Alan W. Watts : En quel sens « doit-on » croire ?


21 Feb 2019

Avant d’aller plus loin, il me faut expliquer quelques notions de base du christianisme — plus précisément, quelque chose appelé « l’Incarnation » ; ce mystère est supposé résoudre l’état de « Chute » caractérisant la nature humaine. J’espère que ce qui va suivre ne sera pas trop ennuyeux ; mais, pendant mes quelques années d’expérience comme aumônier universitaire, j’ai découvert que la bourgeoisie occidentale, même éduquée, était ignare sur le plan religieux, y compris les étudiants en théologie, débutants comme en fin d’études.

Alors qu’il est exact que, d’un côté, certaines attitudes fondamentales du judaïsme et du christianisme imprègnent profondément le sens commun de la plupart des Occidentaux, il est très risqué d’affirmer que même ceux dont la pratique religieuse est régulière aient la moindre compréhension des idées qu’ils professent. Cela vient avant tout du fait que le langage, la forme et le style dans lesquels ces idées sont véhiculées les ont rendues tellement étrangères à notre façon de penser qu’elles sont dépourvues de sens, même pour quelqu’un de très intelligent.

Commençons par le commencement : il est absolument incompréhensible que la désobéissance d’un seul homme ait pu entraîner la culpabilité de toute sa descendance, et ce qui est pis, l’ait assujettie au risque de la damnation éternelle. Voilà qui paraît être à l’opposé de toutes nos idées de responsabilité individuelle, d’intégrité de la personne ; d’autant plus qu’on ne saisit pas très clairement par quels cheminements obscurs le péché peut se transmettre de génération en génération. Il est encore plus difficile de trouver le moindre lien entre le fait de faire son salut personnel et la croyance affirmée en la virginité de la mère d’un certain Jésus de Nazareth. Peu de choses semblent avoir moins de rapports. Je n’essaie pas de disputer de la validité de ces doctrines je ne veux que faire remarquer leur totale étrangeté pour un esprit moderne.

Mais il y a plus étonnant encore que la transmission du péché originel : la notion qui veut que nous puissions être sauvé par la mort de Jésus-Christ sur la croix. Comment cet événement plutôt ancien peut-il bien se raccorder à nos problèmes personnels ? Comment la mort a-t-elle pu être un sacrifice et un supplice pour quelqu’un qu’on disait être le Fils de Dieu et l’auteur de miracles fabuleux ? Quel rapport y a-t-il entre ce sacrifice et l’amour que Dieu porte à chacun de nous ? De quelle manière tout cela est-il lié par notre participa­tion à une cérémonie quelque peu cannibale, au cours de laquelle nous mangeons son corps et buvons son sang sous la forme de pain et de vin ? Et comment se fait-il que nous ne puissions recueillir le mystérieux bénéfice de ces actes extraordinaires sans passer par une formalité préalable, consistant à se faire verser de l’eau sur la tête tandis qu’un prêtre marmotte une incanta­tion ? Tout cela ne comporte-t-il pas un aspect miraculeux tellement improbable que Dieu, en fait, en nous demandant d’y croire, ne fait que sonder la solidité de notre foi ? Si c’est le cas, pourquoi ne l’a-t-il pas fait totalement improbable en nous demandant de croire, par exemple, que la face cachée de la Lune est recouverte par un énorme parapluie ?

Notons que les difficultés viennent de l’impossibilité de voir les relations entre ces idées : elles sont typiques d’une méthode de pensée et d’une forme de logique fondées sur des correspondances symboliques que nous n’utilisons plus pour raisonner. Quand je faisais-passer un examen à des candidats au sacerdoce, je posais parfois des questions comme celle-ci : « Quelle relation y a-t-il entre la naissance virginale, la Résurrection et la Sainte Communion ? » Il m’arrivait d’avoir des réponses aussi ahurissantes que celle disant que le service de la Sainte Communion mentionnait les deux autres faits ! Ce n’est que rarement que les diplômés en théologie ont quelque idée de la manière dont ces doctrines sont reliées, car leur éducation ne leur donne aucune prise sur le type de rationalité qui fonde leur religion : ce n’est que pièces et morceaux.

C’est donc comme le plus étrange et affreusement complexe amalgame d’idées que le christianisme impres­sionne encore l’Occidental contemporain : et bien qu’il en soit l’héritier spirituel et que ce soit la foi de ses ancêtres, il est beaucoup plus facile de l’aider à comprendre le bouddhisme ou les Vedanta, que j’ai d’ailleurs enseignés, et j’imagine, également l’islamisme ou le judaïsme. De surcroît, l’Occidental contemporain est plus sensible à ce que peut avoir de gênant l’atmosphère émotionnelle qu’engendrent les prêtres et les églises. Comment la définir ? Moralisme sentimental ? Attitudes onctueuses, papelardes, guindées, rigides, niant toute beauté au corps humain ? Quoi qu’il en soit, telle est la puanteur facilement identifiable de la piété.

Encore plus essentiel : il est parfaitement évident pour un observateur subtil que la plupart des chrétiens, y compris les prêtres et les dévots, ne croient pas au christianisme. Si c’était le cas, ils éclateraient en sanglots dans les rues, ils paieraient des pages entières de publicité dans les quotidiens et financeraient les programmes de télévision les plus terrifiants chaque soir de la semaine. Or même les témoins de Jéhovah sont polis et gentils lorsqu’ils font leur propagande au porte à porte. Personne, si ce n’est peut-être quelques fana­tiques obscurs, ne semble vraiment se soucier de l’idée que chaque être humain est constamment menacé par un angélique démon, infiniment plus dangereux et méchant que le pire des nazis. La plupart des gens sont des pécheurs, des incroyants, et iront en enfer. Et alors ? Laissons Dieu s’en occuper !

