Jacques Castermane : Transcendance


08 Sep 2019

En écrivant ce mot j’ai encore parfois la sensation d’entrer dans un domaine réservé. En effet, la notion de Transcendance fait penser immédiatement au domaine religieux, à la religion. Avant de commencer a préparer ce cahier j’ai interrogé, au hasard des rencontres, de nombreuses personnes : qu’est-ce que la Transcendance, pour vous ? Les réponses les plus fréquentes peuvent se résumer à la Transcendance c’est Dieu, c’est le Christ, c’est l’Absolu.

Graf Dürckheim n’a jamais éprouvé la moindre timidité vis-à-vis de la notion de Transcendance qu’il situe au centre de son travail. Il parle aussi de l’Être transcendant, de la Transcendance immanente. Que veut-il dire ? A-t-il proposé une définition de la Transcendan­ce ? Lorsque je lui ai posé la question la Transcendance qu’est-ce que c’est ça ? il m’a immédiatement répondu « c’est une fausse question, on ne peut pas demander la Transcendance qu’est-ce que c’est ça, ce n’est pas un ça ! La Transcendance c’est ce qui est au-delà de tout ce qui est quelque chose. Vous ne pouvez pas définir, c’est-à-dire limiter, l’au-delà de tout ce qui est quelque chose. »

J’ai alors questionné Graf Dürckheim sur sa façon d’envisager le rapport entre la Transcendance et la religion ? « Si on parle de la religion on peut en parler de deux façons. La première présuppose la foi et la croyance. Il s’agit dans ce cas d’une réalité objective dont on parle déjà au petit enfant. On éveille chez l’enfant la croyance en un Être transcendant. Si tout va bien ces croyances aboutissent à la foi ou confirment la foi ; si tout va mal les croyances sont menacées par des arguments objectifs et il ne reste rien. Au point que certains arri­vent a dire que Dieu est mort ! Et c’est bien vrai dans la mesure où ce que la religion appelle Dieu a été remplacé par des images qui en se durcissant meurent. Je rencontre beaucoup de personnes qui sont par­faitement sincères lorsqu’elles disent que Dieu est mort. Mais en réalité c’est l’image qu’elles se sont faites de Dieu qui est morte. »

« Tout autre chose est l’expérience religieuse. Ici on ne parle pas de la Transcendance en tant qu’objet de croyance. On en parle sur la base d’une expérience. Et c’est cela qui m’intéresse parce que c’est ce qui caractérise notre époque. De plus en plus de personnes vivent une expérience qui les touche dans leur profondeur mais qui prend au sérieux ce qu’elles ont éprouvé ? Une telle expérience est un appel au Chemin initiatique, un appel à la transformation, un éveil religieux. Mais cette religion basée sur l’expérience de la Transcendance est autre chose que la religion basée sur la croyance. »

La Transcendance n’est pas un concept, la Transcendance n’est pas une image. C’est une expérience, c’est un goût, une saveur. Nous devons comprendre que cette qualité numineuse à travers laquelle se révèle la Grande réalité, sera éprouvée d’une façon différente chez l’enfant et chez l’adolescent ; chez l’homme primitif et chez l’homme qualifié de spirituel. Une erreur a éviter est d’identifier l’expérience de la Transcendance à un état d’âme élevé. S’identifier à un bel état d’âme peut conduire à une grande joie mais ne donne pas encore un homme transformé. Dans ce dernier mot transformé, il y a le critère d’une expérience essentielle. La personne qui vit une expérience de L’Être est, ne serait-ce qu’un moment, entièrement différente. Ce n’est pas un état émotif, une émotion au sens habituel du mot mais plutôt une motion, un mouvement intérieur qui transforme la personne entière. Elle se sent, s’éprouve et se vit dans un ensemble de qualités qui, par rapport à l’état habituel sont paradoxales.

Que transcende la Transcendance ?

