Jacky Soreau : Mélusine, la lumière initiale


16 Aug 2018

(Revue Le chant de la licorne. No 20. 1987)

Dans le panthéon national français et plus particulièrement en Poitou, Mélusine apparaît comme un bon exemple de la réussite du syncrétisme culturel gallo-romain. Par ses origines latines, elle est « mater lucina », équivalente de Junon, présidant aux accouchements, mais aussi plus poétiquement mère lumineuse, à l’origine du monde. Par les légendes qu’elle anime, elle est l’héritière des « Dames du Lac » de la tradition littéraire orale celtique.

LA LÉGENDE

Voici comment les présentaient les barbes bretons dans le conte de « Llyn Y Fan Fach ».

Dans le Comté de Carmarthen, en pays de Galles, vivaient une pauvre veuve et son fils unique. Un jour, il rencontra au lac une des plus merveilleuses créatures que des yeux mortels eussent jamais contemplée ; ses cheveux flottaient gracieusement et retombaient en boucles sur ses épaules. Elle se coiffait avec un peigne, tandis que la surface immaculée du lac lui tenait lieu de miroir et reflétait son image. Tout intimidé, et déjà fou d’amour, il ne put que lui offrir un morceau de son pain, qu’elle refusa d’abord. Après bien des rencontres, elle accepta et le pain et le mariage qu’il lui proposait, sous la condition « qu’ils ne vivraient ensemble que jusqu’à ce qu’elle ait reçu de lui trois coups sans cause ». Dès leur mariage, leur troupeau s’accrut inexplicablement. Ils eurent bientôt trois fils. Tout s’effondra cependant lorsque pour la troisième fois, le malheureux mari osa tapoter l’épaule de sa femme ; elle replongea dans le lac, emportant toutes leurs richesses et ne réapparut que pour son fils aîné, Rhiwallawn, auquel elle fournit un sac « plein de prescriptions médicales et d’instructions concernant la préservation de la santé ». C’est qu’il s’agit au passage pour la légende de justifier la célébrité des médecins de la région.

Pour le reste, l’histoire de Mélusine nous apparaît déjà en grande partie constituée : pour le haut, nos dames sont d’une beauté extraordinaire, pour le bas, elles restent énigmatiques ; quoique fées, elles acceptent d’épouser un simple mortel mais le mariage est assorti d’un interdit. Aussi longtemps qu’il n’est pas transgressé, les maris voient leur richesse et leur puissance s’accroître ; dès qu’ils passent outre, ils retombent dans leur misère originelle. Seuls les fils qui leur sont nés conservent un peu de la splendeur de leurs mères qui continuent de l’autre monde à les protéger.

LE LAI DE LANVAL

C’est ce schéma narratif qui est inlassablement repris et transformé par les conteurs pendant tout le Moyen-Âge et jusqu’à aujourd’hui, de sorte que la première apparition littéraire de Mélusine nous la rend assez méconnaissable. Au XIIème siècle, dans le lai de « lanval », la fée n’est toujours pas nommée, mais la rencontre a lieu près d’une rivière. Elle a deux compagnes et plus seulement un double, son reflet dans l’eau ; c’est elle qui propose le mariage qui doit rester secret. Lanval doit révéler la vérité pour échapper à la convoitise de la Reine, et la fée finit par l’enlever sur son palefroi.

« Avec lui elle s’en va en Avallon

À ce que nous racontent les Bretons

En une île qui est très belle

Nul n’en entendit plus parler« .

Par un retournement fréquent dans la transmission des mythes, c’est ici la fée qui fait le premier pas. Elle entraîne son mari avec elle lorsqu’elle disparaît. Mais deux explications pourraient justifier simplement cette évolution : le féminisme bien connu de Marie de France qui la conduit le plus souvent à transférer sur les personnages masculins le caractère passif et discontinu des personnages féminins de la tradition orale. Une autre explication invoquerait la contamination du thème de la fée triple qui règne sur les champs semés de morts, l’équivalente des « Tres Lamiae » dont on menaçait à Rome les petits enfants.

Ainsi, juste avant la première incarnation littéraire de Mélusine, le symbolisme de la fée semble-t-il assez bien défini, en opposition avec celui de Morgane sur bien des points. Seul subsiste pour nous le tabou de la représentation de l’autre moitié de la fée, celle qui reste cachée à nos regards par la magie spéculaire de la surface d’un petit lac d’une onde tranquille et pure.