Le monde occidental est aujourd’hui postchrétien. Les Églises sont d’énormes et prospères entreprises, et en dehors de leur souci d’étendre leur clientèle, elles tiennent surtout à préserver les liens familiaux et les mœurs sexuelles. Leur influence sur les principaux problèmes politiques tant nationaux qu’internationaux est minime. En dehors des réunions de quakers et des monastères catholiques, nul ne semble se soucier de vie intérieure ou de préparer la conscience humaine à l’union avec Dieu ce qui est en principe le but principal de la religion. La grande affaire des Églises paraît être de maintenir des interdits imbéciles sur le jeu, la boisson, la prostitution, l’avortement, les contracep­tifs, le divorce, l’homosexualité ou le fait de danser le dimanche. Certes, on finit bien par trouver des côtés plus positifs, comme dans le péalisme (« Croyez et engraissez ») [1] ou dans l’atmosphère cordiale [2] des chorales et des assemblées pour un renouveau religieux. Mais tout cela reste étranger à la situation particulière­ment difficile de l’humanité de ce siècle comme de n’importe quel autre.

Ces propos ne se veulent absolument pas prophé­tiques. Chacun est libre de prendre plaisir à se rendre étranger à son temps, de faire de la sexualité la récompense de compétitions complexes, de se faire peur avec les horribles tentations de la chair et de se rouler avec masochisme dans les délicieuses punitions données avec amour par Notre Père qui est aux Cieux. Ce que je veux dire est que si les chrétiens se cramponnent à ces anachronismes, l’Église deviendra rapidement un musée et un jeu ésotérique pour initiés exotiques. Serait-ce ne faire preuve que de sentimentalité que de le regretter ? Ce n’est pas que je regretterai de voir les cathédrales de Chartres, de Canterbury, de Vézelay et de Saint-Marc de Venise transformées en musées, comme l’ont été Saint-Sophie à Constantinople et la Sainte-Chapelle à Paris. Je regrette surtout de me dire que nous ne verrons jamais s’épanouir bien des aspects d’une telle manière de vivre, et que nous ne pourrons jamais comprendre ce que les mythes chrétiens contenaient par ailleurs de joyeusement exubérant, de coloré, de rythmé, qui aurait pu en faire la religion la plus libre qu’il soit. Nul besoin d’attendre de passer par la tombe pour connaître le Paradis.

Mais ne serait-ce que pour atteindre le point d’où l’on peut envisager une telle possibilité, il faut rendre bien clair le projet fondamental du christianisme. Alors, et alors seulement, pourra-t-on saisir les relations entre les différents dogmes, doctrines et symboles. J’aimerais donc commencer en mettant un peu d’ordre dans le symbolisme du Premier et du Second Adam, de la Chute de l’homme et de leurs relations avec l’idée centrale du christianisme, l’Incarnation.

Quelle que soit la manière dont on interprète l’his­toire de la Chute, qu’on la prenne au pied de la lettre ou symboliquement, qu’on estime que sa cause immédiate se trouve dans un acte volontairement mauvais ou encore dans l’oubli de la nature divine de l’homme, tous les théologiens ou presque s’accordent à dire qu’elle a entraîné l’humanité dans un cercle vicieux. Revoyons donc les principales caractéristiques de cette fâcheuse position.

La Chute a pour cause l’acquisition des techniques et de la conscience de soi. Les hommes ont été conduits à se méfier de leurs impulsions, essayant de se fier à une rationalité consciente. Mais ils ne pouvaient pas avoir totalement confiance en la rationalité, car ils la savaient fondée sur des aspects plus profonds et encore inconnus de l’esprit. Ils savaient aussi que la rationalité se transformait aisément en rationalisation. Se méfier de soi conduit fatalement à se méfier du fait qu’on se méfie de soi, c’est-à-dire à être complètement perdu.

Ce qui conduisit à « la malédiction du travail ». Autrement dit, une fois qu’un processus interférant délibérément avec l’environnement naturel est enclenché, on ne peut plus l’arrêter. La technologie appelle la technologie d’une manière exponentielle; c’est le combat avec l’Hydre, qui voit repousser sept têtes là où l’on tranche une.

Autre conséquence, les régressions à l’infini de la mauvaise foi sur le plan moral engendrées par un phénomène d’écho, d’oscillations de la conscience de soi devenue hypersensible en se combinant avec la méfiance de soi. Cela se manifeste diversement à travers l’anxiété et la culpabilité et par une incapacité doulou­reuse à être spontané et innocent, en particulier dans notre amour des autres. Plus notre conscience de soi est pénétrante et vive, plus il semble que la vie soit un jeu élaboré, désespéré pour accéder à l’humanité, jeu dans lequel nous poursuivons nos buts égoïstes sous les nombreux déguisements du devoir, de l’amour, de l’ardeur à la tâche et de la dévotion à quelque idéal.

Le christianisme se présente comme la réponse de Dieu à cette situation impossible, véritable « damnation éternelle » dans la mesure où il n’est pas possible de s’échapper par ses seuls efforts d’un cercle vicieux. Il se présente également sous la forme d’une histoire — histoire des « actes grandioses de Dieu » consignés dans la Bible. On peut dire, pour résumer très brièvement cette histoire telle qu’elle est racontée dans la tradition orthodoxe, qu’elle commence par un pacte entre le Seigneur et les Hébreux, le « peuple élu ». On ne sait pas vraiment pourquoi, et peut-être que le dernier mot sur cette décision est-il : « C’est bien de Dieu d’avoir choisi les juifs ! » C’est pourtant par l’intermédiaire de ce peuple, de sa culture et, sans doute, pour son remarquable génie religieux, que Dieu a choisi de se révéler lui-même pour la première fois par la Loi et la voix des prophètes.

