Alexandra David-Neel : L’Immortalité selon le Taoïsme


11 Feb 2019

Le titre est de 3e Millénaire

Nous rencontrons, en Chine, une doctrine qui est, par excellence, celle de l’immortalité : le Taoïsme.

De nos jours, le Taoïsme n’est guère qu’un mélange de croyances et de pratiques empruntées à l’antique religion chinoise et au Bouddhisme populaire. Qu’était le Taoïsme philosophique ori­ginaire plusieurs siècles avant J.-C. [1] ? L’on peut penser qu’il présentait de nombreux traits de res­semblance avec le Védanta indien.

Toutefois, je ne me suis pas proposé de tracer l’histoire du Taoïsme, mais d’examiner, ici, quel­ques-unes des façons dont les adeptes du Taoïsme ou ceux des Chinois qui leur sont plus ou moins apparentés ont envisagé le problème de la survie de l’homme et sa solution.

Tout d’abord voyons comment le Taoïsme se représente le monde dans lequel l’homme a surgi.

Un véritable commencement de l’univers, un commencement absolu, n’est pas envisagé par le Taoïsme. Notre monde n’est qu’un mode, une phase de l’« Existence en Soi » : le Tao que nulle parole ne peut décrire, qu’aucune pensée ne peut atteindre [2].

Le commencement de notre monde se situe dans le chaos d’où tout émerge et où tout se réin­tègre. Le chaos est périodique ; des intervalles d’une durée inconcevable séparent les périodes où le monde existe de celles où il se désintègre dans le chaos.

Dans le chaos existe une énergie latente : une « respiration ». L’expiration, ou souffle, crée tout ce qui existe. Si l’on ne craint pas d’employer cette phraséologie singulière on peut dire que le monde, éma­nant du chaos, a été « soufflé » dans le vide [3].

Ces énergies-souffles, contenues dans le chaos, se mirent en mouvement. Elles se divisèrent, se combinèrent, passèrent d’un état subtil à un état de plus en plus matériel.

Les plus subtiles s’élevèrent et formèrent le ciel, les plus grossières descendirent et formèrent la terre. C’est de ces « souffles » inférieurs que l’homme est fait.

Ceux-ci ne sont pas inertes, ils ont leur genre propre de vitalité. Cependant, cela qui, véritable­ment anime le corps de l’homme, c’est un souffle pur (sans mélange) émanant directement du Tao.

En s’incarnant, le souffle pur se mélange avec les éléments grossiers qui constituent la substance matérielle du corps. C’est la séparation de ce souffle supérieur d’avec les éléments grossiers qui cause la mort.

Aucun des éléments dont l’assemblage cons­titue un individu n’est intrinsèquement immortel. L’homme épris d’immortalité doit « fabriquer » la sienne. Le Taoïsme ne conçoit point l’immortalité d’un principe spirituel séparé du corps physique. C’est donc à rendre celui-ci immortel qu’il faut viser et ce corps immortel pourra continuer à ser­vir d’habitat à l’esprit.

Une telle entreprise est ardue mais les anciens Tao-sses [4] croyaient pouvoir la mener à bien en s’y exerçant avec persévérance. Pour les Chinois taoïstes et même pour un grand nombre de Chinois, en général, l’existence d’Immortels, hommes ou femmes, ne fait pas de doute.

S’il est rare, de nos jours, d’entendre parler de rencontres avec des Immortels, par contre, des faits de ce genre sont souvent mentionnés dans les ouvrages des auteurs anciens. On y décrit de longues pérégrinations de ver­tueux Taoïstes allant à la recherche des Immortels, mus par le désir d’être instruits, par eux, de véri­tés transcendantes.

Ces pèlerins n’errent pas entièrement au hasard. Les Immortels, comme les dieux, n’habitent pas des régions extra-terrestres. Certains en­droits dans les montagnes et certaines îles sont tenus pour leur servir d’abris, sinon permanents, du moins occasionnels. C’est là, que se rendent ceux qui aspirent à les rencontrer. Il nous est relaté qu’ils y réussissent parfois. Parmi les îles que l’on supposait être habitées par des Immortels, trois îles étaient généralement mentionnées, c’étaient P’ang-Tai, Fang-Tchang, et Ying-Tchéou ; on les disait situées au large du golfe de Péchéli. Il semblait donc qu’il fût facile de les atteindre, pourtant, d’après les chroniques, les aspirants visiteurs étaient généralement assail­lis par des tempêtes et rejetés en mer lorsqu’ils tentaient d’y aborder. Des diverses expéditions envoyées durant le règne de la dynastie Tsinn, aucune n’atteignit son but, seuls, les membres de l’une d’elles déclarè­rent qu’ils avaient entrevu les îles.

Cependant, nous avons d’autres rapports éma­nant de gens qui prétendaient avoir atterri à des îles et y avoir été accueillis par des Immortels. Toutefois, beaucoup des rencontres avec des Im­mortels sont dites avoir eu lieu à l’intérieur du pays, dans les montagnes, ou même, parmi la foule, dans les villes. Tout comme les génies, les Immortels en promenade revêtent l’apparence d’individus ordinaires, et seuls, ceux qui sont doués de facultés supérieures de clairvoyance, sont capa­bles de les reconnaître.

Parmi les innombrables histoires se rapportant à la recherche de l’élixir d’Immortalité on peut citer celle du Magicien Lou et de l’Empereur Tche Houang Ti. Les faits se seraient passés vers l’an 222 avant J.-C. Il existe plusieurs versions de cette histoire ; nous n’en retiendrons que ce qui se rapporte à la croyance en l’existence des Immortels.

Il ressort des relations conservées dans les an­nales chinoises que ces Immortels étaient consi­dérés tantôt comme des hommes qui étaient par­venus à se rendre Immortels, tantôt comme des génies Immortels par nature.

Le Magicien Lou passait pour avoir été le dis­ciple du célèbre Maître Kâo. Ce dernier était mort depuis plusieurs siècles, mais certains croyaient qu’il n’avait fait que disparaître et que, devenu un Immortel, il vivait toujours quelque part dans les montagnes. Des Empereurs avaient même, à plusieurs reprises, envoyé des émissaires à sa recherche.