La réponse peut être résumée en un mot : le connu. Je rappelle que nous envisageons la Transcendance sur le plan de l’expérience. Une telle expérience ne peut être rapportée à l’aide des qualificatifs qui se rapportent au connu. Une expérience de l’Être transcendant n’est pas le superlatif des qualités déjà éprouvées. Ainsi nous connaissons tous l’expérience du beau et de son contraire le laid. Ce qui transcende une telle expérience n’est pas le plus que beau ou le plus que laid. C’est tout autre chose. Dire que ce qui vient d’être vécu est extraordi­nairement beau ne sort pas encore du cadre du connu et ne peut rendre compte de l’essentiel. Pour traduire ce qu’il a senti l’homme qui est touché par l’Être est hésitant. Le plus souvent il exprimera ce qu’il a vécu en utilisant deux mots apparemment contradictoires. Par exemple : « c’était à la fois doux et fort ! »… « j’avais l’impression qu’il y avait tout et en même temps qu’il n’y avait rien !»… « c’était fascinant et en même temps terrifiant ! »… « j’avais l’impression d’être là depuis des heures et en même temps ça n’a pas duré plus d’une seconde ! »…

Cette façon de s’exprimer est paradoxale pour le moi existentiel qui ne peut vivre que ceci ou cela (c’est chaud ou c’est froid ; c’est doux ou c’est fort). Une expérience qui ouvre sur l’au-delà du moi libère des catégories contradictoires auxquelles il a donné naissance. Et c’est au moment où un état bien établi s’écroule que l’inconnu se révèle. Pour le moi existentiel cette déchirure s’ouvre sur un vide, sur un abîme mais « c’est dans ce vide que le souffle de la Grande Vie entre ». (K.G. Dürckheim)

Un exemple ! Vous aimez Mozart, d’autres aiment Debussy, peu importe il s’agit pour vous de quelque chose de connu. Vous arrivez dans la salle de concert et déjà il y a là une ambiance particulière. C’est une ambiance extérieure (la salle elle-même, les auditeurs, les musiciens qui accordent leurs instruments) qui éveille une ambiance intérieure différente. Au fond, pour traduire ce que vous sentez vous pourriez dire tout simplement « je me sens bien ». Arrive le chef d’orchestre… silence… et le concert commence. Dès les premières mesures la réalité correspond à votre attente, « c’est beau ». Que veut dire beau ? Que cette œuvre que vous aimez est bien interprétée ; cette partition, objet extérieur à vous-même, mérite cet attribut. Mais, et nous n’y sommes pas assez attentif, le mot beau traduit en même temps un état intérieur. C’est cette alchimie intérieure, ce mouvement intérieur qui vous oblige à dire « c’est beau ». C’est la façon dont vous êtes affecté en tant que sujet qui vous oblige a dire « c’est beau ». Cette motion intérieure peut vous transporter jusqu’au point où, pour traduire ce que vous éprouvez, vous serez obligé de dire « c’est magni­fique ». L’expérience est celle du sujet dans sa rencontre avec l’objet (la partition, l’orchestre, l’homme au pupitre). Sans le savoir vous venez de fermer les yeux. En même temps s’effacent tous les objets qui viennent d’être cités. Et ce vide qui concerne le monde des objets, laisse place à un ensemble de qualités qui transcendent le périmètre du connu, du déjà entendu. Vous êtes comme transporté ailleurs, et en même temps cet ailleurs représente la profondeur de vous-même. Vous sentez au-delà de tout et en même temps vous voilà au centre de tout !

Un léger bruit sur votre gauche, votre voisine vient de bouger et au moment même les objets s’imposent à nouveau : l’orchestre… Mozart… le dirigeant… C’est magnifique, mais c’est dommage, parce que l’instant d’avant c’était autre chose, tout autre chose.

Une expérience intérieure comme celle qui vient d’être décrite est le fruit d’un mouvement intérieur. C’est ce qui distingue l’homme des choses, des objets. Une chaise est une chaise, « A » est « A ». Mais pour l’homme c’est bien différent, il n’est pas encore ce qu’il sera dans l’instant qui suit et il n’est déjà plus ce qu’il était il y a un instant. Nous sommes continuellement en chemin, à condition de ne pas nous identifier à un objet.

A quoi conduit ce mouvement intérieur ? La question est mal posée.

A qui conduit cette motion, cette émotion ?

A quelqu’un qui se sent dans une force, dans un état de force particu­lier.

A quelqu’un qui se sent en ordre, tout simplement en ordre.

A quelqu’un qui se sent en contact avec lui-même et avec tout.