La Loi est contenue dans le Pentateuque, qui com­prend les cinq premiers livres de la Bible et où l’on trouve, en plus des Dix Commandements, l’ensemble du tissu complexe de la morale et de la loi rituelle juives. D’après saint Paul, la Loi a été donnée aux hommes pour pouvoir les accuser de pécher : en leur mettant sous les yeux le modèle et l’idéal de la perfection, non seulement ils voyaient combien ils en étaient loin, mais aussi qu’ils n’avaient pas le pouvoir de lui obéir par eux-mêmes. (Voir ci-dessus.) Les Hébreux transgres­saient ainsi constamment la Loi et en conséquence encouraient la colère de Dieu, comme le leur expli­quaient les prophètes; cette colère se manifestait par l’intermédiaire des Philistins, des Amalécites, des Assy­riens, des Babyloniens, des Séleucides et des Romains. Mais le message des prophètes va beaucoup plus loin qu’une simple exhortation à obéir à la Loi par crainte de désastres nationaux. Ils insistent encore et toujours sur l’idée que l’observance rituelle de la Loi n’est pas suffisante, et qu’il n’y avait pas véritablement obéis­sance tant que la Loi n’était pas « gravée dans les cœurs » ; en d’autres termes, le désir d’obéir doit être absolument authentique. En ce sens, Ésaïe a été jusqu’à séparer l’obéissance de l’espoir d’une réussite politique ou d’une prospérité matérielle, faisant du Serviteur souffrant le portrait idéal d’Israël, fidèle aux voies du Seigneur en dépit des malheurs endurés ici-bas, et l’exemple le plus poussé qui soit d’un total désintéresse­ment.

Et cependant, les prophètes n’ont aidé personne à sortir du cercle vicieux. En fait, ils ne firent que le renforcer. Ils montrèrent, en effet, qu’il ne suffisait pas de corriger ses attitudes extérieures, et que ce que Dieu voulait vraiment, était corriger l’homme intérieur, convertir les cœurs. Et c’est exactement ce que personne ne peut faire : le processus est bloqué par la souillure du Péché originel. Comme le remarque Luther : « Comprendre la loi spirituellement est infiniment plus terrible, car cela rend la loi impossible à respecter, ce qui conduit donc l’homme à désespérer de ses propres forces et à l’abattre; car nul n’est sans colère, nul n’est sans concupiscence et nous sommes tels depuis la naissance. Mais que peut faire un homme, quand il est sous le coup d’une loi aussi impossible à respec­ter [3] ? »

C’est ainsi qu’à travers la Loi et les prophètes, le Seigneur introduisit dans les cœurs sensibles un sens du péché équivalant presque au désespoir. C’est un proces­sus s’inscrivant parfaitement dans le droit fil de l’Upaya ou « Sainte Tromperie » : Dieu proclame des Com­mandements en s’attendant bien qu’ils ne soient pas respectés tout en rendant les hommes conscients des raisons les empêchant de les respecter.

Si l’on en croit le christianisme, la solution à ce problème se trouve dans le mystère de l’Incarnation et du Rachat la naissance, la crucifixion, la résurrection et l’ascension du Christ. La Loi et les prophètes n’ont réussi qu’à conduire au désespoir tout en permettant d’atteindre un certain degré dans la connaissance de soi. Le moment était alors propice pour un tout autre genre de révélation sous la forme non de mots mais d’un événement, qui produirait un changement radical dans la nature humaine. Cet événement, c’est l’arrivée sous forme humaine du Fils de Dieu, l’archétype, le patron sur lequel est taillé l’univers; et cet homme est le personnage historique de Jésus de Nazareth. C’est là le point crucial de toute la tradition chrétienne : la croyance dans le fait que Jésus est infiniment plus qu’un prophète, un moraliste ou un exemple, mais Dieu lui-même s’étant fait homme. Il fallait faire naître au monde un deuxième Adam. Le Premier Adam avait souillé toute l’humanité par son péché. Le Deuxième, en assumant la condition humaine, naissance, souffrance, mort et inhumation, unit toute l’humanité et toutes les phases de la vie humaine à la nature divine. Comme le dit saint Athanase « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu [4] ».

Les théologiens ont été conduits à élaborer une doctrine fort complexe pour essayer d’expliquer com­ment le « vrai Dieu » pouvait devenir un « homme véritable » et par quels moyens et quelles voies cet homme, Jésus, pouvait arriver à transformer tous les hommes. Après tout, comment Dieu peut-il, lui qui est omnipotent et omniscient, devenir véritablement humain, c’est-à-dire capable de souffrir, de douter, d’avoir peur, d’avoir de la peine, et cela sans cesser d’être Dieu ? Voici ce qu’en pense saint Paul : « Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ, lequel, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, mais s’est vidé de lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes; et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix [5]. »

En d’autres termes, en « se vidant de lui-même » par un abandon (kenosis) temporaire de sa plénitude divine, Dieu devint homme. Dieu perd alors la position privilégiée du Seigneur contemplant l’agitation des hommes au-dessus de la mêlée. Il y descend et prend sa part de toutes les limitations et de toutes les souffrances de ses créatures, y compris la mort sous la torture. C’est ce point extrême de l’humiliation humaine la mort qui est particulièrement lié à la divinité, le cercle vicieux des limites de l’homme étant brisé pour tous ceux qui acceptent ce don.

