Martin Ratte
L’infini dans nos vies

Un « objet » se présente dans une dimension infinie s’il se donne en dehors de tout cadre (ou de toute limite). Ainsi, l’infini quantitatif, relatif aux nombres, désigne la suite des nombres lorsqu’on cesse de les encadrer ou de les limiter. Il existe aussi un infini qualitatif. Celui-ci concerne les objets et la vie qui nous sont donnés par nos sens. Ces objets peuvent aussi être pris en dehors de tout cadre, de sorte qu’ils se présentent alors dans ce qu’ils ont d’infini.

Certains mots donnent le vertige. Le mot « infini » est l’un d’eux. La plupart des gens pensent que l’infini est inaccessible à nos capacités mentales ou cognitives. Celles-ci seraient intrinsèquement limitées ou finies. Je ne suis pas de cet avis. Nos esprits peuvent très bien saisir l’infini. En fait, cela ne vaut peut-être pas pour l’infini présent au sein des nombres ou, plus généralement, dans la quantité, mais l’infini ne concerne pas seulement la quantité ; il existe un infini non quantitatif, un infini qualitatif, qui se rapporte aux « choses » perçues par les sens, et celui-ci peut très bien être saisi par nos esprits. Il est possible de voir l’infini dans la rose, le regard d’autrui, le chant d’un oiseau ou dans toute autre chose donnée par nos sens. J’aimerais défendre cette idée dans les pages qui suivent. Plus précisément, je tâcherai d’en savoir plus long sur la signification d’une telle vie dans l’infini. Ce texte comprend trois grands moments. D’abord, je prends le temps de déterminer les conditions de possibilité de l’infini. Ensuite, je constate que regarder les choses dans leurs dimensions infinies présente ces objets comme inestimables et que ce regard, de ce fait, s’accompagne d’amour — on ne peut qu’aimer ce qui est inestimable ! Enfin, je montre que la violence découle d’un regard qui limite la valeur des choses et des gens autour de nous.

Définir l’infini

Un « objet » se présente dans une dimension infinie s’il se donne en dehors de tout cadre (ou de toute limite). Ainsi, l’infini quantitatif, relatif aux nombres, désigne la suite des nombres lorsqu’on cesse de les encadrer ou de les limiter. Il existe aussi un infini qualitatif. Celui-ci concerne les objets et la vie qui nous sont donnés par nos sens. Ces objets peuvent aussi être pris en dehors de tout cadre, de sorte qu’ils se présentent alors dans ce qu’ils ont d’infini. Avant d’en savoir plus sur ce qu’il faut comprendre par cet infini, penchons-nous sur ce qui fait qu’un « objet » est vu avec un caractère fini.

Après ce qui vient d’être dit, il va de soi que nous donnons une signification ou une valeur finie à un objet en « encadrant » ou en « limitant » sa signification. Que faut-il comprendre au juste par cet « encadrement » ? Pour encadrer la signification d’un « objet », et donc lui donner une valeur finie, il suffit de le comparer à quelque chose d’autre — à un « étalon » de comparaison. Pourquoi cela ? En comparant à un « étalon » de comparaison ce qui est perçu, je peux me prononcer sur la plus ou moins grande proximité de cet objet perçu avec ce critère de comparaison. Ensuite, en évaluant cette plus ou moins grande proximité de l’objet par rapport à cette référence, je mesure cet objet. Par exemple, que fais-je si je mesure la surface de mon bureau de travail, sinon la comparer à mon mètre (mon critère de comparaison) et voir à quel point cette surface en est proche ou éloignée. De même, si je compare l’intelligence de mes proches à un modèle d’intelligence, disons à l’intelligence d’un Einstein, je mesure l’intelligence de mes amis. Par exemple, ils sont deux, trois, quatre fois moins intelligents que Einstein, mon standard d’évaluation. Mais en mesurant un « objet », je lui donne évidemment une valeur finie. Tout ce qui est mesuré possède une valeur finie ; seul l’infini est immesurable ou, si vous me prêtez l’expression, « démesuré ». Voilà, vous devriez maintenant comprendre pourquoi, en « encadrant » un objet, et donc en le comparant à un standard, notre compréhension de cet objet est limitée ou finie. Tournons-nous maintenant vers la notion d’infini.