Force, ordre, contact… rappelez-vous ! N’y-a-t’il pas eu dans votre vie, il y a vingt ans ou la semaine dernière, un moment curieux pendant lequel vous vous êtes senti dans une force particulière ? Il ne s’agit pas d’une intensité, d’une quantité de force, mais plutôt d’une qualité jusque là inconnue. Peut-être lorsque vous étiez en vacances en montagne ? Deux heures, trois heures de marche… et vous voilà au sommet. Spectacle grandiose… silence… et au-delà de l’essoufflement, de la fatigue musculaire vous vous sentez subitement, ou progressive­ment, habité par une force étrange. un grand calme s’empare de vous. Le silence extérieur est ressenti à l’intérieur et tout est en ordre. Là où vous êtes, à l’instant, l’univers est en ordre ! Sans rien faire pour que cela vous arrive vous vous sentez un, bien en vous-même et en contact avec tout ! Sans la moindre pensée, pour un instant, la vie a un sens. Et ce sens, que vous éprouvez, dans lequel vous êtes immer­gé, n’est pas le contraire du non-sens que vous connaissez bien. Il y a là autre chose, tout autre chose… le Tout Autre ! Expérience d’autant plus forte que dans cette marche de trois heures le moi a été poussé à sa limite et il ne peut plus être obstacle à ce que vous êtes dans votre profondeur. Parce que nous sommes ces qualités dans notre Être essentiel.

Nous rencontrons ces trois qualités dans toutes les expériences qui transcendent l’horizon du moi : la Plénitude, l’ordre et l’Unité. C’est la façon pour l’Être de devenir conscient de lui-même dans la cons­cience de l’homme. Mais ces trois aspects de l’Être seront reconnus d’une façon différente en fonction du degré de maturité de l’homme. Ces trois aspects peuvent déjà être reconnus chez le nourrisson et le tout jeune enfant. Dans sa jouissance de vivre, sa jouissance lorsqu’il est en contact avec les choses qui lui conviennent, son éclat de joie lorsqu’il voit arriver sa mère.

Un peu plus tard ce rayonnement qui a sa source dans l’Être apparaî­tra au moment de l’éveil de la conscience objectivante. Je n’oublierai jamais l’expérience de mon plus jeune fils, David, qui avait entre deux ou trois ans. Nous étions en voiture sur l’autoroute qui conduit à Chamonix. Tout à coup il crie… Papa, Papa… ! Je sursaute du fait de l’intensité de ce cri. En un centième de seconde j’ai le pied sur le frein, l’œil sur le rétroviseur. Parce que un tel appel doit être fait pour me prévenir d’un danger imminent ? Pas du tout, David se remet à parler « Papa, je sais pourquoi on dit le Mont Blanc… c’est parce qu’il est blanc… ». Aussitôt son frère, plus âgé de trois ans, et qui avait comme moi sursauté, le regarde et lui dit « ça c’est malin ! Bien sûr qu’il est blanc » ! Mais, regardant David dans le rétroviseur, je ne pouvais pas tirer la même conclusion que son grand frère. Son visage était rayonnant et en même temps bouleversé. Il venait de naître à la conscience des objets et des concepts. Et j’assistais à une authentique expérience de l’Être. Je suis resté bien silencieux pendant les dix derniers km. Bouleversé moi aussi et ne pouvant que répéter intérieurement ces mots « je sais pourquoi on dit le Mont Blanc… c’est parce qu’il est blanc… » ! En même temps je comprenais ce que dans le zen on appelle un Koan.

Deux ans plus tard j’avais la chance d’assister à une expérience vécue par le grand frère. Philippe était dans la piscine. Il faisait ses premières brasses avec une bouée à chaque bras. Mais je sentais son désir de nager sans cette assurance extérieure. Il se parle, comme pour s’encourager et retire une des deux bouées. Attentif comme on ne peut pas l’être il nage une longueur. Arrivé au bout du bassin son visage se contracte, se durci, et avec un mouvement rageur il retire le second bracelet et le jette. Puis, avec un engagement total, comme on peut l’imaginer d’un samouraï qui combat six adversaires en même temps, il s’élance et… nage ! Après trois brasses il s’arrête, se retourne, me regarde et… rouge d’une profonde émotion s’écrie « non de Dieu… je sais nager » ! Ce juron qui surgit des entrailles souligne une expérience de son Être essentiel. Dans ces premières brasses le moi était subitement transcendé. Le moi passait du connu à l’inconnu et, dans cette épreuve initiatique, son Être essentiel trouvait la brèche qui lui permettait de l’envelopper tout entier. Je vois encore son visage illuminé, transfiguré.

