Alan W. Watts
En quel sens « doit-on » croire ?

Avant d’aller plus loin, il me faut expliquer quelques notions de base du christianisme — plus précisément, quelque chose appelé « l’Incarnation » ; ce mystère est supposé résoudre l’état de « Chute » caractérisant la nature humaine. J’espère que ce qui va suivre ne sera pas trop ennuyeux ; mais, pendant mes quelques années […]

Avant d’aller plus loin, il me faut expliquer quelques notions de base du christianisme — plus précisément, quelque chose appelé « l’Incarnation » ; ce mystère est supposé résoudre l’état de « Chute » caractérisant la nature humaine. J’espère que ce qui va suivre ne sera pas trop ennuyeux ; mais, pendant mes quelques années d’expérience comme aumônier universitaire, j’ai découvert que la bourgeoisie occidentale, même éduquée, était ignare sur le plan religieux, y compris les étudiants en théologie, débutants comme en fin d’études.

Alors qu’il est exact que, d’un côté, certaines attitudes fondamentales du judaïsme et du christianisme imprègnent profondément le sens commun de la plupart des Occidentaux, il est très risqué d’affirmer que même ceux dont la pratique religieuse est régulière aient la moindre compréhension des idées qu’ils professent. Cela vient avant tout du fait que le langage, la forme et le style dans lesquels ces idées sont véhiculées les ont rendues tellement étrangères à notre façon de penser qu’elles sont dépourvues de sens, même pour quelqu’un de très intelligent.

Commençons par le commencement : il est absolument incompréhensible que la désobéissance d’un seul homme ait pu entraîner la culpabilité de toute sa descendance, et ce qui est pis, l’ait assujettie au risque de la damnation éternelle. Voilà qui paraît être à l’opposé de toutes nos idées de responsabilité individuelle, d’intégrité de la personne ; d’autant plus qu’on ne saisit pas très clairement par quels cheminements obscurs le péché peut se transmettre de génération en génération. Il est encore plus difficile de trouver le moindre lien entre le fait de faire son salut personnel et la croyance affirmée en la virginité de la mère d’un certain Jésus de Nazareth. Peu de choses semblent avoir moins de rapports. Je n’essaie pas de disputer de la validité de ces doctrines je ne veux que faire remarquer leur totale étrangeté pour un esprit moderne.

Mais il y a plus étonnant encore que la transmission du péché originel : la notion qui veut que nous puissions être sauvé par la mort de Jésus-Christ sur la croix. Comment cet événement plutôt ancien peut-il bien se raccorder à nos problèmes personnels ? Comment la mort a-t-elle pu être un sacrifice et un supplice pour quelqu’un qu’on disait être le Fils de Dieu et l’auteur de miracles fabuleux ? Quel rapport y a-t-il entre ce sacrifice et l’amour que Dieu porte à chacun de nous ? De quelle manière tout cela est-il lié par notre participa­tion à une cérémonie quelque peu cannibale, au cours de laquelle nous mangeons son corps et buvons son sang sous la forme de pain et de vin ? Et comment se fait-il que nous ne puissions recueillir le mystérieux bénéfice de ces actes extraordinaires sans passer par une formalité préalable, consistant à se faire verser de l’eau sur la tête tandis qu’un prêtre marmotte une incanta­tion ? Tout cela ne comporte-t-il pas un aspect miraculeux tellement improbable que Dieu, en fait, en nous demandant d’y croire, ne fait que sonder la solidité de notre foi ? Si c’est le cas, pourquoi ne l’a-t-il pas fait totalement improbable en nous demandant de croire, par exemple, que la face cachée de la Lune est recouverte par un énorme parapluie ?

Notons que les difficultés viennent de l’impossibilité de voir les relations entre ces idées : elles sont typiques d’une méthode de pensée et d’une forme de logique fondées sur des correspondances symboliques que nous n’utilisons plus pour raisonner. Quand je faisais-passer un examen à des candidats au sacerdoce, je posais parfois des questions comme celle-ci : « Quelle relation y a-t-il entre la naissance virginale, la Résurrection et la Sainte Communion ? » Il m’arrivait d’avoir des réponses aussi ahurissantes que celle disant que le service de la Sainte Communion mentionnait les deux autres faits ! Ce n’est que rarement que les diplômés en théologie ont quelque idée de la manière dont ces doctrines sont reliées, car leur éducation ne leur donne aucune prise sur le type de rationalité qui fonde leur religion : ce n’est que pièces et morceaux.