Entre autres théories, Kâo professait qu’il était possible de se rendre immortel en se dépouillant de son corps comme le font certains insectes qui s’enferment dans un cocon. Il n’était pas dit com­ment ce résultat pouvait être obtenu. Toutefois, si ces informations ne nous sont point parvenues, il n’est guère douteux que ce Maître n’ait dispensé des instructions à cet effet à ses disciples immé­diats. Quoi qu’il en soit, l’accession à l’immorta­lité a surtout été attribuée à l’absorption de cer­tains élixirs spéciaux.

On citait les cas exceptionnels d’hommes ver­tueux ou sages à qui des Immortels en avaient fait don mais, en général, la confection de cet élixir merveilleux était considérée comme l’œuvre d’alchimistes magiciens.

Le Magicien Lou dit à l’Empereur : « C’est en vain que, mes envoyés et moi, nous nous efforçons de rencontrer des Immortels de qui nous pour­rions obtenir, pour vous, le breuvage d’immor­talité : il semble que des esprits malveillants [5] nous suscitent des obstacles.

D’après les règles de la magie, il faut que l’Empereur reste invisible afin que les esprits enne­mis ne l’aperçoivent point et, qu’ainsi, l’idée de contrarier ses projets ne leur vienne pas [6]. »

Suivant le conseil qui lui était donné, l’Empe­reur s’enferma dans son palais. Ici, les chroni­queurs chinois s’abandonnent à toutes les divaga­tions de leur imagination. Pour certains de ceux-ci l’Empereur possédait une centaine de palais s’élevant parmi de vastes parcs et, afin de pou­voir se rendre, sans être vu, de l’un à l’autre de ces palais, Tche Houang Ti les fit relier par des galeries. De plus sombres récits nous parlent d’un seul immense palais construit à la ressemblance des différentes habitations des Dieux. Enfin, des historiens de tendances plus rationnelles nous pré­sentent Tche Houang Ti comme un politique avisé qui trompait le peuple en lui faisant croire qu’il s’adonnait à des recherches d’alchimie alors que, tenu pour être enfermé dans son palais, il parcourait le pays sous un déguisement, inspec­tant ce qui s’y passait et les agissements des fonc­tionnaires, ne se faisant pas faute, muni de ces informations, de supprimer ceux qu’il jugeait enclins à contrecarrer ses projets et capables de le faire efficacement ou bien, encore, d’ourdir des complots contre lui.

À part les histoires concernant la recherche des Immortels, les chroniques chinoises en contien­nent aussi d’autres dans lesquelles nous voyons l’un, ou l’autre des adeptes du Taoïsme être favo­risé de la visite d’un Immortel entrant chez lui à l’improviste.

Pour ma part, j’ai connu un Lettré taoïste, homme sérieux, que son éducation avait familia­risé avec la science moderne et qui se montrait peu enclin à s’adonner à des rêveries fantaisistes. Cependant, il tenait pour être un Immortel, son Maître spirituel qui séjournait, de temps en temps, dans les environs d’Omishan [7] et y recevait quel­que disciples.

Quoi qu’il en ait pu être, dans le passé, de la foi en l’existence des Immortels et quelle que puise être la mesure de la persistance de cette foi dans les temps modernes, le cas des Immortels a toujours été considéré comme exceptionnel. Nous nous tournerons donc vers des concep­tions plus courantes, concernant le sort des défunts.

D’après les Taoïstes, l’homme contient, logées dans son corps, plusieurs âmes. Celles-ci compren­nent trois âmes supérieures : les houen et sept âmes inférieures : les p’o.

On peut considérer ces âmes comme des individualités jouissant d’une existence plus ou moins indépendante et qui, bien que constituées par une substance plus subtile que les tissus formant le corps, ne sont pourtant pas immatérielles. À la mort de l’homme, ces différentes âmes se dispersent, sans pourtant cesser d’exister. D’après une autre opinion c’est, précisément, leur disper­sion qui cause la mort.

Les théories émises au sujet du sort des âmes sorties du corps dans lequel elles logeaient, sont très diverses. Néanmoins, elles s’accordent pour dépeindre ce sort comme malheureux.

Bien qu’en principe, chacune des trois âmes supérieures puisse poursuivre un destin séparé, peu de détails nous sont donnés à ce sujet.

Depuis de nombreux siècles, d’une façon géné­rale et sans faire de distinction entre les trois houen, les Chinois ont cru que les âmes de la majo­rité des morts descendaient dans la région sou­terraine des « Sources Jaunes », et s’y trouvaient retenues. C’était là un séjour obscur et lugubre, mais non pas un enfer.

La souffrance que l’âme désincarnée y endure est le regret du corps dont elle a été séparée. Bien qu’elle ne soit pas totalement privée d’une enve­loppe quelque peu matérielle, le défaut de corps physique lui crée une situation pénible. Elle aspire à éprouver les sensations qu’elle a connues quand elle était unie à un corps ; elle éprouve le besoin d’accomplir les actes qui lui étaient habituels et ne peut faire ni l’un ni l’autre puisqu’elle man­que des organes et des membres nécessaires.

Combien de temps l’âme subsistait-elle dans cette misérable condition ? — Les informations, à ce sujet, ne sont pas très précises. Il en est de même quant au sort des âmes inférieures, les p’o. Ces dernières s’attardaient, rôdant autour de la tombe sous laquelle gisait le corps qu’elles avaient occupé, ou bien elles hantaient la maison où il avait vécu. Aigries par la situation désagréable dans laquelle elles se trouvaient, on les croyait faci­lement irritables et promptes à devenir malveil­lantes ou même franchement hostiles aux vivants, avant de se désintégrer.

L’âme supérieure, plus consciente, retenue au pays des Sources Jaunes, ne pouvait pas y sub­sister indéfiniment, séparée d’un corps matériel. Elle s’efforçait de s’en procurer un autre pour remplacer celui qu’elle avait perdu et reprendre sa place parmi les vivants. Parents et amis s’affli­geaient en songeant à sa détresse, mais tout d’abord ils s’étaient efforcés de la dissuader de quitter ce monde.

J’ai vu, en de petits villages chinois, où les vieilles coutumes s’attardaient, des paysans mon­tés sur le toit de leur maison, rappelant l’âme d’un de leurs proches dont le corps était étendu à l’intérieur, attendant le jour des funérailles.

