Jean Gontier : Connaissance et psychisme


12 Jan 2013

(Revue Être. No 2. 1974. 2e  année)

Il est certes fort agréable d’entendre parler de la Vérité ou de lire des écrits à son sujet. Mais tout ceci ne sera jamais rien d’autre que vouloir connaître un pays seulement à travers les atlas, les guides et les récits des voyageurs qui y sont allés ou qui prétendent l’avoir fait. En réalité Connaître, c’est se rendre compte directement par soi-même et non pas penser, éprouver et revivre à travers d’autres.

Mais le « Connais-toi toi-même » socratique et le « Sois ce que tu es » védantique impliquent qu’avant de rechercher la Réalité qui constitue notre véritable nature, on connaisse lucidement notre nature humaine apparente. Il faut se considérer et s’examiner très exactement de la même manière objective qu’un chercheur scientifique conduit une expérience ou examine un échantillon au microscope. Avant tout ce chercheur doit connaître les possibilités et les particularités de ses instruments de recherche ainsi que les conditions dans lesquelles l’expérience est réalisée sinon il risque d’attribuer à l’objet de la recherche des phénomènes qui ne tiennent qu’à la variation des conditions de l’expérience ou à la nature des moyens d’investigation mis en œuvre. Or c’est bien ce qui est omis dans la recherche par excellence qui est celle de la Réalité.

Par l’aberration fondamentale de l’identification, identifier impliquant que deux choses sont tout à fait semblables, l’homme, non seulement se veut la mesure de l’univers, le microcosme, ce qui lui donne l’illusion de pouvoir tout connaître et juger de tout, mais croit également que ce qu’il est intellectuellement, psychiquement et physiquement constitue l’intégralité de la nature humaine. Et c’est là tout le drame de l’homme, Il ne faut pas le chercher ailleurs. Si tout est la Réalité, Brahman dans la terminologie hindoue, et par conséquent si je suis cette Réalité absolue, invariante et permanente, ce n’est certainement pas en tant qu’être relatif, spécifique, évolutif et transitoire. Or c’est bien ce qu’a toujours voulu l’homme : connaître la Réalité à partir de sa nature apparente, pensante, éprouvante et agissante. C’est pourquoi, dans la perspective qui est la nôtre, nous pensons qu’il est indispensable de connaître ce que nous sommes en tant qu’élément de l’espèce humaine avant de rechercher ce qui fonde la nature humaine, faute de quoi on court tous les risques de s’égarer en prenant pour la Réalité ce qui n’appartient qu’au monde phénoménal humain.

Dans un article précédent nous avons vu que nous percevons le monde des phénomènes par l’intermédiaire des sens et que le mental à partir des sensations et des mots et concepts qui lui ont été fournis au départ pour les nommer, les classer et les hiérarchiser, élabore des concepts et des systèmes de plus en plus intégrants. L’un se forme à partir du multiple, l’éternel à partir de l’éphémère et l’essence à partir des phénomènes; mais l’un, l’essence et l’éternel n’ont aucune réalité apparente dans la manifestation. Ce sont des surimpositions fausses, car il s’agit en réalité de l’expression en mode intellectuel d’une autre dimension que l’homme, faute de la connaître, confond à tort avec la manifestation. Contrairement à ce que pense Platon dans le mythe de la caverne, ce n’est pas le monde sensible qui est trompeur et créateur d’illusion, ne présentant qu’un reflet de lui-même, à la manière de ces personnages qui, étant éclairés par le soleil, pourraient seulement être perçus par l’ombre qu’ils dessinent sur le fond de la caverne devant laquelle ils passent. L’homme en réalité voit directement les personnages, mais il les perçoit comme des ombres. Cela rejoint l’image de la corde qui sur un sentier est prise pour un serpent. L’erreur vient de ce qu’elle n’est pas vue en tant que corde, mais cette erreur n’est pas inhérente à la corde, elle se trouve bien dans celui qui la regarde. C’est l’homme qui déforme le réel. Nous en sommes arrivés à la constatation que le mental par la pensée logique ne peut être l’instrument capable de nous faire prendre conscience de ce que nous sommes véritablement. La même question se pose en ce qui concerne notre nature psychique.

