Dominique Casterman : Science et connaissance de l’homme


31 Jul 2019

(Chapitre 16 du livre L’envers de la raison 1989)

La science a attiré mon attention dans la mesure où elle convergeait vers certaines notions issues de la métaphysique traditionnelle plusieurs fois millénaire, et prioritairement cette idée d’une unité fondamentale présente et agissante à tous les niveaux de la réalité.

Les données abordées dans ce chapitre sont évidemment loin d’épuiser le sujet. Elles constituent la confirmation de notions qui pourront éventuellement nous aider à comprendre l’unité organique de l’univers à la fois un et multiple. J’ai toutefois l’intime conviction que la science ne lèvera jamais complètement le voile sur l’essence ultime de la matière, la science moderne elle-même confirme d’ailleurs ce doute.

« Il existe une limite dans l’infiniment petit où cesse toute possibilité de divisions ultérieures parce qu’au-delà de cette limite se situe l’unité indivisible de la pure essence. » (R. Linssen)

L’ultime réalité des êtres et des choses, « Là » où il n’y a aucune désunion entre une existence particulière et la Totalité Une cosmique, se « situe » au-delà de toutes nos conceptions traditionnelles ; elle fait appel dans sa manifestation consciente à une forme d’intelligence complètement nouvelle, une intelligence de soi et une lucidité holistique apparentées à une véritable transformation psychologique et intellectuelle.

Quelques faits marquants :

A. Quelle que soit notre position dans l’univers nous aurons toujours l’impression d’occuper la place centrale. Heureusement, Copernic, suivi de Galilée et Kepler, voyant au-delà des premières apparences, ont remis les choses en place, non seulement du point de vue de la position relative des astres, mais aussi psychologiquement. En effet, depuis nous savons avec certitude que nous occupons dans l’univers une position non préférentielle, nous ne sommes plus, ni dans le cosmos, ni dans notre mental, le centre de l’univers. Nous retrouvons là une forme d’humilité naturelle fondée sur une connaissance cohérente de la cartographie céleste. L’égocentrisme et l’anthropocentrisme sont désormais sans fondement !

B. Toute l’évolution universelle est irréductiblement associée au fait fondamental que « le tout est plus que la somme des parties ». Le tout, que ce soit un atome, une cellule, un organisme multicellulaire, etc., n’est pas un assemblage hétéroclite de pièces détachées, mais une organisation précise de ses constituants élémentaires en vue de former une totalité ordonnée.

Nous sommes évidemment, en tant qu’être humain, associés aussi à cette loi naturelle : nous existons à la fois comme un tout et comme une partie. Cette vision en tant qu’organisme qui s’intègre parfaitement dans le cosmos renforce l’idée fondamentale qu’exister, comme l’affirmait Krishnamurti, « c’est être relié » ; c’est maintenir, dans l’instant présent, une relation essentielle, je dirais même une relation vitale avec notre environnement spatio-temporel en dehors duquel notre existence ne serait pas viable. Cette même vision nous incite à comprendre intellectuellement – toujours cette dualité affectivité/raison qui nous détourne d’une compréhension vécue – que le moi en tant que distinct ne peut exister réellement sinon dans la « réalité » de l’imaginaire. En effet, le rêve existe dans notre conscience, puisque réellement nous rêvons, mais le réveil éveille en nous la conscience de l’illusion, la conscience que nous vivions dans le monde du rêve et non dans celui de la réalité. Aussi longtemps que l’être humain reste identifié « au moi distinct », il vit le rêve comme une réalité parce qu’il lui manque la qualité de l’éveil qui écarte irrésistiblement l’illusion d’être une entité séparée. Mais la compréhension intellectuelle seule ne suffit pas … !

