Bert Olivier
Sur le wokisme et les foyers brisés

Traduction libre 16 janvier 2024 Récemment, un lecteur de mon article sur le livre de David Webb, The Great Taking, m’a écrit une lettre dans laquelle il donnait un lien vers un article qui l’intéressait. Il cite cette phrase tirée du livre de David Webb : « Actuellement, comme nous le savons, les familles sont divisées. Les gens […]

Traduction libre

16 janvier 2024

Récemment, un lecteur de mon article sur le livre de David Webb, The Great Taking, m’a écrit une lettre dans laquelle il donnait un lien vers un article qui l’intéressait. Il cite cette phrase tirée du livre de David Webb : « Actuellement, comme nous le savons, les familles sont divisées. Les gens font l’expérience d’une sorte d’isolement, peut-être pas physiquement, mais sur le plan spirituel et mental », et, se référant à l’article en question, il poursuit en écrivant que « personne ne s’occupe de cet éclatement de la famille, certains estimant que 27 % des adultes sont éloignés de leur famille ».

C’est en effet un phénomène préoccupant et, dans ma réponse au lecteur, j’ai supposé qu’il était probablement lié à l’agenda « woke », qui me semble être lié à la destruction délibérée de la famille et des valeurs familiales, si ce n’est qu’il est exploité à cette fin. Bien que l’article auquel il fait allusion ne se concentre pas sur la culture « woke », mais élabore plutôt des stratégies que les parents d’enfants séparés peuvent mettre en œuvre pour se réconcilier avec leur progéniture, je pense que cette aliénation consternante entre les parents et leurs enfants est, selon toute probabilité, liée à l’idéologie « woke ». Qu’est-ce que, donc, le « wokisme » ?

La culture woke est une idéologie ou, si l’on préfère, un discours, virulent de surcroît. On peut considérer une idéologie comme un ensemble d’idées, articulées de manière plus ou moins cohérente, mais avec un corollaire crucial, à savoir qu’elle appelle explicitement à une action correspondant à l’ensemble des idées, ou qu’elle implique tacitement une telle action. De manière plus succincte, on pourrait dire qu’une idéologie instancie le sens au service du pouvoir — ce que j’ai appris du théoricien social John B. Thompson il y a plusieurs décennies.

Un discours est étroitement lié à une idéologie, mais il implique un passage des idées au langage. On pourrait dire qu’un discours équivaut à des relations de pouvoir asymétriques ancrées dans le langage. L’exemple le plus familier de discours est probablement le patriarcat (qui est également une idéologie ; toute idéologie a une manifestation discursive), comme le montrent les effets liés au pouvoir de l’utilisation de « l’homme » au lieu de « l’humanité », et des pronoms masculins uniquement, au lieu du masculin et du féminin, dans des phrases telles que « Lorsqu’une personne [1] appuie sur ce bouton, elle trouvera… » au lieu de « il ou elle trouvera », etc.

Ce type de discours renforce de manière subliminale l’idée que les hommes ont une prétention à être des êtres humains supérieure aux femmes. Notez que cela se produit à un niveau inconscient, ce qui explique pourquoi quelqu’un qui utilise « mankind (l’homme) » au lieu de « humankind (l’humanité) » pourrait (sincèrement) soutenir que ce n’est pas « voulu » comme une dévalorisation implicite des femmes. L’intention est consciente ; le discours fonctionne de manière inconsciente.

Quel est le rapport avec l’idéologie, ou le discours, du wokisme ? En tant qu’idéologie, il s’agit d’un ensemble d’idées plus ou moins cohérentes (bien que discutables) ; en tant que discours, il s’agit d’une utilisation du langage pour promouvoir un certain complexe de relations de pouvoir, tout en perturbant simultanément un autre cadre traditionnel de pouvoir. Son statut idéologique peut être discerné dans la manière agressive dont il a façonné le monde universitaire (en particulier américain) au cours des trois dernières décennies au moins.