De ce qui précède, nous savons que, si je compare un objet à un « étalon », je le vois comme fini. Donc, la non-comparaison est une condition nécessaire à la perception de l’infini. Ce n’est pas tout : si un objet perçu n’est pas comparé à un étalon de mesure, il ne sera pas mesuré, il sera « démesuré », c’est-à-dire, oui, infini. Donc, en plus d’être une condition nécessaire, la non-comparaison est une condition suffisante pour percevoir l’infini. Vous pourriez douter de cette dernière conclusion. En ne comparant pas un objet à quelque chose, à un « étalon », je pourrais manifester de l’indifférence face à cet objet. Or, si je suis indifférent à cet objet, je ne saisirai certainement pas l’infini en lui. Cette objection, en apparence très juste, fait fausse route. Pour que je sois indifférent à un objet, il faut précisément que je le compare, que je le compare à « l’étalon » de ce qui a de l’intérêt pour moi. C’est en le comparant à ce qui a de l’intérêt pour moi que j’en viens à ne pas le trouver intéressant et donc à y être indifférent. Donc, je le réaffirme : en ne comparant pas un objet à quoi que ce soit, je saisis l’infini en lui. Autrement dit, la non-comparaison suffit pour saisir l’infini. Il faut aussi faire attention à ceci. En disant que la non-comparaison suffit pour saisir l’infini, je ne suggère pas que rien d’autre qu’elle ne contribue à la saisie de cet infini. La non-comparaison implique d’autres « choses » qui impliquent elles-mêmes la saisie de l’infini. Par exemple, la non-comparaison implique une très grande sensibilité, et cette sensibilité est certainement l’un des facteurs à la base de la saisie de l’infini. Dans ce texte, je ne ferai pas état de tous ces facteurs impliqués par la non-comparaison. Je me bornerai à dire que la non-comparaison suffit pour saisir l’infini. Ainsi, dans les pages qui suivent, la non-comparaison sera vue comme étant à la fois nécessaire et suffisante pour vivre dans l’infini.

Sur la signification d’une vie dans l’infini

Habituellement, si ce n’est toujours, nous donnons une valeur finie aux moments de nos vies. C’est que, sans cesse, nous comparons à ceci ou à cela ce qui nous entoure. Peut-être, mais vous me demanderez alors : à quoi au juste comparons-nous ce qui nous entoure ? Nous comparons les choses à ce qui nous tient à cœur. Ces choses auxquelles nous tenons sont nos modèles ou nos valeurs, bref, tout ce qui a le caractère d’un idéal à nos yeux. Par exemple, je compare ma relation avec Julie à mon idéal de relation de couple. Et, vous l’avez deviné, c’est précisément parce que je compare ma relation amoureuse à ce que devrait être une relation de couple réussie que ma relation avec Julie est vécue par moi comme quelque chose de fini et de limité.

Maintenant, comment les choses se présentent-elles si je les saisis dans leur dimension infinie ? Comme elles ne sont pas comparées à quoi que ce soit, elles seront vues comme incomparables, comme uniques. En face de mon enfant, de l’arbre, du voisin, de l’oiseau qui traverse le ciel, je verrai des présences uniques. Mais ce qui est incomparable ou unique est inestimable. Par suite, en voyant l’arbre ou mon voisin dans ce qu’ils ont d’infini, je verrai en eux quelque chose d’inestimable. Ce n’est pas tout : je ne peux qu’aimer ce qui est inestimable. Donc, si je vois les gens dans leur dimension infinie, je les aimerai. Chaque visage que je croise, dans la rue ou ailleurs, s’imposera à moi comme quelque chose de précieux, comme unique et inestimable. Dans ces conditions, en effet, je ne pourrai qu’aimer ces gens, même le plus parfait des étrangers.