Le mot psychisme tire son origine de celui qui en grec signifie âme, c’est-à-dire le domaine spirituel de l’homme. Par déformation, on en est venu à ne plus grouper sous ce vocable, en dehors du domaine physique sensoriel et du domaine de l’intellect logico-mathématique, que les instincts, les pulsions, les sentiments, les émotions, etc. Le psychisme n’est envisagé ici que dans la perspective de l’approche de la Connaissance, et en dehors de laquelle il n’entre pas dans le cadre de nos préoccupations, ni de notre compétence.

On peut se demander pourquoi l’homme qui, dans le domaine des sciences expérimentales, est parvenu à une connaissance de plus en plus poussée du monde extérieur et de la partie physique de son être, en est resté, en ce qui concerne son psychisme, au même point qu’il y a des millénaires au temps où l’homme pensait que les éclairs d’orage représentaient une agression des dieux. Parce qu’il ignore les données instinctives de son comportement qui forment la loi de l’espèce, l’homme continue à chevaucher des chimères et à prendre pour de nobles idéaux et de grandes causes ce qui relève en fait des instincts les plus primitifs.

Se voulant créature divine, l’homme a toujours plus ou moins répugné à considérer sa nature humaine et à la tenir pour ce qu’elle est parce que cela dévalue la fabuleuse opinion qu’il se fait de lui-même. Aussi est-il conduit à refouler cette nature, du moins dans l’Occident judéo-chrétien. Dans cette tradition, dès l’origine, existe la tendance à considérer la chair en général, et plus particulièrement tout ce qui touche au domaine sexuel, comme la cause de la perte de l’état paradisiaque. La chair, cause du péché, finit par devenir elle-même le péché. Et avec le puritanisme on en est arrivé à contraindre au maximum cette nature humaine tenue pour impure. L’homme est créé pour expier et souffrir et le bonheur même est un péché. Il était fatal qu’un tel excès finit par entraîner par réaction un autre excès de sens contraire, celui du total relâchement dans lequel nous vivons actuellement et où l’existence n’est plus conçue qu’en fonction du seul plaisir. Ces deux conceptions sont aussi fausses l’une que l’autre car le sens véritable de l’homme ne se trouve pas dans le refus ou l’exacerbation du plaisir mais dans la connaissance de la réalité.

Tout d’abord, que puis-je connaître de ma nature psychique ? Je possède une structure individuelle qui dépend de l’héritage contenu dans les gènes chromosomiques et inscrit dans les acides nucléiques qui les composent. Cet équipement génétique selon lequel je possède des qualités physiques, psychiques et intellectuelles définies résulte d’autres structures dont l’origine se perd dans la nuit des temps.

L’intelligence, par exemple, est une capacité innée. Elle dépend de la rapidité, de la variété et du nombre des échanges entre les neurones du néocortex. Elle varie avec chaque individu. Elle appartient à l’équipement génétique qui préexistait à ma naissance dans les cellules de mes ascendants. De plus, si on connaît le support du message génétique que constituent les molécules d’ADN, on ignore tout du message lui-même en raison duquel je suis un être humain, non un animal ou un végétal. Je représente la résultante d’un nombre incommensurable de facteurs dont une partie infime m’est connue et dont le reste demeurera sans doute toujours ignoré en raison de la nature informelle et indécelable de ces facteurs.

Depuis une dizaine d’années des médecins, avec les moyens modernes de la physique et de la chimie et les méthodes des sciences expérimentales, ont entrepris des recherches sur le fonctionnement du cerveau. Les résultats auxquels ces chercheurs sont arrivés, étant reproductibles, rendent vraisemblables les hypothèses formulées par eux. Il ne s’agit pas de prendre ces hypothèses pour des vérités. Disons qu’elles donnent de notre comportement une conception plus fondée que les suppositions antérieures, ce qui ne veut pas dire que ce qui va être envisagé par la suite soit tout le comportement humain. Loin de là, mais du moins il importe de ne pas le méconnaître pour autant. Il n’est pas dans notre propos d’entrer dans le détail des hypothèses formulées. En schématisant à l’extrême, on peut dire que l’homme possède dans son cerveau certains éléments que l’on retrouve dans des espèces animales moins évoluées que la sienne. Sous le nom de cerveau il existerait en réalité trois structures distinctes. La première a été appelée par le Dr Mac Lean le cerveau reptilien, parce qu’elle correspond très exactement à la structure cérébrale que l’on trouve chez les reptiles, la tortue en particulier. Ce cerveau commande la recherche de la nourriture pour apaiser la faim et la soif, la reproduction, la protection et la nourriture des jeunes pour la survie de l’espèce, la lutte ou la fuite pour la conservation de l’individu, l’agressivité et la sélection des chefs pour les animaux vivant en groupe.

