Gabriel MONOD-HERZEN : États de conscience


12 Feb 2010

(Revue Panharmonie. No 168. Septembre 1977)

Le titre est de 3e Millénaire

Compte rendu de la réunion du 4.4.1977

Nous parlons des différents niveaux de la conscience qui s’expriment de la façon la plus banale et la plus concrète par la définition de l’individu en un corps et en une conscience. Les deux sont inséparables.

Nous avons acquis de plus en plus de connaissances sur notre corps, tandis que, en ce qui concerne la conscience, nous sommes très en retard sur l’Orient. L’idée de l’influence des astres sur nos tendances et sur certains aspects de notre corps était connue des anciens, mais d’une manière moins simpliste. Les planètes pour eux n’étaient pas seulement ce que nous voyons dans le ciel, mais aussi et surtout elles correspondaient à des dieux, aux métaux et à certains états de conscience.

De quoi peuvent dépendre nos états de conscience, demande notre animateur ? Quels sont leurs différents aspects ? — « l’Intelligence ? » — « Non, l’intelligence c’est le raisonnement. Ce sont les sentiments. Nos ancêtres faisaient deux grandes divisions : sentiment et raison, la Lune et le Soleil. Le sentiment pourrait être le reflet de la raison, mais ce qu’il a de lumière ne lui vient pas de lui, mais de quelque chose de supérieur dont nous profitons. Il y a donc deux parties de la conscience que l’on peut rattacher à la Lune et au Soleil, la conscience d’éveil (Soleil) et le sommeil (Lune) pendant lequel tous les sentiments ressortent et produisent des rêves. La psychologie moderne reconnaît que le rêve est une psychologie du sentiment qui a ses propres règles.

Où placez-vous l’imagination ? demande une participante, c’est-à-dire les images que je me crée.

M. Monod-Herzen : C’est tout à fait juste au point de vue étymologique et approprié à l’acte créateur de l’artiste. Mais il y a des images qui sont imposées, qui ne sont pas l’effet d’une imagination créatrice volontaire qui, elle, est une capacité de la conscience. Quelque chose se déclenche en-dehors de notre volonté, par exemple dans les rêves. Qu’est-ce qui détermine les images de nos rêves ? Ce sont nos aspirations. Elles sont des tendances vers le haut qui nous permettent de dépasser notre état actuel. A l’opposé sont les impulsions psychosociologiques et aussi les tendances psychiques. Il y a des rêves qui leur correspondent. Ce sont des impulsions d’origine physique ou des désirs insatisfaits. Tandis que les aspirations sont de nature beaucoup plus élevée, elles montrent qu’il y a en nous quelque chose de supérieur qui n’est pas la raison, comme par exemple l’aspiration vers la vérité. La vérité est un état et non une chose. Les grands mystiques, dans leurs souvenirs parlent de choses qui leur sont venues pendant leur sommeil ou pendant leurs méditations, c’est-à-dire à un moment où ils on arrêté leurs raisonnements et leurs sensations.

Pour les Indiens, les sentiments et le raisonnement dépendent de la nature, il n’y a pas que les hommes qui puissent en avoir, mais aussi d’autre êtres comme par exemple les animaux. Les Indiens sont beaucoup plus matérialistes que nous, mais comme la matière n’est pas très matérielle, on ne sait plus très bien comment la classer !

Une participante : Ce n’est pas forcément une pensée de l’animal, cela peut être un souvenir.

M. Monod-Herzen : Le souvenir fait partie du mental. On peut admettre que les animaux vont bien au-delà. (Le Professeur nous en donne plusieurs exemples frappants).

La participante : Pour moi il y a une différence entre intelligence et pensée, c’est peut-être pour cela que les Indiens prétendent que les sentiments ne font pas partie de l’âme.

M. Monod-Herzen : Ils disent que la pensée et le sentiment appartiennent au domaine de la nature. Tous les êtres ont un corps physique, donc de sensations, mais ils peuvent aussi avoir des sentiments : « J’aime » ou « je n’aime pas », et des pensées qui sont un acte mental plus ou moins élaboré. Chez l’homme cela va très loin, chez les singes déjà assez loin. Ce que l’animal n’a pas, c’est d’être maître de lui-même, c’est d’avoir un phénomène de réflexion, il est tout impulsion.

Parlant d’astrologie : Les textes grecs anciens disent : toutes les planètes sont en nous, non pas celles qui sont visibles dans le ciel, mais leurs tendances. Ils ne prétendaient jamais que les planètes nous influencent, elles sont comme les aiguilles d’une montre qui marquerait par exemple 8 heures. Ce n’est pas l’horloge qui fait qu’il est 8 heures, elle se borne à les marquer. C’est la même chose. L’influence des planètes est une indication extérieure d’un phénomène qui est intérieur.