On peut provisoirement dresser le tableau suivant :

Appellatifs Étymologie

Constantes Physiques

Dynamisme Symbolique

MÉLUSINE

Mater

Lucina

Mère Louisine

Merluisine

Beauté

Eau issue de la Terre

Lumière

initiale

l’Orient

l’Organisation

la profusion des richesses

et des naissances

le double

l’alliance conditionnelle

MORGANE

Mergere

Morrigan

Terre issue de l’eau Lumière déclinante

l’Occident

L’entropie

Le triple

Le rapt

Dont le seul mérite est de mettre en évidence le caractère dialectique de toute pensée mythologique, mais ne nous permet pas de comprendre la création littéraire pure qui transfigure les archétypes et notre Mélusine sous la plume de Jean d’Arras, vraisemblablement en 1387 ou 1392.

JEAN D’ARRAS

À cette époque, et depuis bien longtemps, les tailleurs de pierre entretiennent la confusion entre les figures des deux fées. Ils fixent sur les chapiteaux des églises et dans les esprits les réponses les plus courantes (sauf une) des transmetteurs de la tradition orale au public, qui s’inquiète de la véritable nature de l’autre moitié de Mélusine.

Le plus souvent, en Poitou, on a cru reconnaître Mélusine dans les très nombreuses représentations de sirènes de l’ornementation religieuse. Or, depuis toujours, ce que représentent ces deux déesses-mères dotées d’une queue de poisson, c’est le mythe universel de la Terre issue de l’Eau. À chaque fois, les artisans ont marqué de leur ciseau la limite qui sépare plus qu’elle ne les lie les deux moitiés de nos prétendues Mélusines. Elles tiennent leur chevelure des deux mains hors de l’eau, quand ce n’est pas leur nageoire, comme si l’on avait voulu suggérer que nulle synthèse ne pouvait être envisagée entre les deux éléments, comme si du côté de l’eau régnait l’animalité symbolisée par le poisson et du côté de l’air l’humanité. Dans ces hybrides manqués qui ne semblent pas savoir par quel bout maintenir la cohésion de l’ensemble, nous reconnaîtrons plus aisément Morgane que Mélusine. Quelques éléments font parfois penser à cette dernière : Le thème du double et de la symétrie dans un chapiteau de l’Église Saint-Hilaire à Melle, l’eau issue de la terre sur une miséricorde des stalles de St-Maurice à Oiron, où la sirène semble nager hors d’une conque d’écaille et d’écume. Parfois encore, s’inspirant de l’épisode crucial du roman de Jean d’Arras, les sculpteurs des églises nous montrent nos femmes-fées au bain dans leurs baquets de bois et maintenant à jamais l’énigme de leur véritable nature. Aucun d’eux ne représente une Mélusine telle que la dévoile le roman dès les premières pages : peut-être ne font-ils que respecter très scrupuleusement un tabou de la nuit des temps, peut-être ne voient-ils plus dans l’alliance de la femme et du serpent que la symbolique chrétienne de la faute initiale qu’ils ont l’habitude de représenter par la dichotomie biblique : la femme tentée et le serpent tentateur.

C’est aussi l’avis de Jean d’Arras : si Mélusine est « serpente du nombril jusqu’en bas tous les samedis », c’est une punition de sa faute : avoir enfermé son père le Roi d’Ecosse Elinas dans la montagne magique de Brumborenlion. Lui-même n’était d’ailleurs pas complètement innocent puisqu’il était venu surprendre son épouse Présine à la naissance de ses trois filles Mélusine, Mélior et Palestine, malgré l’interdiction qu’elle lui en avait faite. On le voit, le schéma narratif obsédant de la « Mélusine » de Jean d’Arras est celui de l’enchaînement inéluctable du cycle interdit-transgression-punition. Il reste cependant encore des traces d’un schéma plus ancien : Raymondin, avant de rencontrer Mélusine, participe avec son oncle Aymeri de Poitiers à une chasse au sanglier. La nuit est tombée. L’oncle révèle qu’il lit un prodige dans le ciel : celui qui tuerait son seigneur cette nuit-là serait assuré de connaître les plus grandes prospérités. Raymondin répond « qu’il ne pourrait jamais croire qu’une chose pareille soit vraie, car il est injuste qu’un homme puisse obtenir biens et honneurs pour avoir commis une trahison mortelle ». Il n’empêche que les destins s’accomplissent et que l’épieu de Raymondin tue l’oncle en même temps que le sanglier. À l’origine, le dernier terme du schéma narratif n’était pas la punition mais la récompense !