Mais comment ? Comment l’Incarnation du Fils de Dieu en un homme particulier peut-elle affecter tous les hommes ? Une doctrine ancienne veut que ce sacrifice de lui-même ait apaisé la colère de Dieu le Père et satisfait à sa justice, ce dernier consentant alors à pardonner tous, les péchés des hommes, commis et à commettre. Les théologiens plus modernes estiment que c’est là une explication plutôt fruste et sanglante du Rachat, ce qui est le cas, si le courroux de Dieu est véritablement sérieux. Ils préfèrent une explication plus complexe, employant un mode de raisonnement quelque peu archaïque emprunté à la philosophie grecque. Lors­qu’on dit qu’en Jésus Dieu s’est fait homme, on ne dit pas qu’il a été un homme. La doctrine catholique tient que Jésus n’était pas une personne humaine, mais divine, Dieu le Fils, possédant une nature humaine complète en plus de sa nature divine; car la pensée grecque distingue entre nature et personne. Humaine ou divine, la nature est la substance de Dieu et de l’humanité; chaque personne soit humaine, soit divine, est une hvpostasis de cette substance, un peu comme l’eau, la glace et la vapeur sont des hypostases d’une seule substance. La définition de la personne ou hypostase n’a jamais été bien claire et en tout cas le choix du terme latin persona (« masque ») est une traduction absurde du grec hypostasis. Mais ce qui importe en fin de compte est qu’en Jésus, Dieu assume l’humanité non pas d’un seul homme, mais de tous les hommes. À vous de dire comment cela se passe, en tout cas, c’est comme ça.

Il s’ensuit que le processus de l’Incarnation, c’est-à-dire de l’unification de Dieu et des hommes, commencée dans et par Jésus, doit s’étendre à partir de lui jusqu’à inclure en fin de compte tout l’univers. On appelle le Corps du Christ cette extension de l’Incarnation, ou encore l’Église; et chaque être humain peut ne faire qu’« un seul Corps » avec le Christ en recevant le baptême et en acceptant comme article de foi que Jésus est Dieu incarné, avec tout ce que cela implique. Il faut mentionner en passant que la plupart des gens prennent l’Église pour un bâtiment ou un ensemble de bâtiments, ou encore pour le clergé, alors qu’elle a bel et bien été définie comme « l’assemblée bénie (c’est-à-dire « heureuse ») de tous les croyants ». Elle est supposée être Dieu dans le processus de transfiguration de tout le cosmos.

Le christianisme souligne l’idée que le salut, ou union avec Dieu, est un don, et que l’Incarnation est la seule voie de ce don. Il n’y a aucune manière de gagner, mériter ou fabriquer son salut; il vient comme une grâce, une faveur due à l’amour de Dieu pour les hommes et le monde. Cependant, une fois ce don obtenu, l’individu qui l’a reçu passe pour avoir la force d’accomplir des travaux « plaisant au Seigneur »; mais si ces travaux n’aboutissent pas, c’est l’individu qui est fautif, pour n’avoir pas su apprécier le don et utiliser la grâce divine.

Nous sommes ici au cœur du problème. Que faut-il donc faire pour recevoir la grâce effective, à savoir la grâce qui se concrétise dans l’œuvre d’amour ? La difficulté vient de ce qu’apparemment, nombre de personnes remplissent les conditions requises : ils prient, croient, reçoivent les sacrements, etc. et pourtant, il n’y a aucun changement significatif dans leur comportement moral, si ce n’est peut-être une hypocrisie plus grande que jamais. La remarque que fait saint Paul à propos de ce dilemme lorsqu’il essayait de suivre la Loi est autant valable pour un chrétien que pour un juif : « Le bien que je désire, je ne le fais pas; et je fais le mal que je veux éviter. » Si, pour les juifs, le problème était de respecter la Loi, pour les chrétiens il est de recevoir la grâce effective c’est-à-dire de croire véritablement en Jésus. (La tradition veut qu’on croit en quelque chose quand on se comporte comme si c’était vrai.) Mais ces deux problèmes ne reviennent-ils pas au même ? Qu’offre donc de plus le christianisme que le judaïsme, s’il est aussi difficile de croire en Jésus que de respecter la Loi ?

Telle est la question qui est soulevée, tant que le succès moral est le signe de la vérité et du pouvoir en religion. « Vous les connaîtrez par leurs œuvres »; cette expression est généralement comprise comme signifiant que la profondeur de la croyance doit être jugée par ses conséquences morales, qu’elle doit découler directement: de l’observation des dix commandements et des exercices de piété miséricordieuse impliqués par un amour parfait de Dieu et de son prochain. Et si l’on n’arrivait jamais à démontrer que les chrétiens ont atteint ce but mieux que ne l’ont fait les juifs ou encore les musulmans, les hindouistes, les bouddhistes, les parses, les sikhs ou les athées ? Mais ce n’est pas possible, et ce serait un bel exemple de manque d’humilité chrétienne que de prétendre à une rigueur supérieure. (Exception faite d’un jeu de moralité douteuse, qui pourrait s’appeler : « Je suis plus contrit pour mes péchés que toi pour les tiens. »)

Mais la perfection morale obtenue par la grâce divine est-elle le but véritable de toute vie chrétienne ? Si saint Paul a vu juste en estimant que le Seigneur a donné la Loi à Moïse sans attendre qu’elle soit respectée mais pour qu’elle augmente la conscience de soi et le sens du péché, le don de la grâce à travers l’Incarnation n’aurait-il pas le même but, et peut-être à un niveau plus profond ? Les théologiens ont toujours distingué entre ce qui est bon et ce qui est saint, considérant que l’objectif du chrétien doit être plutôt la sainteté. Mais la sainteté passe habituellement pour inclure la bonté ou au moins pour essayer de l’atteindre de toutes ses forces, même si l’on n’y réussit pas. La sainteté est très difficile à décrire, et pourtant on ne s’y trompe pas quand on la trouve incarnée par quelqu’un : innocence et sagesse, concentration et relaxation, humour et humilité, un naturel surnaturel, une dévotion sans mièvrerie, composent une atmosphère légèrement inquiétante. Car un saint homme est lumineux : il y a quelque chose qui émane de lui, la shekinah ou lumière de gloire, qui est la présence même du Très-Haut.