Un premier concept, une première brasse, une première fois ! Cette première fois qui, pour le moi représente toujours l’inconnu, est toujours la chance d’une expérience transcendante: Cet inconnu nous a touché dans l’adolescence. Ce jour où pour la première fois nous nous sommes sentis homme ou femme. C’est-à-dire partagé en deux. Cet éveil à la perte d’une moitié de soi-même est douloureux. C’est ce moment de l’adolescence où on se sent triste, nostalgique et dans une immense solitude. C’est aussi le moment où le jeune homme rencon­tre la jeune fille, la jeune fille le jeune homme ! Et dans cette rencontre explose le désir de l’union et, avec ce désir l’intuition de l’unité retrouvée. C’est a en perdre la raison ! Il n’y a pas d’expression plus juste que celle-là parce que cette expérience transcende ce que les filets de la raison peuvent appréhender. Il n’y a ici rien a comprendre. Il y a seulement a sentir, et ce qu’on sent est l’éveil de l’Être essentiel. Les jeunes qui vivent cette expérience ne compren­nent plus le monde des objets, le monde objectif. L’adolescent ne se comprend plus, il a l’impression que plus personne ne le comprend. Mais en même temps il se sent rempli d’une force jusqu’alors incon­nue. Il pressent un sens profond, présent dans son être intérieur. Et il pressent que le monde pourrait être différent. Cette plénitude inté­rieure, ce pressentiment intérieur, le poussent à refaire le monde. Nous devons reconnaître que ce monde inconnu auquel l’adolescent aspire est l’expression de la dynamique de l’Être qui ne supporte pas d’arrêt.

Ce qui précède nous invite à prendre conscience que la Transcen­dance peut se révéler sur différents plans. Nous avons tellement été habitués lorsqu’on nous parle de la transcendance de penser à ce qui est en haut, au Très Haut, que nous pouvons être choqués d’avoir a envisager la Transcendance de la terre. Pourquoi la Transcendance ne s’exprimerait-elle pas dans la vie sensorielle et sensuelle ? Pourquoi la Transcendance ne se révélerait-elle pas dans la vie naturelle ? Nous devons oser envisager les différents plans de la manifestation de l’essentiel. Il y a en chacun de nous cet être primitif et très naturel pour lequel l’essentiel se trouve dans les choses les plus simples. Si vous êtes en plein désert, en train de mourir de soif, un verre d’eau représente bien plus qu’une chose matérielle ! Ce verre d’eau vous rend la vie et vous fait sentir la vie d’une façon très profonde. Nous ne pouvons donc pas éliminer de notre quête de l’essentiel la vie naturelle, je voudrais même écrire la vie normale.

La vie normale, pour la plupart, c’est le quotidien, la journée de travail, la semaine de travail. Mais cette vie ordinaire est transcendée par le week-end. On profite du samedi ou du dimanche pour aller au concert, pour lire un bon livre, voir une galerie de tableaux, partici­per à un colloque de philosophie. Ici encore vous pouvez vivre un moment différent qui vous permet de vous sentir vous-même dans un sens très profond. C’est peut-être une joie qui transcende ce qui est habituel, quotidien. Dans le fait de participer à ce qu’on appelle la culture il y a la chance de participer à l’essentiel. « Pour la génération de nos parents, c’était là la façon de participer aux valeurs spirituel­les. Lorsqu’on parlait de ces valeurs spirituelles on pensait aux beaux arts, à la philosophie, et aussi à la Sainte Écriture. Ce qui permettait, pour une heure ou deux, de dépasser la vie ordinaire. » (K.G.D.).

Nous ne devons pas, lorsqu’on évoque l’expérience de la Trans­cendance, envisager les circonstances de cette expérience. Si nous prenons comme mesure les circonstances nous arriverons nécessaire­ment à un jugement. Ce n’est pas la circonstance qui compte, c’est ce que vit la personne, ce qu’elle sent. Bien entendu ce qui apparaît comme important pour l’un n’a aucune importance pour l’autre. Mais nous devons accepter qu’en ce qui concerne l’au-delà du monde des objets il n’y a pas de causalité, il n’y a pas d’identité. Voilà encore un critère d’une expérience essentielle : vous ne pourrez pas la refaire dans les mêmes conditions. Ce n’est pas en retournant au concert le lendemain pour ré-entendre l’œuvre qui était à l’origine de votre expérience que vous allez revivre celle-ci. Le critère d’une expérience essentielle est qu’elle ne se reproduit pas dans les mêmes conditions. La grande faute des personnes qui vivent une belle expérience dans l’exercice de l’assise est d’attendre que cette expérience revienne. Là où se présente la vraie vie il n’y a rien qui se répète.