Les motifs narratifs également sont christianisés : Mélusine multiplie les discours moralisateurs et courtois de la tradition chevaleresque et proteste de son essence divine avec une insistance suspecte ; les détails significatifs du mythe initial n’en demeurent pas moins. Présine, mère de Mélusine, s’enfuit en Avallon avec ses filles pour retrouver « sa sœur et compagne, la Dame de l’île perdue » Morgane elle-même ! Les huit enfants que Mélusine et Raymondin ont ensemble portent tous le double signe de la beauté et de l’animalité ; le dernier, Horrible, tue deux de ses nourrices, Geoffroy la grande dent brûle son frère Fromont à Maillezais avec tous les moines du couvent. Mélusine, avant de quitter Raymondin, lui rappelle de faire étouffer Horrible.

D’autres motifs narratifs s’intègrent parfaitement à la volonté hagiographique de Jean d’Arras, par exemple celui de l’organisation de l’univers : entre chaque naissance de ses huit enfants, Mélusine bâtit. La forteresse de Lusignan d’abord, puis à peu près toutes les constructions d’un peu d’importance en Poitou, ou encore la conquête au travers de l’aventure d’Urian, son premier fils.

Enfin, la révélation de la nature profonde de Mélusine est à porter au crédit de Jean d’Arras : ni sirène, ni dragon. Quand elle fuit, contrainte et forcée par la faute de Raymondin qui l’a surprise au bain et en fait la révélation plus tard sous l’effet de la colère, elle se mue « en une serpente grande et grosse et longue de quinze pieds… volant parmi l’air » et poussant des cris bouleversants.

Bref, derrière l’apparat chrétien et féodal, Jean d’Arras a maintenu un schéma dramatique reliant des motifs distincts qui, jusque-là dans la littérature, avaient été confondus et dont l’origine semble purement cosmologique.

On aurait le schéma suivant :

Cosmos, Lever du soleil, soleil victorieux, soleil déclinant,

June en son quartier, Pleine lune, Nuit sans lune

Histoire événementielle

Mythe

Élément

Animal

Cycle

L’alliance

Mélusine

L’Eau

La Serpente

Féminin de la vie

La conquête

Raymondin

L’Air, le Feu

Le Lion

Masculin du pouvoir

La défaite

Morgane

La Terre

Le Sanglier

Neutre de la mort

Le thème de Mélusine, lourdement chargé on le voit sur le plan symbolique, fut encore repris par Couldrette pour glorifier les Parthenay et l’alliance anglaise, puis mourut sous la plume de Maître Alcofribas Nasier, alias François Rabelais, quelque cent soixante ans plus tard. Voyez un peu l’agréable portrait qu’il trace de notre fée, au détour d’un itinéraire touristique dans le Poitou du XVIème siècle : « Visitez Lusignan, Parthenay, Vovent, Mervant et Pouzauges en Poictou. Là trouverrez tesmoings vieulx de renom et de bonne forge, lesquels vous jugeront sus le bras Saint Rigomé que Mellusine, leur première fondatrice, avoit corps féminin jusques aux boursavitz, et que le reste en bas estoit andouille serpentine, ou bien serpent andouillicque. Elle, toutesfois avait alleures braves et guallantes, lesquelles encore aujourd’hui sont limitées par les Bretons balladins dansans leur trioriz fredonnizez ». Rassurons-nous, le nom seul de Mélusine disparaît de notre littérature, pas ce qu’il cache : les mythes ou les archétypes qui les constituent sont éternels.

RONSARD

En 1560, dans l’hymne « les Daimons », Ronsard assimile avec le même dédain « Circé, Thrace, Médée, Urgonde, Mélusine et mille dont le nom par effets merveilleux, s’est acquis du renom ».