C’est ce qu’écrit une « doctorante anonyme dissidente en études féminines » dans son chapitre intitulé « L’université comme champ de mission woke » (dans The Abyss of the Woke Cultural Revolution — L’abîme de la révolution culturelle woke, livre 1, éd. Pierre Riopel et l’équipe, DIFFUSION BDM INT, 2023 ; un texte que j’ai reçu d’un ami, mais que je n’arrive pas à retrouver sur l’internet). Après avoir été exposée au terrain wokiste (ou, comme on l’appelle aussi dans les universités américaines, Critical Social Justice — Justice sociale critique) pendant deux décennies, elle en est devenue désillusionnée, ce qui l’a poussée à écrire (p. 7) :

Je ne crois plus que les idées fondamentales des études féminines, et plus généralement de la justice sociale critique, décrivent la réalité ; ce sont au mieux des explications partielles — une idéologie hyperbolique, pas une analyse fondée sur des faits. J’ai vu cette idéologie de près et j’ai vu comment elle consume et même détruit les gens, tout en déshumanisant toute personne dissidente.

Je suis triste de le dire, mais je crois que l’idéologie de la justice sociale critique — si elle n’est pas battue dans la guerre des idées — détruira les fondements libéraux de la société américaine. Par libéral, j’entends des principes incluant, mais sans s’y limiter, un gouvernement républicain constitutionnel, l’égalité devant la loi, une procédure régulière, un engagement envers la raison et la science, la liberté individuelle et la liberté d’expression, de la presse et de la religion.

L’idéologie de la justice sociale critique étant désormais le paradigme dominant dans les universités américaines, elle s’est répandue dans toutes les autres grandes institutions de la société, dans les médias et même dans les entreprises. Loin d’être contre-culturelle, l’idéologie de la justice sociale critique est désormais le courant culturel dominant. Un large éventail de libéraux, de libertariens, de conservateurs et de tous ceux qui, pour dire les choses crûment, veulent que la constitution américaine continue à servir de base à notre société, doivent faire équipe pour empêcher cette idéologie de détruire notre pays.

Le statut idéologique du wokisme apparaît clairement dans ce qu’écrit cette femme courageuse. Son caractère discursif se manifeste plus clairement lorsqu’elle poursuit (pp. 9-10) :

Lorsque j’ai commencé mon programme de doctorat en 2013 dans une université très réputée, j’ai commencé à remarquer que quelque chose chez mes nouveaux collègues était différent de ce dont je me souvenais à propos de mes collègues quelques années plus tôt. Au début, j’ai mis cela sur le compte du fait que j’avais quelques années de plus que la plupart des étudiants, dont beaucoup avaient récemment obtenu leur diplôme de premier cycle. Ils semblaient en colère, suffisants et déterminés, sans l’humilité intellectuelle que j’avais tant admirée chez les amis que je m’étais faits dans mon programme de maîtrise.

Je me rends compte aujourd’hui que ces étudiants étaient « wokes ». Ayant passé les deux dernières années à enseigner l’écriture à des étudiants de la classe ouvrière, je n’avais pas été exposée à l’idéologie de la justice sociale critique depuis un certain temps, et j’ai été surprise de voir les progrès qu’elle avait réalisés au cours de la décennie qui s’est écoulée depuis que je l’ai rencontrée pour la première fois…

Pourtant, je ne pense pas avoir pleinement compris [sic] les aspects autoritaires de l’idéologie woke avant que Trump ne remporte l’élection de 2016. Fin 2016 et début 2017, j’ai été témoin d’un comportement choquant de la part de mes collègues, qui ont commencé à attaquer les républicains, les blancs, les conservateurs et les chrétiens en les qualifiant d’oppresseurs. Ils se sont attaqués à la liberté d’expression, affirmant que certaines personnes ne méritaient pas de tribune parce qu’elles tenaient un « discours de haine ».

J’ai fait valoir qu’il n’existe pas de définition claire de ce qui constitue un discours de haine et que la Constitution protège tous les discours, à l’exception de l’incitation à une action illégale imminente. Pour avoir dit cela, j’ai été attaquée comme étant stupide, une mauvaise personne, une personne de la « droite ». Au début de l’administration Trump, l’un de mes collègues a déclaré que la violence politique était justifiée en réponse à ses politiques « diaboliques ». Bien que je ne sois pas une fan de Trump, je m’oppose à la violence — un principe de base que je pensais partagé par tous les Américains. C’est dans ce contexte que j’ai été désillusionnée par l’idéologie dans laquelle j’avais été immergée pendant des années.