Il est évident que l’idéal officiel de l’Église doit être la perfection morale obtenue par la grâce, de même que l’idéal officiel de la Synagogue doit être de pouvoir se justifier à travers l’obéissance à la loi. Mais de nom­breux témoignages de ceux qui suivent ou essaient de suivre de près un tel idéal montrent qu’il fonctionne davantage comme un upaya, qu’il est le moyen de la grâce plutôt qu’un but. Voici ce que l’abbé de Down­side, Dom John Chapman, écrivait à une religieuse : « Ne vous épuisez pas en faisant des efforts. Vous semblez toujours croire que vous pouvez faire que vous devinssiez bonne ! C’est impossible. Mais Dieu le peut, et le fera; bien que lentement, peut-être… Essayez simplement d’être à Sa disposition, d’être attentive ou distraite selon Sa Volonté; de vous sentir bonne ou de vous sentir mauvaise (Ce qui est plus proche de l’humilité) ; d’être malheureuse ou consolée. Je le sais, l’obscurité est parfois terrifiante; mais c’est le seul moyen que nous ayons d’apprendre que nous dépen­dons entièrement de Dieu, que nous ne possédons rien par nous-même, et que jusqu’à notre amour pour Lui a quelque chose d’égoïste. Il n’y a qu’une voie, « la voie royale de la Sainte-Croix ». Mais vous finirez par trouver que l’obscurité est Dieu Lui-même, et qu’on ne l’approche jamais autant qu’à travers la souffrance [6]. »

En face de la sainteté, on a toujours l’impression que la rigueur morale n’en est pas seulement la caricature, mais qu’elle est complètement à côté de la question. C’est connaître les paroles sans savoir la musique : bien qu’ayant donné tous mes biens pour nourrir les pauvres, bien qu’ayant donné mon corps pour qu’on le brûle, cela ne m’a pas profité car je n’étais pas charitable.

Sans être la même chose, la sainteté est très proche d’un retour à l’innocence et à une vie instinctive. A. K. Coomaraswamy appelait cela « Une vie sans calcul dans un perpétuel présent ». La sainteté est en effet une vie spontanée où l’on s’abandonne avec humour, ce qui comprend la sagesse du serpent comme la douceur de la colombe, car l’humour n’est rien d’autre qu’une parfaite conscience de soi. C’est recon­naître avec délectation sa propre absurdité et respecter avec un aimable cynisme ses propres prétentions. Quelqu’un ayant appris à être pleinement conscient de soi peut sans problème revenir à une vie instinctuelle. L’humour est ce qui transforme l’anxiété en rire : c’est le même tremblement, mais il a un autre sens. L’humour saint est celui qui vient de comprendre l’ultime plaisan­terie sur soi-même, et c’est pourquoi Dante a entendu dans le chant des anges le rire de l’univers.

Je pense à la crypte de l’église des Capucins de la via Veneto, à Rome : trois chapelles entièrement décorées avec les ossements des moines disparus, avec des autels faits de crânes empilés et de tibias, et des plafonds enjolivés de guirlandes de fleurs les vertèbres faisant les fleurs et les côtes, les tiges. Tout, absolument tout vient des os récupérés sur des centaines de squelettes démantelés; c’est un incroyable entassement dans la petite crypte où l’on accède par un escalier étroit. J’imagine le tohu-bohu qu’il y aura le jour de la Résurrection, quand tous ces ossements essaieront de se reconstituer avant de se précipiter à l’extérieur pour subir le Jugement dernier ! « Excusez-moi, mon Père, mais ce cinquième métatarse ne serait-il pas par hasard le mien ? » En voyant la lueur malicieuse qui brillait dans le regard du petit frère barbu chargé de collecter les dons des visiteurs, j’ai compris que de telles chapelles ne pouvaient avoir été conçues que par des hommes ayant complètement dépassé les terreurs de la mort. Certains redoutent les squelettes alors que d’autres jouent avec.

Si donc la manière chrétienne de vivre a pour fin dernière quelque chose qui est bien au-delà de la rigueur morale et s’il y a quelque gaieté secrète dans la sainteté, il semble bien que l’obtention de la Grâce puisse être un upaya comme l’était la Loi. Ce n’est pas évident d’emblée, car la voie chrétienne comporte le défi le plus complet et le plus élevé quant à ce que l’homme estime qu’il devrait être, et essaie de le relever depuis qu’il a été touché au fruit défendu et qu’il ne peut plus se fier à ses instincts.