Pour le poète, elles ne sont que de pauvres sorcières habitées par des « daimons » qui leur ont transmis leurs pouvoirs et elles vont « par ici, par-là, ayant un corps léger » … « bien souvent on les voit se transformer en bêtes, troquées par la moitié elles ont un corps habile, aisé, souple, dispos, à se muer facile ».

Mais les particularités de notre fée n’intéressent plus Ronsard ; en humaniste, il accumule les savoirs ésotériques, fond des traditions grecque, latine, celtique, classe et délimite les figures et réduit les mythes à de simples allégories peu significatives pour nous. Le poète se veut montreur de merveilles pour le plaisir des yeux.

Il ne peut conserver l’extraordinaire complexité du mythe de Mélusine tel qu’il était apparu dans le roman de Jean d’Arras.

LA PÉRIODE ROMANTIQUE

Nous ne voyons plus réapparaître Mélusine sous les traits de la femme serpente, elle redevient sirène maléfique chez les romantiques qui ne la différencient plus guère de la Lorelei imaginée par Brentano en 1802. En France même, elle est méconnue de ceux qui ont le plus puisé dans le fonds qu’on commence à appeler folklorique. En rapportant un conte de veillée, Gérard de Nerval précise à propos de ses héros : « Il y avait un certain jour dans la semaine où ces deux enfants ne se rencontraient jamais… Quel était ce jour ? Le même sans doute où la fée Mélusine se changeait en poisson… » Chez lui à nouveau, comme chez Marie de France, les traits des deux fées antinomiques Mélusine et Morgane se trouvent inextricablement mêlés. Dans les « Filles du Feu », Octavie rappelle assez bien Mélusine quand le poète nous confie : « Tous les jours, je me rencontrais dans la baie azurée avec une jeune fille anglaise dont le corps délié fendait l’eau verte auprès de moi. Cette fille des eaux qui ne se nommait Octavie vint à moi un jour toute glorieuse d’une pêche étrange qu’elle avait faite. Elle tenait dans ses blanches mains un poisson qu’elle me donna ». Certes, la pêche est bien « étrange » pour une baigneuse mais pourquoi le poète note-t-il qu’il ne put s’empêcher de sourire devant un tel présent ? Nous y reviendrons plus tard…

Sylvie est également mélusinienne parce qu’« éternellement jeune et pure » et que le poète craint de troubler le « miroir magique » ; elle vit au milieu des humains « comme une fée industrieuse répandant l’abondance autour d’elle ». Cependant, lunaire comme Morgane, elle apparaissait « dans les nuits et nous faisait honte de nos heures de jour perdues ». Ce qui ne l’empêche pas de s’exclamer : « Il faut que demain je sois levée avec le soleil ».

Aurélie-Aurélia, aux dénominations doubles, est la troisième de ces filles du feu de la chanson que cite deux fois Gérard de Nerval :

« A Danmartin il y a trois filles

Il y en a-z-une plus belle que le jour… »

Leur rencontre a lieu près d’un « entassement de rochers couverts de lierre d’où jaillissait une source d’eau vive dont le clapotement harmonieux résonnait sur un bassin d’eau dormante à demi voilée de larges feuilles de nénuphars ». Tandis que des voix clament « L’Univers est dans la nuit » le poète suit la « Dame », déesse rayonnante qui guidait dans ces nouveaux avatars l’évolution rapide des humains, « jusqu’à ce qu’il lui semble la voir comme à la lueur d’un éclair, pâle et mourante, entraînée par de sombres cavaliers « et « encore debout sur un pic baigné des eaux, femme abandonnée par eux, qui crie, les cheveux épars, se débattant contre la mort, au-dessus de sa tête brillant l’étoile du soir ». Déesse lumineuse au matin, Aurélie redevient femme retournant au monde caché à la nuit « tandis que les nécromants, blottis dans leurs demeures souterraines y gardaient toujours leurs trésors et se complaisaient dans le silence et dans la nuit ».

Avec Aurélie-Aurélia, Gérard de Nerval recrée l’antique synthèse des dames du lac celtique ; il est clair que pour lui, Mélusine doit devenir Morgane, sans qu’on puisse assurer cependant le caractère cyclique et réversible de cette métamorphose. Pour le poète désemparé à la fin du parcours initiatique qui l’a conduit de Sylvie à Aurélie, il n’y a peut-être que le néant.

Avec le personnage de Vanessa du « Rivage des Syrtes » de Julien Gracq, c’est la même fatale évolution de Mélusine à Morgane qui nous est racontée. Il faut relire le récit de la rencontre des héros pour comprendre à quel point elle est la synthèse de toutes celles dont nous avons eu à parler.

Elle a évidemment lieu le matin, « de bonne heure, dans les jardins Selvaggi, qui dans le mois de Mai, au sortir du labyrinthe de rocailles et de marbre qui surplombe la colline, sont une seule nappe de soufre clair qui flambe d’un banc de coulée… ». Immédiatement, la jeune fille suggère trois « attributs » : « baigneuse sur la plage », « Châtelaine à son rouet », « Princesse sur sa tour », qui sont aussi les trois étapes du parcours féodal de la Mélusine de Jean d’Arras. Comme elle, Vanessa était l’un des plus riches partis de la ville et fut insoucieuse d’un père qu’elle avait à peine entrevu ; comme elle, Vanessa suscite interrogations et commentaires « au cœur de cette ville si complaisamment assise dans sa richesse et dont elle est par excellence l’étrangère ». Elle aussi est « d’une prodigalité somptueuse », son éclat est tel que les yeux d’Aldo, le narrateur-héros du roman, « sont comme mordus un instant par un soleil trop vif ». Elle lui fait promettre le secret : « Si tu m’aimes, Aldo, tu garderas tes impressions pour toi ». Sur ce qu’il a pu découvrir la concernant dans les ruines de la ville morte de Sagra.

Comme les constructions de Mélusine comportaient une imperfection, le plus souvent c’est une pierre qui manque, de même l’appartement de Vanessa, « malgré l’éclat oriental des tapis et la richesse des revêtements de marbre », frappe Aldo « d’une impression intime de délabrement ».

PARACELSE

À mesure que Mélusine disparaît de la littérature, elle est investie par la pensée et amplifie l’accusation rapportée à Raymondin par son demi-frère, le comte de Forez ; pour ce dernier, la fée « porte tort à sa réputation en se livrant, tous les vendredis, à la débauche » ou bien encore elle est « un esprit enchanté qui fait sa pénitence le samedi ». Vénusienne ou Saturnienne, elle sent manifestement le soufre. Dans l’interprétation chrétienne du mythe, en tant que femme, Mélusine ne peut être qu’une créature du Mal. Paracelse en est bien d’accord, pour qui les « Mélusiennes sont des filles de roi désespérées à cause de leurs péchés. Satan les enleva et les transforma en spectres, en esprits malins, en revenants horribles et en monstres affreux. On pense qu’elles vivent sans âmes raisonnables dans un corps fantastique, qu’elles se nourrissent des éléments et qu’au jugement dernier elles passeront avec eux, à moins qu’elles ne se marient avec un homme. Alors, par la vertu de cette union, elles peuvent mourir de mort naturelle, comme elles peuvent vivre naturellement dans le mariage. De ces spectres on croit qu’il y en a plusieurs dans les déserts, les forêts, les ruines et les tombeaux, les voûtes vides et sur les bords de la mer ».

On le voit, dans l’esprit de l’alchimiste, les deux thèmes de Morgane et de Mélusine se trouvent à nouveau confondus. Ici, c’est Satan, l’obscur, l’auteur du rapt qui punit la faute initiale et l’alliance conditionnelle ne sauve pas l’homme mais la fée d’une d’échéance totale. Cette entité est d’ailleurs difficile à définir puisqu’elle est entièrement déterminée par la vacuité que peuvent indifféremment emplir les principes humains, l’âme, ou les éléments matériels, le corps. Aux limites de la vie humaine et de la matérialité, les « Mélusines » de Paracelse ne sont plus que l’aspect transitoire de deux états antagonistes et relativement stables de la nature. En l’assimilant à l’un ou à l’autre des éléments du chaos primordial, les « Mélusines » conservent chez Paracelse leur pouvoir de duplication. Elles peuvent faire basculer le monde vers l’un ou l’autre de ces deux éléments originels et tout l’art de l’alchimiste peut consister en les bien diriger.

Les « Mélusines » ne sont plus pour Paracelse que les matrices improbables de subtiles noces chimiques. Entraîné par une imagerie réductrice qui ne retient que ces derniers épisodes du mythe mélusinien, il semble oublier qu’à l’origine, elles ont symbolisé l’eau issue de la terre et qui la féconde, la multiplication des troupeaux, des biens, des richesses…

Il leur assigne comme résidence les terres infécondes et les eaux dévastatrices de la mer, mais il leur laisse la possibilité d’être sauvées par leur mariage avec un homme. C’est que la dialectique alchimique s’applique également aux archétypes qu’elle utilise : de même qu’il est nécessaire de séparer la matière originelle en des principes actifs et passifs, l’âme et le corps, par une éventuelle recréation dont l’homme serait le démiurge, de même faut-il rabaisser la figure, l’image, en la décomposant, en la réduisant à ses substrats les plus grossiers pour, plus tard peut-être, la revitaliser, si tant est qu’elle a une âme.

Car le doute subsiste, la transformation alchimique n’est jamais assurée, la perfection qu’elle requiert n’est jamais définitivement acquise. Les analystes modernes de la pensée alchimique ont souligné le caractère central du concept mélusinien dans l’entreprise de Paracelse.

C. G. JUNG

Pour Jung, l’archétypologue, Mélusine est le nom propre de l’« aquaster » des alchimistes. Elle est la « materia cruda, confusa, Brossa, densa. De toutes les conceptions de Paracelse, elle serait celle qui se rapproche le plus de la notion d’inconscient ». Toute l’ambition alchimique consisterait à la faire passer du stade de l’aquaster originel à l’aspect « yliaster » final, métaphoriquement de l’eau à la forêt, en rebroussant le chemin initialement suggéré. Ce que nous pouvons représenter par un troisième tableau.

MÉLUSINE AUJOURD’HUI

Chez les historiens des mythologies d’aujourd’hui, nous trouvons en plus de ce même goût pour l’érudition exhaustive un souci plus convaincant d’interprétation et d’explication de la figure et de l’histoire de Mélusine. Si elle nous touche encore aujourd’hui, c’est peut-être que, comme le note Mircea Eliade, l’homme contemporain reste sensible aux représentations du cycle lunaire. Pour J.-C. Pichon, dans son « Histoire des mythes » les récits faisant intervenir des divinités serpentines sont le plus souvent liés à une « astronomie antique fondée sur le cheminement de la lune au cours d’une nuit et sur les vingt-huit positions de notre satellite au cours d’un cycle lunaire ». Le plus souvent d’ailleurs, ce serpent est représenté se mordant la queue, image d’un temps circulaire sans véritable fin ni commencement. Le vocabulaire même de ces civilisations assimile le plus souvent les « mues de la lune » et les « mues de la femme », le cycle menstruel. Il n’est alors pas indifférent que la queue de Mélusine soit celle d’une serpente et non celle d’un poisson qui ne mue pas ! La demande de Mélusine à Raymondin de ne pas chercher à la voir le samedi ne serait que la représentation du tabou de la relation sexuelle, quasi général dans les cultures les plus anciennes pendant les règles de la femme.

Mélusine recouvre exactement la classification établie par J.-C. Pichon, la figure de « Dieu cercle », comme le montre le tableau ci-dessous.

Dieu élémental

Dieu universel

Dégénérescence

PICHON

« Dieu d’eau » passif continu symbole : le crâne / la lune / le fœtus

Légendes mêlant serpent, eau, lune

« Dieu de vérité »

Terre première, mana, l’Eau dans le rocher « exaltation de la ferme inspirée » matriarcat Domination de la Mère, Culte de la Pierre

le mythe ténébreux éloigne les peuples du Cercle et du serpent. L’inconscient tue le conscient.

Annonce du double, du gémeau

J. D’ARRAS

La rencontre

Mélusine Raymondin

la Fontaine de la soif

La construction

– des forteresses

– de la famille

– la dénonciation par le frère de Raymondin

– Caractère double de Mélusine

Sans jamais le nommer J.-C. Pichon décrit assez précisément dans son étude du cycle du « Dieu cercle » la vie de Mélusine telle que nous la découvrons dans le roman de Jean d’Arras. A l’inverse, dans les « structures anthropologiques de l’imaginaire », G. Durand reconnaît en Mélusine une figure centrale de sa classification isotopique des images mais il en brouille les contours et la confond avec Morgane volontairement. Pour lui, elle est encore une sirène à queue de poisson plus qu’une fée à queue de serpent.

