E. O. Wilson / Yves Christen : D’où vient l’esprit ?


01 Nov 2011

(Extrait du Figaro Magazine 1983)

Aujourd’hui, le problème de la science c’est l’âme

Comment le cerveau produit-il l’esprit? C’est la grande question scientifique de cette fin de siècle. Le plus célè­bre biologiste actuel, le Pr Edward Wilson, son confrère Charles Lumdsen, le prix Nobel Konrad Lorenz et notre collaborateur Yves Christen présentent les dernières découvertes sur la genèse de la pensée.

Décidément, les penseurs du futur jugeront notre début de siècle bien étrange. Sous l’influence d’idées toutes faites, l’homme a longtemps été considéré comme une machine se contentant de réagir d’une façon quasi réflexe aux stimuli venus de l’extérieur. Entre le stimulus et la réponse, à quoi bon s’intéresser à la « boite noire », le cerveau, l’esprit ou l’âme ?

Brusque changement de décor depuis quelques mois : l’esprit revient au centre du débat scientifique. Ce n’est plus simplement une notion métaphysique. Des chercheurs de premier plan n’hésitent plus à en faire l’objet de leur préoccupation. Les deux ouvrages récents sur le système nerveux, celui de Jean-Pierre Changeux (l’Homme neuronal) qui est déjà un best-seller et celui de Marc Jeannerod (le Cerveau-machine) commencent tous deux par un chapitre sur la notion d’âme. Le Pr Edward Wilson s’intéresse à la genèse de l’esprit et plusieurs chercheurs réunis à Fès sous la houlette de Jean Charon publient un ouvrage collectif : l’Esprit et la Science.

Qu’on ne s’y trompe pas, cette série de travaux nouveaux est lourde de signification. Tout se passait jusqu’à présent comme si les chercheurs faisant profession d’étudier l’esprit humain se contentaient d’observer des cellules, de décrire le cheminement de l’influx nerveux ou tout autre processus dans lequel la trace du mental n’est guère apparente. Il semble que l’on soit désormais décidé à revenir à l’essentiel, à l’esprit. Mais sans quitter les solides notions matérielles de la science.

Que l’esprit ait des bases physiques, que le cerveau soit le siège de l’esprit, voilà qui n’est guère douteux. Diverses expériences et observations chez l’homme l’attestent. Le Pr Karl Pribram de l’université Stanford en Californie en a décrit plusieurs lors du colloque de Fès. Par exemple celle-ci : « On a enlevé une tumeur du lobe occipital d’un côté du cerveau d’un patient. L’opération chirurgicale le rend incapable de voir des objets qui lui sont présentés du côté opposé à l’ablation, mais il peut cependant déterminer la position d’objets et même reconnaître leurs différences de forme. Quand on lui fait remarquer qu’il nomme correctement les objets, il affirme qu’il n’est pas conscient de voir quoi que ce soit et qu’il ne fait que deviner. » Tout cela atteste des liens entre le cerveau et l’esprit humain. Mais aussi de la dissociation entre la conscience, la perception, les sentiments.

La machine la plus intelligente

Mais comment le cerveau produit-il l’esprit ? Les hypothèses ne manquent pas. On connaît celle de Descartes : un modèle hydraulique selon lequel les sens excitent le cœur gui pousse les « esprits animaux » vers les cavités du cerveau. L’esprit fonctionnerait alors comme les soufflets d’orgue insufflent l’air. C’est une glande spéciale, siège de l’âme selon Descartes, la glande pinéale, qui en s’inclinant d’un côté ou l’autre gonflerait les tuyaux d’orgue en question afin de les rendre perméables aux esprits animaux. Le modèle de Descartes, on s’en doute, a vécu. L’esprit n’agit plus comme des tuyaux d’orgue mais, ainsi que le dit le professeur Jeannerod, « l’âme fonctionne à l’électricité ». C’est-à-dire grâce à l’influx nerveux.

Usine électrique, le cerveau est aussi une usine chimique. Les messages échangés d’une cellule nerveuse à l’autre envoient les informations importantes. Preuve que ces échanges ont à voir avec l’esprit humain : quand l’usine chimico-électrique tombe en panne, il s’ensuit des maladies mentales.