C. Il est curieux de constater qu’un électron se présente, en fonction de la méthode utilisée pour l’observer, soit sous une apparence corpusculaire soit sous une apparence ondulatoire. Ce phénomène est un des grands paradoxes que la physique moderne a mis en évidence. Comment en effet, au regard de notre point de vue classique, quelque chose peut-il être à la fois un point et une onde. Il est important d’insister sur le fait que c’est l’observateur qui, en fonction de la technique d’observation qu’il utilise, détermine une vision ondulatoire ou corpusculaire du résultat observé. Il est donc impossible de déterminer en même temps les deux phénomènes, c’est-à-dire de préciser exactement la situation spatiale de notre électron en même temps que sa vitesse. L’analyste doit faire un choix. De celui-ci dépend le résultat observable.

La petite histoire de l’électron confirme, d’une part, que tous les phénomènes, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, sont toujours soumis au jeu de 1’opposition complémentaire et que la conscience vécue de cette complémentarité au cœur des événements et de nous-mêmes conduit à une compréhension de l’existence d’un « principe conciliateur », d’un « tiers inclus ». L’absence du discernement évoqué, associant complémentairement des systèmes apparemment inconciliables, implique de notre part une vision qui ne peut voir le réel que sous un seul angle à la fois, ou alors sous deux angles que nous ne parvenons pas à relier complémentairement faute d’une compréhension ou d’une intelligence holistique.

D’autre part, l’électron nous informe aussi que notre vision du monde est inévitablement conditionnée par l’appareil scientifique utilisé pour l’observation et par la forme de l’esprit scientifique de l’époque ainsi que par le cerveau du chercheur qui tire les conclusions de ses diverses observations.

« … La physique quantique démontre que les observateurs ou opérateurs ont une action sur les phénomènes observés. »

« … Dans la théorie de la physique quantique, chaque observable physique a plusieurs valeurs possibles. Ces valeurs ont diverses possibilités de se manifester. On appelle onde de probabilité cet ensemble de possibilités existant avant l’interférence de l’action d’un observateur ou d’un opérateur résultant d’un acte de mesure. »

« La physique quantique enseigne que l’acte de mesure abolit la pluralité des valeurs possibles en les actualisant en un seul moment de l’espace-temps. Cette actualisation résulte de l’interférence avec l’action de l’opérateur ou observateur. »

« On considère dès lors que le système est dans un état où il n’y a qu’une seule valeur. L’actualisation sous la forme d’une seule valeur a éliminé l’immense variété des possibilités ... » (R. Linssen, « L’homme transfini »).

D. La matière est isomorphe à une forme d’activité énergétique qui s’actualise singulièrement quand elle interfère avec un appareil récepteur. La couleur par exemple n’est pas propre à l’objet seul qui l’émet, elle est en réalité le résultat d’une fréquence électromagnétique qui interfère avec l’appareil récepteur que sont notre mécanisme oculaire et le territoire cérébral correspondant pour former l’image d’une couleur précise. Cette vision colorée n’existe donc pas en soi dans la nature, elle s’actualise par le phénomène d’interférence où certaines qualités de l’objet, en perturbant l’appareil récepteur, créent notre image du monde.

L’exemple de la couleur n’est évidemment pas limitatif, il est approprié aussi aux autres phénomènes. Notre vision des choses est donc inévitablement conditionnée par la structure de nos organes sensoriels et par la complexité du mental discriminatif, en bref par la totalité de notre organisation psycho-physique. Seule la vision par le centre, en amont de toute perception particulière, est libre de tous les conditionnements.

E. La science détourne notre regard des formes extérieures pour attirer notre attention sur les bases invisibles, inapparentes qui fondent les formes que nous percevons naturellement. Il ne nous est pas donné de nous ouvrir naturellement à la réalité. La science, comme nous l’avons vu, va des formes extérieures à un « réel » invisible. La lucidité intérieure nous fait voir, avec d’autres moyens, que nous ne sommes pas ce que nous croyons être, qu’il existe, sous-jacent à notre moi illusoire, une réalité inapparente, insoupçonnable à notre conscience présente. Une fois encore, écoutons R. Linssen dans un extrait de son remarquable « Spiritualité de la matière ».

« … La vision adéquate de la totalité du réel est impossible à réaliser dans les seules limites de la pensée analytique telle que nous l’avons connue. Force nous est, si nous voulons découvrir la réalité, de dépasser l’optique dualiste habituelle conditionnée par les interférences inévitables existant entre l’observateur, les objets observés et les échelles d’observations. Il s’agit donc d’opérer, dans le processus intime de notre esprit, des transformations d’une telle ampleur qu’il n’est pas exagéré de parler d’une mutation psychologique. »

« … Si je désire observer un électron ou tout autre corpuscule atomique, le faisceau de photon que j’utilise pour le situer étant d’une grandeur assez proche de l’électron, agira sur lui, à peu près d’égal à égal, et le perturbera profondément. Je ne pourrai donc constater que ce qui s’est produit après la perturbation provoquée par mon analyse. »

« Il y a interaction entre le sujet observateur et l’objet observé … » (R. Linssen)

De cette interaction entre le sujet observateur et l’ « extériorité énergétique » résulte notre vision du monde. Cette vision du monde est une sorte d’actualisation particulière des multiples potentialités de la matière en interactions avec un appareil récepteur déterminé. La matière se singularise partiellement en fonction de ses interférences avec l’observateur ; ces activités interdépendantes actualisent donc des potentialités précises.

F. La plus importante similitude entre la physique des hautes énergies et la métaphysique traditionnelle est probablement la notion de l’unité cosmique où tous les phénomènes de l’ensemble sont en interaction constante, ils sont solidaires en tant que manifestation de la même réalité à la fois immanente et transcendante.

« La théorie quantique dévoile par conséquent l’intrication essentielle de l’univers. Elle montre que nous pouvons décomposer le monde en unités infinitésimales existant de façon autonome. Comme nous pénétrons la matière, nous découvrons qu’elle est constituée de particules, mais celles-ci ne sont pas « des briques fondamentales » au sens de Démocrite ou de Newton. Ce sont simplement des notions utiles d’un point de vue pratique, mais sans signification fondamentale. Selon les mots mêmes de Niels Bohr, ‘‘des particules matérielles isolées sont des abstractions, leurs propriétés n’étant définissables et observables qu’à travers leur interaction avec les autres systèmes’’. »

«…On en est venu à percevoir le monde comme un tissu de relations mentales et physiques, dont les éléments sont définissables seulement dans leur rapport à l’ensemble. » (F. Capra dans Le Tao de la physique)

Précisons encore qu’il est généralement admis que les particules élémentaires qui constituent les atomes « obéissent » aux lois de la mécanique quantique qui est donc la théorie du comportement des particules atomiques. Mais afin d’éviter toute confusion il n’est peut-être pas inutile d’insister sur le fait que le monde du « quotidien », celui dans lequel nous vivons, et qui pourtant est formé par ces mêmes particules, n’est pas inclus dans le cadre de la théorie de la mécanique quantique. Ce monde du « quotidien » s’inscrit dans le cadre de la mécanique classique, dont les bases ont été précisées magistralement par Newton et ont pour référence ce qu’il est convenu d’appeler la causalité locale. Toutefois, nous verrons ultérieurement que certaines analogies relatives peuvent se préciser entre certains événements quotidiens et la théorie quantique.

Nous savons qu’en mécanique classique qui définit les événements que nous pouvons observer quotidiennement, un corps quelconque a des propriétés dynamiques définies précisément avant, pendant et après l’acte de mesure. Nous pouvons, par exemple, définir exactement quelles seront la position et la vitesse de la lune par rapport à la terre et cela entre deux mesures distantes dans le temps. Par contre, en mécanique quantique, la situation est différente. En effet, une particule atomique, avant l’acte de mesure et après, n’a pas une propriété dynamique définie, elle a au contraire des propriétés dites « incertaines » ou « fluctuantes ». C’est seulement lorsqu’on observe la particule qu’elle acquiert une propriété dynamique définie mais imprévisible. La seule chose prévisible est la probabilité que la particule aura une valeur particulière quand nous l’observerons, quand nous la mesurerons. Le monde quantique se détermine via une causalité statistique non-locale.

La mécanique quantique nous enseigne qu’une particule atomique se comporte comme une onde quand nous ne la mesurons pas, elle n’a donc pas de position définie dans ce cas de figure. La position de la particule ne se localise précisément que lorsque nous l’observons à l’aide d’un écran détecteur. La probabilité que la particule soit dans une région plus ou moins précise de l’écran détecteur est liée à l’intensité de l’onde dans cette région. L’état indéfini dans lequel se trouve la particule avant l’observation s’appelle généralement la fonction d’onde de la particule. La transformation de cet état indéfini en un état dans lequel la propriété dynamique de la particule est maintenant définie pendant l’acte de mesure ou d’observation est appelé « collapse » ou aussi « réduction » de la fonction d’onde.

C’est ici que la mécanique quantique s’écarte de notre quotidien. En effet, nous constatons que les particules se manifestent sous forme d’ondes indéfinies quand nous ne les observons pas, et sous formes corpusculaires (réduction d’onde) quand on les observe. Dans le quotidien, que j’observe ou non ma voiture, elle reste toujours une voiture avec des propriétés parfaitement définies que l’observation ou l’inobservation n’affecte nullement. En mécanique quantique la situation est extrêmement différente puisque avant l’acte de mesure les propriétés dynamiques de la particule n’ont pas de valeur définie, elles n’acquièrent une valeur définie que pendant l’acte d’observation.

Les rapprochements du quotidien avec la théorie quantique tiennent au fait que notre vision du monde et de nous-mêmes est la résultante d’un acte d’observation où nous ne percevons pas la chose elle-même mais, plus exactement, nous percevons le résultat d’une somme d’interférences entre certaines propriétés énergétiques de la matière – qui a priori existent indépendamment de l’acte d’observation – et nos mécanismes sensoriels et mentaux.

Les exemples de la chaleur, du son et de la couleur sont significatifs. Il existe un mouvement, une activité énergétique indépendante de l’observateur, mais les propriétés de ces mouvements généraux de la matière acquièrent des valeurs définies seulement quand elles pénètrent dans les mécanismes détecteurs du sujet observateur. Alors seulement nous pouvons parler du chaud ou du froid, du son, de la couleur, le reste, sans l’intervention de l’observateur, s’apparentes à des activités moléculaires (chimiques) et électroniques.

Notons encore que l’activité énergétique de la matière ne peut actualiser ses multiples potentialités que par échange d’énergie avec son environnement. En effet, dans le vide pas de mouvement moléculaire possible, donc pas d’onde sonore possible (l’onde sonore étant une vibration déterminée des molécules d’air) et ainsi pas d’interférence avec un éventuel appareil récepteur pour former la sensation de l’existence du son. De même la couleur d’un objet est caractérisée par une longueur d’onde précise et une fréquence vibratoire spécifique qui se manifeste par interférence avec un rayonnement électromagnétique qui lui est extérieur et qui, le frappant singulièrement, excitent ses électrons périphériques. C’est évidemment l’appareil récepteur (mécanisme oculaire) qui détermine l’image de la couleur en interférant avec l’onde émise par l’objet. L’objet se manifeste donc partiellement sous la forme d’onde parce qu’il a fait un échange énergétique avec un rayonnement qui lui est extérieur. Les propriétés du monde extérieur nous pénètrent continuellement, mais nous ne pouvons les percevoir, les interpréter que via nos prismes sensoriels et mentaux qui sont de véritables transducteurs d’énergie. En fait, seule cette Énergie existe indépendamment de nos perceptions, de nos représentations propres, intimes et exclusives.

« Tous les sens, tels que la vue, l’odorat, l’ouïe, sont des transducteurs transformant, en chaque minute, des milliers de messages photoniques en messages électroniques. Finalement, ces milliers de messages électroniques seront transformés par les neurones transducteurs et stimuli mentaux adéquats aux perceptions sensorielles. » (R. Linssen)