Lorsque j’étais à Rütte j’ai ainsi eu la chance d’être invité a prendre au sérieux ces expériences, si différentes, dans lesquelles se révèle notre Être essentiel. Mais je fus très troublé lorsque Graf Dürckheim m’a parlé de la Transcendance noire. Pour moi la Transcendance ne pouvait être que lumineuse ! Il y avait là un idéal du petit moi qu’il m’a fallu démontrer. Si l’inconnu est une porte qui s’ouvre sur la transcendance il en est une autre, ce sont ces moments où nous sommes poussés à la limite de nos capacités humaines.

« Dans la mesure où nous sommes tout à fait contents, bien installés dans notre pouvoir, notre savoir et notre avoir nous n’avons pas besoin de la transcendance et celle-ci n’a pas de chance d’entrer dans le champ de notre expérience. Mais c’est là où l’homme se trouve dans une situation qui est devenue non-vivable, là où tout s’écroule que l’homme a la chance d’une expérience de l’Être. Dans cette situa­tion où il n’a d’autre chance que celle de lâcher prise. Dans ce moment où il ne peut qu’abandonner ce drôle de petit moi qui toujours croit devoir se maintenir et rester en sécurité. » (K.G.D.)

Graf Dürckheim va très loin en ce sens lorsqu’il dit que « le sens de la maladie est le surnaturel » !

Longtemps j’ai été choqué par cette phrase. Aujourd’hui je crois pouvoir en approcher le sens. Imaginez un homme pour lequel on peut dire que tout va bien. Sa vie de couple est heureuse ; ses enfants en bonne santé, sont sur le chemin d’une bonne carrière ; sa petite entreprise marche bien, autrement dit le périmètre dans lequel il vit et fonctionne est confortable et sécurisant. Une petite gêne dans la poitrine le décide à voir le médecin avant de partir en vacances. Le diagnostic est immédiat, sévère, la maladie est grave, très grave. Au moment même tout s’écroule. Autour de cet homme tout continue à bien fonctionner mais lui, gravement malade, se voit vis-à-vis de la mort ! Exactement la situation qu’il a, comme chacun de nous, essayé d’éviter toute sa vie. « Mais voilà que cet homme peut éprouver ce que tant d’autres ont pu éprouver avant lui sans toujours le compren­dre. Pour un instant il accepte ce que le moi naturel ne peut pas accepter. Il s’incline devant la mort, il accepte… et au moment même il se sent inondé par un calme extraordinaire, il se sent pénétré par un silence profond. Il fait l’expérience de ce qui en lui ne peut être touché par ce qu’on appelle la mort. Toute peur s’en est allée, il se sent tranquille, souriant. Et c’est là bien souvent le point de départ d’une guérison ». (K.G.D.)

Cet exemple montre assez, combien l’expérience de l’essentiel dépasse ce que nous vivons sur le plan naturel. La Transcendance, en tant qu’expérience, représente toujours un paradoxe en regard de la vie normale.

Pour résumer ce qui précède :

La Transcendance, lorsque nous en parlons sur le plan de l’expérien­ce, se révèle dans une expérience qui déborde le périmètre du moi. Trois situations favorisent un tel moment :

la rencontre avec ce qui pour le moi représente l’inconnu. C’est pour chacun de nous cette première fois…

c’est la rencontre avec le numineux, qualité particulière qui révèle une réalité dépassant notre vie ordinaire. Le domaine de l’art est un lieu privilégié pour l’expérience de cette qualité. Elle peut vous prendre aussi pendant une promenade dans la nature. « C’est ce moment où on est touché par une profondeur, c’est le goût du sacré. Malheureusement beaucoup de personnes aujourd’hui ont peur de ce mot – sacré –. » (K.G.D.)

Ce sont les moments de détresse de l’existence, ces situations dans lesquelles le moi est poussé aux limites de ce qu’il peut accepter. C’est la maladie qui présuppose la mort, c’est être confronté avec ce qui pour le moi est inacceptable.

Je voudrais souligner le second point : l’expérience d’une qualité numineuse. C’est le domaine de l’exercice initiatique, de l’exercice sur le Chemin. La rencontre avec l’inconnu se fait d’elle même, s’impose d’une façon inattendue. De la même manière la détresse vous tombe dessus sans vous prévenir. Cela est vrai aussi pour le numineux qui peut vous surprendre comme dans l’exemple du concert des pages précédentes. Mais à la différence des deux autres lieux d’une expé­rience possible de la transcendance, le numineux est la chance d’un exercice. « L’Être est toujours là. Il dépend de nous si nous sommes accordés pour entendre son Son » (K.G.D.) Qui d’entre nous ne s’est pas trouvé un jour seul dans une pièce avec cette sensation que tout à coup il faut s’arrêter, ne plus bouger ? Et, à l’instant même quelque chose d’important vous inonde, vous vous sentez rempli d’une qualité qui change l’atmosphère du lieu. Un silence, un frisson, et vous vous sentez entièrement différent. Il ne s’agit pas de grandes expériences mais d’un état différent. Il y a dans notre vie de tels instants privilégiés mais, le plus souvent nous ne sommes pas éduqués pour les goûter, les reconnaître, les prendre au sérieux pour ce qu’ils représentent. Un exercice sur le Chemin initiatique consiste à prendre au sérieux cette qualité particulière. Il faut donc aussi développer l’organe du goût de la transcendance, c’est-à-dire l’homme entier. C’est toujours avec ce travail de développement que commence la pratique de la Voie.

Je profite très souvent de l’introduction à l’exercice de l’assise en silence pour inviter les personnes présentes à prendre au sérieux ce qu’elles sentent, ce qu’elles entendent. Par exemple le silence. Étant assis, ce que vous percevez en premier ce sont les bruits. Une voiture qui passe sur la route, les oiseaux qui sifflent, le mistral qui s’engouf­fre dans le moindre interstice, etc. Malgré cette addition de bruits différents vous pouvez reconnaître, tout près de votre oreille le silence. Si vous vous mettez à l’écoute de ce silence vous vous sentez bientôt entouré par une qualité particulière. Ce silence devient vite synonyme de calme, de paix. Et ce qui au départ était proche de l’oreille remplit maintenant la pièce dans laquelle vous êtes. Cela peut encore aller plus loin, ce silence rejoint l’espace silencieux que vous avez déjà pu voir entre les étoiles un beau soir de l’été. Ce silence n’est plus le contraire des bruits reconnus au début de l’exerci­ce. Ce silence n’est plus dérangé par ces bruits. Le silence peut vous envahir intérieurement. Non seulement vous êtes dans ce silence, mais ce silence est en vous. Si vous restez à l’écoute de cette qualité votre expérience s’approfondit. Et prenant au sérieux la profondeur de cette qualité c’est tout à coup la qualité de la profondeur qui vous envahit. Numen ! Un signe vous est fait, il vient d’ailleurs et vous révèle à vous-même sur un plan différent.

Au début de mon séjour à Rütte Graf Dürckheim me questionnait sur mon rapport à la musique. Je devais lui répondre qu’il était limité à une musique bien particulière, le vieux jazz de la Nouvelle Orléans. Très vite il me permettait de me souvenir de moments inoubliables que j’avais parfaitement oublié ! Ici encore il ne faut pas chercher de grandes expériences mais il est important de reconnaître ces états par­ticuliers qui nous ont permis de dépasser pour un moment les limites de notre peau. Ces moments où la vie s’arrête… non, c’est le contrai­re, ces moments où la vie se remet en mouvement ! le numineux !

« Et la musique classique ? »… A cette question je devais répondre que ce n’était pas une musique écoutée dans ma famille et que je ressentais un manque à ce niveau. « Ça ne fait rien, offrez-vous un disque de musique de chambre et faites l’exercice de l’écouter chaque matin, pendant plusieurs mois, lorsque vous prenez le petit déjeu­ner. » Est-ce une synchronicité ou un mot discret de Graf Dürckheim voilà bien que quelques jours plus tard mon amie Silvia m’offre un disque : Beethoven Sonate pour piano et cello en F majeur op. 17 interprété par Pablo Casals et Mieczyslaw Horszowski ! J’ai répété l’exercice chaque matin. Jusqu’au jour où, sans m’en rendre compte, je me suis arrêté de manger. Sans le vouloir j’ai plongé dans la musi­que pour en sortir, un peu plus tard, immergé dans le bonheur. Je n’oublierai jamais cette matinée, en tous points identique aux autres et en même temps entièrement différente. L’homme vit par l’Être transcendant, mais fixé dans la conscience du moi il ne le sait pas, il n’en est pas conscient. Tout ce qui n’est pas le moi lui-même est projeté en face de lui. L’objectivité consiste donc à tout transformer en un objet qu’on place devant soi. Par exemple une douleur au cœur, à l’estomac. Cette douleur devient quelque chose, un objet constaté. Et il ne faut pas confondre cet objet avec le moi. C’est telle­ment vrai que lorsque nous allons chez le médecin nous sommes capables de lui dire « Moi, docteur, ça va, mais c’est mon cœur qui ne va pas » ! Tout devient quelque chose : la respiration, un sentiment, une angoisse, etc. De la même manière la Transcendance devient un objet qui est classé dans l’ordre des concepts. On conceptualise la Transcendance qu’on pose en face du moi !