Au-dessus du domaine de la personnalité physique, vitale et mentale, il y a ce que les Grecs appellent psychique, c’est cette partie de nous-mêmes qui détermine les aspirations, c’est-à-dire qui tend à nous faire remonter à quelque chose de plus élevé, et nous fait arriver non à la personnalité, mais à la personne.

Là se pose une question : comment cet être psychique en nous agit-il ? Si l’activité mentale, affective et sensible relève de l’activité physique, de la partie naturelle, qu’est-ce qui se passe quand on a une aspiration très forte, à la beauté, par exemple ? C’est une question de goût et de choix que peut faite le psychique. Quand quelque chose entre dans notre conscience, nous pouvons librement l’accepter ou le refuser. Le résultat est extrêmement important, car si je dis non à une certaine aspiration intérieure ou à une certaine impulsion, l’expérience montre qu’elle perd alors de sa force. Et même si elle revenait, peu à peu, elle finirait par se stopper entièrement. Tandis qu’en disant oui, la chose s’intégrera dans la personnalité et deviendra une partie de nous-même. C’est cela la clef de la transformation de nous-mêmes que nous pouvons faire, cette sorte d’éducation permanente appelée Yoga en Inde. Cette liberté du choix est la marque même du psychisme. La volonté ce n’est pas de faire ou non quelque chose, c’est d’être parfaitement détendu et de dire: « Cela ne se fera pas ! » C’est une décision, ce n’est pas un effort.

Quand on fait dans un domaine cette transformation progressive, on en tire un plaisir immense, celui de se rendre compte qu’on a pris en main la maîtrise de ce qui nous échappait et qui, maintenant, est là. Le jour où nous arrivons à ne plus avoir des impulsions qui viennent s’entremettre et qui nous font dévier à droite et à gauche, nous avons obtenu un gain magnifique. La Bhagavad Gîta dit : « Très peu de cette sagesse donne un très grand bonheur. »

Nous venons de parler d’éducation individuelle, mais lorsqu’il s’agit de l’éducation des autres, des enfants, c’est beaucoup plus compliqué, les adultes ayant tendance à leur imposer ce qu’ils pensent qu’ils devraient faire. Or le seul devoir qu’on ait, c’est d’aider les enfants à développer au maximum les qualités qu’ils ont en eux et qui ne sont peut-être pas celles que les parents auraient désirées. Cela n’empêche pas de ne pas les laisser faire n’importe quoi.

Un autre cas, c’est le mariage. L’amour est nécessaire, mais il ne suffit pas. Il faut qu’il y ait respect et liberté mutuelle. Quand existe la complémentarité du couple, chacun peut voir dans l’autre, réalisé physiquement des problèmes qui pour lui sont intérieurs. Complémentaire n’est pas semblable. C’est une aide qui continue, la vieillesse n’a rien à y voir. Vous pouvez cesser d’avoir une attraction physique pour un individu et continuer à avoir un amour profond et un échange remarquable.

Au sujet de la méditation : Qu’est-ce que le « mental papillon », c’est-à-dire toutes les pensées qui surgissent pêle-mêle dans votre mental, sinon vous-même. Prenez-en conscience et petit à petit elles s’élimineront. Vous pouvez retenir une pensée intéressante et la garder un peu plus longtemps que les autres et vous arriverez ainsi à ce qu’on appelle « la méditation avec semence », c’est-à-dire avec un sujet. Plus tard, beaucoup plus tard, vous pourrez vous passez de la semence. Pour ceux qui ont un côté dévotionnel développé, c’est beaucoup plus facile. Ils disent : « Seigneur, je ne fais rien, je suis entre Tes mains ». Mais là aussi il y a des inconvénients. Dans les textes grecs anciens, que je suis en train d’étudier, on parle des dieux et de Dieu. Et quand le disciple en arrive là, le Maître lui dit : « Là, je ne peux rien en dire. Mais on peut L’aimer, vouloir Le connaître, à condition de s’ouvrir à Lui, parce que c’est Lui qui fait les choses et pas nous ! »

Compte rendu de la réunion du 2.5.1977

Abordant, au sujet du dernier livre de Satprem l’idée de Sri Aurobindo qu’il n’y a pas de raison d’être éternellement mortel, M. Monod-Herzen nous dit que les biologistes pensent qu’il n’y a en effet pas de raison pour que l’homme soit obligé de mourir, s’il peut éliminer complètement les déchets de sa vie. L’immortalité d’un être vivant n’est pas chose rare : les microbes sont immortels, ils ne meurent que par accident. Ils grossissent et quand ils sont suffisamment gros, ils se divisent en deux et cela recommence indéfiniment. Le fait de mourir — je ne parle pas de raison d’ordre spirituel — est que nous sommes tellement compliqués comme mécanisme, que nous n’arrivons pas à nous débarrasser des traces du passé, c’est-à-dire des déchets. Nous les conservons et les transformons constamment. C’est ce qui est cause du vieillissement du corps et de la nécessité, quand il n’y a plus de réaction possible, de l’arrêt de l’organisme.