Un texte datant du IIIe siècle avant J.-C. tra­duit par le grand sinologue Maspéro [8], et inti­tulé le Rappel de l’Âme, exprime en style poétique les croyances et les sentiments que les Chi­nois entretenaient quant au sort des âmes désin­carnées :

« O âme, reviens ! Ayant quitté le corps habituel de ton seigneur, que fais-tu dans les quatre directions ?
O âme, reviens ! À la région orientale il ne faut pas te confier !
L’Homme-Long de mille coudées, ce sont les âmes qu’il poursuit.
Les dix soleils se succèdent ; ils fondent les métaux, ils liquéfient les rochers ;
Eux, ils sont habitués à cette chaleur, mais l’âme qui vit là sera liquéfiée.
Âme, reviens ! Il ne faut pas te fier à cette région !
O âme, reviens ! Dans la région méridio­nale il ne faut pas t’arrêter
Les Front-tatoués et les « Dents-Noires » offrent de la chair humaine en sacrifice.
Et avec les os ils se font du bouillon.
C’est le pays des vipères, des serpents et des pythons de cent lieues.
L’hydre mâle à neuf têtes va et vient, rapide et soudaine
Et gober les hommes réjouit son cœur !
O âme, reviens ! Dans la région occiden­tale, le danger ce sont les sables mouvants, larges de mille lieues.
Si en tourbillonnant tu entres dans la source du Tonnerre, tu seras pulvérisée, ne reste pas là !
Si par chance tu échappes, c’est à dehors un désert stérile,
Plein de fourmis rouges grosses comme des éléphants et de guêpes pareilles à des potirons
Les cinq céréales n’y poussent pas mais seulement de l’herbe ; c’est ce qu’on mange
Cette terre dessèche les hommes ; ils cher­chent de l’eau sans en trouver
Tu iras, errant çà et là sans trouver jamais rien où te raccrocher dans cette immensité sans fin.
Reviens, reviens ! Je crains que tu ne te jettes toi-même dans le malheur !
O âme, reviens. La région septentrionale, il n’y faut pas rester !
La glace entassée forme des montagnes, la neige qui vole couvre mille lieues
Reviens, reviens, il ne faut pas rester là !
O âme, reviens. ! Ne monte pas au ciel ?
Tigres et panthères en gardent les Neuf Por­tes ; ils mordent et blessent les hommes d’ici-bas.
Un homme à neuf têtes y coupe l’arbre aux neuf mille branches
Des loups aux yeux perçants vont et viennent
Ils lancent les hommes en l’air et jouent avec eux, puis les jettent dans un gouffre profond.
Pour obéir aux ordres du Seigneur d’En-Haut et, ensuite, ils vont dormir
Reviens, reviens ! Ne descends pas au sombre séjour !
Le Comte Terre à neuf replis, ses cornes sont acérées
Muscles épais et griffes ensanglantées il poursuit les hommes vite, vite
Il a trois yeux et une tête de tigre et son corps est comme un bœuf
Tous ces monstres aiment la chair humaine
Reviens, reviens ! J’ai peur que tu te jettes dans la détresse. »

Après l’avoir mise en garde contre les dan­gers qui l’attendent au-dehors, le poète, auteur de ce texte, invite l’âme à entrer dans le temple funéraire que sa famille lui a élevé et qui lui servira de demeure.

Toutefois, de même que logés dans une mai­son, nous avons besoin d’y manger pour subsis­ter, l’âme, habitant la tablette déposée dans un temple ou dans une pièce de la demeure fami­liale, doit être nourrie. Elle le sera par le moyen des offrandes qui lui seront faites par ses des­cendants. Si ceux-ci les négligent ou si la famille s’éteint, l’âme souffre de la faim et, sans doute, finira-t-elle par périr.

L’on peut entrevoir, dans les soins mis à prolonger la vie post mortem de ses ascendants, une manifestation du désir, conscient ou non, que l’on éprouve de faire assurer sa propre pérennité par ses descendants.

Quelle que soit la façon dont les Chinois conçoivent la survie de leurs proches, l’habitude de « nourrir » ceux-ci, en vue de cette survie, est si ancrée en eux que les missionnaires chrétiens ont toujours éprouvé les plus grandes difficultés à y faire renoncer leurs convertis. Il est douteux qu’ils y soient jamais entièrement parvenus. Renoncer à nourrir leurs parents défunts choque­rait profondément le sens de la piété filiale. En le faisant, la plupart des Chinois se sentiraient cou­pables d’un attentat à la vie d’outre-tombe de ceux qui les avaient aimés : coupables d’un meurtre.

Aussi, quelle que puisse être la durée de l’exis­tence dont les âmes — houen ou p’o [9] — sont sus­ceptibles de jouir après leur séparation d’avec le corps, il n’est pas question, pour elles, d’immor­talité. Seule, leur étroite union avec un corps rendu immortel, peut la leur procurer.

Comment s’y prendre pour assurer l’immorta­lité de ce corps que tout nous montre comme étant promis à la destruction ? — Les méthodes envisagées sont multiples dans leurs détails mais semblent régies par une conception à peu près uniforme de la nature du corps.

Les plus autorisés des anciens auteurs taoïstes dépeignent le corps sous l’aspect d’une cité sem­blable aux villes chinoises, c’est-à-dire, entourée de remparts percés par des portes flanquées de tours de garde.

Cette cité — le corps — est occupée non seu­lement par les âmes dont il a été question dans les pages précédentes, mais par différents dieux et gens de leur cour. Les habitations de ceux-ci sont situées le long de rues et d’avenues de dif­férentes largeurs avec des places et des carre­fours. Ces habitations comprennent, toujours sur leurs modèles chinois, des cours, des pavillons, des salles, etc. Un nombreux personnel de fonc­tionnaires et de serviteurs monte la garde aux portes de la ville, assure ses services administra­tifs et vaque aux diverses besognes que comporte la vie de la cité. Sous le voile de cette topographie bizarre, les adeptes initiés du Taoïsme discernent une des­cription de l’anatomie du corps et des diverses activités qui se manifestent en lui et en dirigent le fonctionnement.