Vient ensuite une autre structure appelée le cerveau des vieux mammifères. Par le moyen de la mémoire il permet le dressage, c’est-à-dire l’acquisition d’automatismes. Pour reprendre un exemple du Dr Laborit, il est normal qu’un chien se jette sur la nourriture s’il a faim. Mais on peut, par le jeu des récompenses et des sanctions, en faisant éprouver à l’animal du plaisir ou de la douleur, amener ce chien à n’accepter sa nourriture que de la main de son maître. Si on y parvient, on dira que ce chien est bien dressé, qu’il est obéissant et bon chien, le contraire en cas d’échec. Il en est de même pour l’homme. Le premier automatisme que l’enfant aura à acquérir sera le contrôle de ses sphincters.

Le fait de récompenser ou de punir va provoquer du plaisir ou du déplaisir dont la mémoire gardera le souvenir, ce qui, dans une situation identique, va susciter la répétition du comportement qui a entraîné ce plaisir ou ce déplaisir. Ensuite on associera au plaisir et au déplaisir des mots exprimant des concepts qui vont constituer autant de signaux capables de déclencher automatiquement le comportement désiré sans qu’il soit nécessaire dans une étape ultérieure de les accompagner d’une récompense ou d’une sanction. En dernier lieu, il suffira de dire qu’il faut faire ceci et ne pas faire cela pour qu’inconsciemment se produise l’enchaînement : ceci = acte agréable à Dieu ou digne d’un gentleman, vrai, bon, bien, récompense, rappel du plaisir qu’a entraîné l’acte considéré. Le contraire signifiera péché, faute, acte indigne d’une personne bien élevée, faux, mauvais, mal, sanction et rappel du déplaisir résultant de l’acte en question. Par la suite il ne sera même plus nécessaire d’intervenir, il suffira que telle situation se présente pour qu’immédiatement apparaisse le comportement acquis qui lui correspond. Ce qui passe pour les gestes, se passe de la même manière pour les sentiments, les idées et les croyances. Mais comme le souvenir du plaisir ou du déplaisir s’émousse et que le doute peut s’installer dans l’individu, on maintiendra la soumission avec l’espoir de plaisirs ou la crainte de déplaisirs à venir. Tel comportement fait entrevoir la possibilité d’un plaisir que provoquera une récompense quelconque. Cela va du bon point à la place au paradis ou à la bonne réincarnation en passant par les décorations, les prix, les titres, la notoriété, etc. A l’inverse tel comportement aura pour conséquence d’entraîner, selon toute probabilité, une sanction source de déplaisir. Cela va de la menace d’être puni à celle de l’enfer pour l’éternité ou d’une mauvaise réincarnation en passant par toutes les menaces de mise au pilori sous une forme ou une autre, le bannissement, l’internement, l’exécution, etc.

Ainsi l’éducation, en inculquant à l’enfant des automatismes physiques, psychiques et mentaux, obtiendra de lui la maîtrise plus ou moins réussie de ses pulsions primitives et un comportement qui permettront, d’une part, l’insertion de l’intéressé dans une vie communautaire et, d’autre part, le maintien et la survie de la structure sociale à laquelle il appartient.