Mais on peut facilement négliger un tel défi, en particulier si l’on prend le Seigneur comme un prédica­teur solennel et à l’esprit étroit. Envisagé ainsi, le message chrétien devient à peu près ceci : après la Chute, plus personne ne pouvait aller au Ciel, quelque effort qu’on prodigue pour faire le bien, car la motiva­tion en était égoïste. Alors vint Jésus. Étant à la fois Dieu et homme, il pouvait se comporter en homme pour les hommes tout en agissant comme un Dieu, motivé par le plus pur amour. C’est alors qu’il fait le sacrifice de sa vie sur la croix, ce qui équivalait à offrir au Père l’humanité tout entière dans un esprit absolu d’al­truisme, ce sacrifice assurant la résurrection de la mort ; pour tous et ouvrant en même temps les portes du paradis. MAIS, bien que l’entrée soit maintenant gratuite, personne ne peut la trouver sans croire au préalable sincèrement que tout cela est véritablement arrivé, que l’entrée est véritablement gratuite, et sans se comporter comme si cela était vrai. Qui plus est, arrivé à ce niveau, il vous faut croire, vous devez avoir la foi et vous comporter en conséquence. Sinon, les portes de l’enfer s’entrebâilleront pour vous.

Comment croire, tel est finalement le problème. Car il ne suffit pas de dire que je crois ou que j’aimerais croire. « Ce ne sont pas tous ceux qui se réclament de moi, Seigneur, qui entreront dans le Royaume des cieux; seuls ceux qui obéissent à la volonté de mon Père qui est au Ciel seront sauvés. » Comment avoir une foi authentique est le même problème qu’avoir un amour authentique, ou de vouloir sincèrement la grâce de les avoir. Et pourtant c’est justement ce que veut le Seigneur : « Tu aimeras ton Seigneur Dieu »… « Mon chéri, il faut aimer ta mère. Mais, bien sûr, il faut que ce soit parce que toi tu le veux, et non parce que je te l’ai dit. » Et que va-t-il se passer si je jette ce défi à ma femme : « Mon amour, m’aimes-tu vraiment ? » et qu’elle me réponde « Eh bien, je fais de mon mieux ! »

Est-ce là la réponse que j’attends ? Il faut donc faire intentionnellement une chose qui ne peut que se produire d’elle-même. Voilà ce qui me paraît être véritablement le premier et le plus important des commandements.

Dès qu’on a saisi la contradiction interne que contient le premier et le plus important des commandements, les choses s’éclairent d’un jour nouveau. Le péché d’Adam est essentiellement d’avoir voulu être comme Dieu, à savoir plier la nature à sa volonté et commander à ses actes spontanés et à ceux des autres ! Toute technique, qu’elle soit artistique, mécanique, dramatique, athlé­tique ou médicale n’est qu’une tentative pour devenir habilement naturel ou artificiellement naturel, en essayant de retrouver le contrôle en termes humains de ce qui est la grâce naturelle d’un oiseau en vol. À de rares exceptions près, on réussit tout au plus à atteindre une pâle imitation de l’idéal poursuivi, en cachant le laborieux travail de construction, l’envers de la brode­rie. Mais il apparaît maintenant que la véritable intention du premier et du plus important commande­ment de Dieu est de dire aux fils d’Adam de persister de toutes leurs forces dans le péché primordial, dans cette quête du contrôle de la spontanéité. Tu dois aimer. Tu dois être artificiellement naturel. Tu essayeras de ne pas essayer. Tu abandonneras volontairement ta volonté. Tu essayeras de ne pas penser à un éléphant vert au cours des cinq prochaines minutes. Il faut donc croire que Dieu pense avec William Blake que « le fou qui persiste dans sa folie deviendra sage ».

Si c’est là vraiment l’intention qui se cache derrière la Loi et l’Incarnation, c’est bien toute l’histoire du christianisme qui est transformée. Pour ce qui est de persister dans sa folie, c’est un immense succès ! C’est ; comme se précipiter à bride abattue dans une voie où l’on retrouve finalement son bon sens. On perfectionne l’isolement, l’insularité de l’individu jusqu’à la plus complète absurdité. On grossit les sentiments de responsabilité personnelle et de culpabilité jusqu’au point où ils paralysent toute action. Car le christianisme est l’un des ingrédients essentiels de l’étonnante explosion de changements historiques qui a secoué avant tout l’Occi­dent; impérialisme culturel et sorcellerie scientifique lui ont permis, et cela en moins d’un siècle, d’obtenir de telles victoires sur la nature qu’il a mis toute la planète en danger.

Ce n’est pas le lieu de développer ici les leçons de l’écologie, la science des relations et des équilibres des milieux naturels. Le succès de nos pitoyables miracles tant sur le plan des communications, de la médecine que sur celui de l’hygiène et de la nutrition ont empoisonné le sol et l’atmosphère, contaminé les eaux, déséquilibré les populations d’insectes et de micro-organismes, enlevé le goût aux aliments, ont répandu sur toute la planète les folies meurtrières du nationalisme conjugué à la technologie militaire et ont rendu les individus ennemis les uns des autres par la multiplication de leur nombre sans qu’on puisse envisager de le contrôler. N’est-ce pas là le fruit des convictions juives et chrétiennes qui veulent que la mort soit le mal absolu, que mon ego soit tout ce qu’il y ait de moi, que, tout en espérant gagner le paradis, la mort annonce le jour du règlement des comptes, de la confrontation avec mon Créateur lors de l’instant parfaitement sinistre que sera le Jugement dernier ?

En Occident chrétien, le folklore de la mort est un mélange d’horreurs noire désespérance des cimetières hantés de squelettes gémissants, sombres cercueils dra­pés de crêpe, fantômes dont les os cliquettent sous le linceul, bizarres et tristes associations des messes noires, chauves-souris et cloches au son lugubre, voix feutrée d’affreux entrepreneurs de pompes funèbres à l’allure de prêteurs sur gages, médecins et chirurgiens compatis­sants croyant si fermement que « tant qu’il y a la vie, il y a de l’espoir » que les affres de l’agonie sont prolongées indéfiniment, et que le suicide est considéré comme un péché mortel. Là où le sens de l’identité personnelle est le plus intensément développé, même les horreurs du Jugement dernier et de l’Enfer paraissent préférables à un éternel néant. Tel est le sentiment de John Betjeman, alors qu’il est à l’hôpital, attendant une opération en écoutant sonner les vêpres dominicales.