Or, nous est-il dit, « le poisson est en relation avec 1’Ouest, à la fois pays des morts, porte des mystères mais aussi chalchimichuacan, le lieu des poissons de pierre précieuse, c’est-à-dire pays de la fécondité sous toutes ses formes, côté des femmes par excellence, des démons-mères… ».

La contradiction n’est qu’apparente ; en effet, pour G. Durand, il existe deux régimes de polarité de l’imaginaire aux fonctionnements bien différents. Un premier régime, « diurne », est schématiquement défini par le verbe « distinguer ». Mélusine appartient au régime nocturne de l’image, pour lequel joueraient seuls les principes d’analogie et de similitude ; en elle se fondraient toutes les symboliques de la vie et de la mort, perçues non pas comme cycliques mais mises en abîme, l’une contenant l’autre à l’infini. Pour lui, notre fée serait l’une des multiples représentations du thème primordial de l’avaleur avalé. En même temps, elle devient « le lieu de réunion cyclique des contraires, le prototype de la roue zodiacale primitive, l’animal-mère du zodiaque. L’itinéraire du soleil était primitivement représenté par un serpent portant sur les écailles de son dos les signes zodiacaux, comme le montre le codex verticanus… le serpent annexe d’autres attributs, il devient serpent à plumes… être hydride à la fois faste et néfaste, les ondulations de son corps symbolisent les eaux cosmiques tandis que les ailes sont l’image de l’air et des vents… Il n’y a pas d’autre origine à la somptueuse chevelure de la fée que cette même ondulation et le graphème nous représente de façon assez universelle à la fois ce mouvement des eaux et des cheveux et l’initiale du nom de la mère, celle de Mélusine et de Morgane ».

L’inconvénient d’une telle approche est qu’elle est incapable de suggérer les modalités de passage de l’un à l’autre terme de la dialectique qui unit les deux fées. La mise en abîme suppose une solution de continuité entre chaque figure que masque mal la métaphore courante de l’eau contenant le gros poisson et le petit qu’il a avalé. Elle ne peut pas préciser en quoi chaque terme diffère des innombrables représentations des déesses mères ou des déesses de la mort. En insistant sur le caractère « impérialiste » du synthème mélusinien, G. Durand semble admettre lui-même qu’il échappe au régime strictement nocturne de l’image : quand Mélusine, la serpente ailée, s’élance en pleurant du haut de sa tour de Lusignan pour en faire trois fois le tour, elle semble indiquer que la fusion des éléments ne peut se concevoir que dans la perspective dramatique de l’existence qui participe plus au caractère diurne que de l’image.

Mais s’agit-il à cet instant encore de Mélusine ?

Oui, sans doute si l’on retient que la disparition catastrophique de la fée, à la fin du roman de Jean d’Arras, ne signifie pas pour autant qu’elle se désintéresse du devenir de ses deux derniers enfants, Raymondin et Thierry, neuvième et dixième fils qui n’avaient pas été mentionnés jusque là. Comme la dernière construction de la fée, la double tour de Niort, ils semblent annoncer la nouvelle ère des gémeaux, des dioscures, avec son cortège de progrès techniques.

Oui, si l’on remarque que le retour à l’animalité et à l’inconscient représenté symboliquement par la queue de la serpente n’est pas nécessairement l’expression d’une dépravation mais, au contraire, celle de la redécouverte d’une innocence animale primitive.

Oui enfin si l’on admet qu’une approche comparatiste peut seule permettre de retrouver la structure primordiale du mythe de Mélusine, son archétype vrai. Selon A.-J. Grémar, la procédure de reconversion des mythes fait apparaître « deux modèles narratifs distincts, le mode déceptif et le mode véridique », dont l’expression la plus simple apparaît dans le jeu de « pigeon vole », et qui provoque « l’enchevêtrement narratif bien connu en psychanalyse ». Le mode déceptif du récit se manifeste soit par l’inversion du contenu de la séquence narrative, soit par celle de la chronologie du récit, soit encore par celle de la distribution des rôles, nous l’avons déjà reconnu dans l’épilogue de la chasse au sanglier de Raymondin.

Comme tous les schémas narratifs, celui de l’alliance contractuelle entre une fée et un mortel est universel ; comparons la version de Jean d’Arras à deux autres citées par M. Eliade : d’abord le mythe maori du héros Tawhaki « que sa femme, une fée descendue du ciel, abandonne après lui avoir donné un enfant » ; puis celui du Yougoslave Marko Krajlevic (mort en 1394), devenu personnage central de la poésie épique ; dans la légende, Marko Krajlevic est fils d’une « vila », une fée, épouse une « vila » par ruse et lui dissimule ses ailes « de peur qu’elle ne prenne son vol et ne l’abandonne (ce qui se révèle d’ailleurs dans certaines variantes de la ballade) après la naissance de son premier enfant ». On a le tableau suivant :

1. – Tawhaki : Fils de fée. Épouse une fée fée ailée

2. – Marko Krajlevic : Fils de fée. Épouse une fée par la ruse, fée ailée, aux ailes cachées par lui

3. – Raymondin : Fils de fée, épouse une fée sollicitée par elle, fée à la queue de serpent dissimulée par elle.

don d’un enfant Assomption de la fée

don d’un enfant Assomption de la fée (dans certaines versions seulement)

don de dix enfants Chute de Mélusine

Cela fait apparaître de façon évidente que le mode déceptif est bien celui qui court dans tout le mythe de Mélusine malgré le travail de christianisation accompli par Jean d’Arras, alors que le mythe maori est tout entier inscrit dans le mode véridique et que la légende yougoslave représente une étape intermédiaire. C’est le même mode déceptif du récit qui a contribué à brouiller au long de l’histoire de son incarnation littéraire, la figure de la fée, son symbolisme propre.

POUR CONCLURE

Il paraît alors possible de fixer le contenu archétypal de Mélusine en le débarrassant de ses multiples atours métaphoriques, en le dégageant de la dynamique d’inversion des contenus qui caractérise les mythes et qui explique qu’on l’ait si souvent confondue avec Morgane, son contraire.

Réduite à ce niveau allégorique, on peut dire qu’elle représente exclusivement l’alliance du non-humain (aussi bien ce qui est surhumain, sous-humain, matière) et de l’humain, ou plus exactement l’idée que s’en font différentes cultures à différentes époques sans présupposé idéologique sur la cause ou l’effet de cette alliance. Aussi notre fée peut-elle apparaître comme l’élément central, transcendant toutes les catégories aujourd’hui classiques des actants, voire des objets de trois sortes de récits distincts : ceux qui, dans un mouvement pessimiste, la situent à l’origine d’une incessante dégradation, comme J. Gracq dans « le rivage des Syrtes » ; ceux qui, inversement, voient en elle l’initiative d’un progrès indéfini, comme la plupart des contes, d’autres qui suggèrent plus ou moins nettement, comme le roman de Jean d’Arras, l’existence d’un cycle et qui assimilent les mythes mélusiniens à tous ceux qui découvrent l’éternel retour.

Mais cette excessive simplification de l’analyse du mythe ne saurait nous faire oublier sa prodigieuse capacité évocatrice. Serait-ce exagérer le caractère impérialiste des mythes que se demander si des théories à la fois savantes et populaires telles que celle de la double nature, ondulatoire et crépusculaire de la lumière, ou le « big bang » originel n’ont qu’accidentellement quelque analogie avec Mélusine ?

BIBLIOGRAPHIE

– « Mélusine » Jean d’Arras – Éditions Stock.

– « Structures anthropologiques de l’imaginaire » D. Durand- Éditions Bordas.

– « Schriften » Paracelse – Editions H. Kayser.

– « Le rivage des Syrtes  » J. Gracq – Éditions de Minuit.

–  » Les filles de feu »G. de Nerval – Livre de poche.

– « Histoire des mythes » J.-C. Pichon – Éditions Payot.

– « Éléments pour une théorie de l’interprétation du récit mythique » Greimas communication N° 8 – Seuil.

– « Le mythe de l’éternel retour » Mircea Eliade – NRF idées.

– « Paracelsica » C. G. Jung – Editions Rascher.

– « L’homme à la découverte de son âme » Mont-Blanc Genève.

– « Mythologie française » H. Donenville Éditions Payot.