Mais, s’il est une machine, le cerveau est-il une machine comme les autres ? Le Pr Jeannerod pose la question : « Le cerveau n’est-il qu’une machine à réagir, ou bien une « machine intelligente » qui non seulement se construit et se contrôle, mais organise son propre environnement ? »

Pour aborder ce problème, l’universitaire lyonnais prend l’exemple du mouvement. Banal, le fait de bouger ? Sûrement pas. Le mouvement traduit le passage de l’inanimé à l’animé (c’est-à-dire habité par l’âme). Il est le moyen pour le physiologiste de pénétrer à l’intérieur du vivant vers la source de Faction.

Qui décide de l’acte ? Qui se le représente avant de l’accomplir ? Le problème est sans fin. Descartes place à l’intérieur du corps une sorte d’homoncule s’affairant à réaliser les opérations psychiques. Risible ? Pas évident. C’est bien ainsi que la plupart d’entre nous se représentent la vision : une sorte de caméra. Mais alors qui regarde la caméra ?

Le prix Nobel François Crick a bien compris l’absurdité du système.

— Récemment, explique-t-il, j’essayais désespérément d’expliquer à une femme intelligente le problème de la perception. Comme elle ne parvenait pas à comprendre où il résidait, je finis par lui demander, en désespoir de cause, comment elle croyait voir le monde. Elle me répondit qu’elle pensait avoir à l’intérieur de la tête une sorte de récepteur de télévision « Et, alors, demandais-je qui le regarde ? » Instantanément, elle comprit le problème.

La plupart des neurobiologistes, poursuit Crick, sont d’accord sur le fait qu’il n’y a pas d’homoncule dans le cerveau. Malheureusement, il est plus facile de souligner une erreur que de l’éviter. Nous avons tous l’intime conviction qu’un homoncule interne nous caractérise : le moi. Peut-être s’identifie-t-il au mécanisme de command d’ensemble du cerveau, mais la nature de cette commande centrale reste à découvrir.

En y délogeant l’homoncule, les chercheurs d’aujourd’hui revalorisent le cerveau.

— Au fond comme le dit le Pr Jeannerod, à propos du schéma de Descartes, la machine cérébrale du XIXe siècle n’était pas une machine plus intelligente que l’automate du XVIIIe siècle.

Et l’universitaire lyonnais d’anoblir la fonction cérébrale. Une fonction qui tient sa noblesse de l’action. L’action qui permet de répondre à l’environnement, mais surtout de 1e questionner, de le représenter, de le tester.

C’est ce que révèlent les toutes récentes et fascinantes expériences de H. Dolezal. Ce chercheur s’est imposé, en guise de lunettes, le port de prismes déformants. Il voyait le monde à l’envers. Pour attraper un objet vers le sol, il devait regarder vers le haut et diriger ses mains vers le bas. Renversant ! Mais payant : après quelques jours, le Dr Dolezal pouvait, nager monter à bicyclette et lancer un ballon. Il savait vivre à l’envers.

Son succès a été, on l’imagine, analysé en détail. L’une des conditions essentielles est connue : le sujet perturbé dans sa vision du monde doit être actif s’il veut s’adapter. La perception passive seule n’apporte aucun bénéfice La preuve ? Des porteurs de prismes promenés en fauteuil roulant n’apprennent rien de comparable à ceux qui se déplacent librement dans le laboratoire.

L’étonnante auto-observation de Dolezal confirme d’emblée d’autres expériences tout autant fascinantes. En particulier, le manège imaginé par les Drs Held et Hein dans les années 60 : deux chatons sont placés dans une cage et éclairés seulement quelques heures par jour ; l’un des animaux peut se déplacer tout en entraînant un second fixé dans une nacelle. Les deux chatons accomplissent donc la même trajectoire circulaire, mais seul l’un d’entre eux agit. L’autre ne fait que subir. Dans ces conditions, le premier animal se développe normalement, mais pas l’autre.