Nous l’avons vu, l’amour suppose que l’objet aimé ne soit pas comparé à un modèle. Vous pourriez alors m’objecter que sans modèle à atteindre, je vais me satisfaire de ma vie alors qu’elle pourrait très bien être « toxique ». Par exemple, en n’ayant pas de modèle de relation de couple, je pourrais me contenter de ma relation avec Julie alors que nous sommes « toxiques » l’un pour l’autre. Cette objection ne résiste pas à un examen attentif. C’est qu’en aimant Julie, je ne peux que poser des gestes qui « améliorent » notre couple. Certes, me direz-vous, mais ces gestes d’amour ne seront-ils pas posés en fonction d’un modèle, d’un idéal d’amour ? Non, l’amour est doté d’une intelligence pratique particulière. Il est vrai que, habituellement, c’est-à-dire en vivant de manière limitée ou finie, nous agissons sur les choses en nous orientant sur un modèle, sur un idéal, dans le but de l’atteindre. Il n’en est rien pour l’intelligence du cœur. Cette intelligence voit la situation et elle pose immédiatement ou spontanément une action qui ne peut que l’améliorer, lui donner de la vie. Je le répète, basée sur l’amour, notre action ne cherche pas à correspondre à un modèle, mais elle est plutôt le fruit spontané d’une connexion entre soi et le monde. Ainsi, mon couple, si tant est qu’il a déjà été toxique, ne le sera plus longtemps, cela non pas parce que je me serai laissé guidé par un modèle de couple sain, mais parce que je me serai laissé inspirer par ce que notre couple exige spontanément pour être vivant et en santé.

Violence et finitude

Ainsi, voir les gens dans leur dimension infinie implique de les aimer. Vous vous doutez donc que pour détester mon voisin, voire être violent envers lui, je dois le voir de manière finie. Soyons plus explicite et rendons plus intuitive cette idée que la violence passe par une vision finie ou limitée sur les choses et les gens.

Comme on l’a dit souvent, voir quelqu’un de manière finie, c’est le comparer. Maintenant, il faut comprendre ceci : comparer une personne, c’est perdre de vue son unicité. Par exemple, en comparant cette personne-ci à mon modèle de nationalité ou de race, ou de que sais-je encore, je la regarde comme musulmane, comme noire, comme blanche, canadienne, etc., c’est-à-dire comme étant tout sauf un être unique et inestimable. Être canadien ou musulman, en effet, est une caractéristique abstraite. Un modèle n’est jamais qu’une entité abstraite. Cela ne rend jamais justice à la richesse et à la complexité — à l’unicité — de « l’objet » en face de soi. Il est donc naturel que, si je vous compare à mon modèle, je serai aveugle à votre unicité et ferai de vous une abstraction : un musulman, un juif, un blanc, un noir, etc. Mais il est facile d’être violent envers des abstractions, puisqu’elles n’ont aucune réalité. Je suis réel en tant qu’individu unique, en tant qu’individu incomparable et du fait même inestimable. Ainsi, pour le terroriste, il est facile d’assassiner le premier passant, puisque ce dernier est alors vu comme une abstraction, celle d’être de telle ou telle nationalité ou religion, mais tuer un être unique et inestimable est impossible, précisément parce qu’il est alors vu comme quelque chose de réel et non pas comme une simple abstraction. Comme cette manière abstraite de voir le monde est finie ou limitée, on comprend désormais pourquoi la violence est inséparable d’un regard fini ou limité sur le monde.

En conclusion, j’aimerais m’interroger sur la possibilité, pour nous tous, de vivre notre vie de manière infinie. Nous avons vu que les moments de notre vie sont saisis dans leur valeur infinie si et seulement s’ils ne sont pas comparés à des modèles. Toute la question est alors de savoir s’il est possible de couper court à ces actes de comparaison. Est-ce possible, je vous pose la question ? Nous comparons notre vie à un modèle seulement parce que nous tenons à celui-ci. Par exemple, je compare mon rapport amoureux avec Julie à un modèle de relation de couple parce que je tiens à ce modèle. Je veux m’en approcher et, si possible, lui correspondre. Si je me « foutais » de ce modèle, je ne prendrais pas la peine de lui comparer ma relation amoureuse avec Julie. Mais cette conclusion nous permet d’entrevoir la possibilité de vivre une vie où je ne la comparerai à vraiment aucun modèle. Il existe en effet un processus qui permet de décrocher de nos modèles. Je pense ici au processus du lâcher-prise. En lâchant prise sur ce que je juge comme un idéal de relation amoureuse, je cesserai de m’accrocher à cet idéal. Je pourrai alors enfin vivre pleinement ma relation avec ma copine et y voir quelque chose d’extraordinairement précieux. Avec elle je toucherai à l’infini.