C’est donc comme le plus étrange et affreusement complexe amalgame d’idées que le christianisme impres­sionne encore l’Occidental contemporain : et bien qu’il en soit l’héritier spirituel et que ce soit la foi de ses ancêtres, il est beaucoup plus facile de l’aider à comprendre le bouddhisme ou les Vedanta, que j’ai d’ailleurs enseignés, et j’imagine, également l’islamisme ou le judaïsme. De surcroît, l’Occidental contemporain est plus sensible à ce que peut avoir de gênant l’atmosphère émotionnelle qu’engendrent les prêtres et les églises. Comment la définir ? Moralisme sentimental ? Attitudes onctueuses, papelardes, guindées, rigides, niant toute beauté au corps humain ? Quoi qu’il en soit, telle est la puanteur facilement identifiable de la piété.

Encore plus essentiel : il est parfaitement évident pour un observateur subtil que la plupart des chrétiens, y compris les prêtres et les dévots, ne croient pas au christianisme. Si c’était le cas, ils éclateraient en sanglots dans les rues, ils paieraient des pages entières de publicité dans les quotidiens et financeraient les programmes de télévision les plus terrifiants chaque soir de la semaine. Or même les témoins de Jéhovah sont polis et gentils lorsqu’ils font leur propagande au porte à porte. Personne, si ce n’est peut-être quelques fana­tiques obscurs, ne semble vraiment se soucier de l’idée que chaque être humain est constamment menacé par un angélique démon, infiniment plus dangereux et méchant que le pire des nazis. La plupart des gens sont des pécheurs, des incroyants, et iront en enfer. Et alors ? Laissons Dieu s’en occuper !

Le monde occidental est aujourd’hui postchrétien. Les Églises sont d’énormes et prospères entreprises, et en dehors de leur souci d’étendre leur clientèle, elles tiennent surtout à préserver les liens familiaux et les mœurs sexuelles. Leur influence sur les principaux problèmes politiques tant nationaux qu’internationaux est minime. En dehors des réunions de quakers et des monastères catholiques, nul ne semble se soucier de vie intérieure ou de préparer la conscience humaine à l’union avec Dieu ce qui est en principe le but principal de la religion. La grande affaire des Églises paraît être de maintenir des interdits imbéciles sur le jeu, la boisson, la prostitution, l’avortement, les contracep­tifs, le divorce, l’homosexualité ou le fait de danser le dimanche. Certes, on finit bien par trouver des côtés plus positifs, comme dans le péalisme (« Croyez et engraissez ») [1] ou dans l’atmosphère cordiale [2] des chorales et des assemblées pour un renouveau religieux. Mais tout cela reste étranger à la situation particulière­ment difficile de l’humanité de ce siècle comme de n’importe quel autre.

Ces propos ne se veulent absolument pas prophé­tiques. Chacun est libre de prendre plaisir à se rendre étranger à son temps, de faire de la sexualité la récompense de compétitions complexes, de se faire peur avec les horribles tentations de la chair et de se rouler avec masochisme dans les délicieuses punitions données avec amour par Notre Père qui est aux Cieux. Ce que je veux dire est que si les chrétiens se cramponnent à ces anachronismes, l’Église deviendra rapidement un musée et un jeu ésotérique pour initiés exotiques. Serait-ce ne faire preuve que de sentimentalité que de le regretter ? Ce n’est pas que je regretterai de voir les cathédrales de Chartres, de Canterbury, de Vézelay et de Saint-Marc de Venise transformées en musées, comme l’ont été Saint-Sophie à Constantinople et la Sainte-Chapelle à Paris. Je regrette surtout de me dire que nous ne verrons jamais s’épanouir bien des aspects d’une telle manière de vivre, et que nous ne pourrons jamais comprendre ce que les mythes chrétiens contenaient par ailleurs de joyeusement exubérant, de coloré, de rythmé, qui aurait pu en faire la religion la plus libre qu’il soit. Nul besoin d’attendre de passer par la tombe pour connaître le Paradis.

Mais ne serait-ce que pour atteindre le point d’où l’on peut envisager une telle possibilité, il faut rendre bien clair le projet fondamental du christianisme. Alors, et alors seulement, pourra-t-on saisir les relations entre les différents dogmes, doctrines et symboles. J’aimerais donc commencer en mettant un peu d’ordre dans le symbolisme du Premier et du Second Adam, de la Chute de l’homme et de leurs relations avec l’idée centrale du christianisme, l’Incarnation.

Quelle que soit la manière dont on interprète l’his­toire de la Chute, qu’on la prenne au pied de la lettre ou symboliquement, qu’on estime que sa cause immédiate se trouve dans un acte volontairement mauvais ou encore dans l’oubli de la nature divine de l’homme, tous les théologiens ou presque s’accordent à dire qu’elle a entraîné l’humanité dans un cercle vicieux. Revoyons donc les principales caractéristiques de cette fâcheuse position.