Il faut se rendre compte parfaitement de tout notre conditionnement génétique et de notre conditionnement social (ainsi que l’action et rétroaction de l’un sur l’autre), sur notre comportement, nos jugements de valeur et plus généralement notre façon de penser, ce dont nous ne pourrons jamais nous affranchir entièrement, même si on vit la Réalité. Ces conditionnements innés et acquis au sortir de l’enfance ne seront jamais remis en question par la presque totalité des êtres humains qui se serviront uniquement de leur cerveau archaïque. Il importe de savoir que changer d’opinion n’est jamais que changer d’aliénation. Il ne s’agit pas de refuser tout conditionnement, ce serait stupide car l’homme, incapable d’exister seul, ne peut vivre sans un dressage social, pas plus qu’il ne peut s’affranchir de son héritage génétique, des nécessités de l’existence et de la mort. Mais être conscient de cette situation entraîne la certitude que le problème de la liberté ne peut se situer à ce niveau. Actuellement on parvient en laboratoire, par des moyens électrochimiques, à agir non seulement sur tout le comportement des animaux mais également, avec des sujets volontaires, sur celui de l’homme. On peut commander à volonté la crainte, l’agressivité, la passivité, la tendresse, le sentiment maternel, la faim, la soif, etc. Cela remet en cause la conception que nous avons de nous-même, mais ne vaut-il pas mieux se rendre à l’évidence lorsqu’on voit où nous a menés jusqu’ici le fait de se voiler la face et de faire du pharisaïsme à propos de notre nature animale. Il n’est pas question de prendre parti dans les querelles qui opposent les behaviouristes, skinnériens ou autres, aux tenants d’une société physicochimique huxleyrienne. Peu m’importe que je sois congénitalement agressif ou que je ne sois rendu tel qu’en raison de circonstances qui, par le jeu des stimuli, vont entraîner en réponse un comportement agressif. Ce qui compte pour moi c’est d’être conscient qu’en tant qu’animal humain je suis capable, tant que n’est pas faite l’expérience de ma véritable nature, d’être agressif, violent, dominateur haineux et destructeur de mon semblable si les freins inhibiteurs sociaux et religieux deviennent inopérants pour une cause ou une autre, ou si les circonstances font que ma structure individuelle ou celle du groupe auquel j’appartiens se trouvent menacées et cela parce que la partie simiesque de ma nature est toujours présente, potentiellement et inconsciemment, et prête à se manifester.

Il faut également comprendre le processus de tout sentiment que l’on dit noble. Aimer par exemple, c’est focaliser sa capacité d’amour sur un objet ou un être. Mais la véritable raison de cet amour reste l’amour, le plaisir que procurent l’objet ou l’être aimés, en sorte que ce qu’on croit aimer ce n’est pas quelque chose ou quelqu’un mais l’amour qu’ils provoquent. En définitive et quoi qu’on en pense, aimer c’est s’aimer soi-même à travers l’objet ou l’autre. C’est pour cela qu’on exige de la part de l’autre des preuves et des confirmations sans cesse renouvelées que l’on est aimé. Je t’aime pour l’amour qu’à travers toi je trouve.

Seul le véritable amour est celui qui, né de la connaissance de la Réalité, parce qu’il n’a d’autre source que la Réalité même, s’étend indistinctement à toutes les choses et à tous les êtres et n’en exclut aucun. Tel était l’amour qui animait François d’Assise.

Enfin on trouve dans le cerveau une troisième structure. C’est le néocortex orbito-frontal, le cerveau du conscient, du langage logico-mathématique, capable d’imagination et de création, de nouvelles structures intellectuelles, artistiques ou techniques.

L’homme a jusqu’ici, faute de connaissances scientifiques expérimentales exactes, interprété et justifié en toute logique, en les enfermant dans des jugements de valeur, les pires instincts du cerveau reptilien. Il est nécessaire de saisir d’une manière aiguë et aussi lucide que possible l’héritage simiesque qui vit en nous. Il n’est pas aisé de percer le mur de la respectabilité, de la dignité et de la notoriété pour le plus souvent découvrir derrière la volonté de domination et de puissance, l’ambition démesurée, le désir d’être grand, beau, fort, admiré, aimé, etc., et encore plus loin la peur qui est peut-être le sentiment le plus fondamental de l’homme et qui se manifeste dans le conscient par l’inquiétude et l’angoisse. Point n’est besoin ici de rechercher les causes de cette peur pour savoir si elle tient à la nature même de l’homme, aux conditions dramatiques dans lesquelles il a vécu à l’origine, menacé en permanence par les éléments, les animaux plus puissants que lui et ses semblables, ou au fait que l’homme est entièrement à la merci des autres pendant de nombreuses années avant de pouvoir subvenir seul à ses besoins. Toujours est-il que cette peur est là et on peut se demander si ce n’est pas elle qui pousse l’homme pour se rassurer à être dominateur et agressif sans être menacé, à prétendre avoir raison contre toute évidence, à se vouloir aimé ; à désirer toujours plus de biens, de connaissances, de gloire et de plaisir et par besoin de sécurité à se placer sous la protection de groupes sociaux et religieux ou à implorer celle des dieux, à se soumettre aveuglément et servilement à la dictature ou à la folie d’un chef ou d’un maître, comme aux temps de la horde primitive où c’était alors une question de vie ou de mort.

