Dominique Casterman : L’individuel et le collectif


21 Feb 2019

(Chapitre 11 du livre L’envers de la raison 1989)

«Une nouvelle société n’est possible que si, au cours de son développement, un nouvel être humain se développe également ou, en termes plus modestes, si un changement se produit dans la structure de caractère de l’homme contemporain ». (E. Fromm)

Nous sommes cependant confrontés à une évidence quotidienne, un peu partout dans le monde nous assistons à des conflits et destructions tant individuels que collectifs (conflits économiques, problèmes migratoires, conflits armés, inégalité abusive de la répartition des richesses monétaires et planétaires, pollution, etc.). Au fond de nous-mêmes, nous voudrions que cela change, nous sommes parfois révoltés, nous ne voulons pas nous résigner à l’existence de la misère en nous et autour de nous! Nous savons bien, mais pas assez, que nos âmes peuvent mieux, que quelque chose en nous compromet l’orientation des actions humaines dans une direction spontanément positive, sensible et cohérente pour tous.

« Tel comportement destructeur de l’homme ‘‘méchant’’ peut paraître manifester une initiative, peut paraître résulter du jeu d’une force destructive active. En fait, cet homme ‘‘méchant’’ agit initialement pour s’affirmer (construction); c’est en vertu d’associations inexactement forgées dans l’ignorance que l’acte, commencé nécessairement pour construire, aboutit à une destruction prédominante. Si la pierre que je veux ramasser est trop lourde, ce n’est pas elle qui monte mais moi qui descend ; mais la force initiale active n’en a pas moins été dirigée vers le haut. » (H. Benoit)

La cause réelle de toutes ces souffrances ne peut pas être liée à la nature profonde de l’homme puisque, dans notre condition actuelle, notre comportement n’est pas déterminé par cette nature, mais par l’ignorance qui engendre l’identification à une image distincte de soi. Pour assumer cette image, l’individu s’engage dans un processus qui aboutit, d’une part, à l’isolement conflictuel entre les créatures apparemment séparées, et d’autre part, à la création de collectivités foncièrement égoïstes, isolées et conflictuelles. Nous sommes passés des conflits tribaux à des conflits entre les nations, puis à des rivalités économiques entre les continents ; aujourd’hui nous appréhendons des cyberattaques au niveau mondial, car l’ensemble de nos activités sont traitées par des systèmes informatiques. Donc, de l’épée au numérique rien ne change vraiment puisque nous nous préparons à des conflits pour le contrôle de l’information au sens le plus large du terme. Face à cette menace, imposée par quelques décideurs ignorant les lois fondamentales de la vie, de devenir des êtres conditionnés par l’idée d’un consumérisme tyrannique comme archétype du bien-être. Que faire ? Pour trouver l’axe de notre bonheur, il faut que notre esprit s’éveille à l’intelligence intégrale, une inspiration intuitive de diriger notre attention vers l’intérieur. Et cela à contre-courant de notre époque et de la mentalité actuelle qui sont entièrement tournées vers les progrès techniques, et tournent le dos aux recherches de la métaphysique traditionnelle (porteuse du patrimoine de sagesse immémoriale de l’humanité) en quête de ‘‘ce qui est beaucoup plus illimité’’, sans lequel la vie n’a aucun sens.

Le groupe, la nation, le monde lui-même sont, du point de vue moral, des formes de consciences collectives dépourvues d’organisation relationnelle ; ce « manque » prive ces collectivités des qualités essentielles qu’a un organisme, un tout organisé par les liaisons intimes de ses parties constituantes. De ce point de vue moral, le monde n’est donc pas plus que la somme de ses parties ; il est le résultat d’une simple addition des déterminations individuelles égotistes dont la caractéristique essentielle est l’isolement conflictuel. Observons par exemple une foule en mouvement où l’individu, en s’identifiant à celle-ci, se croit investi de pouvoirs spéciaux et en particulier sa capacité « innée » d’asservir, de dominer, se trouve dangereusement augmentée. En fait, l’individu, pour mieux asseoir sa sécurité personnelle, se subordonne au groupe. Cette recherche de sécurité personnelle aboutit, paradoxalement, à une forme d’insécurité générale où les groupes respectifs s’affrontent, essaient de dominer les autres pour apaiser l’angoisse des individus qui s’y intègrent.

