Krishnamurti : Rester avec « ce qui est »


22 Jan 2020

Je veux voir ce qui se passe réellement quand il se produit une crise très forte et que l’esprit se rend compte que toute forme d’échappatoire est une projection dans l’avenir, et qu’il reste avec le fait de cette crise sans faire aucun mouvement. Le fait de la crise est immuable. L’esprit peut-il rester avec ce fait immuable et ne pas s’en écarter?

Voyons la chose très simplement. Je suis en colère, furieux, parce que j’ai consacré ma vie à quelque chose et je découvre que quelqu’un a trahi cela et je me sens furieux. Cette fureur est tout entière faite d’énergie. Je n’ai pas agi sur cette énergie. C’est un rassemblement de toutes mes énergies qui s’exprime sous forme de colère, de fureur. Alors, ne pas traduire cela en actes, ne pas frapper, ne pas rationaliser, simplement contenir cela – regardez, je veux en venir à quelque chose en disant cela. Disons que mon fils meurt. Je suis non seulement dans le désespoir, mais dans un profond état de choc, avec un profond sentiment de perte que j’appelle chagrin. Ma réaction instinctive est de m’enfuir, d’expliquer le fait, d’agir sur lui.

Mais alors je prends conscience de la futilité de cela et je n’agis pas. Je ne vais pas appeler cela désespoir, chagrin ou colère, mais je vois que le fait est la seule chose – rien d’autre. Tout le reste est un non-fait.

Mais que se passe-t-il alors? C’est là où je veux en venir. Si vous restez avec ce que vous aviez appelé désespoir sans le nommer, le reconnaître, si vous restez totalement avec cela sans aucune mise en œuvre de la pensée, que se passe-t-il? … Puis-je affronter le fait sans aucun sentiment d’espoir ou de désespoir, toute cette structure verbale, et me contenter de dire « Je suis ce que je suis ». Alors, je pense qu’une forme d’action explosive se produit, – si je peux rester libre, … quand mon fils est mort, c’est un fait immuable, irrévocable. Et quand je reste avec cela, qui est aussi un fait immuable et irrévocable, les deux faits se rencontrent.

Et alors, que se passe-t-il?

Exploration into insight

D’abord, restons avec le fait et laissons-le nous dire toute son histoire. Disons que je suis attaché à ma blessure psychologique. J’aime cette blessure, je m’y accroche, elle me donne un point d’ancrage autour duquel je peux amarrer mes soucis. Puis-je regarder cette blessure que j’ai reçue depuis l’enfance et la laisser s’épanouir, sans que ce soit vous qui la fassiez s’épanouir ou que ce soit moi qui la nie, la contrôle, l’aime, m’y accroche? Laissez cette chose s’épanouir et observez ce qui se passe… Pouvez-vous rester avec une illusion, la laisser s’épanouir, et ne pas dire: « Qu’est-ce qui est une illusion, qu’est-ce qui n’est pas une illusion, comment puis-je m’en débarrasser, n’est-ce pas une bonne chose d’avoir une petite part d’illusion? » Mais contentez-vous de dire: « Oui, je vois que je suis dans une illusion que la pensée a créée psychologiquement et qui est totalement irréelle. »

Brockwood Park, le 17 septembre 1978

Regardez, il y a ce fait, que je suis dans la confusion. Il y a une claire conscience de cette confusion, et rester avec, ne pas la déformer, ne pas essayer d’aller au-delà, être silencieux avec cette confusion… ne pas essayer d’y faire quelque chose. Rester avec elle dans le silence, la laisser vous dire que vous en faites partie, être ouvert, être sensible. Elle va s’épanouir, et de là viendra la clarté.

Saanen, le 4 août 1978

L’esprit peut-il rester avec le fait? Mais quel est le fait? S’il vous plaît, écoutez attentivement. Le fait de la souffrance – est-ce le mot qui a créé le sentiment ou est-ce de la souffrance réelle? L’esprit affronte-t-il la souffrance ou affronte-t-il ce qu’il appelle la souffrance à cause du mot, l’esprit peut-il regarder la blessure sans dire « souffrance »? Le mot n’est pas la chose. Et la souffrance est-elle un mot ou une réalité? Donc, je dois découvrir si l’esprit est prisonnier des mots. Il se peut que les mots soient une échappatoire.

Donc, il faut que je découvre si l’esprit peut être libre du mot et de ce fait capable de regarder « ce qui est » sans le mot, parce que les mots jouent un rôle extrêmement important dans nos vies. – Chrétien, Allemand, Noir, Blanc, vous avez tout de suite une image… Alors, si ce n’est pas le mot qui déclenche le sentiment, l’esprit peut-il rester avec le fait que représente ce sentiment et ne pas s’en éloigner? Quand vous faites cela, vous avez une énergie extraordinaire – qui s’était auparavant dissipée. Et quand vous avez cette énergie, alors, qu’est-ce que la souffrance? Y a-t-il alors de la souffrance?… Quand l’esprit reste totalement avec le fait, et non avec le mot, avec le fait de ce sentiment de profond chagrin, sans aucune échappatoire, de là vient la passion… l’esprit peut-il regarder la blessure sans la moindre envie de dire: « Je veux me venger, je veux construire un mur autour de moi pour ne plus jamais être blessé », rester avec le fait, non avec le mot. Alors vous verrez que vous avez beaucoup d’énergie pour aller au-delà. Alors, la blessure n’existe plus du tout. Faites-le vraiment, s’il vous plaît.

Saanen, le 1er août 1974

L’homme qui reste avec « ce qui est » et ne s’en éloigne jamais ne porte pas de cicatrices.

Traditions et révolution

Ce qui est important, c’est de ne pas s’échapper, de ne pas faire d’effort, de se contenter de rester avec « ce qui est. »

Brockwood Park, le 29 août 1985

Essayez de rester avec le sentiment de haine, d’envie de jalousie, avec le venin de l’ambition. Car après tout, c’est ce que vous avez dans la vie quotidienne, bien que vous puissiez vouloir vivre avec l’amour ou avec le mot amour. Puisque vous avez un sentiment de haine, le désir de faire mal à quelqu’un par un geste ou un mot blessant, voyez si vous pouvez rester avec ce sentiment. Le pouvez-vous? Vous découvrirez que c’est extraordinairement difficile. Votre esprit ne s’en tiendra pas au sentiment. Le voilà qui déboule avec ses souvenirs, ses associations d’idées, ses « fais ceci » ou « ne fais pas cela », son éternel bavardage. Prenez un morceau de coquillage. Pouvez-vous le regarder, vous émerveiller de sa délicate beauté, sans dire comme il est beau ou nommer l’animal qui l’a produit? Pouvez-vous le regarder sans que l’esprit se mette à fonctionner? Pouvez-vous vivre avec le sentiment qui est derrière le mot, sans le sentiment que le mot fait surgir? Si vous en êtes capable, alors vous découvrirez une chose extraordinaire, un mouvement qui se situe au-delà de la mesure du temps, un printemps qui ne connaît pas d’été.

Commentaires sur la vie, t.3

Si vous restez avec le fait à propos de n’importe quel sujet, en particulier quand il s’agit du chagrin, et si vous ne laissez pas la pensée vagabonder ou l’expliquer, mais que vous vous identifiez complètement avec ce fait, alors, une extraordinaire énergie est présente, et de cette énergie jaillit la flamme de la passion.

New Delhi, le 13 décembre 1970

Restez avec la souffrance sans le mot, sans le désir d’aller au-delà, de sorte que vous l’observiez sans l’observateur, de sorte qu’il n’y ait pas de division entre vous et la chose que vous appelez chagrin. Parce que, dès qu’il y a une division entre vous comme observateur, comme penseur, et la chose observée, qui est le fait de souffrir, il n’y a pas seulement conflit, mais le désir d’aller au-delà, de s’en échapper.

San Fransisco, le 17 mars 1973

Vous avez fait quelque chose, qui est un fait, et vous vous sentez coupable, cela est un fait, et vous restez avec celui-ci. Vous restez avec comme avec un bijou, un bijou plutôt déplaisant, mais c’est encore un joyau… quand vous restez avec lui, il commence à s’épanouir, il se montre complètement, avec toutes les implications de la culpabilité, ses subtilités, où il se cache. C’est comme une fleur qui s’épanouit.

Saanen, le 23 juillet 1985

D’habitude, dans nos relations, nous sommes attachés à une personne. Pouvons-nous rester avec le fait que nous sommes attachés et l’observer, et laisser toute la nature de l’attachement se révéler… Laisser la chose que vous observez raconter son histoire, plutôt que ce soit vous qui lui disiez ce qu’elle devrait être.

Brockwood Park, le 17 septembre 1978

Rester avec la crainte veut dire ne pas s’échapper, ne pas en chercher la cause, ne pas chercher à rationaliser à son sujet ni à la transcender. C’est cela que veut dire rester avec quelque chose. C’est comme de rester avec le fait de regarder la lune: se contenter de la regarder.

Ojai, le 19 mai 1983

Quand vous commencez à être conscient sans choix de votre intérêt personnel, restez avec lui, étudiez-le, apprenez des choses à son sujet, observez-en toutes les complexités, alors on peut trouver par soi-même quand cela est nécessaire et quand cela est totalement superflu… Aussi, observer, rester avec des choses qui vous dérangent, qui vous plaisent, rester avec des choses qui sont abstraites, toutes les imaginations, tout ce que le cerveau a inventé, y compris Dieu.

Saanen, le 17 juillet 1985

Est-il possible de regarder et de rester avec tout le mécanisme de la peur? Je veux dire par « rester avec » observer sans qu’aucun mouvement de pensée n’entre dans mon observation?

New Delhi, le 5 novembre 1981

Quand vous avez l’appât du gain, que vous êtes envieux, cette envie est-elle différente de vous? Ou bien vous êtes l’envie. Bien sûr que vous l’êtes. Mais, quand il y a une division entre l’envie et vous, alors, vous voulez y faire quelque chose, la contrôler, la modeler, vous y abandonner, etc. Et quand il y a une division entre vous et ce trait de caractère, il ne peut qu’y avoir conflit.

Mais le fait réel est que vous êtes l’envie. Cela, c’est un fait. Vous n’en êtes pas séparé. Vous n’êtes pas séparé de votre visage, de votre nom, de votre compte en banque, de vos valeurs, de votre expérience, de vos connaissances. Donc, quand on prend conscience de cette vérité, qu’on n’est pas séparé de ce qu’on ressent, désire, convoite ou craint, alors, il n’y a pas de conflit. Dès lors, vous restez avec cela, vous ne vous en éloignez pas, vous êtes cela. De ce fait, il y a une prodigieuse énergie pour le regarder… vous restez avec lui comme si vous teniez un bijou précieux dans votre main, vous le regardez, l’observez, jouez avec, il y a un tel sentiment d’affranchissement, de liberté.

New Delhi, le 10 avril 1983

Il y a une fin au chagrin si on reste avec lui complètement, le tenant comme si c’était un bébé chéri, en le tenant contre son cœur, contre son cerveau, on reste avec lui. Et vous trouverez cela extraordinairement ardu, parce que nous sommes si conditionnés que la réaction instinctive est de s’en échapper. Mais si vous parvenez à rester avec lui, vous trouverez qu’il y a un terme – définitif – au chagrin. Ce qui ne veut pas dire que vous y deveniez insensible.

Bombay, le 7 février 1981