L'homme et la femme par Claude Tresmontant

Dans la vieille langue hébraïque, pour désigner l’union physique des amants, on utilise le verbe iada, connaître : Abraham a connu Sarah, sa femme, et elle a conçu et elle a enfanté un fils et elle a appelé son nom Isaac. L’union physique des amants est une connaissance mutuelle, réciproque. Les anciens Hébreux pouvaient s’exprimer […]

Dans la vieille langue hébraïque, pour désigner l’union physique des amants, on utilise le verbe iada, connaître : Abraham a connu Sarah, sa femme, et elle a conçu et elle a enfanté un fils et elle a appelé son nom Isaac. L’union physique des amants est une connaissance mutuelle, réciproque.

Les anciens Hébreux pouvaient s’exprimer ainsi, parce qu’ils ne pensaient pas, comme les disciples de Platon et de Descartes, que l’homme est constitué de deux choses, l’âme d’une part et le corps de l’autre. Ils pensaient au contraire que l’homme est un corps vivant parce qu’il est une âme vivante, et un corps vivant n’est rien d’autre qu’une âme vivante qui se manifeste ici dans le monde physique. Ce ne sont donc pas les corps qui s’unissent, à part de l’âme, mais c’est l’homme tout entier qui s’unit à la femme et dans cette union l’homme communique à la femme un message, une science, celle qui est requise pour que la femme puisse composer un enfant qui soit à l’image et à la ressemblance de celui qu’elle aime.

Il est bien évident que le message génétique communiqué par Mozart n’est pas exactement le même que celui qui est communiqué par Félix Potin ou Dupont d’Isigny. Et il est très vraisemblable que la femme lorsqu’elle regarde un homme, a l’intuition biologique du message qu’elle peut en recevoir. Il est probable qu’un signe certain qu’une femme aime un homme, c’est qu’elle désire avoir un enfant de lui, c’est-à-dire un enfant dont cet homme ait fourni l’Idée directrice, pour parler comme Claude Bernard.

La biologie contemporaine nous apprend que dans la nature, il n’existe pas deux êtres vivants identiques. En ce qui concerne l’homme, depuis qu’il existe, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais deux individus strictement identiques. Chacun d’entre nous est une composition exclusive, un poème inédit, irremplaçable, et lorsqu’un homme aime telle femme en particulier, lorsque telle femme aime tel homme précisément, ils ont raison de penser que cet être qu’ils aiment, amour heureux ou malheureux, est irremplaçable, unique en sorte que la relation qui s’établit entre tel homme et telle femme est strictement unique dans toute l’histoire de l’Univers.

Nos contemporains n’estiment pas assez l’amour physique. Ils en parlent beaucoup, ils font beaucoup de bruit autour, mais au fond d’eux-mêmes ils le méprisent : il suffit pour s’en rendre compte de voir en quels termes ils en parlent, comment ils le présentent, et ce qu’ils en font. Ils ne savent plus que l’amour physique est un mystère. Le mot mystère, aujourd’hui, signifie à peu près : ce qu’on ne comprend pas, ce qui est fermé à l’intelligence. Il a signifié autrefois, dans les religions à mystères et dans le christianisme primitif, le secret qui est si précieux, si riche de contenu, de substance intelligible, qu’il ne peut être communiqué qu’à ceux qui sont dignes de le recevoir. Le mystère est une initiation à une connaissance transcendante.

C’est en ce sens que Paul, dans une de ses lettres, celle adressée aux chrétiens d’Éphèse, dit que l’amour entre l’homme et la femme est un grand mystère. On a traduit le mot grec mystèrion par le latin sacramentum. Et c’est la raison pour laquelle aujourd’hui dans nos langues on dit que cet amour est un sacrement. Le sacrement ne se surajoute pas du dehors, d’une manière jurique, à l’amour réel qui existe entre tel homme et telle femme. C’est justement cet amour singulier et unique qui est un sacrement, c’est-à-dire un mystère, c’est-à-dire un secret et une connaissance qu’ils se communiquent l’un à l’autre.

Dans l’histoire de l’Univers jusqu’aujourd’hui, l’amour qui existe entre tel homme et telle femme est certainement le mystère le plus élevé dans l’ordre naturel et c’est pourquoi un livre des Saintes Écritures est consacré à célébrer ce mystère : schir ha-schirim, le Chant des Chants, le Chant par excellence. Et ce mystère est si élevé, si profond, si riche de contenu qu’il est l’analogie choisie par Écriture pour signifier l’union consentie de l’être créé à l’Être incréé.

Les disciples de Freud, les disciples de Nietzsche et les disciples de leurs disciples passent leur temps à répéter que c’est de la tradition juive et chrétienne qu’est venue en Occident la mauvaise conscience à l’égard de l’amour physique. Il est difficile de commettre une erreur historique plus complète. On trouve le sentiment de culpabilité à l’égard de l’existence sensible, de l’existence corporelle, dans la vieille tradition orphique, puis dans les écoles platoniciennes, dans le néo- platonisme, dans tous les systèmes gnostiques, dans le manichéisme et puis dans cette forme du néo-manichéisme médiéval que l’on a appelée l’hérésie cathare. Pour les gnostiques, les manichéens et les cathares, l’union physique et féconde de l’homme et de la femme est une abomination car par cette union des âmes divines sont projetées dans la matière et exilées. L’amour physique fécond est le péché par excellence puisqu’il contribue à l’œuvre de la création physique qui est considérée comme intrinsèquement mauvaise et perverse par les cathares. Dans les grandes écoles métaphysiques de l’Inde, depuis les antiques Upanishad, on trouve aussi une tradition qui considère l’union de l’âme et du corps, ou plus précisément la descente, la chute de l’âme dans le corps, comme un mal, comme le mal par excellence. En conséquence de quoi, l’amour physique ne peut être lui-même que mauvais.

Mais s’il existe au monde une tradition de pensée dans laquelle ces thèmes n’existent pas, c’est justement la tradition hébraïque qui considère l’ordre cosmique, physique et biologique comme admirable. Il n’y a pas trace de sentiment de culpabilité à l’égard de l’existence sensible, corporelle, dans toute la tradition hébraïque. Et l’orthodoxie chrétienne n’a fait que reprendre cette tradition. Constamment, de génération en génération, de siècle en siècle, elle a enseigné, réaffirmé, contre les platoniciens, contre les gnostiques, contre les manichéens, contre les disciples d’Origène d’Alexandrie, contre les cathares, l’excellence de la création physique et de l’amour humain puisque par leur union physique l’homme et la femme coopèrent à l’œuvre de la Création. C’est donc un contresens historique intégral que commettent aujourd’hui les disciples et commentateurs de Nietzsche et de Freud. Il est vrai que les manichéens et les cathares admettaient à la rigueur des surprises-parties d’un genre très spécial, à la condition expresse que les unions n’aboutissent pas à la création d’un enfant et ils indiquaient des méthodes pour éviter la fécondation.

Nos contemporains, par le mépris secret qu’ils manifestent pour l’amour physique dont ils n’aperçoivent pas la signification métaphysique et par la préférence qu’ils accordent à l’union physique stérile, montrent qu’ils sont sans le savoir contaminés par des vieux thèmes manichéens et cathares. Ils n’estiment pas suffisamment l’existence corporelle, parce qu’à la suite des traditions dualistes ils ont dissocié le corps et l’âme.

Texte paru dans La Voix du Nord, 31 décembre 1977

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