Balance vers le haut, et donne-moi l’espoir de vie,

Balance vers le bas, et plonge le bistouri du chirurgien.

Respirant un instant, je vois

La mort et son aile s’éloigner

Et je pense, couché sur ce lit,

Tout est-il fini quand je meurs ?

Je bouge mes membres et mes yeux voient

Ce n’est pas déjà, Dieu merci, ce n’est pas déjà laNuit.

Il vaudrait mieux ces enfers sonores

Et ces effrayants carillons

Que la disparition de ce « moi »

Viens vite Seigneur, viens vite à moi [7].

On fait de la vie individuelle la valeur suprême, et la mort, quelles que soient toutes les promesses de béatitude éternelle au-delà du tombeau, doit être éloi­gnée par tous les moyens. Qu’on se rappelle Lazare.

« Ne vend-on pas deux moineaux pour un sou ? Mais pas un seul qui ne tombe à terre sans que ce soit la volonté de votre Père. Et jusqu’aux cheveux de votre tête qui sont comptés. Ne craignez point : vous valez beaucoup mieux que beaucoup de moineaux [8]. »

Le paradoxe le plus fascinant du christianisme est que cette vision merveilleusement féconde de la valeur de l’individu peut également être sa ruine, ainsi que celle de la société humaine tout entière, en quelque sorte par excès. Nous ne devons cependant pas abandonner comme une faute ce sens de la personnalité, si c’est pour le remplacer par des concepts parfaitement barbares, classant l’individu comme « ouvrier », « travailleur » ou « consommateur », ou sous toute autre rubrique sociali­sée. L’explosion de la personnalité chrétienne sous sa propre pression interne conduit à quelque chose de beaucoup mieux.

Les effrayantes ruptures que nous devons supporter, et qui sont le résultat d’une technologie ne se souciant pas de l’écologie, nous poussent quand même à nous poser quelques questions absolument radicales. La tentative pour maîtriser la nature est-elle valable à long terme ? Le langage, la communication nous aident-ils vraiment à survivre ? Faudra-t-il abandonner bientôt la pratique de la médecine ? Les gouvernements ne sont-ils pas au fond des systèmes élaborés pour nous frustrer nous-mêmes ? L’ego et le pouvoir de la conscience raison­nante ne sont-ils pas des clowns maladroits, comparés à la sagesse organique et paraconsciente du corps ? Épidé­mies et maladies ne sont-elles pas nos alliées, en maintenant l’équilibre de la population ? Le sentiment de notre individualité n’est-il qu’une illusion, résultat de quelque désintégration et fixation de la conscience d’une race ou même de tous les hommes ? Les gens au pouvoir seront-ils bientôt forcés de sélectionner des groupes de population pour les exterminer sans douleur ou pour les stériliser ? Quelqu’un doit-il essayer de contrôler la montée du désordre, ou doit-on au contraire rester parfaitement décontracté et laisser les choses suivre leur cours ? Et enfin, est-ce que l’on peut réellement laisser faire, même si cela semble la meilleure chose à faire ?

De telles questions ont déjà été posées, mais jamais avec le poids que leur confère la proximité du moment où elles vont l’être pour de bon. Quelle pourra bien être la réponse du genre d’homme qui est la cause de cette situation ? Devant une telle crise, un style de personnalité égocentrique risque fort de devenir violent, et le combat pour la survie d’un petit groupe d’élite sera terrible. Il faudra doser avec infiniment de délicatesse l’intervention et le laisser-faire, ce qui appellera l’émergence d’un nouveau sentiment de son identité. Et celui-ci pourrait fort bien se couler dans le moule du christianisme si seule­ment les chrétiens comprenaient le fonctionnement de leur propre religion celui d’un upaya, d’un système égocentrique cohérent, formidable, fait pour exploser en théocentricité par lequel on réalise qu’on ne fait qu’un avec Dieu. Jésus l’a expliqué dans les termes les plus simples : « (Je prie) que tous soient un, comme toi-même, Père, est en moi et moi en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous (et), que le monde puisse croire que tu m’as envoyé. Et je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un moi en eux et toi en moi afin qu’ils soient tous parfaitement unis [9]. »

Les expressions « comme toi-même » et « comme nous sommes un » ne permettent pas de douter qu’il envisageait que les hommes deviendraient un avec Dieu de la même manière et au même degré que lui-même.

Un système égocentrique cohérent ? Le christianisme a toujours prétendu en être l’exact contraire, comme quand il s’oppose catégoriquement à la satisfaction des appétits sensuels qui ne tiennent pas compte des autres personnes. Mais ce n’est qu’une variété débile d’égocen­trisme, voire même, sous ses formes extrêmes, une parodie ou une inversion de l’amour du saint pour Dieu, la divinité étant ici le sexe, le gros rouge ou les tartes à la crème. Un égocentrisme fort est le résultat de l’effort et de la discipline et conduit l’individu à s’éprouver comme un être séparé; indépendant et responsable, exerçant un contrôle toujours croissant sur son environnement, son organisme physique et même son âme. Saint Paul, qui parle abondamment de la grâce et de la caducité de la Loi, n’en écrivait pas moins « Mais je mortifie mon corps, et l’amène à se sou­mettre ».