Les dieux — forces efficientes — que le corps abrite sont pour lui soit des amis, soit des enne­mis. Les premiers tendent à sa conservation, les seconds à sa destruction. Le candidat à l’immortalité doit acquérir une connaissance parfaite de leurs tendances respectives, de leurs moyens d’ac­tion et du degré de leur pouvoir. Il doit, aussi, discerner clairement la situation de la demeure de chacun d’eux, dans son corps.

Les dieux mentionnés comme résidant dans les différentes parties du corps sont les mêmes que ceux qui sont dits habiter les lieux terres­tres : montagnes, sources, fleuves, etc.

Des historiens ont relaté l’étonnement que cette similarité a causé, autrefois, aux fidèles du Taoïsme. Comment, se demandèrent-ils, tel dieu, ayant son palais sur telle montagne, peut-il, en même temps, se trouver dans le cœur ou le cerveau d’un homme ? Pour expliquer ce mystère aux naïfs questionneurs, des théories furent échafaudées concernant la faculté d’ubiquité dont les dieux jouissent.

Pendant ce temps, dans les cercles très fermés de leurs disciplines, des Maîtres spirituels taoïstes enseignaient que les habitants de notre corps ne sont point des individus divins mais des forces, les mêmes que celles qui sont à l’œuvre dans le roc du pic de la montagne, dans l’eau du fleuve qui coule vers l’océan. Une seule loi gouverne le monde. La Vie qui se présente à nous, sous dif­férents modes, est une en essence.

C’est cette même doctrine qu’enseignent de nos jours les rares Instructeurs taoïstes que l’on peut encore rencontrer.

Les dieux, habitants du corps, ne sont pas fixés à leurs domiciles respectifs. Ils circulent le long de certaines voies qui sont des nerfs et des veines. Il arrive, aussi, à certains d’entre eux de s’évader hors du corps ou d’en être éjectés à la suite de luttes avec des dieux de tempérament opposé. Enfin, des visiteurs, venant de l’extérieur, se présentent aux portes de la cité, ils sont accueil­lis ou se voient barrer l’entrée par les gardiens des portes. Il faut être vigilant, se garder de lais­ser pénétrer des hôtes malveillants ou dangereux. Certains signes tels que des bourdonnements d’oreilles, des éternuements, etc. décèlent l’arri­vée d’étrangers pénétrant, ou tâchant de péné­trer, à, l’intérieur des remparts. Des pratiques de divers genres, récitation de formules magiques, ingestion de pilules spéciales, ou simplement d’un peu d’eau, sont recommandées.

Les plus malfaisants des hôtes du corps sont au nombre de trois, dénommés les trois cadavres ou les trois vers.

Ils se sont installés en lui avant sa naissance. Peut-être y ont-ils été incorporés contre son désir et sans sa coopération par l’effet de causes dif­ficiles à connaître.

Toutes ces descriptions que les Taoïstes ins­truits regardent comme symboliques ont donné naissance, parmi les fidèles des classes populai­res, à quantité de pratiques superstitieuses.

Emprisonnés dans le corps, les vers tendent s’en échapper. S’ils y réussissent, ils errent en liberté devenant des fantômes, des esprits malfai­sants. Il ne s’agit donc pas de les expulser du corps, mais de les y détruire. On détruit ces commensaux indésirables au moyen d’un régime alimentaire approprié. Celui-ci consiste, principalement à s’abstenir des céréa­les [10]. La viande, le vin, toutes les boissons fortes, l’ail, l’oignon sont aussi prohibés. Les « vers » passent pour se nourrir spécia­lement de céréales. Certains vont jusqu’à dire qu’ils sont engendrés par les céréales.

Ce régime doit être continué pendant un grand nombre d’années. Il ne l’est plus guère de nos jours. Ce n’est qu’après avoir, à l’aide de ces diver­ses abstentions, tué les trois vers, qui rongeaient certains organes du corps, que l’on peut aborder le régime supérieur qui consiste à « se nourrir d’air ».

Se « nourrir d’air » c’est assimiler l’énergie vitale dans laquelle le monde baigne. On déve­loppe, de cette manière, la « respiration embryon­naire » analogue à la respiration cosmique origine et soutien du monde.

Par l’effet de la « respiration embryonnaire » une transformation de la substance matérielle du corps s’opère graduellement : celle-ci devient plus subtile, plus durable et, finalement, capable de résister à toutes les causes de destruction. On développe la « respiration embryonnaire » en s’exerçant progressivement à retenir l’air que l’on a aspiré [11].

Il faut, d’abord, savoir aspirer profondément : « Jusqu’aux talons », disent les Taoïstes. Puis, l’air inhalé ne doit pas demeurer immobile. Il faut le faire circuler à travers les différentes par­ties du corps, en suivant un itinéraire minutieu­sement indiqué qui prescrit des temps d’arrêt sur les principaux centres vitaux respectivement situés dans le cerveau, dans le cœur et dans le bas-ven­tre [12]. Les tissus du corps, traversés par cette cir­culation de l’air, s’imprègnent du fluide vivant qu’il charrie, ils le digèrent et se l’assimilent. En même temps, la force de ce courant emporte avec lui les esprits nocifs, les dieux ennemis qui les avaient pénétrés. Ainsi se forme, dans l’in­térieur du corps, un nouveau corps qui sera indes­tructible.

Cet exercice doit être exécuté sous la direction d’un Maître compétent. S’y livrer sans guide est dangereux. Il faut commencer à s’y entraîner dans sa jeunesse. Un homme de plus de soixante-dix ans n’a aucune chance de produire, en lui, les transformations nécessaires pour rendre son corps immortel. S’y essayer pourrait même lui être fatal. Toutefois, par ce procédé il peut accroître sa lon­gévité très au-delà de la durée normale de la vie humaine.

Les exercices de rétention du souffle ne doivent pas être pratiqués n’importe où et à n’importe quel moment. Un endroit écarté et élevé, dans les monta­gnes, loin des habitations et le matin, à l’aube, sont indiqués comme étant favorables.

L’inspiration doit se faire par le nez, la bou­che étant bien fermée, tandis que l’expiration se fera très lentement entre les lèvres serrées ne laissant qu’une petite ouverture [13].