Une analyse du discours de ces passages révèle le statut non déguisé du wokisme en tant que discours déterminé à utiliser le langage de manière ouverte et agressive pour priver de pouvoir toute personne qui remet en question sa légitimité. C’est ce qui ressort en particulier des troisième et quatrième paragraphes ci-dessus. On peut en déduire que l’idéologie (et le discours) woke s’arroge le droit de dénoncer, avec suffisance, toute personne, tout groupe, tout discours, tout texte écrit ou tout artefact culturel qu’elle considère comme faisant obstacle à ce qu’elle appelle abusivement la pensée progressiste ou la justice sociale. Et le fait est qu’elle le fait sans la volonté, qui a été pendant des siècles la marque d’un comportement civilisé, de débattre du bien-fondé de ses affirmations.

Orwell Goode fournit un aperçu éclairant du wokisme en tant que philosophie, qui le présente sous un jour un peu plus favorable que les actions des « wokistes » intolérants auxquels l’écrivaine désabusée, incognito et ex-woke a fait allusion plus haut (2020, p. 47) :

WOKE. Woke c’est s’éveiller à une politique plus subtile, plus nuancée, du côté de la gauche dure. Être woke, c’est être à gauche du progrès. Être woke, c’est rejeter l’hétéronormativité (où les couples hétérosexuels sont la norme), la blancheur (le fait d’être blanc), l’eurocentrisme, l’impérialisme, les phobies, les — ismes, les hiérarchies socialement construites, etc. Les guerriers de la justice sociale se considèrent souvent comme « réveillés (wokes) », mais être « woke » va au-delà de la simple justice sociale. Être woke, c’est revendiquer un état accru de conscience sociale, des nouvelles Lumières post-lumières qui déconstruisent la plupart des normes pro-occidentales préexistantes.

En fait, la caractérisation de ce phénomène par Goode le rend tout à fait respectable, si ce n’est l’inclusion du concept (bien que qualifié) des « Lumières », qui fait du sens historique du terme une moquerie, étant donné qu’il rejette la notion même de « raison » et le rôle constitutif joué par la pensée européenne dans sa conceptualisation. Mais au moins, dans l’ensemble, sa « définition » a un certain sens, à l’exception de son utilisation erronée du terme « déconstruire », une stratégie de lecture poststructuraliste qui est trop souvent utilisée de manière si vague qu’elle obscurcit complètement ce qu’elle signifie.

C’est plus que ce que l’on peut dire de certains auteurs sur le wokisme. Dans le livre mentionné plus haut, édité par Riopel (The Abyss of the Woke Cultural Revolution, p. 34), James Lindsay et Helen Pluckrose, écrivant sur les « Origines de l’idéologie woke », affirment que le wokeness est né du marxisme et du postmodernisme, en distinguant l’idée marxiste de « fausse conscience » (en fait le concept que les marxistes emploient pour désigner l’idéologie) et la notion prétendument postmoderniste de « récits fabriqués ».

Ils affirment ainsi que les philosophes français « postmodernes » (comme Foucault, Derrida et Lyotard) considèrent tout ce que nous savons comme « une construction du pouvoir » — ils sont censés « croire que toute connaissance est créée et corrompue par le pouvoir ». Inutile de préciser que cette affirmation est trop simpliste ; alors que la plupart des philosophes, depuis Platon, ont reconnu le lien entre le savoir et le pouvoir (Foucault parle de « pouvoir-savoir »), cette affirmation radicale saperait toutes les prétentions au savoir, y compris les leurs (et celles du wokisme).

En outre, la philosophie de Marx en tant que critique sociale est bien plus que des affirmations sur la fausse conscience — elle offre un moyen critique d’analyser de nombreux phénomènes sociaux, culturels et économiques. En outre, les trois philosophes français mentionnés ne sont pas des postmodernistes, mais des poststructuralistes, ce qui dénote quelque chose d’entièrement différent du premier concept. Même le postmodernisme n’est pas monolithique, mais comprend deux types de postmodernisme : le postmodernisme critique (qui a ensuite évolué vers le poststructuralisme) et le postmodernisme réactionnaire (« tout est permis » ; et qui est la place de l’idéologie woke). Il n’est pas judicieux de parler rapidement et librement de phénomènes complexes.