Une participante  Et le surpeuplement ?

Réponse : Si l’être humain ne mourrait plus, il ne se reproduirait plus. Ce qui ne meurt pas n’a pas de raison de naître.

Mais cette évolution de l’humanité n’est pas encore pour demain. Des transformations physiques considérables peuvent avoir lieu, nous pourrons avoir un corps qui soit fait de quelque chose de plus subtil tout en restant physique, quelque chose où les éliminations seraient parfaites, la mort alors serait inutile et la naissance aussi.

La question qui m’avait été demandée la dernière fois, est celle de l’influence du psychisme sur le physique et vice-versa. Il est certain que la pratique d’exercices physiques a un retentissement sur le caractère. Inversement, si j’apprends à maîtriser certaines tendances de mon caractère, je vais pouvoir faire disparaître des crispations, des tensions de mon organisme. Étant donné qu’il y a une unité vraiment complète entre la conscience et le corps et qu’ils ne sont jamais séparés quand on est vivant et normal, on a un pouvoir très grand pour agir de l’un sur l’autre ou de l’un à l’autre.

Passons à un autre sujet qui n’est pas distinct de celui-là. Comment concevez-vous les différentes couches de la conscience ?

Un participant : Vous êtes, la dernière fois, parti d’une dualité Lune-Soleil,  la partie lunaire serait caractérisée par l’impulsion, la partie inconsciente et animale, et la partie solaire par les aspirations et la conscience.

M. Monod-Herzen : Je vais vous montrer un autre aspect de la question qui a été beaucoup développé en Orient, en Inde et au Tibet, la fameuse théorie des Chakras, les centres de force et d’énergie dans l’organisme humain. Les Indiens en distinguent trois qu’ils appellent des nœuds. Le premier est situé au sacrum, tout à fait au bord de la colonne vertébrale. Le second dans la région du cœur, et le troisième au cerveau. Le centre le plus bas n’est pas le centre génital, il est la base de tout, y compris la digestion et toutes les autres choses de la vie. Les Hindous rapportent à ces centres les trois Divinités de la Trimurti : la base est Brahma, l’existence pure, le fait d’exister qui est la base de tout, parce que sans cela il n’y a rien. Le cœur, c’est Vishnu, c’est la Vie, l’évolution, le changement, l’acquisition de connaissances et le désir de continuer. Le centre cérébral, c’est Shiva qui est lunaire, c’est la Voie du retour qui permet de remonter, de faire le chemin inverse de celui qui a été fait par le cœur, celui qui fait retourner à la base même, à l’essence même, mais qui, cette fois, ne sera plus une base physique, mais se situera hors du corps, ce sera la sortie, la libération.

Ces trois points sont trois étapes fondamentales, l’existence, le côté vital, affectif et intuitif et le côté mental qui est le sommet de l’homme actuel. Ce qui est admirable et qui distingue l’homme de l’animal, c’est que nous pouvons aller au-delà. Nous pouvons en payant le prix, en faisant le nécessaire, c’est-à-dire en sacrifiant certaines choses pour en avoir d’autres, passer ce niveau mental. Physique, vital, mental, sont les trois aspects de la personnalité, non de la personne qui, pour moi, est quelque chose de spirituel, c’est ce qui est « au-dessus ».

Un participant : Où est le supramental de Sri Aurobindo ?

Réponse : Je ne peux parler que de ce que je connais, du moins en partie. Le supramental, je n’y suis pas. Je sais de quoi il s’agit parce que j’en ai entendu parler, que j’ai lu beaucoup de choses à ce sujet, mais je dois avouer tout de suite que je n’y ai pas accès. Pour nous le psychique est la partie spirituelle de nous-mêmes qui est à l’origine de nos aspirations vers le haut. Nous sommes constamment pris entre les impulsions de notre personnalité et les aspirations du psychique qui transparaît comme une lumière qui passerait plus ou moins profondément à travers l’eau. C’est un choix à faire à chaque instant. C’est à la fois le drame, la difficulté et la gloire de notre vie.

Le participant : Ne peut-on pas voir dans le psychisme une résultante des tensions psychologiques ?

M. Monod-Herzen : Non, il est supérieur de nature et n’est pas divisible, c’est une lumière qui peut pénétrer n’importe quelle partie de la personnalité jusqu’au physique inclusivement. Ce n’est pas compris dans les trois plans, c’est le septième Chakra qui, quoiqu’étant disponible pour le corps, ne s’y trouve pas, mais est au-dessus.

