Denise Greindl : Interview avec l’Ambassadeur du Dalai-Lama


20 Nov 2010

(Revue Être Libre. No 230. Janvier-Mars 1967)

Where do I come from Where am I going to.

Genève est enneigée.

L’ambassadeur est face à moi; il parait immense, sombre, inspiré. Il me tend la main, son regard s’éveille, s’emplit d’une lumière, annonçant une révélation intérieure.

— Good morning…

Il refuse de dire un mot de français. Il parle tantôt le tibétain, tantôt l’anglais avec volubilité, simplicité et force.

— L’Occident ne comprend rien à la vie tibétaine, dit-il, ni à la mentalité, ni à la philosophie, ni à la religion.

Nous pénétrons ensemble dans son sanctuaire, où un Bouddha de pierre est entouré de photos de son pays natal et d’un portrait du Dalaï-lama.

— Ici, en Europe, on n’est pas assez simple, pas assez enfant pour accueillir la Réalité, la Vérité…

Le Lama Phala, tel est le nom de l’ambassadeur imposant, a les yeux sombres, bridés, et me parle de sa vie au Tibet il y est né; ses parents, ses grands-parents ont toujours habité Lhassa, y jouaient des rôles importants. Lui n’était pas ministre comme son père, mais gouverneur de la partie nord du Tibet.

— What about the « climat » dis-je ? certaine qu’il influence l’esprit humain et rend l’homme plus sage, plus détaché.

— Oui, dit-il, en prenant sa poudre à priser, Lhassa est une ville belle, au climat thérapeutique et très sain, à quatre mille mètres d’altitude. On n’y respire aucune mauvaise odeur; il n’y a pas d’industrie, ni mazout, ni rien qui puisse corrompre l’air.

— Les monastères sont-ils nombreux ? et les moines?

— Il y a des monastères de vingt mille moines. Ce qui importe c’est vivre bien (pour les catholiques le nombre de convertis à son importance, pour nous non) ; le fait important est de découvrir la lumière en soi.

— Où vont ceux qui l’ont découverte ?

— Ils se retirent dans les thébaïdes, les ermitages, et leurs pensées apportent l’aide aux autres moins évolués.

Il poursuit sa description de Lhassa au sommet de la montagne, à quatre mille mètres. Il n’y a pas de routes, peu de téléphones, peu de salles de bain et pourtant il en a la nostalgie.

— Aviez-vous prévu l’occupation chinoise ?

— Je la craignais, mais j’en parlais peu.

— Etiez-vous conseiller du Dalaï-lama ? du 14° Dalaï-lama ?

— Je l’étais.

— L’avez-vous ramené à bon port avant l’occupation ? … Est-ce vous qui l’avez conduit en exil ?

— Oui, il ne me quittait guère; j’ai essayé d’adoucir sa fuite qui n’a pas été facilitée par les Chinois. Pauvres Chinois ! Ils n’ont pas compris… il faut leur pardonner.

Son regard est d’une sérénité émouvante, son cou épais ne se remarque plus, sa force est non fatalisme mais acceptation et sérénité. Ses pensées sur la vie, sur Dieu sont si simples, qu’au début on risque de ne rien comprendre.

— Est-ce difficile, dis-je, de prendre conscience ?

— Prendre conscience à un niveau profond ? Vous m’interrogez sur la religion ? Le Divin est simplement un océan infini de conscience. Cette prise de conscience doit s’intensifier, descendre comme un foudroiement…

— Avez-vous une religion ? Le Bouddhisme en est-elle une ?

— Bouddha veut dire éveillé, il n’est pas Dieu, mais pour l’Asiatique, Dieu n’est pas pareil à ce qu’imaginent les Occidentaux.

— Nous avons tort de le voir avec une barbe et une main levée pour punir ou récompenser, dis-je.

Il sourit. On dirait que l’Occidental est pour lui une âme solitaire pleine d’orgueil, si pleine du monde, de ses soucis, de ses douleurs et si cramponnée à tous ses drames, qu’elle ne peut avoir la vision de la Réalité.

La journée est splendide. De son bureau je vois le Mont-Blanc, si noble, que je voudrais le comparer aux montagnes tibétaines.

— Non, madame, chez nous les montagnes sont pauvres, médiocres, sans éclat; le peuple aussi manque d’éclat…; peuple rude à l’humeur joyeuse.

— Quelle est l’essence de la formation bouddhique ?

— Les gourous enseignent à se libérer, à se concentrer en soi par la respiration, le régime alimentaire léger, le yoga…

— La respiration est si importante pour la vie intérieure ?

— Essentielle; elle guérit les migraines, les inquiétudes, les névroses.

Il poursuit en jouant avec une pierre tibétaine.

— Il y a trois phases à réaliser pour pénétrer la vie intérieure : la phase pré-individuelle, où l’être est encore endormi; la phase médiane, où l’être tend à l’autonomie intérieure; la phase supérieure : la prise de racine en soi, et le dépassement de soi. Ce dépassement de soi permet l’expérience du nirvana.

— Qu’est-ce que votre concentration ?

— Un état qui permet au novice de soumettre les thèses proposées par le gourou au contrôle de l’expérience psychique.

— Qu’est l’amour pour vous ?

— Flamme sans fumée, don total.

— Et où nait cet amour ?

Le vénérable lama est embarrassé; nous passons à un autre sujet.

— Qu’avez-vous emmené avec vous au cours de l’exode… car vous êtes exilé depuis des années, n’est-ce pas ?

— En entendant le bruit des mitraillettes, on ne songe pas aux bagages : couvertures, un peu de riz, quelques livres…

Avec stupéfaction, j’apprends que parmi les livres se trouve « Le Bouddhisme et le Zen », de Robert Linssen, considéré par de nombreux lettrés tibétains et indiens comme un des meilleurs classiques écrit par un occidental sur le Bouddhisme.

— Qu’est-ce que le Zen ?

— Un art de vivre, de vivre libéré du « vouloir » vivre, un art où l’on perçoit toutes les valeurs en étant libre d’elles.

— Le Tibétain dépasse donc la pensée… Il n’est plus esclave de la pensée. Elle n’est pour lui qu’un instrument.

Je sens que psychologiquement parlant, certains Orientaux sont mille ans en avance sur nous.

Son regard s’éclaire, on dirait qu’il réside dans son silence mental.

— Il n’y a pas tant d’êtres humains éveillés totalement. Il parle de Madame Alexandra David Neel, une parisienne lama, docteur en philosophie, Douglas Harding, Krishnamurti…

— Il faut tant de vigilance, de souplesse d’esprit, d’équilibre et surtout adhérer au moment présent, être adéquat, libre de tout égoïsme.

Le lama est un être d’une autre planète, qui rit de nos préoccupations, mêmes religieuses. Quelle distance entre-nous !

Grand silence. Je me demande qui dirige cet univers ? Amérique ou Asie ? Quel est l’esprit supérieur qui l’anime ? et d’où vient-il ? Pourquoi nous, Européens, attachons une telle importance à notre petit « moi » ?

— Était-ce la théocratie, là-bas au Tibet ?

— Oui, en effet, mais cela changera… et puis le peuple est si dévoué, si désintéressé, si peu jaloux, si peu communiste.

Il parle encore de l’exode : ce troupeau d’hommes harassés, quelques femmes aussi (il y a des femmes lamas), chassés de partout par les mitrailleuses, fuyant à la débandade, parcourant ce pays tibétain, immense, sans route, sans train, sans voiture, sans avion. Ces hommes fuyant à peine vêtus, avec des mains vides, de sacs remplis d’un peu de riz, les pieds nus, dans les sentiers de ronces ou les pistes â peine tracées. Les hommes fuyant vers l’Inde, une Inde chaude et humide, convenant mal au tempérament du montagnard, habitué au froid sec.

— Nous avons tout perdu, dit-il en anglais, fort l’honneur et la force d’âme… Oui, cet exode a été dur, mais il n’y eut pas un gémissement, pas un cri, pas un pleur.

J’ai la sensation d’avoir devant moi un éveillé, un homme qui renonce à exploiter l’homme, le soleil et les étoiles, et qui se simplifie.

— Au fond, dis-je, en baissant les yeux, vous nous trouvez comme Henry Miller : « des hommes qui n’éclairent avec passion que les abîmes ».

Il rit; son secrétaire m’apporte du thé de roses et des pâtisseries tibétaines, aigres et indigestes.

Le lama se lève avec lenteur, me montre un livre fondamental, « Le Lankavatara Sutrâ », puis un autre et me conseille de ne pas chercher la vérité avec cette obsession qu’y mettent tant de gens de nos pays.

Le soleil à ce moment ruisselle par l’unique baie de son bureau. Il ruisselle avec une lumière, une chaleur, un amour accrus.

— Good bye, dit-il en me tendant la main, et n’oubliez pas : Tout ce qui est nécessaire pour vous est en vous… La réalité cosmique est en vous. Elle est votre être véritable.

L’ambassadeur semble s’en inspirer profondément. Il me serre les deux mains en me certifiant que j’approche de la lumière.

Je l’observe une dernière fois : quelle puissance en lui. Je devine qu’il n’a pas besoin de penser, il fait un « avec sa pensée, avec son action ».

Le lama Phala, digne et vénérable, me suit et me reconduit en ajoutant :

— Plus en reconnaît Dieu en soi, plus on devient libre, plus on devient libre moins on doit prendre de décisions, tout alors devient paix et joie. Les formes religieuses sont secondaires. Seule la Réalité divine importe.

*

La solitude est longtemps un cachot avant de devenir un abri.

*

Un rêve m’a choisie… Je connais maintenant de vrais sages et je vis.

Denise Greindl


Étiquettes : Greindl Denise