Le professeur Pen Chen, un érudit taoïste contemporain, me communique la note suivante concernant l’expression technique taoïste « man­ger le souffle ».

« Les citations suivantes sont empruntées aux Dialogues du Patriarche Hwan Yuan Chi qui vivait sous la dynastie Yuan (1277-1367) : il n’est pas impossible que ces discours aient pour auteur un autre Maître du même nom. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage dont est tiré le passage donné ci-dessous est très célèbre en Chine ; il y est de nos jours, entre les mains de tous les Taoïstes qui le tien­nent pour un guide dans la vie spirituelle. »

« Le souffle que l’on retient dans le corps ou que l’on retient au-dehors en empêchant l’inspiration, est celui qui est dénommé « souffle pri­mordial » et non pas celui qui constitue la respi­ration qui s’effectue par les narines. Une petite partie de ce souffle primordial est appelée le souf­fle embryonnaire dans le corps, pendant la pre­mière étape de la pratique taoïste. On peut le comprendre comme étant le « souffle cosmique » [14] mais les Taoïstes ne distinguent pas une division en cinq parties comme le font les Indiens. Res­treindre ou retenir la respiration n’est jamais compris chez eux dans le sens de Kumbaka, etc. [15]

Le souffle embryonnaire n’est découvert dans le corps qu’après la suspension de la respiration physique accompagnée de la cessation de toute activité mentale. Ce souffle primordial est aussi appelé « souf­fle réel », « l’unique essence réelle », « le souffle primordial naturel ».

Il est sans forme, sans couleur, sans son, sans pensée. Il est très éloigné et très près [16]. Il n’est ni au-dedans, ni au-dehors. Il ne s’accroît pas, il ne décroît pas. Il n’est pas causé par les activités satviques de l’homme et, par conséquent « exis­tant » ; et n’est pas non plus causé par les ten­dances tamasiques et, par conséquent « inexis­tant » [17].

Il est la racine de toutes choses, antérieur à la création et, sans lui, rien ne peut exister.

L’éveil du souffle embryonnaire est le point de départ d’un mouvement dénommé « le retour à la racine » ou « le retour à la vie » comme l’a enseigné Lao Tze. Quand ce souffle embryonnaire se meut, on sent un courant de joie emplissant le corps tout entier avec ses quatre membres et chacune de ses cellules et un souffle clair et lumi­neux monte jusqu’au sommet de la tête de sorte que les sens deviennent aussi grandement illu­minés [18].

Ensuite ce souffle se dissout dans l’esprit et le Taoïste commence son alchimie en préparant, en lui-même, l’élixir de vie pour se rendre apte à l’immortalité [19].

En parlant de « substance » une distinction est toujours faite entre la substance physique sub­tile et la substance matérielle grossière.

Quand les Taoïstes parlent de deux Ciels, deux Terres et deux doubles Principes, il est clair que ces expressions se rapportent à un autre état de conscience (que notre état habituel).

Les Taoïstes déclarent que cet autre monde (perçu dans cet état particulier de conscience) est distinct de notre monde et existe pourtant en lui, qu’il est en relation directe avec lui et exerce son influence sur lui. Il est difficile d’écarter complè­tement une théorie qui, bien souvent imparfaite­ment et grossièrement énoncée, n’en n’est pas moins propre à servir des buts pratiques.

Lorsque les Taoïstes disent « manger l’air » c’est là un de leurs termes techniques, dont le sens est « s’en servir », « en faire usage ». Le sens ordinaire du terme est « le prendre à l’in­térieur » ce qui cause l’ambiguïté de l’expres­sion : « le manger ».

« Devenir immortel » a, aussi, un autre sens, en Taoïsme. Cette expression ne signifie pas néces­sairement une très longue existence du corps phy­sique, bien qu’elle comporte et renferme, égale­ment, ce sens. La signification principale est : « S’unir avec le « Principe éternel » et, par consé­quent, s’élever au-dessus de la nature. »

Des facultés telles que celle de se confiner, à volonté, dans un corps, ou de s’épandre comme le souffle lui-même ou d’être capable de projeter d’innombrables émanations, sont aussi incluses dans le terme « immortalité ».

Il n’y a pas de règles spéciales concernant les moments convenables pour pratiquer des exer­cices respiratoires, mais il y a des précautions à prendre. Si par ces moments l’on entend douze divi­sions de la nuit et du jour, quelques indications sont données. S’il s’agit des dispositions intimes ou des conditions extérieures favorables ou défa­vorables, alors, il y a certaines autres indications. S’il s’agit des hauts et des bas dans le très long cours de la pratique taoïste ou bien à un moment critique ou d’importance primordiale de la prati­que les choses sont encore différentes.

Quoi qu’il en soit, certaines choses devien­dront naturellement et spontanément évidentes à celui qui s’est spirituellement qualifié à cet égard et s’est rendu capable de les percevoir.

Les ouvrages d’inspiration taoïste, traitant d’un souffle ou esprit primordial, sont nombreux. Voici encore un extrait de l’un d’eux intitulé le Secret de la Fleur d’Or [20].

Ce livre appartient à un fonds d’écrits de caractère ésotérique, tenus pour contenir des ensei­gnements oraux qui se transmettaient, en Chine, de Maître à disciple depuis une haute antiquité.

Le Secret de la Fleur d’Or passe pour avoir été publié au VIIIe siècle de notre ère. Il traite d’une énergie, figurativement dénommée « Fleur d’Or » ou « Élixir de Vie » dont il faut provoquer la naissance pour la faire, ensuite, circuler dans le corps.

Cet enseignement est attribué à Lu Yen qui l’aurait reçu d’un disciple direct de Lao Tze. De nombreuses légendes ont été tissées autour de la personnalité de Lu Yen. Il y est représenté comme étant l’un des « Immortels ».

Plusieurs autres Maîtres sont aussi connus comme ayant soutenu des théories analogues à celles de Lu Yen.

