Z. William Wolkowski : De la responsabilité du chercheur


13 Dec 2011

(Revue Psi International. No 2.  Novembre-Décembre 1977)

En présentant cette nouvelle revue, Jacques Lacroix et ses collaborateurs assument une lourde responsabilité. En effet, nous voyons autour de nous un intérêt grandissant pour ce que certains appellent les phénomènes paranormaux, ou le surnaturel.

Il y a deux ans, s’est tenu à Bogota, en Colombie, le Premier Congrès Mondial de la Sorcellerie. A la clôture de ce congrès, les conférenciers étaient reçus au Palais Présidentiel. Cette séance suivait immédiatement une réunion du Conseil des Ministres, et le gouvernement au grand complet y assistait. Au cours des débats, un voyant vénézuélien, Monsieur Freites, proposa d’effectuer une démonstration improvisée. Il se livra à une expérience de télépathie, partiellement réussie, avec le ministre des PTT ! (sic). S’adressant ensuite au ministre de la Défense, il lui décrivit un document renfermé dans un portefeuille placé dans la poche intérieure de son uniforme : l’exactitude du résultat fut sur le champ vérifiée. Finalement, avec l’accord du Président de la République Colombienne, le voyant se livra à un diagnostic de santé obtenu par des moyens psychiques, portant sur sa personne, littéralement de la tête aux pieds. De l’aveu de l’intéressé, il avait réussi à 85 %.

Il y eut beaucoup de bravos. J’ignore quelle suite eut cette démonstration.

La vague d’intérêt pour le paranormal trouve également son écho chez les chercheurs qui utilisent la méthode scientifique. Les physiciens, en particulier, y voient la possibilité de découvrir des lois nouvelles sur le comportement de la matière, sur des énergies inconnues, peut-être une découverte sensationnelle. Dans les réunions récentes, le phénomène de psychocinèse a beaucoup retenu l’attention des scientifiques [1].

Dans cet enthousiasme et cet emportement, il est aisé d’oublier le problème éthique et la responsabilité morale du chercheur.

Ainsi dans un livre récent de Charles Panati, The Geller Papers, l’étude la mieux documentée sur la déformation « paranormale » du métal par Uri Geller provient d’un laboratoire de recherche sur les armes de la marine américaine, et l’alliage décrit possède des propriétés stratégiques. Pour moi, ceci est loin d’être une coïncidence.

D’autres chercheurs, certains parapsychologues, se réjouissent d’un tel retentissement, et vont jusqu’à dire que ce livre est une « grenade qui va exploser dans les amphithéâtres de la science ».

Il y a deux ans, à l’époque où je travaillais encore avec un sujet capable de psychocinèse (PK), j’ai voulu intéresser un collègue à la possibilité d’influencer le patrimoine génétique de la drosophile (ou mouche à vinaigre), et prouver peut-être que le PK est en mesure d’influencer l’évolution de l’espèce.

A moitié en riant, j’ai fait remarquer qu’un tel résultat serait probablement couronné du prix Nobel avant la fin du siècle. Mais mon interlocuteur avait une toute autre expérience en vue. A son avis, le moyen le plus sûr d’attirer l’attention et les crédits sur les recherches en parapsychologie, serait de demander à un sujet de provoquer une panne d’ordinateur dans une base de lancement de fusées ! Que celui, parmi nous, qui n’a jamais pensé à une telle possibilité, lui jette la première pierre…

Il me semble qu’il existe depuis toujours des voies plus élevées pour démontrer la position de l’Esprit par rapport à la Matière, pour vivre cette position de l’Esprit, et pour épanouir cet HOMO (devenu) REDUCTUS.

Le fait que la psychocinèse, ainsi que les prétendus « pouvoirs psychiques », nous obsèdent particulièrement, semble être une manifestation spécifique et malsaine de notre civilisation actuelle. A beaucoup d’égards, le terme de « faiblesses psychiques » serait plus approprié.

La tradition orientale, par exemple, ne leur attache que peu d’importance. Au mieux, elle suggère de les négliger et de les éviter, car il ne s’agit pour elle que de manifestations secondaires d’un cheminement de découverte, plein d’embûches et d’épreuves, jusqu’au moment où l’homme serait prêt à les assumer pleinement ; et elle souligne les dangers divers liés à leur développement désordonné. Dans cet esprit, elle fait une heureuse distinction entre les manifestations d’un maître spirituel, d’un envoyé de Dieu, même insignifiant, et celles d’un acteur PK utilisant ses pouvoirs comme magicien.

Aux yeux du physicien, qui ne voit que le sommet de l’iceberg, par contre, cette distinction n’existe pas. On peut oublier tout ceci, le considérer comme spéculation sans substance, au-delà de la physique et de la science, mais ce que le scientifique ne peut se permettre d’oublier, c’est la responsabilité morale qui le lie aux autres.

Pour ma part, entraîner, stimuler, disséminer et … inévitablement appliquer ces dits effets PK, implique une lourde responsabilité.

Nous connaissons la loi de Murphy [2], mais nous ignorons tout sur les changements invisibles que provoque le sujet PK, qui, selon la sagesse traditionnelle, s’ouvrirait à un courant d’énergies habituellement indignes de la collaboration de la conscience humaine. Dès maintenant, 9 physiciens sur 10 travaillent sur des énergies invisibles, c’est-à-dire qui n’existent pas selon les sens de notre corps physique, mais la gamme est loin d’être épuisée.

Nous nous trouvons dans une situation où les acteurs PK sont rares et précieux, où les chercheurs se hâtent de prouver leurs prétentions et de plaire à leur patron. Il est difficile d’être serein sur le résultat probable d’un tel déséquilibre.

Espérons que le temps introduira le philosophe et le maître spirituel à une place équivalente ou supérieure à celle occupée par le physicien, et qu’ils pourront décrire en profondeur ces phénomènes du monde invisible.

Et peut-être l’opinion exprimée ici — si maladroitement — aidera-t-elle à saisir les implications lointaines de la recherche dans ce domaine, lorsqu’elle n’est dirigée que par la simple curiosité et l’orgueil, sans souci de gouverne supérieure, et avec une motivation douteuse, dans une science sans conscience.


[1] Congrès de la Parapsychology Foundation, Genève 1974 ; congrès de la Parapsychology Association, Utrecht 1976 ; symposium Parascience, Université de Londres, 1975 et 1976.

[2] En langage clair, la probabilité qu’une tartine beurrée tombe sur le tapis du mauvais côté, est proportionnelle au prix du tapis.