Les rayons des supermarchés n’ont jamais été aussi remplis, mais l’alimentation s’est appauvrie. Partout dans le monde, des systèmes alimentaires loués pour leur productivité fournissent désormais une abondance de calories tout en générant une carence généralisée en micronutriments, un effondrement écologique et une précarité rurale.
C’est le résultat d’un modèle agricole qui assimile la sécurité alimentaire au rendement et la production de masse à la nutrition. Soutenue par des milliards de subventions, l’agriculture industrielle ressemble de plus en plus à un État-providence au service de l’agro-industrie et des géants de la distribution dont les profits dépendent de l’argent public.
Déclin nutritionnel
L’agriculture industrielle pilotée par les entreprises prétend nourrir le monde, mais fournit trop souvent des calories vides tout en privant les populations de nutriments. Songeons que le riz à haut rendement produit des calories vides tout en s’appauvrissant sur le plan nutritionnel. Depuis les années 1960, la concentration de zinc et de fer dans le blé et le riz en Inde a chuté de 30 à 45 %. À l’inverse, les millets et les légumineuses fournissent des niveaux bien plus élevés de protéines, de zinc et de fer par centimètre carré.
Ce phénomène n’est pas propre à l’Inde : Rothamsted Research, au Royaume-Uni, a évalué la concentration en minéraux d’échantillons archivés de grains de blé et de sols provenant de l’expérience Broadbalk Wheat. L’expérience a commencé en 1843, et leurs résultats montrent des tendances nettement à la baisse dans les concentrations de zinc, de cuivre, de fer et de magnésium dans le grain de blé depuis les années 1960.
Dans le même temps, la superficie consacrée aux millets, riches en nutriments, a diminué de 60 % en Inde au cours des sept dernières décennies. Ce déclin résulte de mutations structurelles intervenues dans l’agriculture indienne à la suite de la Révolution verte.
Au Royaume-Uni, la logique est similaire, bien qu’elle s’exprime différemment. Les aliments ultra-transformés dominent, les monocultures épuisent les sols et les calories abondent tandis que la valeur nutritionnelle est compromise. L’obésité coexiste avec des déficiences en micronutriments ; le bétail nourri à l’herbe et les rotations diversifiées ont été largement remplacés par des systèmes à forte intensité d’intrants, tandis que les supermarchés dictent les priorités de production et façonnent l’agriculture.
Les relations publiques de l’industrie tentent fréquemment de justifier son rôle en insinuant que le monde mourrait de faim sans ses semences et ses produits chimiques. L’industrie justifie cette affirmation par le mythe persistant de la Révolution verte ; un récit que le professeur Glenn Stone et d’autres ont efficacement démystifié. L’idée selon laquelle les semences industrielles auraient « sauvé » l’Inde d’une famine de masse relève, par exemple, plus de la propagande que de l’histoire.
En réalité, la Révolution verte a représenté un basculement vers une agriculture à forte intensité d’intrants qui a supplanté des gains de productivité existants au profit d’un modèle imposant une dépendance à des semences propriétaires, des engrais chimiques et des pesticides fournis par une industrie mondiale de plus en plus concentrée.
Déplacement et précarité
Lorsque l’agriculture traditionnelle est déstabilisée par le retrait de l’État, les intrants d’entreprise, les chaînes d’approvisionnement mondialisées et les monocultures, elle devient financièrement non viable pour de nombreux agriculteurs. Les communautés rurales sont éloignées de la terre. En Inde, ce déplacement est exploité dans le cadre d’une stratégie néolibérale plus large, libérant des terres pour une agriculture d’entreprise à l’échelle industrielle.
Dans les campagnes britanniques, les jeunes quittent les villages pour les villes à mesure que la vie rurale devient économiquement intenable et que les villages perdent écoles, services de santé et transports. Pendant ce temps, les agriculteurs dépendent fortement des subventions, des aides au développement rural et des programmes agroenvironnementaux.