Dans cet ordre d’idée l’état « moral » du monde est la résultante de l’addition de milliards de nous-mêmes où chacun possède les mêmes caractéristiques fondamentales : égoïsme, isolement, état conflictuel. Krishnamurti déclarait fréquemment que « le problème du monde est un problème individuel ». « Il est, selon lui, peu utile de changer les cadres extérieurs, les structures économiques, politiques, sociales, juridiques, si préalablement à ces réformes ’’de surface’’ on ne procède pas à la transformation radicale du cœur et de l’esprit des hommes destinés à utiliser ces structures nouvelles. »

L’identification au groupe constitue une fois de plus la réponse que donne l’individu à son besoin irrationnel de transcendance. Ne pouvant trouver à l’intérieur de lui-même une identité profonde et réelle transcendant les limites de son moi apparent, l’individu s’intègre dans un groupe (religieux, politique, idéologique…) auquel il s’identifie. Le groupe devient vérité absolue qu’il n’est évidemment pas et au nom duquel l’individu agit ; en quelque sorte, et là est le grand danger, dès l’instant où nous nous identifions au groupe nous agissons par procuration, sans nous poser les bonnes questions, et surtout sans tirer les leçons de nos expériences de vie.

« L’homme naît fils de Dieu et totalement participant de la nature du principe suprême de l’univers, mais il naît amnésique, oublieux de son origine, illusoirement convaincu qu’il n’est que ce corps limité et mortel que perçoivent ses sens. Amnésique, il souffre de se sentir illusoirement abandonné de Dieu, et il s’agite dans le temporel en quête d’affirmations divinisantes qu’il ne saurait y trouver. » (Benoit).

La masse qui scande fanatiquement le nom de son idole est moins que la somme de ses parties puisqu’elle annihile le potentiel créateur de chacun des individus qui la compose. Mais une société organisée qui intègre complémentairement le potentiel créateur de chacun de ses membres rend possible la réalisation de grands projets qu’un seul individu, quelles que soient ses capacités, n’aurait jamais pu mettre en œuvre. Dans ce cas, la société d’individus est alors plus que la somme de ses parties. Cependant, l’utilisation des réalisations techniques et spéculatives serviront le bien-être de l’humanité, et non sa destruction, seulement si nous surmontons le mur entre notre évolution morale et technique par l’exercice de l’intelligence intégrale.

Paradoxalement, nous constatons que la créativité collective s’ébauche au sein d’une société d’individus qui est plus que la somme de ses parties ; l’utilisation négative des inventions nouvelles se fait souvent au nom d’un nationalisme idéologique qui met en danger l’existence même de la planète et de la vie qui l’habite depuis des millions d’années. En fait, quand des individus mettent leurs individualités créatrices en participation avec l’ensemble, nous assistons à un phénomène de société qui se veut fondamentalement constructif. Mais quand ces mêmes individus s’identifient au système et à leurs ambitions personnelles, nous assistons à un phénomène de société préparé à se laisser aller dans une dérive identitaire destructive.

À travers ce phénomène d’identification, l’individu et la masse exercent un dangereux sectarisme à l’égard de ceux qui n’appartiennent pas à leurs normes arbitraires. L’affirmation excessive des individualités considérées « isolément » (relation d’individu à individu) ne risque pas de déboucher sur des massacres collectifs. Ces derniers ne sont pas dus à l’affirmation individuelle mais, plus exactement, à l’intégration d’un certain nombre d’individus dans un système de référence auquel ils s’identifient démesurément. Toutefois, La raison de ce que nous pouvons considérer comme un dysfonctionnement de notre caractère individuel (le besoin de nous identifier à quelque chose) est que nous sommes rarement dans l’action créatrice, et plus souvent dans la réaction conditionnée par nos culpabilités, nos avidités, notre orgueil, nos colères, nos jalousies, etc., qui sont des écrans émotionnels placés entre nous et notre peur fondamentale de n’être plus. C’est le paradoxe de notre condition humaine qui découle de la conscience d’être un objet éphémère dans le monde, mais sans être conscient simultanément et spontanément de notre Origine divine ; d’où la nécessité d’une compréhension intégrale dirigeant notre attention vers l’intérieur, vers la Présence de la Conscience universelle en nous.

De tout temps, depuis les massacres rituels jusqu’aux guerres impérialistes en passant par tous les conflits idéologiques, politiques, économiques, etc., les hommes s’entre-tuent par millions au nom d’un groupe qui serait le détenteur de la seule et juste vérité. Une (fausse) vérité qui tue! Mais en dernière analyse, le groupe, compris comme mouvement de masse qui étouffe l’unicité individuelle et non comme organisation créatrice au service de l’unité et du mieux-être collectif, n’existe que parce que l’individu a un besoin irrésistible de s’identifier à quelque chose qui sécurise illusoirement sa fragile existence en tant que moi distinct. Que nous le voulions ou non, l’initiative de base revient toujours à l’individu. Nous rejoignons donc parfaitement les termes de Fromm qui est cité en début de chapitre en insistant, en plus, sur la nécessité de tourner notre attention vers l’intérieur car l’âme humaine a pour fonction d’unir pratiquement le dedans et le dehors.