Hazrat Inayat : Aristocratie et Démocratie


22 Oct 2012

(Revue La pensée soufie. No 56. 1978)

« La démocratie est le pire des systèmes politiques qu’on aie jamais essayé…. excepté tous les autres ». La boutade est de Winston Churchill. Elle illustre bien le point de vue régnant qui considère toute forme de pouvoir personnel avec défiance et cherche le contrebalancer par un autre pouvoir, malgré la gêne et parfois la quasi-paralysie qui en résulte. C’est que la royauté absolue et l’aristocratie (du moins en France) nous ont plutôt laissé de mauvais souvenirs. Nos livres d’Histoire insistent plutôt sur leurs tares que sur leurs vertus et le souvenir de leur incompétence, de leur autoritarisme et de leur morgue nous est plus sensible que celui de leur dévouement à la cause publique et de leur charité de cœur. Il nous faut remonter à une époque très ancienne pour trouver des exemples de rois et de nobles incarnant l’idéal de la royauté et de l’aristocratie. Les empereurs romains Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle étaient déjà de leur temps des exceptions parmi les souverains. Louis IX parmi les Valois parut tellement trancher sur les rois précédents et suivants qu’on en fit un Saint et qu’on le mit dans le calendrier. Mais ceux d’entre nous qui sont encore familiers avec la Bible peuvent comprendre, à travers le Livre des Rois par exemple, ce qu’il était courant d’attendre et de demander aux princes de ce temps-là. Et si nous considérons parmi eux le Roi David, sa grande bonne volonté, son humilité devant ses fautes en tant que roi et en tant qu’homme, nous ne pouvons que regretter l’absence de cet idéal parmi les hommes politiques de notre temps.

Or, cet idéal avait toujours cours en terre Indienne, jusqu’à, une époque très récente. Inayat Khan avait personnellement connu deux souverains qui en incarnaient, à des titres divers, les vertus. L’un était le Maharajah de Baroda, qui mena une vie d’intelligent dévouement à son peuple; l’autre, le Nizam de Haïderabad, qui non seulement gouvernait un empire, mais suivait aussi le sentier mystique – au sens vrai et dans toute la rigueur du terme – SOUS la direction du même Maitre Soufi qu’Inayat Khan, Hazrat Abu Hashim Madani Chishti.

Sans doute faut-il distinguer soigneusement l’idéal de la réalité. Sans doute y eut-il, même à ces époques où la royauté était placée si haut, davantage de rois médiocres, ou cruels, ou parfaitement égoïstes que de rois sages, dévoués et pieux. Mais au moins l’idéal n’était pas oublié il était toujours placé devant les princes, les courtisans et le peuple. Ils marchaient dans sa direction – ou s’ils prenaient la direction inverse, cet idéal était leur juge. Qu’en est-il aujourd’hui? C’est ce que Hazrat Inayat essaye de nous rappeler et ce sur quoi il nous invite à réfléchir, pour notre édification personnelle.

Michel Guillaume

I

On peut dire que la civilisation commence avec l’homme car c’est chez l’homme seulement qu’on trouve la possibilité d’un idéal.

Chez l’animal, nous trouvons les instincts qui sont bons ou mauvais, chez l’ange ou le démon nous trouvons les impulsions, mais la capacité de regarder au-delà de lui-même, vers un idéal, n’appartient qu’à l’homme. Un idéal est proposé à l’enfant dès qu’il peut penser, par les parents ou le maitre et c’est ainsi que les religions du monde ont proposé des idéaux à l’humanité à toutes les époques.

Toutes les religions n’ont qu’un objet: conduire l’être humain à des idéaux élevés et pur et lui apprendre qu’en les suivant il poursuit la recherche de Dieu, dans la nature duquel la satisfaction de tous les idéaux peut être trouvée.

Dans les tout débuts de la civilisation, le Roi était l’incarnation des idéaux du peuple, il était non seulement le dirigeant, mais aussi le Maitre et représentait Dieu pour la nation. Les rois à cette époque étaient appelés Suryvamsha – « Enfants du Soleil » et aussi Revi, qui avait la même signification et duquel sont dérivés les mots Rao, Roi et Royal.

Autour du roi étaient rassemblés les courtisans; et ceux-ci, par la dignité de leur caractère, leur raffinement et leur érudition, étaient « la Noblesse » au sens propre du terme et formaient une aristocratie de pouvoir et de sagesse. Des courtisans venait le modèle de vie dont le peuple devait s’inspirer et qu’il devait copier. En premier lieu, le Roi en personne énonçant les idéaux qu’il avait appris de Dieu, puis l’aristocratie proche de lui et brillant de la beauté de ces idéaux, puis le peuple, comme les enfants dans la famille, ayant à apprendre, suivre et obéir.

On raconte une histoire qui illustre le grand sens de justice qui faisait que le roi en ce temps était réellement le Père de son peuple: les courtisans vinrent chez le Roi et lui parlèrent d’un homme qui avait été pris s’introduisant par effraction dans une maison d’une manière particulièrement audacieuse et aventureuse. A leur grande surprise, le Roi dit que lorsque le procès de l’homme aurait lieu, il serait lui-même présent pour l’audition de la cause et pour la juger. Lorsque le jour arriva et que le Roi parvint à la cour de justice, les courtisans virent avec surprise que le Roi prenait un foulard et s’en bandait les yeux. Ils se demandaient entr’eux ce qui avait pu déterminer le Roi d’abord à assister lui-même au procès et ensuite à se bander les yeux avec un foulard.

Après que le Roi eut assisté au procès et signifié la sentence, il retira le foulard de ses yeux et se tournant vers les courtisans, il dit: « Quand on m’a dit de quelle manière les actes pour lesquels cet homme a été puni ont été commis, j’ ai dit dans mon cœur qu’aucun homme ne pouvait avoir accompli des actes aussi audacieux sinon mon propre fils; et ceci étant, qu’il ne serait possible à personne d’autre qu’au Roi d’être son juge. Néanmoins, parce que je craignais que s’il était vraiment mon fils, mon amour eût pu m’amener à être trop clément pour ses méfaits et ma compassion aveugler mes yeux à la justice, je les ai bandés avec ce foulard pour que je ne puisse voir son visage ».

Les courtisans et le peuple apprenaient ainsi que dans la nature de Dieu amour et justice sont égaux pour tous les hommes vivants.

Dans les temps anciens, les prophètes et les voyants enseignaient que tous les hommes étaient différents et agissaient selon leur nature. Le Coran dit : « Nous avons fait les individus par la grâce; l’un est plus grand que l’autre, de même que les cinq doigts de la main ne sont pas égaux.

Il y avait une fois un très riche et puissant derviche qui avait choisi de vivre pendant un temps la vie d’un ascète. Un jour, alors qu’il se tenait dans la rue vêtu de haillons, le cortège du roi passa par ce chemin. Les pages virent le derviche stationnant au milieu de la rue et lui demandèrent de se retirer du chemin, car le roi allait passer. Quand le derviche refusa, les pages le frappèrent et il baissa la tête, disant : « Voilà pourquoi ! » alors vinrent les gardes du roi et ils lui dirent également de bouger et quand il refusa ils lui parlèrent brutalement et à nouveau, il dit seulement : “Voilà pourquoi ! »  Puis les courtisans passèrent et essayèrent de le raisonner, mais reçurent la même réponse. A la fin, le roi arriva et quand il vit le derviche il descendit de son carrosse et s’agenouilla dans la poussière et demanda sa bénédiction à l’homme vêtu de haillons. Et le Derviche dit seulement « Voilà pourquoi! » Alors le peuple s’émerveilla grandement qu’il fit la même réponse à tous, ne percevant pas l’enseignement qui y était contenu : que chacun par sa manière d’agir avait montré sa véritable nature.

Un grand maitre fut interrogé par son disciple sur le point de savoir si le vote d’un grand nombre dans une démocratie ne devait pas nécessairement être de plus grande valeur que la parole d’un roi ou d’un législateur. Le Maitre fit cette réponse: « Et cependant il est vrai qu’un seul peut être plus grand que dix, qu’il peut être plus grand que vingt et qu’il peut être plus grand que dix mille. La multitude vient et passe; elle ne laisse aucune trace pour évoquer son passage. Et voilà qu’il en vient Un et hommage lui est rendu, d’âge en âge ». Jésus-Christ était pécheur et ceux qui l’entouraient étaient les pauvres et les simples. Cependant rois et empereurs inclinèrent la tête à son nom. La multitude vient et passe, car c’est sa nature d’agir ainsi. Mais de loin en loin apparait Celui dont on peut dire que ni temps ni lieu ne peuvent rien contre Lui, ni que l’heure sonne qui marque Son passage.

II

Nous avons considéré l’aristocratie – le roi, gouvernant par droit divin, la noblesse autour de lui utilisant richesse et influence comme un don qui lui a été donné en dépôt à l’usage du pauvre et de l’ignorant, les marchands et les paysans servant chacun sa place propre pour le bien général. Mais avec le temps, l’aristocratie devient l’autocratie; le pouvoir aveuglant des richesses et de la grandeur incitèrent ceux qui en profitaient à oublier que ceux-ci ne devaient pas être utilisés à des fins égoïstes, mais pour le soulagement des faibles, des déshérités. Le but des riches devint luxe au lieu de raffinement, pouvoir au lieu de culture. Et à partir de ce changement de vue, d’autres suivirent, c’est ainsi que le grand seigneur devint tyran au lieu d’être le protecteur du peuple.

Ceci causa un malaise parmi les classes modestes et l’ordre qui avait été maintenu par la vertu de l’aristocratie fut troublé. Les hommes en vinrent à se soupçonner mutuellement et ceux qui n’avaient pas le pouvoir devinrent jaloux de ceux qui le possédaient. Des guerres commencèrent et la civilisation des premiers jours fut détruite. C’est généralement lorsqu’un royaume ou une nation approche de la fin que ceci arrive et on ne peut penser que c’est accidentel, car c’est la volonté de Dieu qui l’a provoqué. Les hommes sont utilisés par Lui comme Il le veut et le bon et le mauvais deviennent pareillement les instruments d’un dessein qu’Il souhaite leur imposer. Ce n’est pas Dieu qui fait les hommes mauvais ou bons, Il les utilise pour ce à quoi ils se sont eux-mêmes adaptés. Et pour cette raison il est dit que chaque homme va où est sa propre place.

C’est de l’autocratie et non de l’aristocratie qu’a surgi l’esprit de la démocratie. La tentative d’imposer une régie violente par la force en quelque domaine de la vie que ce soit produit toujours révolte et rébellion. L’esprit devrait diriger le corps et les émotions; mais même ici la même chose est vraie: l’ascète qui force son corps à suivre une ligne d’action particulière, peut réussir à dominer cet organe particulier, mais après un temps donné les émotions et les sens se rebellent et détrônent l’esprit qui s’est imposé à eux comme un tyran. La démocratie est le résultat naturel de la dégénérescence d’une autorité réelle qui, sagement, graduellement et d’une manière sympathique, conduit à l’idéal. Elle est le résultat de l’égoïsme, de la violence et de l’oppression. De ceux-ci ont surgi les fausses revendications de la démocratie sous l’allégation de la liberté individuelle.

Lorsque le Prophète de l’Islam était sur terre, il y a mille cinq cents ans, il vit la nécessité d’enseigner la véritable démocratie, cet esprit d’amour et cette connaissance de l’unité qui se manifeste dans le désir d’égalité des biens spirituels et non des richesses temporelles.

Pour enseigner la véritable égalité des hommes aux yeux de Dieu, le Prophète ordonna qu’un jour de l’année chaque homme, le roi comme le mendiant, se rende à la Kaaba vêtu d’un seul vêtement, ce vêtement devant être exactement du même modèle, pour que les plus grands enfants de la terre et les plus humbles puissent apprendre dans cet acte symbolique a se connaître eux-mêmes, ainsi qu’ils apparaissent aux yeux d’Allah Qui les a faits.

En conclusion, nous pouvons comparer le faux esprit de démocratie au feu qui détruit et dévaste avec une violence rageuse, consumant le bon et le mauvais dans une course dévorante et sans remords.

Ceci est la cause de la dégénérescence mondiale et de la conception erronée de la véritable nature de l’homme sur lequel l’ensemble de l’édifice de la vie est basé.

Le véritable esprit de démocratie vient de la reconnaissance de l’unité de la nature de l’homme et de celle de Dieu. Il ne cherche pas à abattre ni à détruire, mais plutôt à élever et à exalter par l’enseignement du pouvoir de l’amour.

Pendant toute la croissance de l’âme qui connait Dieu, la liberté individuelle est nourrie et entretenue par la grâce de Dieu et il n’y a pas de désir d’être grand, excepté à la façon dont Dieu est grand. Le voyant cannait cette miséricorde protectrice et cette grâce de Dieu comme « une pluie venant d’En-haut » et de cette bénédiction, seuls ceux qui la connaissent peuvent parler. Mais par son pouvoir, un homme devient capable d’apprendre la sagesse et d’unir dans sa propre nature la beauté de l’aristocratie et le pouvoir de la démocratie, car dans les deux, il voit la méthode de Dieu, dans son commerce avec les âmes qu’Il a créées pour Lui-Même.

TALAS du VADAN

de

HAZRAT INAYAT

Il y a Un Individu caché derrière beaucoup d’individus; il y a Une Personne brillant à travers toutes les personnalités.

Etre sans amour c’est être sans vie; aimer est vivre.

L’un respire l’air du Paradis, un autre traverse le feu de l’Enfer; cependant tous deux marchent sur la même terre, tous deux vivent sous le même soleil.

Il y en a qui marchent, il y en a qui rampent, d’autres qui courent et d’autres qui volent; cependant tous les hommes sont réputés semblables.