D’où l’hypothèse du Pr Jeannerod : « C’est par le mouvement, par l’acte, que se trouve alimentée la machine cérébrale. » Une machine vorace et volontaire : « Tout le sens du mouvement spontané est là : ce n’est pas l’environnement qui sollicite le système nerveux, le modèle ou le révèle. C’est au contraire le sujet et son cerveau qui questionnent l’environnement, l’habitent peu à peu et finalement le maîtrisent. »

Yves Christen

La biologie confirme les lois de la morale universelle par Edward Wilson & Charles Lumdsen

Quelle est l’origine de l’esprit, essence même de l’humanité ? A cette question, il n’existe pas à ce jour de réponse définitive. Mais nous en suggérons une. Nous croyons que le secret de l’apparition soudaine de l’esprit réside dans « l’activation » d’un mécanisme qui, tout à la fois, obéit aux lois physiques mais est de nature unique et propre à l’espèce humaine. D’une manière ou d’une autre, celle-ci a allumé, lors de son évolution, un feu prométhéen… Il s’agit d’une interaction compliquée, fascinante, dans laquelle la culture est engendrée et façonnée par des impératifs biologiques, tandis que, simultanément, des caractéristiques biologiques sont altérées par l’évolution génétique qui réagit à l’innovation culturelle. Nous croyons que la coévolution gènes-culture, toute seule et sans aucun autre apport, a créé l’homme.

La coévolution des gènes et de la culture est fort bien illustrée — quoique sous une forme élémentaire — par le cas de l’inceste, et particulièrement par celui de l’inceste entre frère et sœur, pratique qui a été étudiée de très près sous divers aspects. Au cours de leur développement mental, les individus doivent faire un choix entre deux sortes de partenaires sexuels : ceux auxquels ils sont apparentés et les autres. Ceux qui acceptent de s’unir à leur collatéraux (frères ou sœurs) ont en moyenne davantage d’enfants anormaux, en raison de l’effet bien connu de la consanguinité. Par ailleurs, les règles épigénétiques qui détournent l’esprit de l’inceste produisent des modèles culturels qui en renforcent l’effet : tabous, récits mythologiques effrayants. Ainsi, le processus coévolutif est mis en mouvement ; les personnes qui se conforment à l’aversion pour l’inceste et aux tabous contre cette pratique donnent naissance à des rejetons plus sains ; les gènes qui prescrivent la prohibition de l’inceste demeurent en nombre élevé dans la population ; et la prédisposition contre l’inceste est renforcée comme règle épigénétique. Les deux systèmes héréditaires ont évolué ici de concert : les gènes qui créent les règles épigénétiques et la culture qui offre les choix sur lesquels agissent les règles.

Des choix culturels

Les données fournies par toutes les recherches dont nous avons étudié les résultats convergent : elles révèlent une transmission culturelle du type « gènes-culture », c’est-à-dire, de la part de l’esprit humain en développement, une préférence automatique pour certains choix culturels plutôt que pour d’autres.

Ainsi, les expressions du visage varient considérablement, on le sait, d’une culture à l’autre; toutefois, il existe dans toutes les cultures de fortes tendances qu’on peut ranger dans l’ordre de transmission « gènes-culture » et qui s’opposent nettement à une forme purement culturelle de transmission. Tous les peuples du monde ont un registre commun d’expressions pour exprimer la peur, le dégoût, la colère, la surprise et le bonheur. Paul Ekman, de l’université de Californie (San Francisco), a su très élégamment mettre à l’épreuve la force de cette prédisposition. Il a photographié des Américains qui exprimaient ces émotions et des membres des tribus des montagnes néo-guinéennes en train de raconter des histoires où des sentiments analogues jouaient un rôle important. Et quand, par fa suite, on a montré aux individus de chacune de ces deux cultures (Nouvelle-Guinée et Amérique) des portraits d’hommes de l’autre culture, ils ont interprété la signification des expressions des visages qu’on leur présentait avec une exactitude de plus de 80 %, et cela bien que les indigènes néo-guinéens eussent été fort peu soumis aux influences du monde extérieur et que les Américains en cause ne sussent rien de la culture papouasienne.

