Centella et Acorus, plus chaud que la première, plus froid que la deuxième. Toutes les variétés, des plus amères aux plus douces sont bonnes.

Le basilic régularise le cœur physique et le cœur de la conscience. C’est la plante de Vishnou, susceptible d’augmenter la Bhakti, la dévotion. Il purifie l’aura et le prana, ouvre l’esprit, éclaircit les poumons, accroît Tejas et Agni.

La posologie maximale est de 4 g/j. de poudre, ou 20 g. de plantes en décoction. (La décoction indienne se fait jusqu’à réduction au quart du volume de liquide initial).

Le camphre KARPURA

Le camphre en cristaux ne doit jamais être consommé par voie interne. On utilise en Inde la gomme de camphre, semblable à une pâte blanche et collante. Le camphre est la substance la plus efficace pour ouvrir les canaux. Elle augmente considérablement le prana, parfois même excessivement, réveille et accroît Vata.

On l’utilise donc dans les problèmes d’esprit très statique, chez les personnes âgées ou chez les malades très apathiques. Elle accroît l’effet des autres plantes par effet synergique et entre pour cette raison dans la composition de nombreuses préparations, à petite dose.

Le camphre est également un excellent éliminateur de toxines.

La dose moyenne est de 1 gramme de gomme par jour, gomme malheureusement introuvable en France.

Witharnia Somnifera ASHWAGANDHA

Ashwagandha est également difficile à se procurer en France. C’est une plante sacrée. Elle augmente Ojas, l’essence énergétique de l’individu, le suc des sept tissus, la réserve de vitalité comparable au jing chinois. Elle prolonge la vie, calme l’esprit, combat l’angoisse et induit un sommeil profond sans obscurcir l’esprit. Excellent tonique, elle peut être utilisée dans toutes les maladies chroniques et les cures de réjuvénation.

Myristica Fragans

La muscade

JATIPHALA

De saveur piquante et chaude, la muscade est déconseillée chez les sujets de type Pitta. Elle calme les enfants, particulièrement leur intestin. On lui connaît des propriétés antispasmodiques et anticonvulsives. Elle désintoxique le système nerveux et le système digestif des traces anciennes, les SAMSKARA. Elle est indiquée dans l’hystérie. Comme les deux plantes suivantes, la muscade est très tamasique : bonne pour l’esprit, elle a néanmoins tendance à l’« épaissir », à en augmenter l’ignorance. La posologie peut aller jusqu’à un gramme de poudre par jour.

Valeriana Officinalis La valériane TAGARA

Piquante et chaude, la valériane est très calmante. Très tamasique, elle rend l’esprit lourd ce qui peut être utile pour une période courte, pour passer un cap. La valériane séchée garde très longtemps ses propriétés. Elle détoxifie le colon et est très utile chez Vata qui souffre souvent de constipation ou d’alternances de diarrhée et de constipation, avec des douleurs abdominales et de la flatulence.

On peut consommer jusqu’à cinq grammes de poudre de racines par jour, ou 30 grammes en décoction.

Emblica Officinalis Le Mirobolan AMLA

C’est la plante de Shiva, le grand destructeur, mais aussi le grand reconstructeur.

Il calme et a une large action sur l’esprit. Il tonifie tous les organes du corps humain et exerce une réjuvénation de l’esprit et du corps, (énergie satvique). Dans les textes anciens, on peut lire qu’il élimine à la source les problèmes mentaux.

Il entre dans la composition de nombreux remèdes toniques dont le Chyavanaprash, gelée très connue et très utilisée en Inde.

La posologie moyenne est de 4 à 5 g/j., au maximum 10 à 15 g/j.

Plantes toxiques et drogues

Selon l’Ayurveda, toutes les drogues brûlent OJAS. Les visions et autres effets qu’elles procurent sont en fait la consomption de la propre énergie vitale du drogué. Tejas, le feu de la conscience, se dégage ensuite progressivement, donnant l’impression de vivre beaucoup plus intensément. Ceci est particulièrement vrai pour la cocaïne mais peut s’appliquer dans une moindre mesure au tabac et à l’abus d’alcool.

L’ail, très tamasique, est déconseillé au méditant. Il peut par contre être utile dans les maladies chroniques, en macération dans l’huile ou le miel. Le malade suivant ce traitement devra éviter de s’exposer au soleil ou de prendre de l’alcool, ce qui pourrait faire monter Tejas et consumer Ojas.

« Texte transcrit de la conférence donnée par G. Edde au colloque Santé et Spiritualité à Kagyu-ling le 3 Avril 1988 ».

BIBLIOGRAPHIE

Edde Gérard : Traité d’Ayurveda, Ed. Trédaniel.