Comme tous les ouvrages de ce genre, le Secret de la Fleur d’Or a été rédigé en un langage obscur. Cette obscurité peut avoir été voulue par l’auteur de la rédaction désireux de réserver la lecture de son livre à un petit cercle d’étudiants à qui les théories qu’il expose sont déjà quelque peu familières. Mais il n’est pas, non plus, dou­teux que ces théories qui s’appuient sur des états de conscience particuliers ne soient presque impossibles à exposer à l’aide de mots, à ceux qui n’en ont pas déjà fait au moins un début d’expérience. Les Taoïstes croient, généralement, que des expli­cations données par un Maître bien versé dans cette catégorie de doctrines sont presque indis­pensables au lecteur.

Le Maître Lao Tze dit :

Cela qui existe par soi-même est appelé Tao. Le Tao n’a ni nom, ni forme. Il est l’essence unique, l’esprit primordial. L’Essence et la Vie ne peuvent pas être vues. Elles sont contenues dans la Lumière Céleste.

Je vais vous révéler le secret de la Fleur d’Or du Grand Un.

Grand Un est le nom donné à cela au-dessus duquel il n’y a rien. La magie de la vie consiste à se servir de l’action pour parvenir à la non-­action [21]. Il ne faut pas négliger les étapes inter­médiaires et souhaiter pénétrer directement dans le secret.

Les préceptes qui nous ont été transmis nous invitent à entreprendre sans délai notre travail sur l’essence. En le faisant il faut nous garder de suivre une mauvaise voie.

La Fleur d’Or est la Lumière. On se sert de ce terme comme d’une expression imagée pour désigner le véritable pouvoir transcendant du Grand Un.

Si un homme atteint ce Un il devient vivant, s’il le manque, il meurt. Mais, même si un homme vit dans le pouvoir (le souffle ou respiration cos­mique) il ne s’en aperçoit point, de même que les poissons ne voient pas l’eau bien qu’ils vivent dans l’eau. Un homme meurt quand il manque de souffle vital, comme les poissons périssent quand ils sont privés d’eau. Pour cette raison les Maîtres initiés nous ont enseigné à nous attacher au primordial et à garder l’Un, c’est la circulation de la Lumière. En gardant le véritable pouvoir on peut prolonger la durée de la vie et l’on peut, alors, mettre en action la méthode visant à créer un corps immortel.

Par conséquent, vous n’avez qu’à faire circuler la Lumière ; c’est là le plus profond et le plus merveilleux des secrets. Si l’on permet à la Lumière de circuler suffisamment longtemps en un cercle elle se solidifie. Elle est, alors, le corps spirituel naturel. C’est la condition de laquelle il a été dit dans le livre du sceau du cœur : « Silencieusement tu t’envoles en haut. »

En poursuivant cette méthode vous n’en avez besoin d’aucune autre. Il vous faut seulement concentrer vos pensées sur elle.

Il est dit aussi : « En concentrant ses pensées on peut voler et naître au Ciel. »

Le Ciel n’est pas l’immense voûte bleue, mais l’endroit où le corps est construit dans le site du pouvoir créateur. Si l’on persévère dans cette méthode l’on développera, tout naturellement, en plus du corps matériel, un autre corps spirituel.

La Fleur d’or est l’Élixir de Vie. Toute modifi­cation de conscience spirituelle dépend du cœur [22]. Il y a là un sortilège secret qui, bien qu’il pro­duise son effet de manière précise, est si subtil qu’il demande un haut degré d’intelligence et de perspicacité, un calme et une concentration parfaits pour s’en servir. Ceux qui sont dénués de cette intelligence et de ce haut degré de com­préhension ne parviennent pas à trouver le moyen de se servir de ce charme ; ceux qui ne possèdent pas la plus parfaite capacité de concentration d’esprit et de calme ne peuvent pas le saisir [23].

Le Maître Lao Tze dit :

Si on le compare au Ciel et à la Terre, l’homme est moins qu’une mouche, mais compa­rés au sens : (signification) Le Tao, le Ciel et la Terre sont moins qu’une bulle d’eau, qu’une ombre. Seul l’esprit primordial, la véritable Essence surpasse le temps et l’espace.

Le pouvoir de la semence comme le Ciel et la Terre est sujet à la mort mais l’Esprit primordial est au-delà des deux pôles opposés [24].

Quand l’étudiant apprend à saisir l’Esprit pri­mordial il triomphe des opposés de la lumière et de l’obscurité. Il ne s’attarde plus dans les trois mondes. Mais, seul, celui qui a contemplé l’es­sence dans sa manifestation originelle est capable de le faire.

Quand les hommes sortent de la matrice l’es­prit primordial réside dans la petite place située entre les yeux, mais l’esprit conscient réside sous le cœur. Ce cœur est dépendant du monde exté­rieur.

Si un homme reste sans manger même pen­dant un seul jour, il se sent mal. S’il entend quelque chose d’effrayant, il tremble, s’il contem­ple la mort, il s’attriste. Mais le Cœur céleste placé dans la tête n’est pas ému. Il n’est pas bon qu’il s’émeuve.

Quand les hommes communs meurent cet esprit se meut et cela n’est pas bon. Il est mieux que la Lumière se soit déjà fortifiée dans un corps spirituel et que les forces vitales aient graduelle­ment pénétré les instincts et les mouvements. Ceci est un secret qui n’a pas été révélé depuis des milliers d’années.

Le cœur inférieur se meut comme un puissant chef qui méprise le Chef céleste à cause de sa faiblesse et qui s’est emparé de la direction des affaires de l’État. Mais quand le château primor­dial peut être fortifié et défendu c’est comme si un chef fort et sage s’asseyait sur le trône.

Les deux yeux à droite et à gauche mettent la lumière en circulation comme deux ministres qui assistent le chef de toutes leurs forces. Quand le chef, qui est dans le centre, est en bon ordre, tous les guerriers batailleurs se présentent devant lui, soumis, pour prendre ses ordres.

Immortalité n’est pas Éternité.

L’Immortel taoïste peut, au plus, espérer durer autant que le monde. Un temps viendra où ce monde avec ses dieux, avec la terre, les astres, avec tout ce qui le constitue se désintégrera et s’engloutira dans le Chaos dont il est sorti [25].

Le rêve d’immortalité de l’Immortel finira ; il s’évanouira comme s’évanouit le rêve d’une nuit et nul rêveur ne demeurera pour s’en souvenir.