Le participant : Et la psychologie des profondeurs ?

M. Monod-Herzen : Tout cela est dans la personnalité au niveau du mental et non du vital, même la conception, même le génie. C’est beaucoup plus ample qu’on ne le pense. Les Anglais ont identifié le mot psychique avec le spirite qu’ils appellent des phénomènes psychiques. L’origine grecque du mot est aussi gênante, elle a trait à Psyché, ce qui tend vers le ciel. En employant le mot « spirituel » il y aura moins de confusion. La partie qui aspire vers la remontée. Pour parler comme les Hindous, c’est cela qui se réincarne. La personnalité se défait, elle n’a plus aucune raison d’exister, mais le psychique n’est pas touché. Et, à ce moment-là, suivant ses tendances, car il en a, il est quelque chose d’extrêmement actif, extrêmement positif, il va se trouver attiré par des possibilités de naissance qui sont à sa portée et, s’il y en a une qui correspond au besoin qu’il a, il va se mettre au-dessus de la tête de l’enfant nouveau qui va apparaître.

Le participant : Par un système de vibrations ?

M. Monod-Herzen : Je ne sais pas. On peut aussi dire que c’est analogue à une affinité chimique que contient le corps et qui correspond aux besoins de cet être spirituel. Certains peuples pensent que l’union sexuelle n’est pas suffisante pour expliquer la naissance d’un enfant. C’est parfaitement vrai. Il y a un élément de plus. Il ne suffit pas d’un corps, il faut aussi qu’l y ait une âme pour lui donner son unité et en faire une personne.

Une participante : Lorsqu’on parle de psychisme et de conscience, ne s’agit-il pas de quelque chose d’universel dont on a une part selon ses aspirations ?

M. Monod-Herzen : C’est toute la philosophie Shankhyenne. Notre partie spirituelle n’est pas limitée, par conséquent elle est en contact avec des choses extrêmement vastes. Il y a une conscience cosmique. Nos sentiments ne sont pas limités par une peau comme notre corps l’est physiquement par une enveloppe. Notre état affectif, vital se répand autour de nous et peut-être parfaitement relié avec l’extérieur. D’où la sympathie et l’antipathie ressenties pour certains êtres. Nous sommes tellement persuadés que notre corps physique est tout, que nous finissons par nous rapetisser. La personnalité a un corps physique, mais il y a autre chose autour, une atmosphère en communication avec les autres êtres. L’homme apparaît surtout comme un facteur d’unité, ayant de nombreuses possibilités, mais qui ne sont jamais séparées les unes des autres. Sri Aurobindo, d’après ses expériences, a distingué le surmental, un mental purement abstrait, du supramental qui lui n’est plus dans la gamme des plans spirituels. Les possibilités de conscience au-delà du mental peuvent être atteintes dans le domaine artistique, mais aussi par l’intuition et par la méditation. Il y a des intuitions mentales, vitales et physiques. Toute maîtrise est une influence du spirituel sur la personnalité.

Une participante : Comment, d’après cela, peut-on différencier l’homme de l’animal ?

M. Monod-Herzen : D’après les règnes de la nature, le règne physique, le règne minéral qui est la base, car toute nature vient de là, le règne végétal seul capable de se nourrir directement sur le règne minéral, du moins en grande partie, développe tout le côté vital, toutes les formes de vie dont la variété est prodigieuse chez les végétaux. C’est l’être vital avec sa sensibilité. La plante n’a guère de mental, mais l’animal en a un, qui se développe peu à peu jusqu’à être capable de penser par lui-même, c’est-à-dire de réfléchir, et c’est l’homme. Le psychique, le spirituel existe partout, aussi bien au-dessus du minéral que de l’homme, mais il n’a pas de contact direct avec le minéral, sauf sous une forme : la cristallisation. Dans la matière physique la conscience est totalement latente. Les Hindous disent que tout est dans la nature, mais à l’état latent, endormi. Cela se réveille progressivement. Dans la nature physique par une réaction chimique qui est déterminée. Quant aux végétaux, ils ont une sensibilité qui est dirigée au point de vue spirituel, une forme d’intelligence vitale. Elle n’est pas humaine parce que trop automatique, mais on peut admettre que la plante fait quelque chose parce que cela lui est agréable. Chez l’animal il y a un mental déjà important, il a des rêves, des images et grâce à l’amour que lui donnent les hommes, il se transforme, il fait un travail sur lui-même et le spirituel se manifeste plus nettement. Chez l’homme cela peut devenir parfaitement conscient, il peut décider de prendre en mains sa destinée.