À tout prendre, le christianisme est bien plus la religion de la grâce en théorie qu’en pratique. Il a été dit : « Prie comme si tout dépendait de Dieu, mais travaille comme si tout dépendait de toi. » En d’autres termes, il faut croire comme si son salut était fait et se comporter comme s’il fallait le faire. Les institutions chrétiennes monastères, couvents ou écoles ont toujours pratiqué une discipline rigoureuse, comportant des règlements détaillés sur la façon de parler, de se comporter physiquement comme moralement, sur l’ob­servance du rituel et même sur les pensées intérieures; et, pendant des centaines d’années, le fouet fut générale­ment considéré comme le meilleur instrument pour obtenir le réconfort (c’est-à-dire l’énergie) de la grâce du Saint-Esprit. En lisant les anciens Pères de l’Église, les règles pénitentiaires médiévales et les grands manuels de théologie ascétique et de direction spirituelle des XVIe et XVIIe siècles, il est évident que la voie chrétienne est caractérisée par une surveillance critique constante de la formation du caractère personnel pour le contraindre, par la grâce ou par la force, à se conformer par la pensée, les paroles et les actes au modèle du Christ [10].

En dehors de la discipline « ordinaire » (c’est-à-dire régulière) de « la voie du purgatoire », peu d’âmes semblent être arrivées à comprendre que le succès de la discipline n’est pas suffisant, et peut tout aussi bien être l’occasion d’une terrible chute. Je peux très bien être capable de contrôler mes passions et mes appétits mais dans quel esprit ? N’est-ce pas, après tout, pour admirer ma force morale, et non par pur amour pour Dieu ou pour mes frères ? De ce point de vue, on voit qu’il y a quelque chose qu’il faut changer dans la manière de suivre la discipline. Je dois tout faire par pur amour de Dieu, mais je n’ai pas le pouvoir de faire naître un tel amour par ma propre volonté. Mais alors, que puis-je faire ? Je vois bien que même si je prie pour obtenir la grâce de l’amour pur, j’utilise une sorte de moyen magique, un artifice, une technique psychique, un « truc » spirituel pour forcer la grâce de Dieu. Comment puis-je ne pas vouloir faire cela ?

On atteint là le sommet de l’égocentrisme, qui est le contrôle final de son ultime spontanéité, la capacité de choisir son moment; qui est de devenir le parfait instrument de l’Esprit, tout en ayant voulu le devenir. Être capable de faire naître l’union avec Dieu à volonté et, par-dessus tout, grâce au stratagème consistant à ne pas vouloir la vouloir, car elle semble se mani­fester à l’instant l’on dit : « O Dieu, qu’elle vienne ou non, mais qu’il en soit fait selon ta volonté ! » (Voyez les conseils de John Chapman, p. 91.)

Rien d’étonnant, à ce point, si je commence à trouver que les ivrognes, les drogués, les voyous, les souteneurs et les prostituées valent mieux que moi, car au moins, ils sont sans détours et sans prétentions. Jésus lui-même préférait se retrouver avec de telles personnes plutôt qu’avec des gens aspirant à la rectitude morale. (Il ne faut pas oublier que les pharisiens étaient les « gens biens » de l’époque, corrects et respectueux des lois : des dames et des messieurs [11].) Voilà qu’arrivé à ce niveau, je me retrouve avec l’impression d’avoir les mains enduites de mélasse et couvertes de plumes, et essayant d’arra­cher les plumes. Il m’est impossible de ne pas suivre ma propre voie, car quoi que je fasse ou ne fasse pas, c’est moi qui le fais et c’est ma voie. La situation est en somme celle-ci : je dois faire ma reddition, mais je n’en suis pas capable.

On a atteint ici le point culminant de la discipline de la conscience de soi, du développement de l’ego chré­tien. La situation d’ensemble de la civilisation occiden­tale en est le reflet; d’un côté, nous devons laisser se maintenir par lui-même l’équilibre de la nature, mais, de l’autre, nous sommes tellement dépendants de notre technologie qu’il est exclu de l’abandonner.

Parvenu à ce point critique, quelle est la bonne question à poser ? « Qu’allons-nous faire ? » est évidem­ment la mauvaise question, car nous venons de voir qu’on ne pouvait pas faire ce qu’il fallait faire. Une meilleure question est : « Que signifie le fait de vivre une telle crise ? Que nous apprend notre situation sur la manière dont nous avons agi, et sur ce que nous avons cru que nous étions ? »

Extrait de Être Dieu (au-delà de l’au-delà). Ed Denoël 1977

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1 A. Watts fait allusion aux doctrines laxistes, à l’optimisme un peu niais du pasteur américain Norman Vincent Peale, auteur de manuels de recettes de bonheur. (Stay alive all tour life, « Restez vivants toute votre vie », 1957.) (N.d. T. )

2 A. Watts emploie le terme allemand gemütlich. (N.d. T. )

3 Martin, Luther, Allgemeine Werke, vol. I, p. 105.

4 La citation de Watts est légèrement infidèle : « Le Verbe de Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. » Saint Athanase, Sur l’incarnation du Verbe, Paris 1957. (N.d. T.)

5 Épître aux Philippiens, 2, 5-8.

6 Dom John Chapman, Lettres spirituelles, Londres, 1944, p. 45.

7 John Betjeman, Poèmes choisis, Londres, 1948, p. 95.

8 Matthieu 10, 29-31.

9 Jean, 17, 21-23.

10 D’autres documents font état de cas où la règle n’était pas observée. Mais il serait plus prudent de dire que pendant environ 1900 ans, la plupart des chrétiens pratiquants ont fait quelques entorses à la règle.

11 Bien entendu, Alan Watts emploie l’inimitable expression anglaise : ladies and gentlemen. (N.d. T .)