Ces paiements stabilisent principalement les chaînes d’approvisionnement industrielles et les profits des supermarchés. Au Royaume-Uni, plus de la moitié du revenu agricole provient des subventions plutôt que des ventes sur le marché, et les grandes exploitations captent de manière disproportionnée ces paiements. En pratique, les subventions soutiennent les monocultures et la production de gros volumes pour les supermarchés.
Les subventions britanniques, comme le Basic Payment Scheme (régime de paiement de base) et ses successeurs fournissent un seuil non commercial pour les revenus agricoles. Elles fonctionnent donc comme une subvention indirecte aux géants de la distribution. En couvrant les coûts de survie de base de l’agriculteur, le contribuable abaisse effectivement le seuil de rentabilité des producteurs, permettant aux supermarchés d’utiliser leur pouvoir d’achat pour négocier des prix à la ferme souvent inférieurs au coût réel de production.
Ainsi, le contribuable paie pour maintenir la viabilité de l’exploitation agricole, pour que le supermarché puisse ensuite extraire la valeur résultante par des prix bas et des marges élevés.
Dépouiller le public
Ces régimes nationaux de subventions s’inscrivent dans une économie transnationale des intrants agricoles dominée par un petit nombre d’entreprises de distribution alimentaire, d’agrochimie et de semences, dont des sociétés comme Bayer et Syngenta, qui vendent des semences propriétaires et des produits chimiques brevetés à des prix que l’agriculteur ne pourrait autrement pas supporter.
Au Royaume-Uni, des revenus agricoles soutenus par des fonds publics stabilisent la demande de semences, de pesticides et d’engrais brevetés intégrés dans des chaînes d’approvisionnement dirigées par les supermarchés, garantissant des marchés prévisibles pour les fournisseurs d’intrants alors même que les prix à la production sont tirés vers le bas.
L’agriculteur est pris en étau des deux côtés (intrants et distribution) et, bien que les mécanismes diffèrent selon les pays, la logique sous-jacente reste constante : l’État absorbe le risque tandis que les entreprises privées tirent profit de la dépendance des agriculteurs aux intrants propriétaires et aux systèmes de production chimiquement intensifs. Nous assistons à la mise en place d’un système mondial intégré de gestion publique du risque au bénéfice de l’agrobusiness.
Alors que l’Inde tente encore (quoique de manière précaire) de protéger les producteurs (par des mécanismes comme le prix minimum de soutien pour garantir les cultures et le système de distribution public pour stabiliser les coûts pour les consommateurs), le système britannique a été entièrement mobilisé pour réduire les risques liés aux géants privés.
Le public britannique se fait « détrousser » deux fois : une fois au bureau des impôts et une autre à la caisse. Dans le même temps, l’État subventionne un troisième « détroussage » : un effondrement de la santé publique financé par le contribuable. En finançant le volume plutôt que la nutrition, le gouvernement paie les entreprises pour fabriquer une crise sanitaire, puis taxe le public pour en traiter les conséquences. Le contribuable finance les calories vides, les marges des supermarchés et les maladies chroniques qui en résultent et dont le coût retombe sur le NHS (Service national de santé).
Les profiteurs de l’aide sociale
Les médias dénigrent trop souvent les pauvres (qu’il s’agisse de familles au Royaume-Uni ou d’agriculteurs en difficulté en Inde) parce qu’ils ont besoin d’un soutien public. Pourtant, les plus grands « assistés » ne sont pas les familles supposément « abusant du système », mais les actionnaires des entreprises de la distribution et des intrants dont les marges bénéficiaires sont garanties par l’argent public.
Au Royaume-Uni, le secteur agricole est pris au piège des subventions qui fonctionnent comme un système de survie financé par le contribuable au profit des entreprises de distribution. Bien que le budget annuel de l’agriculture soit resté largement stagnant à 2,4 milliards de livres sterling depuis 2007 (ce qui équivaut en pratique à une forte réduction une fois l’inflation prise en compte), il demeure le seul rempart qui empêche nombre d’agriculteurs britanniques de faire faillite.