Nous pensons que cette peur fondamentale et globale qui n’a rien de comparable à la crainte éprouvée en face d’un danger réel immédiat, tient au fait que l’homme se sent menacé, isolé et vulnérable parce qu’il lui manque la conscience de ce qu’il est réellement. Dès l’instant où se produit la réintégration consciente dans l’unité il n’y a plus de menace, puisque rien ne peut atteindre la Réalité qui est ma véritable nature. La peur fondamentale et sa manifestation : l’angoisse disparaissent et avec elles les palliatifs employés jusqu’alors pour se rassurer et se protéger. Alors seulement est connue la véritable liberté où l’emprise des désirs s’est évanouie parce que tout ce qui touche à la nature humaine se trouve dépolarisé, comme la vision de la lumière du soleil rend inutiles toutes les autres.

L’examen de la partie psychique de nous-même doit se faire sans aucun sentiment de culpabilité, sans porter de jugement. Cela ne veut pas dire qu’il faut donner libre cours à nos instincts et à nos désirs comme le font ceux qui, s’imaginant vivre la Réalité et ignorant que ce vécu est permanent à travers tous les instants et les actes de l’existence, demeurent encore dans la dualité en continuant à distinguer, d’une part, un état dont ils n’ont conscience qu’à la condition de diriger vers lui leur attention, d’y penser et, d’autre part, le domaine des phénomènes soumis au fatum, à la fantaisie du destin, où plus rien n’ayant d’importance on continue à répondre aux sollicitations des désirs toujours présents, même s’ils ne sont plus aussi tyranniques. C’est l’étape de la confusion où, suivant l’aphorisme oriental, les montagnes ne sont plus les montagnes, alors que le vécu véritable de la Réalité, du fait même qu’il est, réoriente tout l’être, le vouloir et le désir s’évanouissant parce qu’ils sont devenus sans objet.

Si la connaissance de notre nature humaine tant psychique qu’intellectuelle ou physique était entreprise seulement pour elle-même, on aboutirait à ce que font les psychanalystes lorsque, après avoir amené leurs patients à démonter les rouages de leur mécanisme intérieur, ils leur disent : « Vous voyez maintenant ce que vous êtes, arrangez-vous pour vivre avec vous-même et vous réinsérer dans la société comme vous pourrez ». Ce qui revient à continuer à vivre avec sa peur et ses complexes dont on est seulement devenu conscient, croit-on, en les affublant d’une explication intellectuelle. C’est comme si un médecin disait à un malade : « Vous ne savez pas pourquoi vous souffrez; je vais vous le dire, c’est à cause d’une tumeur sans aucune gravité qui se trouve placée dans telle partie de votre cerveau » et qui ne ferait rien pour supprimer cette tumeur, ce qui entraînerait la disparition de la souffrance, mais se contenterait de prescrire des analgésiques pour calmer temporairement la douleur et aider à la supporter.

Par contre, la connaissance en profondeur de notre nature psychique dans la perspective de l’éveil à la Réalité va permettre non pas de modifier cette nature, mais de ne plus en être l’esclave inconscient et la dupe, comme la connaissance des lois de l’attraction et de la gravitation a rendu l’homme capable non de modifier ces forces en quoi que ce soit, mais de s’en affranchir et de quitter la Terre.

L’attention, n’étant plus accaparée en permanence par l’emprise de l’être et celle du monde par voie de conséquence, va se trouver disponible sans qu’il y ait d’ailleurs à intervenir car cela se fait de soi-même. Mais comme l’examen critique de son équipement psychique et intellectuel a apporté la certitude que les instruments de l’éveil ne pourront être ni les croyances, ni les idées, ni les sentiments, ni les désirs et ni les actions, l’attention, mue par l’aspiration à connaître la Réalité, ne trouvera plus d’objet où se fixer. Elle va devenir une interrogation informulée et globale se situant dans une totale inconnaissance et n’attendant plus aucune réponse de soi que l’on sait incapable de fournir, ni d’autrui puisque la réponse de celui-ci passerait encore fatalement par soi et l’on aboutirait à la même impasse que précédemment.

La réponse ne peut donc être apportée que par la Réalité elle-même, Et à l’instant où cela se produit, on s’aperçoit que rien n’est acquis parce qu’il n’est rien que nous ne soyons déjà. C’est le sens de la parole : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé ».