Jean Klein : « Je » n’est pas un concept


07 May 2014

(Revue Être. No 2. 3e année. 1975)

Le titre est de 3e Millénaire

On ne peut se remémoriser le Vécu ; le je sais échappe à la mémoire. Il est seulement possible de se rappeler ce que l’on a saisi mentalement, à un moment donné. Le Vécu absolument non mental, non duel est pur être. L’instructeur est au-delà de ce qu’il enseigne. La connaissance du Soi, être-connaissance, est intransmissible, incommunicable. L’expression verbale n’est qu’un pâle reflet de l’inexprimable, le Soi. L’enseignement n’est qu’un prétexte et son expression verbale ne doit jamais ligoter, afin que l’enseigné retrouve la solitude, le silence, l’ultime savoir qui est sa vraie nature. Ceci demande une écoute dans une disponibilité totale, d’où est absente toute anticipation conceptuelle. L’élément enseigné ne doit donner aucune occasion au disciple de se fixer corporellement ou psychiquement, il doit pointer sans détour vers son être axial, la conscience unitive, hors du temps ; d’où émane directement l’enseignement. L’instructeur dégage le disciple de son corps et de son mental et le laisse résorber dans sa propre essence ; il règne entre eux un état d’union. Apprendre quelque chose d’objectif est toujours fragmen­taire. La connaissance de la vérité se transmet par l’instructeur en sa totalité, car celui-ci et son enseignement ne font qu’un. Des rappels fréquents, non intentionnels, se feront en cours de route et le disciple sera sollicité par cette totalité. Ce qui aura été sciemment vécu en présence de l’instructeur deviendra un nouveau vécu. La stabilité en cet état et, par la suite, la résorption et la maturation totales ne seront plus qu’une question de temps.

Si je comprends bien, l’enseignement du guru pointe vers notre Soi absolument non conditionné et nous laisse de fréquents rappels de ce que nous avons expérimenté en sa présence. Les éléments verbaux ne sont qu’une entrée en matière et s’éteindront pour laisser persister le silence sans objet, la plénitude, le Soi.

Exactement.

Qu’entendez-vous par écoute réceptive au moment où le guru parle de la perspective spirituelle ?

Le disciple doit adhérer complètement à ce qui lui est transmis par l’instructeur ; cela veut dire qu’il doit être libre de toute idée préconçue, de tout système ou croyance, ce qui crée une parfaite disponibilité. Sa vraie nature, au moment de l’exposé, va se faire pressentir par l’élimination de ce qui n’est pas, de toute évidence, réellement lui.

Il est exact que, dès que l’objet désiré est atteint, il s’installe un état de sans-désir, sans intention, sans moi, sans connaisseur ni connu. Ce n’est que par la suite que le moi s’approprie l’expérience et la traduit sous forme de « je suis heureux », dans une relation sujet-objet. Il est bien entendu que, au moment de l’expérience, il n’y a pas de moi, mais le moi est imprégné du parfum de l’expérience, ce qui lui permet de « se souvenir ». La mémoire attribue la cause de l’émerveillement à un objet et renforce ainsi le processus qui nous fait rechercher l’expérience dans l’objet. Pour peu que le moi soit détaché de sa source, l’unité se trouve rompue et il aspire à la retrou­ver. La recherche surgit du « souvenir » de l’unité-plénitude. Se rappeler un objet comme cause d’un émerveillement aboutit à la fixation dans cet objet. Comprendre que l’objet n’est qu’un indica­teur déplace l’accent qui a été mis sur lui. Il se produit alors l’éveil intime du souvenir, ce pressentiment, le souvenir de la plénitude, absolument sans cause, s’éteint en même temps que la substance du moi. Le Soi se révèle spontanément. Votre environnement commence à partir de votre corps, de votre vitalité et tout ce qui se présente dans l’immédiat doit être totalement accepté (accepté veut dire voir sans volition, il ne s’agit pas des opposés acceptation et non-acceptation). Votre condamnation, votre refus ne vous rendront pas la liberté, au contraire, ils vous opprimeront, vous accableront. Une écoute sans choix amène son propre choix, sans qu’il y ait quelqu’un qui choisisse, et vous laisse en liberté totale.

Quel est le principal obstacle à l’état d’épanouissement ?

La notion du moi est le principal obstacle à l’épanouissement de toutes nos virtualités. Elle n’est qu’une substance imaginaire construite par le contexte social et qui doit son existence à la mémoire.