Selon les statistiques 2024/25 du Defra, ces paiements représentent désormais 30 à 55 % du revenu des exploitations agricoles. Sans cette intervention publique, la majorité des exploitations britanniques fonctionneraient à perte. Cela signifie que le prix actuel des denrées alimentaires est un choix politique visant à protéger les marges de géants de la distribution, comme Tesco, qui a récemment déclaré un bénéfice d’exploitation ajusté de 3,13 milliards de livres sterling.
En Inde, chaque fois qu’un agriculteur scanne son empreinte digitale pour acheter un sac d’engrais subventionné, il déclenche un transfert de fonds publics vers les fabricants de produits chimiques. Selon l’analyste politique Devinder Sharma (dans de nombreux articles publiés dans le journal The Tribune), en fixant le prix de détail de l’urée tout en garantissant le recouvrement des coûts, le gouvernement a créé un environnement à faible risque pour l’agriculture à forte intensité en intrants.
Le ménage agricole indien moyen gagne seulement 10 218 roupies (113 $) par mois, tandis que les entreprises chimiques — protégées par 1,91 lakh crore de roupies (23 milliards de dollars) de fonds publics — demeurent très rentables.
Que ce soit par les subventions stagnantes du Royaume-Uni ou par les canaux biométriques de l’Inde, l’État est devenu le garant ultime d’un modèle agricole à forte intensité d’intrants et à coûts élevés, qui serait autrement commercialement insoutenable pour les producteurs.
Vers un nouveau système
Au Royaume-Uni, pour rompre avec ce modèle, il faut démanteler structurellement « l’État-supermarché ». Une véritable transition exigerait une réforme foncière qui découplerait la valeur des terres de la spéculation immobilière, ainsi qu’un code de la distribution renforcé qui imposerait une part minimale du prix de détail au producteur, afin de garantir que la valeur ne soit pas détournée par les actionnaires avant même de quitter la ferme.
Le modèle prédateur actuel est un choix politique conscient. Une alternative s’impose — fondée sur la résilience communautaire, la santé écologique et la suffisance nutritionnelle plutôt que sur l’exploitation par les entreprises. Cette transition est déjà visible dans des fragments de résistance qui émergent à la fois en Inde et au Royaume-Uni.
En Inde, la renaissance de la culture du millet dans l’Odisha montre comment les subventions peuvent être réorientées au service de la justice sociale. En liant les prix minimums de soutien (MSP) à des programmes décentralisés d’approvisionnement et à des cantines scolaires, l’État a transformé les millets, jadis « aliment oublié », en pilier de la nutrition et de la santé des sols.
Au Royaume-Uni, l’agriculture soutenue par la communauté, les réseaux de conservation de semences et les coopératives locales constituent de discrètes sécessions vis-à-vis de la chaîne d’approvisionnement corporative. Bien que les droits de succession et la consolidation du marché menacent l’accès à la terre, ces projets privilégient la santé par acre et l’autonomie locale, veillant à ce que la valeur créée par le sol demeure au sein de la communauté plutôt que d’être siphonnée vers les sièges de la distribution.
La voie à suivre exige une rupture fondamentale entre l’alimentation et la logique d’extraction. Cela signifie une transition d’un État qui subventionne les dividendes des actionnaires vers un État qui investit dans la souveraineté des sols, la petite agriculture et la santé à long terme de sa population.
Colin Todhunter est un écrivain et chercheur indépendant dont le travail est autodirigé et non rémunéré. Accédez à son travail sur Figshare.
Texte original publié le 6 janvier 2026 : https://off-guardian.org/2026/01/06/stolen-soil-and-corporate-welfare-the-global-scam-of-feeding-the-world/