LA BIOLOGIE APPLIQUÉE AUX SCIENCES SOCIALES

DES insectes à l’homme. Tel est l’itinéraire du Pr Edward Wilson, du musée d’Histoire naturelle d’Harvard. Il y a dix ans, il était le principal spécialiste des fourmis. Aujourd’hui, il s’intéresse à l’homme et il est le biologiste dont on parle le plus au monde. Spécialiste des insectes, éthologiste réputé au même titre que Konrad Lorenz, Wilson s’intéresse de longue date à la vie sociale.

Des insectes aux vertébrés plus évolués, il n’y a finalement qu’un pas, long certes, mais à la mesure des chercheurs ambitieux. Wilson le franchit timidement en 1971, en concluant son traité sur les insectes sociaux qui deviendra aussitôt la bible des entomologistes, par un chapitre intitulé « Sociobiologie ». Il y crée une nouvelle science à laquelle il consacre un énorme livre en 1975. Cette science a pour objet l’étude des comportements sociaux chez l’animal et l’homme. Il passe d’ailleurs dans sa conclusion, de l’animal à l’homme. Puis dans un nouveau livre paru en 1978: la Nature humaine. Du coup, c’est l’explosion : la guerre de la sociobiologie. Les auteurs marxistes se déchaînent contre Wilson. Durant quelques années.

Aujourd’hui le monde scientifique s’est apaisé. Wilson a pour l’essentiel gagné. Les plus célèbres revues scientifiques du monde considèrent son point de vue comme l’hypothèse centrale de la biologie actuelle. Une hypothèse qui peut se résumer en ces termes : les êtres vivants, hommes y compris, s’efforcent, suivant le schéma darwinien de la sélection naturelle, d’obtenir le maximum d’avantages, le principal avantage étant de répandre au mieux les gènes (les particules porteuses de l’hérédité) qu’ils portent.

En 1979, Wilson s’attelle à cette nouvelle tâche : élaborer la première interprétation scientifique de la culture en fusionnant sciences humaines et biologie. Dans cette tâche, il est rejoint par un jeune chercheur, physicien à l’origine : Charles Lumdsen qui vient de terminer son doctorat à l’université de Toronto.

Lumdsen a une solide formation de mathématicien. Il jongle avec les équations comme Wilson avec la science éthologique. Au début, les deux hommes envisageaient de s’intéresser aux insectes sociaux afin de bâtir des modèles mathématiques de leur comportement. Cette étude ne s’est pas réalisée.

Wilson explique pourquoi :

— Chaque fois que nous étions assis dans notre bureau et que nous tentions de discuter des insectes, la conversation dérivait immanquablement vers la sociobiologie humaine. Nous envisagions sous toutes leurs faces les problèmes insolubles de l’esprit, de la conscience, du libre arbitre et de la diversité culturelle. Nous nous demandions si ces phénomènes dressaient devant la sociobiologie humaine des barrières insurmontables. Existe-t-il vraiment entre la biologie et les sciences sociales et humaines un no man’s land infranchissable ? Il nous paraissait très improbable que la nature fut divisée en des domaines de la réalité à ce point indépendants les uns des autres.

Progressivement les deux chercheurs abandonnent donc les insectes pour la culture humaine.

— En général, nous dit Wilson, on considérait encore comme un péché de « biologiser » les sciences humaines, et les frontières de celles-ci étaient défendues avec un dévouement patriotique.

Wilson et Lumdsen s’attelèrent à la tâche.

En 1981, un premier livre de synthèse vit le jour sous le titre Genes, Mind and Culture (les gènes, l’esprit et la culture). Hélas ! l’ouvrage est à peu près illisible pour la plupart des lecteurs : il nécessite trop de connaissances mathématiques. C’est pourquoi Wilson et Lumdsen en ont préparé une édition simplifiée pour le grand public : le Feu de Prométhée, paru en français. Il ne s’agit rien moins que d’expliquer en termes simples l’origine de la culture. Et, par là même, de rendre l’hommage qui est dû à celui qui a volé aux dieux le feu du ciel.

Yves Christen

Ce sont peut-être les phobies qui illustrent le plus spectaculairement la tendance innée qu’ont les êtres humains à apprendre une chose plutôt qu’une autre (transmission gènes-culture). Les phobies sont, comme on sait, des terreurs extrêmes qui s’emparent de certaines personnes et suscitent chez elles des nausées, des sueurs froides et d’autres réactions.

Typiquement, la phobie se manifeste violemment après une expérience désagréable, et elle est ensuite extrêmement difficile à supprimer, même si le patient est confié aux soins d’un psychiatre qui le rassure et le suit. Il est à remarquer que ce qui provoque le plus facilement les phobies, ce sont plusieurs des pires périls associés à l’environnement préhistorique de l’homme : espaces clos, montagnes, orages, eaux torrentueuses, serpents, araignées. Inversement, et c’est également notable, il est rare que cette névrose découle des dangers associés à la société technologique moderne : armes à feu, lames acérées, automobiles, explosifs, prises de courant électrique. Rien ne peut mieux illustrer le caractère particulier et parfois périmé des normes qui régissent la formation de l’esprit humain.

La sélection des esprits

La coévolution gènes-culture peut-être commencé chez l’Homo habilis de la façon suivante. Notre lointain ancêtre avait un cerveau un peu plus grand que celui du chimpanzé moderne. Les indices archéologiques limités dont on dispose suggèrent qu’il occupait certains campements pendant des périodes prolongées et qu’il fabriquait des formes très élémentaires d’instruments en pierre. Il avait atteint un niveau d’intelligence suffisant pour se rappeler un peu plus de choses et s’en souvenir un peu plus longtemps que les chimpanzés. Peut-être même avait-il acquis la toute première version d’un vrai langage en investissant d’une signification arbitraire certains de ses sons et de ses estes primitifs. Ainsi l’Homo habilis, quoi qu’il fût encore en partie simien selon nos normes humaines contemporaines, avait déjà quelque peu dépassé le niveau de culture du chimpanzé. Si cette interprétation est correcte, notre ancêtre avait franchi un seuil d’une énorme importance. Pour la première fois dans l’histoire de la vie, le mécanisme coévolutif s’était mis en marche.

Cet Homo primitif faisait donc l’expérience du langage et du comportement social. Au début, les gènes tenaient la bride courte à ces tentatives : ils ne lui permettaient l’accumulation que de souvenirs très limités et d’un vocabulaire minuscule. La musique, l’art et le mythe étaient encore loin dans l’avenir, bien au-delà des facultés de l’esprit d’Homo habilis et même de toute prédisposition qu’il aurait pu avoir à les inventer. Mais dès un stade précoce, l’exploration culturelle d’Homo habilis doit lui avoir fourni l’aptitude à communiquer quelques informations fondamentales sur les sujets les plus importants pour la survie et la reproduction : l’emplacement des sites propres à l’alimentation et celui des points d’eau ; les caractéristiques des bandes voisines, amicales ou hostiles, fortes ou faibles ; et les degrés de parenté et la conduite des autres membres de la même bande.

Au fur et à mesure que cette capacité se développait, au gré de milliers de générations, Homo habilis s’est mué en Homo erectus, une espèce de bien plus grande envergure. Les formes primitives de culture de celui-ci, facilitées par sa faculté croissante de mémoire, s’étendirent lentement à de nouveaux domaines : le langage et le comportement social. Exerçant une traction sur la bride par laquelle les gènes les retenaient, ces formes de culture commencèrent à modifier ceux-ci. Avec une aptitude génétique plus grande à l’intelligence, Homo erectus disposait d’un appareil plus vaste de choix dans le domaine de la perception, dans celui de la réflexion et dans celui du comportement. Mais, son intelligence n’était pas mécanique : elle avait un caractère spécialisé, spécifiquement humain. Quand les membres de la bande opérèrent certains choix individuels de préférence à d’autres (par exemple quand ils décidèrent de se servir d’outils de pierre), il en découla pour eux un taux plus élevé de survie et de reproduction. De sorte que ceux qui possédaient dans leurs gènes les « règles » qui les orientaient vers les bons choix ont été mieux représentés dans les générations ultérieures. Ainsi, les gènes qui président aux règles épigénétiques les plus efficaces se sont répandus dans la population au cours des générations.