La Chute a pour cause l’acquisition des techniques et de la conscience de soi. Les hommes ont été conduits à se méfier de leurs impulsions, essayant de se fier à une rationalité consciente. Mais ils ne pouvaient pas avoir totalement confiance en la rationalité, car ils la savaient fondée sur des aspects plus profonds et encore inconnus de l’esprit. Ils savaient aussi que la rationalité se transformait aisément en rationalisation. Se méfier de soi conduit fatalement à se méfier du fait qu’on se méfie de soi, c’est-à-dire à être complètement perdu.

Ce qui conduisit à « la malédiction du travail ». Autrement dit, une fois qu’un processus interférant délibérément avec l’environnement naturel est enclenché, on ne peut plus l’arrêter. La technologie appelle la technologie d’une manière exponentielle; c’est le combat avec l’Hydre, qui voit repousser sept têtes là où l’on tranche une.

Autre conséquence, les régressions à l’infini de la mauvaise foi sur le plan moral engendrées par un phénomène d’écho, d’oscillations de la conscience de soi devenue hypersensible en se combinant avec la méfiance de soi. Cela se manifeste diversement à travers l’anxiété et la culpabilité et par une incapacité doulou­reuse à être spontané et innocent, en particulier dans notre amour des autres. Plus notre conscience de soi est pénétrante et vive, plus il semble que la vie soit un jeu élaboré, désespéré pour accéder à l’humanité, jeu dans lequel nous poursuivons nos buts égoïstes sous les nombreux déguisements du devoir, de l’amour, de l’ardeur à la tâche et de la dévotion à quelque idéal.

Le christianisme se présente comme la réponse de Dieu à cette situation impossible, véritable « damnation éternelle » dans la mesure où il n’est pas possible de s’échapper par ses seuls efforts d’un cercle vicieux. Il se présente également sous la forme d’une histoire — histoire des « actes grandioses de Dieu » consignés dans la Bible. On peut dire, pour résumer très brièvement cette histoire telle qu’elle est racontée dans la tradition orthodoxe, qu’elle commence par un pacte entre le Seigneur et les Hébreux, le « peuple élu ». On ne sait pas vraiment pourquoi, et peut-être que le dernier mot sur cette décision est-il : « C’est bien de Dieu d’avoir choisi les juifs ! » C’est pourtant par l’intermédiaire de ce peuple, de sa culture et, sans doute, pour son remarquable génie religieux, que Dieu a choisi de se révéler lui-même pour la première fois par la Loi et la voix des prophètes.

La Loi est contenue dans le Pentateuque, qui com­prend les cinq premiers livres de la Bible et où l’on trouve, en plus des Dix Commandements, l’ensemble du tissu complexe de la morale et de la loi rituelle juives. D’après saint Paul, la Loi a été donnée aux hommes pour pouvoir les accuser de pécher : en leur mettant sous les yeux le modèle et l’idéal de la perfection, non seulement ils voyaient combien ils en étaient loin, mais aussi qu’ils n’avaient pas le pouvoir de lui obéir par eux-mêmes. (Voir ci-dessus.) Les Hébreux transgres­saient ainsi constamment la Loi et en conséquence encouraient la colère de Dieu, comme le leur expli­quaient les prophètes; cette colère se manifestait par l’intermédiaire des Philistins, des Amalécites, des Assy­riens, des Babyloniens, des Séleucides et des Romains. Mais le message des prophètes va beaucoup plus loin qu’une simple exhortation à obéir à la Loi par crainte de désastres nationaux. Ils insistent encore et toujours sur l’idée que l’observance rituelle de la Loi n’est pas suffisante, et qu’il n’y avait pas véritablement obéis­sance tant que la Loi n’était pas « gravée dans les cœurs » ; en d’autres termes, le désir d’obéir doit être absolument authentique. En ce sens, Ésaïe a été jusqu’à séparer l’obéissance de l’espoir d’une réussite politique ou d’une prospérité matérielle, faisant du Serviteur souffrant le portrait idéal d’Israël, fidèle aux voies du Seigneur en dépit des malheurs endurés ici-bas, et l’exemple le plus poussé qui soit d’un total désintéresse­ment.

Et cependant, les prophètes n’ont aidé personne à sortir du cercle vicieux. En fait, ils ne firent que le renforcer. Ils montrèrent, en effet, qu’il ne suffisait pas de corriger ses attitudes extérieures, et que ce que Dieu voulait vraiment, était corriger l’homme intérieur, convertir les cœurs. Et c’est exactement ce que personne ne peut faire : le processus est bloqué par la souillure du P