Avec l’immortalité du corps, le Taoïsme n’a pas atteint son but. Il n’a pas résolu le problème d’une pérennité infinie. La masse de ses adeptes, sans renoncer aux pratiques rituelles du Taoïsme — et surtout à celles dépendant de la magie et de la sorcellerie — s’est tournée vers le Bouddhisme et les différentes doctrines qui ont pénétré, en Chine, à sa suite.

Actuellement, la majorité des Chinois croient à la réincarnation à la façon des Indiens [26]. C’est-à-dire qu’un principe immatériel personnel [27] a quitté le mourant. La récompense ou la punition que celui-ci s’est attirée par ses œuvres se traduit par un séjour plus ou moins long en des lieux extra-terrestres agréables ou pénibles. Le défunt s’incarne ensuite dans un nouveau corps et reprend une place dans notre monde.

Toutefois, tandis que la masse des Taoïstes suivait cette voie, une petite élite se tournait vers l’enseignement original ou, peut-être, ne s’en était jamais complètement écartée. Ses membres ne cherchaient pas à devenir immortels ; ils se sen­taient éternels.

Alors que les candidats à une immortalité matérielle s’occupaient de nourrir le corps, eux pensaient à nourrir l’esprit. Au régime diététique matériel — sans le reje­ter entièrement et le conservant pour sa valeur hygiénique — ils opposaient la pratique de la méditation contemplative.

La doctrine fondamentale du Taoïsme est le non-agir. C’est celle qui ressort des déclarations du Tao te king et des enseignements basés sur cet ouvrage.

Le Tao te king est le Livre du Tao et le Tao c’est, littéralement, la Voie mais dans sa signifi­cation généralement acceptée par les Chinois, le Tao c’est l’Être en Soi [28], analogue au Brahman du Védanta indien.

Cet ouvrage est attribué à Lao Tze, un per­sonnage émergeant d’un voile épais de légendes et duquel, en fait, nous ne savons rien, sinon que les anciens auteurs chinois le mentionnent comme ayant vécu vers le VIe siècle avant J.-C.

D’après une tradition courante le Sage Lao Tze, en qui certains veulent voir un Immortel,

parvenu à un grand âge, se décida à quitter la Chine pour aller au « Pays de l’Ouest », c’est-à-dire au Tibet. Monté sur un bœuf, il cheminait à travers un territoire de l’extrême nord-ouest de la Chine qui est aujourd’hui la province de Kansou [29].

Arrivé au fort qui gardait la frontière chi­noise, le fonctionnaire qui y résidait lui demanda de laisser, avant de quitter la Chine [30], un livre qui perpétuerait son enseignement et conserverait, pour le bénéfice des générations à venir, le souve­nir des vérités qui lui étaient apparues au cours de ses méditations.

Accédant à sa requête, le Sage s’arrêta pendant quelques jours et écrivit le Tao te King puis il continua dans la direction de l’Ouest et nul ne le revit jamais.

Quel que puisse être le fait historique caché sous cette tradition, Lao Tze a fait école par le moyen du Tao te king.

Il n’est pas certain que Lao tze ait innové en prêchant la doctrine du non-agir. Il semble que les Chinois ont toujours été portés à croire que le jeu naturel des choses réglait leur comportement, sans qu’aucun Pouvoir existant en dehors d’elles les régisse. Si l’homme s’immisce dans cet ordre naturel, s’il prétend y apporter des changements, des améliorations, il le trouble et il en résulte un désordre funeste.

Ceci étant admis en ce qui concerne le monde physique : la succession des saisons, les marées, les mouvements des astres, etc., les Taoïstes éten­dent la même conception au plan mental. Il faut laisser demeurer l’esprit dans son état naturel, ne pas l’agiter par des conflits de pensées, par la con­fection d’idées, etc.

C’est en cela que consiste le non-agir taoïste [31]. Il ne faut pas se laisser tromper par l’expression non-agir et s’imaginer que celui qui pratique le non-agir cesse toute activité matérielle apparente et demeure dans l’inertie. Il n’est point question de cela. Il vaque à ses occupations habituelles, à celles, intellectuelles ou matérielles, que comporte la situation dans laquelle il se trouve, mais son attitude d’esprit diffère de celle de l’homme qui croit diriger les événements qui l’intéressent ou ceux qui affectent le milieu dans lequel il se trouve. Il comprend qu’il ne dirige pas plus le cours de ceux-ci que les astres ne dirigent, cons­ciemment, leurs révolutions ou que les saisons ne règlent leur cours. Il comprend qu’il participe à la Vie éternelle et inconcevable du Tao et que, comme l’Existence elle-même, il est éternel mou­vement, sans agir.

La méditation du Taoïste est une non-médita­tion. Il ne se propose aucun sujet de réflexion ou d’investigation ; il écarte même les pensées qui se présentent à lui lors de ses débuts dans la vie contemplative. Il se contente de laisser couler sa vie mentale, sans efforts comme coule la vie de son corps sans qu’il ait besoin de diriger les bat­tements de son cœur ou une activité quelconque de ses organes internes.

Plus tard, aucune pensée — la pensée crée une dualité : la chose pensée et le penseur — ne s’élè­vera dans son esprit devenu pareil à un miroir poli, à un lac immobile, sans rives limitant son expansion, dont aucune brise n’effleure la surface et qui reflète un ciel infini, sans nuages.

Cependant, le Taoïste, pareil à tous les autres mystiques, tend à avoir conscience de sa diffusion dans l’Unité Suprême et s’il en a conscience c’est qu’elle n’est point parfaite. La sensation de ravis­sement qui persiste dans l’extase en démontre l’imperfection. Alors même que toute activité phy­sique apparente a cessé, que le corps est devenu insensible, le sentiment de dualité demeure dans le tréfonds de l’esprit de celui qui éprouve la volupté spirituelle du contact avec le Tao, le Brahman ou Dieu. Ceux-ci demeurent encore, pour lui : un Autre.

L’union intégrale amènerait une inconscience totale de soi-même et, peut-être, la mort.

Cet état de volupté qui leur parait supra-maté­riel est un piège dans lequel nombre de Taoïstes sont tombés. Ils l’ont cherché au moyen de dro­gues ou de la simple ivresse produite par le vin, comme, en d’autres pays, certains l’ont trouvé à l’aide d’encens ou de musique.