Supposons qu’au cours de milliers de générations, il ait existé des variantes entre les manières dont se développaient les esprits des jeunes enfants. Certains d’entre eux n’héritaient que des mécanismes les plus généraux pour résoudre les problèmes tandis que d’autres étaient équipés dès leur naissance de tendances et d’indices innés qui accéléraient leur développement mental dans certaines directions. Ces derniers maîtrisèrent mieux le monde social réel dans lequel ils sont nés et, de ce fait, ont légué aux générations suivantes un nombre de plus en plus grand de gènes qui favorisent cette tendance.

Les tabous nécessaires

C’est évidemment dans cette direction qu’évolue l’espèce : c’est vers ce type d’esprit qu’elle tend. Les individus au cerveau bien spécialisé, c’est-à-dire ceux qui apprennent rapidement et dans le bon sens, hériteront de la Terre. Et, dès lors, la transmission gènes-culture devient la règle.

Pourquoi l’homme et lui seul a-t-il abordé la quatrième grande phase de l’évolution organique ? Les sédiments fossiles sont bourrés de vestiges d’animaux dotés de grands cerveaux qui auraient pu, bien auparavant, connaître la même évolution. Il faut que quelque chose de très particulier et de très puissant les ait empêché d’amorcer une évolution analogue.

Le principal obstacle au développement de la culture est en rapport, d’une façon ou d’une autre, avec la masse d’informations qui doit être emmagasinée dans un cerveau pour permettre un apprentissage poussé. Pour chaque génération qui entre en lice, la coévolution des gènes et de la culture consiste en une série audacieuse de sauts dans l’inconnu. Chez chaque individu. Il faut que la connaissance soit renouvelée et le comportement remodelé. Il y a toujours un risque que d’une génération à l’autre, se perde ou se distorde une quantité de connaissances suffisante pour que la continuité soit rompue et la population entière mise en péril. Certaines sociétés locales de l’espèce Homo erectus ont ainsi subi un déclin temporaire qui se manifeste dans la baisse de qualité de leurs outils de pierre. Dans un groupe de trente personnes, la perte d’un seul individu doué peut avoir renversé le cours de l’évolution culturelle et condamné la petite communauté à l’extinction. A l’aube de l’intelligence, quand les populations étaient éparses et la vie très fragile, une espèce tout entière pouvait ainsi disparaître.

Un ensemble extraordinaire de circonstances — premiers moteurs de l’origine de l’esprit — doit avoir existé pour que les premiers hominidés franchissent le Rubicon et entreprennent cette marche irréversible de l’évolution culturelle. Quant à savoir quels ont été ces premiers moteurs, quantité de spéculations ont été risquées à ce propos. L’une des plus bizarres explications a été proposée par Charles Darwin lui-même : selon lui, le moteur essentiel serait la guerre. Nous observons nombre de manifestations d’agressivité violente au sein de groupes modernes de chasseurs et de cueilleurs dont l’organisation sociale ressemble de très près à celle de l’homme primitif. Comme l’a écrit Darwin dans la Descendance de l’homme, la pratique de toute nouvelle forme de guerre « doit de même, dans une certaine mesure, consolider l’intellect. S’il s’agit d’une invention importante, la tribu s’est sans doute accrue en nombre, en étendue et elle a supplanté d’autres tribus. Dans une tribu devenue ainsi plus nombreuse, il y aura toujours une plus grande chance de voir naître de nouveaux membres supérieurs et inventifs. Si ces hommes ont laissé des enfants qui ont hérité de leur supériorité mentale, les chances de voir naître des membres de la tribu encore plus ingénieux s’améliorent quelque peu et, si la tribu est vraiment petite, même beaucoup ». Pour traduire l’hypothèse de Darwin sous une forme un peu plus moderne, un clan, dans les conditions qu’il décrit, pourrait développer sa faculté d’évaluer l’importance de groupes sociaux voisins et d’agir à leur égard de façon intelligente et organisée.

Après quoi, il pourrait se débarrasser de la bande voisine, s’approprier son territoire et accroître peu à peu sa représentation génétique dans l’ensemble de la population : pour cela, il fixerait le souvenir tribal de cet épisode victorieux, il le répéterait, il accroîtrait l’envergure géographique de ses succès et il étendrait de plus en plus son influence dans la population.

Si l’on procède à l’analyse mathématique de ce schéma de dominance tribale et de génocide systématique, on arrive donc à la conclusion que la guerre possède bien la capacité d’accélérer l’évolution. Mais l’agressivité est sans doute l’aspect le plus obscur de l’intellect humain et il n’y a pas de raison impérieuse de l’identifier au moteur premier qui a créé l’aptitude à la culture. Après tout, la guerre est une situation courante chez les hyènes et les chimpanzés, et elle a certainement régné parmi des bandes d’autres animaux, très socialisés et disposant d’un grand cerveau, qui se sont succédé durant les ères passées.

Peut-être le premier moteur se trouve-t-il dans la concurrence sexuelle et non dans la guerre. En règle générale, les hommes déploient de grands efforts pour se procurer plus d’une partenaire. La grande majorité des sociétés économiquement primitives sont polygames et le nombre d’épouses y est considéré en général comme un critère de la réussite masculine. L’anthropologue Robin Fox a fait valoir, de façon fort convaincante, que la compétition pour l’obtention de plusieurs femmes constitue un stimulus puissant de l’évolution de l’intellect.

L’idée générale que recouvrent ces travaux est très séduisante : le moteur de la concurrence sexuelle active l’évolution du cerveau, indépendamment du milieu. Mais il est peu probable que c’en ait été le tout premier moteur, car la concurrence sexuelle est trop généralement répandue dans tout le règne animal, elle se manifeste sous des formes diverses aussi bien chez les espèces solitaires que chez les espèces sociales : c’est elle qui suscite l’apparition de mâles splendides, puissants et rusés et, dans des conditions adéquates, de femelles également belles et formidables.

Il nous semble que la recherche de ce moteur premier, dont la nature nous échappe, doit se poursuivre dans de nouvelles directions. Un physiologiste, K.R. Fialkowski, a découvert que la contrainte provoquée par la chaleur pouvait représenter un facteur clé. Suivant cette hypothèse, quand les premiers hommes ont commencé à chasser dans la savane africaine, ils ne disposaient d’aucun mécanisme suffisant pour rafraîchir leur cerveau ; or, une température excessive du sang endommage les cellules nerveuses et affecte les facultés mentales. L’espèce aurait réagi en accroissant par évolution les dimensions du cerveau, lequel comportait dès lors une moins grande densité de neurones, mais un nombre beaucoup plus grand de ceux-ci, ce qui leur permettait de tenir des rôles plus redondants. Cependant, un autre biologiste, Valerius Geist, est parvenu à une conclusion opposée. Selon lui, l’évolution du cerveau humain ne s’est pas faite dans la savane tropicale, mais dans la région tempérée, froide, aux changements de climat rapides, pendant les périodes glaciaires. Le milieu le plus propre à stimuler l’évolution, c’était « l’environnement périglacial riche, divers et exigeant, sur la marge des glaciers d’Eurasie ». De nouveaux habitats s’y créaient sans cesse et la population humaine s’est développée par explosions démographiques répétées au sein de conditions représentant un défi continuel. Ainsi, l’accélération de l’évolution aurait été poussée au maximum non pas en Afrique où l’humanité est née, mais dans le Nord où elle s’est répandue plus tard.

Quand on essaie de juger ces idées diverses avec neutralité, on ne saurait éviter le sentiment déconcertant qu’il peut y avoir du vrai dans chacune d’elles. Chacune des pressions sélectives qu’elles postulent, ou une combinaison de celles-ci, peut fort bien représenter une force principale dans l’évolution de l’esprit humain, et toutes ces hypothèses méritent qu’on les étudie plus à fond. Mais aucune d’elles ne s’identifie sans équivoque avec les conditions uniques de l’origine de l’homme.

Retournons-nous donc une fois de plus vers les tout débuts de la lignée humaine et jetons encore un coup d’œil à notre ancêtre, cet Homo habilis de petite taille et pas encore sapiens.