Par conséquent, qu’est-ce que la discussion précédente sur l’idéologie « woke » nous apprend sur la relation apparemment détériorée entre les enfants (adultes) et leurs parents aujourd’hui ? Rappelons que la personne qui m’a envoyé le lien vers l’article sur l’éloignement des enfants adultes de leurs parents a fait référence à l’un des éléments associés à la pensée woke, à savoir le marxisme, utilisé (selon lui) par diverses personnes telles que des thérapeutes et des influenceurs. C’est probablement exact, tout en gardant à l’esprit que, comme les (au moins certains) professeurs qui avancent le lien entre les deux, ces personnes sont susceptibles de simplifier à l’excès, comme je l’ai indiqué plus haut.

L’article lui-même mentionne la divergence de valeurs entre le passé et le présent comme une source probable de l’éloignement actuel entre parents et enfants. Il souligne que, traditionnellement, les parents et les liens familiaux étaient respectés, alors qu’aujourd’hui la priorité est donnée à l’identité et au bonheur individuels, à l’estime de soi et à l’épanouissement personnel. Là encore, cette comparaison historique me semble correcte, mais j’ai l’impression que l’auteur (Batya Swift Yasgur) ne pense pas systématiquement en termes historiques.

Si l’on replace tout ce qu’a écrit Yasgur dans le contexte de l’essor de la « culture woke » au cours des trois dernières décennies ou plus, il est fort probable que de nombreux jeunes adultes aient été influencés dans une certaine mesure par ses principes. Même si l’on ne se concentre pas consciemment sur un phénomène de plus en plus important dans le paysage culturel — tel qu’il apparaît par intermittence dans les informations grand public — il est probable que l’on assimile ses implications culturelles et sociales par le biais d’un processus qui s’apparente à une « osmose » culturelle.

Si ce n’était pas le cas, il serait difficile de comprendre la réponse — sans doute programmée — de ChatGPT à la question de l’impact du wokisme sur les valeurs familiales, posée par le scientifique des données Amit Sarkar. L’IA a répondu en affirmant que « si le wokisme remet en question les normes établies, c’est une simplification excessive de dire qu’il “détruit” les valeurs familiales ». Cette généralisation est difficile à vérifier en termes précis, mais d’après tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent, il serait contre-intuitif de la nier — bien que l’on puisse affirmer qu’un parti pris gauchiste peut être détecté dans la réponse de l’IA.

Au contraire, lorsqu’on découvre sur le site web d’Euractiv la nouvelle d’un sommet sur le conservatisme national, y compris les valeurs familiales et la « guerre contre le woke », cela suggère que les effets axiologiques du wokisme sont devenus suffisamment envahissants pour justifier une attention politique au niveau « le plus élevé ». Est-il surprenant, alors, que le wokisme puisse fonctionner comme un catalyseur social pour mettre en évidence les différences entre la génération plus âgée et ses enfants adultes concernant les valeurs fondamentales, y compris celles relatives au genre, à la race, à l’oppression, à la blancheur, et ainsi de suite ? Il n’est pas impossible (ni même improbable) que les enfants adultes projettent sur leurs parents des sentiments de culpabilité à l’égard de ces questions, inculqués par la fréquence avec laquelle elles apparaissent dans les médias.

La question du transgenrisme — l’un des aspects les plus controversés de l’idéologie « woke » — s’avère actuellement très conflictuelle. Lorsqu’on lit des rapports tels que celui-ci, on se rend compte de l’importance de la division entre les partisans et les opposants de l’idéologie « woke » en des termes très clairs :

Le livre d’Abigail Shrier, Irreversible Damage, qui traite de la contagion sociale des idées transgenres affectant les adolescentes américaines, a récemment été retiré des rayons de Target, et Amazon envisage de faire de même.

Amazon avait déjà supprimé en 2019 un livre de Ryan T. Anderson intitulé When Harry Became Sally : Responding to the Transgender Moment. Plusieurs employés d’Amazon ont démissionné lorsque le livre de Shrier a été réintégré sur le site.

Apparemment, l’influence de l’idéologie woke (d’extrême gauche) sur les perceptions des gens et les relations sociales en général ne peut être sous-estimée. Lorsque des individus sont prêts à quitter leur emploi et que, à l’autre extrémité du spectre politique, le woke est abordé par le biais d’un discours belliqueux, il n’est pas exagéré de supposer qu’il aura forcément un impact négatif, au moins dans certains cas, sur les relations entre les parents et leurs enfants adultes.

Texte original : https://brownstone.org/articles/on-wokism-and-broken-homes/

_____________________

1 NDT Person en anglais est neutre, mais la suite d’une phrase où ce mot apparaît est au masculin (en général).