Rien n’est plus aisé et plus courant que de se duper dans la recherche de l’union spirituelle, et de croire, orgueilleusement, que l’on a accédé a des plans supra-normaux alors que l’on s’enlise en des divagations et des sensations relevant de la pathologie.

« Rechercher » l’union avec le Tao, avec le Tout, avec l’Un dénote un manque complet de compréhension. Cette union n’a pas à être pro­duite : elle existe, elle a toujours existé.

« Quel était ton visage avant que ton père et ta mère fussent nés » est un problème (un koan) que les Maîtres de l’École Zen [32] posent depuis des siècles à leurs disciples. Ce visage ne différait pas de celui que j’ai aujourd’hui. Voilà ce qui est à comprendre, à voir.

Je n’ai pas à « me rendre immortel ». L’Éternel est, à la fois unité et diversité, moi et l’autre : le Tao, suprême immutabilité qui produit tout, sans agir.

(Extrait d’Immortalité et réincarnation 1961)

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1 Vers les IIIe et IVe siècles avant Jésus-Christ,

2 Le Tao qui peut être nommé n’est pas le Tao éternel (Tao te King).

3 En fait, un Tao-sse a employé cette expression en parlant avec moi.

Comparez l’enseignement de la philosophie hindoue védanta :

« Toutes les choses visibles sortent de l’invisible à l’approche du jour, et quand la nuit approche elles se résolvent dans ce même Invisible. »

« Ainsi, tout cet ensemble d’êtres vit et revit tour à tour. Mais outre cette nature visible, il en est une autre, invisible, éternelle, quand tous les êtres périssent, elle ne périt pas ; on l’appelle l’Invisible et l’Indivisible. » (Bhagavad Gita, VIII, 18, 19.)

« À la fin du Kalpa (période du monde) les êtres rentrent dans ma puissance créatrice ; au commencement du Kalpa je les émets de nouveau. » (Bhagavad Gitâ, X, 7.)

4 Il est à peu près généralement admis d’appliquer la dénomi­nation « taoïste » à tout sectateur de la doctrine taoïste et de réserver le nom de «  Tao-sse » aux adeptes initiés aux enseigne­ments profonds du Taoïsme et aux pratiques qui en découlent.

5 Les Koei sont des esprits malveillants. Parfois, quand à la mort d’un individu, ses différentes âmes se séparent, certaines de ses âmes inférieures deviennent des Koei.

6 Tromper les esprits malveillants par des ruses qui nous dérobent à leur vue est une pratique courante au Tibet.

7 Omishan est une des montagnes sacrées de la Chine, située dans la province de Szetchouan

8 1846-1916.

9 Les houen ont droit au culte principal, mais on fait, accessoi­rement, des offrandes aux p’o afin de conjurer leur malignité sus­ceptible de nuire grandement aux vivants et à leurs biens.

10 Selon les Chinois : blé, orge, millet, riz, pois et fèves.

11 Cet exercice fait partie de l’entraînement yoguique. Nous le rencontrons en tous pays.

12 Les mêmes centres figurent dans le yoga hindou où ils sont dénommés çakra.

13 Il existe d’autres méthodes au Tibet et dans l’Inde.

14 Le Prâna cosmique.

15 Voir chap. III.

16 Nous retrouvons ici le langage des Oupanishads.

17 Les activités satviques sont celles dirigées vers le bien. Les tendances tamasiques sont celles qui inclinent à l’inertie, la torpeur.

18 L’on trouve, ici, une analogie avec la montée de kundalini-shakti décrite dans le Yoga.

19 Ceci indique que le terme alchimie employé par les Taoïstes doit être entendu au figuré et que c’est commettre une erreur que de vouloir, comme l’ont fait tant de Taoïstes, fabriquer des drogues destinées à produire l’immortalité.

20 Consulter au sujet du Secret de la Fleur d’Or les commen­taires du professeur C. G. JUNG dans The Secret of the golden Flower.

21 La doctrine de la non-action est aussi enseignée au Tibet.

22 Il faut se garder de donner aux termes « cœur », « fleur », « élixir » et autres, leur sens littéral. Ce sont des expressions sym­boliques. Le « cœur » est le « centre », la base, « l’élixir » est un courant d’énergie, etc. Pourtant, notre texte distingue deux prin­cipes coexistant, l’un naturel ou physique, l’autre d’essence sub­tile ou spirituelle. Nous rejoignons en cela la théorie des deux âmes, ou deux Moi et, de façon indirecte, celle du corps et de son double subtil.

23 Le commentaire dit : « Si un homme parvient à être parfai­tement calme, le Cœur Céleste se manifestera de lui-même. Quand la sensation s’élève et s’épanche en suivant son cours naturel la personne est créée comme individu primordial. Entre le moment de la conception et celui de la naissance cet individu habite dans le véritable espace. À la naissance surgit la notion d’individualisa­tion ; l’essence et la vie sont partagées en deux ; ensuite, si le calme absolu n’est pas atteint l’essence et la vie ne se voient jamais. »

24 Commencement et fin.

25 Les Indiens croient à la dissolution, à la désintégration du monde : le pralâya.

26 Les confucianistes matérialistes ou agnostiques font exception.

27 Tenant le rôle d’une âme.

28 L’êtreté « the beingness » d’après l’excellente traduction anglaise. Non pas un être, mais « l’état d’être » par excellence.

29 J’ai parcouru cette route en rêvant à Lao Tze. Peu importe qu’il ait, ou non, matériellement existé ; sa légende répétée pendant des siècles et la doctrine qui lui est attribuée lui ont créé une per­sonnalité psychique plus vivante, plus réelle que les personnalités falotes de la majorité des hommes. N’est-il pas réellement immor­tel ? Je crois l’avoir vu cheminant devant moi et disparaissant au loin, s’enfonçant dans ce pays de l’éternel mystère : le Tibet.

30 Il n’avait rien écrit.

31 Nous en trouverons à peu près l’analogie chez les Boud­dhistes prêchant la suppression des samskâras et chez les adeptes orthodoxes du Yoga de Patanjâli.

32 Le ts’an – en japonais, Zen – a beaucoup emprunté au Taoïsme.