La marche génétique

Il n’était pas très rapide, du moins par comparaison avec les grands chats et avec les antilopes. Il n’avait ni crocs, ni sabots acérés, ni griffes, ni cornes. D’où il semble bien découler qu’une activité intelligente et coopérative et l’utilisation d’outils apportaient à cette espèce un avantage compensatoire, une sorte de prime pour son handicap. L’Homo habilis pouvait transporter des aliments sur une longue distance et les partager avec ses congénères ; il pouvait répartir le travail entre ceux qui cherchaient la subsistance et ceux qui protégeaient les enfants. Et cette circonstance conférait une prime encore plus élevée à un autre facteur : l’établissement d’un moyen de communication sophistiqué et de règles sociales. Bref, la combinaison d’un cerveau de dimensions déjà respectables, d’une organisation sociale primitive et d’une libération des membres supérieurs a surmonté la résistance à toute évolution cognitive avancée qui avait entravé le monde vivant au cours des deux milliards d’années précédentes.

Si notre interprétation est correcte, ce sont là les premiers moteurs, objets de tant de recherches, qui ont propulsé l’espèce humaine jusqu’au moment où le processus de la coévolution gènes-culture s’est déclenché et est devenu une réaction autoentretenue. Ainsi la force motrice qui a conduit l’espèce du stade de l’Homo habilis à celui de l’Homo sapiens n’était ni la guerre, ni le sexe, ni le climat, ni la chasse dans la savane, mais, en dernier ressort, la coévolution des gènes et de la culture. Ses instruments et ses produits sont une seule et même chose : l’utilisation d’outils évolués, le langage et la mémoire à long terme. Les innovations culturelles ont joué le rôle d’une nouvelle classe de mutations qui ont accéléré l’évolution et amené l’espèce à sa position génétique actuelle.

L’éthique est la clef de voûte de notre société.

Pour en donner un exemple pratique, revenons une dernière fois au dilemme de l’inceste. Aucun acte n’a fait intrusion de façon aussi tragique dans les canons de l’art et de la religion ; aucun ne paraît plus menaçant pour le tissu social. Pour expier ce forfait, Œdipe s’est crevé les yeux. Et pourtant, les penseurs modernes ont parfois suggéré que, puisque le tabou de l’inceste avait été imposé par la culture, la culture, elle aussi, pourrait le supprimer.

Alors pourquoi est-ce un péché? Les adeptes du déterminisme culturel répondront que c’est parce que la culture enseigne aux gens que c’en est un.

Entre purs esprits, cette discussion pourrait se poursuivre indéfiniment. Mais elle peut trouver une conclusion rapide avec l’aide de la sociobiologie. Il est naturel, au sens plein et biologique du terme, d’être opposé à l’inceste entre frère et sœur.

Comprendre les lois de la connaissance et l’évolution de l’esprit, c’est pénétrer les mystères de la nature humaine et remettre en question des croyances politiques et religieuses puissantes. Pour prendre un exemple éminent, le marxisme traditionnel considère l’esprit comme non structuré du point de vue biologique. En effet, cette doctrine nie l’existence d’une nature humaine constante ; elle conçoit l’histoire comme le résultat de forces extérieures, en particulier le changement économique et la lutte des classes, qui précipitent l’avènement de la révolution et conduisent le peuple vers une société sans classes. Marx lui-même, après avoir beaucoup hésité, a conclu que « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, mais leur existence sociale qui détermine leur conscience ». Il s’ensuit que la nature humaine, si elle existe, est quelque chose que l’histoire transforme continuellement. Ainsi, l’on peut se lancer dans une utopie socialiste (comme, d’ailleurs, dans n’importe quelle utopie) sans prêter beaucoup d’attention à la biologie.

Or l’opinion marxiste traditionnelle est fondamentalement contredite par la découverte de riches structures dans le fonctionnement de l’esprit et dans le développement du comportement social, dont la plus grande part n’a rien à voir avec les forces socio-économiques.

La théorie de la nature humaine qui, au bout du compte, prévaudra sera celle qui parviendra à mettre le comportement social et l’histoire sur le même plan que tout ce qu’on sait de la biologie humaine.

Edward Wilson

Les Prs Wilson et Lumdsen développent cette théorie dans le Feu de Prométhée (éditions Mazarine)