Ce réflexe de projection qui s’enracine dans le moi est tellement fort que, lorsque nous vivons une expérience qui a la qualité du numineux nous essayons également de faire entrer cette expérience subjective dans l’ordre conceptuel objectif. Comme il est difficile, sinon impossible, de faire entrer de telles expériences dans les limites imposées par l’objectivité nous avons tendance à refouler cette expé­rience. Ou encore nous nous sentons obligés de la faire entrer dans un système existant, reconnu, mais inadéquat. Il est bien difficile d’accep­ter que la Transcendance ne peut être enfermée dans le prisme étroit de la conscience rationnelle. Pour la métaphysique les bases du moi sont trop étroites. Cette objectivité privée d’âme déshumanise. Cela ne veut pas dire qu’il faut tomber dans l’excès contraire et se noyer dans le sentiment qu’éveille le vécu intérieur. Ne pas rester enfermé dans l’ordre rationnel ne veut pas dire qu’il faut se laisser aller au désordre émotionnel. Je me demande parfois si les excès de ce que l’Église appelle le mouvement charismatique n’est pas la réaction à l’ordre théologique un peu froid qui a précédé ?

L’approche de la Transcendance par l’attention au numineux nécessite une attitude réservée. Le sacré s’approche calmement, sans ostentation. L’attitude de base est une vigilance, une écoute discrète. Le numineux étant le lien secret entre le moi et l’Être transcendant chaque action du moi peut être imprégnée d’une qualité numineuse. Chaque action nécessite pour être bien faite l’usage de la conscience objectivante. Mais, en même temps chaque action donne la chance de s’ouvrir à la conscience intériorisée, c’est-à-dire à la conscience qui me permet de reconnaître la saveur de l’instant. Cest la sensation globale qui me remplit à l’instant.

Graf Dürckheim avait parfois sur son bureau une très jolie boîte ronde, en métal. Il me la présente et me dit « fermez les yeux ; ouvrez le couvercle et placez cette petite boîte sous votre nez ». A l’instant même un parfum me remplit et, réflexe du moi, je dis « comme cela sent bon… qu’est-ce que c’est »?

Graf Dürckheim sourit « voilà que vous êtes tombé dans le piège ! Vous éprouvez du plaisir a sentir un parfum. C’est une expérience subjective. C’est une expérience non-rationnelle. Mais immédiate­ment, par votre question qu’est-ce que c’est qui sent si bon ? Vous vous demandez de quel objet fait partie mon expérience subjective ? Je vous donne la réponse, c’est de l’humus de la forêt toute proche. Mais à l’instant même vous transformez votre conscience intérieure en propriété d’un ensemble d’objets ! Et cette sensation globale qui vous remplit et vous appartient devient la propriété du catalogue des odeurs classées. Le sens du développement humain n’est pas de classer dans la conscience objectivante nos expériences subjectives éprouvées à partir de notre conscience intérieure ».

C’est en renouvelant l’action que nous arriverons petit à petit à refondre dans la conscience intérieure ce que nous avons projeté dans l’ordre conceptuel. Nous retrouvons ici le sens de l’exercice sur le Chemin. Exercice, toujours le même, à renouveler chaque jour afin de refondre dans la conscience intérieure ce qui est objectivement compris, défini, connu.

Nous devons être attentifs au fait que la Transcendance nous accompagne toute notre vie. Déjà comme petit enfant, et bien avant le premier cours de catéchisme, la Transcendance est présente. Qu’est-ce que la Transcendance pour un petit enfant ? C’est tout ce qui dépasse l’horizon de son moi. Moi je suis tout petit et papa et maman sont très grands ; je ne peux rien faire et ils peuvent tout faire… et voilà notre premier dieu et notre première déesse ! Je suis dans ma chambre, un soir d’été, des éclairs illuminent cette pièce et suit un grondement impressionnant… l’orage c’est la Transcendance. Dans cette période de notre maturation humaine qui est encore pré-rationnelle l’opposition objectif/subjectif n’existe pas encore. La trans­cendance est partout, dans ce qui me dépasse. Le sentiment qui naît de ce contact intime à la Transcendance est la crainte, la peur.

Dans la seconde partie de notre vie, étape rationnelle, naît l’oppo­sition sujet/objet. C’est la période de notre existence où « le moi définissant est opprimé par l’Être essentiel et l’Être essentiel est opprimé par le moi » (K.G.D.)

La Transcendance n’est plus partout, elle risque même d’être nulle part parce que les filets de notre conscience objective ne peuvent l’enfermer. Mais pourtant l’homme vit à cette période de son dévelop­pement des expériences intérieures qu’il ne peut pas objectiver. La qualité du numineux touche l’homme encore identifié à son moi. S’il tente de relier ce qu’il a éprouvé à l’ordre conceptuel, au connu, il ne progresse pas vers l’ouverture et la transparence à son Être essentiel. (rappel : « Par l’Être essentiel j’entends le mode individuel par lequel l’Être transcendant est présent en l’homme et veut se manifester en lui et à travers lui dans le monde » (K.G.D.)

Enfin, troisième étape sur le chemin de la maturation est l’étape trans-rationnelle. Il y a un au-delà au dualisme. L’homme se libère de ce duel parce qu’il n’est plus soumis aux seules valeurs du moi. Les valeurs du moi sont ici transcendées. C’est le stade de la libération intérieure. L’homme reste dans le monde mais en même temps il est libre du monde car relié intérieurement à son Être essentiel. Il ne s’agit plus ici de moments particuliers, d’expériences, mais d’un état d’être différent.

Je terminerai cette interrogation sur le thème de la Transcendance par un extrait d’une leçon avec Graf Dürckheim. Elle date du mois de juin de l’année 1972.

J.C. Je n’arrive pas a comprendre ces deux façons d’envisager la Transcendance, celle de la distance moi/Toi et celle que vous nommez la Transcendance immanente.

G.D. L’expérience de l’Être transcendant apparaît au moi sous la forme d’un contraire. L’homme ne peut pas faire autrement parce que identifié à sa conscience objectivante par définition dualiste. La réalité qui le surprend dans une expérience est tout d’abord envisagée comme opposée à la réalité habituelle. Parce que c’est la conscience objective qui exclut la Transcendance de l’homme.

J.C. Comme j’exclue la respiration lorsque je l’objective ?

G.D. Oui et malgré cette exclusion la respiration s’impose comme expérience vécue. De la même manière la Transcendance ne peut apparaître que de manière antinomique bien que la conscience qui vient de s’éveiller dans cette expérience vécue n’est pas le moi. C’est la conscience du Tout dans laquelle il n’y a plus de contradictions.

J.C. Autrement dit ce qui est vu comme étant extérieur est en réalité intérieur ?

G.D. Oui, plus tard l’homme comprend que la vision dualiste qu’il avait n’est encore que le reflet d’une vision du moi. C’est l’image que le prisme de sa conscience objectivante lui donnait de cette autre réalité.

J.C. Il est dommage que nous soyons éduqués à la seule vision exté­rieure de la Transcendance.

G.D. Ce n’est pas seulement une éducation. C’est la façon pour la conscience humaine d’envisager la Transcendance. Ce n’est que par le silence de cette conscience que la situation se retourne et que la Transcendance est saisie comme étant la réalité qui embrasse toutes choses. Le vide au niveau de la conscience du moi nous permet de sentir, de voir, que la transcendance n’est pas à côté et pas non plus en opposition à la réalité du moi, mais qu’elle pénètre le moi, le nourrit, le contient.

J.C. Vous insistez aussi pour que nous ouvrions notre regard afin de voir l’Être en chaque chose.

G.D. L’Absolu est présent dans la nature essentielle de chaque chose. Comment ? mais simplement par leur façon d’exister. La rose partici­pe à l’Être dans son être-rose ; la grenouille participe à l’Être en son être-grenouille ! Et l’être-rose n’est pas opposé à la rose. Seul l’hom­me, identifié à la conscience humaine qui fait de tout un objet, envisage l’Absolu comme opposé à lui.

Nous avons ici le Dc. Untel, pasteur protestant. Je lui demandais hier où est Dieu pour vous ? Il me répond immédiatement « partout ». Alors je lui dis, donc aussi en vous ? « Ah non, pas en moi ! ». C’est vraiment curieux cette réponse, vous ne trouvez pas… ?

(Les cahiers du centre Dürkheim. No 22. Sep 1988)