Comment cette notion peut-elle s’éteindre, se résorber ?

Vous avez profondément ancrée en vous l’idée que chaque objet, votre environnement, sont distincts de vous, hors de vous. De même, la sensation, votre corps sont des objets parmi les autres pouvant être regardés comme séparés de vous. De ce poste d’observation purement mental, votre ego perd alors son opacité. Vous verrez ensuite que vos pensées, la pensée moi, vos émotions, sentiments de sympathie-antipathie, ne sont également que des objets perçus. Cette distancia­tion vous amènera à vous situer spontanément comme Ultime Connaisseur, et votre notion du moi perdra ainsi ce qui lui reste de substance. L’environnement conçu auparavant comme un amas d’objets se trouve transmuté. L’objet n’est plus un objet, il est désormais une prolongation, une extension, expression de la Conscience, du Soi. C’est le résultat d’une compréhension totale, d’une saisie instantanée. Cette expérience est d’une autre nature que l’assimilation qui procède par étapes.

Cette compréhension peut-elle surgir à tout moment ?

Cette compréhension fulgurante peut survenir dans l’état de veille aussi bien que dans l’état de rêve, et au moment où l’on passe du sommeil profond à l’état de veille. Cette compréhension, à elle seule, volatilise les clichés et réintègre le tout dans l’unité.

Pour la plupart, l’attention n’est concevable que sous forme d’attention à quelque chose, ou comme conséquence de quelque chose. En mettant l’accent sur le côté objectif de l’expérience, elle crée l’illusion d’une continuité objective. L’attention sans choix permettra à l’objet de se résorber dans le voir silencieux, l’Ultime Sujet, non-duel, permanent, fondement de toute dualité apparente.

La compréhension totale est immédiate, ne laisse place à aucune question ou interprétation ; elle est une vision fulgurante et la notion de l’espace-temps est alors abolie. Le choix entre le court et le long, le bien et le mal est un concept, un attribut dû à l’identification avec le corps. La compréhension est d’une autre nature ; elle est sans choix, elle domine les opposés, la complémentarité. Seule cette connaissance totale consume, résorbe les nœuds et abolit le conditionnement.

Quand on parle de spiritualité, il est question de Dieu. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Ce sont des concepts.

Et un concept ?

Une idée, une pensée.

Et une pensée ?

Une image soulevée par la mémoire visuelle, auditive, tactile, etc., un objet.

Est-ce que toute pensée est un objet ?

Oui, sauf la pensée Je, elle n’a pas de substance objective et elle se réfère directement à un vécu non objectif.

Cette expérience dont vous parlez est-elle localisable corpo­rellement ?

Elle est en dehors de tout espace-temps, donc non objectifiable.

Pouvez-vous me donner une notion de cette expérience pour m’aider à atteindre une certaine compréhension.

Dans l’écoute dénuée de toute résistance ou agressivité, tout votre corps devient oreille, écoute. Tout votre environnement spatial devient écoute, et il ne reste en dernier lieu qu’une écoute totale. Il n’y a plus ce qui écoute, ce qui est écouté. Vous êtes alors au seuil de la non-dualité. Vous avez quitté le moule des concepts ; cela appartient au vécu. Le pronom je pointe vers Dieu.

Si je comprends bien, le vécu est un résidu quand toute pensée est révolue, toute sensation achevée ?

Le vécu est un continuum absolument non objectif, un éternel maintenant. Toute objectivation découle d’une manière discontinue de ce vécu.

Alors, que sont le monde et les objets qui nous entourent ?

Des concepts aussi. Le monde se limite à notre environnement le plus-proche ; votre corps, vos sensations existent seulement quand ils sont pensés. Ils n’ont aucune réalité propre, en dehors de l’ultime sujet, le je, et comme ils surgissent de ce je et s’achèvent en lui, ils ne sont pas d’une nature différente de ce Je-Conscience.

Le je a-t-il un caractère individuel, personnel ?

Le je est un vécu ultime et il ne doit pas être confondu avec un concept, image d’un moi. Rien n’est en dehors de cette conscience unitive, en elle aucune division n’est éprouvée. Toute chose est contenue en elle, toute chose surgit d’elle, pointe vers elle et s’achève en elle.

Dans les rapports existant entre le je et le monde peut-on distinguer un but ?

Il n’y a pas de but. Dieu est la Perfection et en dehors de tout perfectionnement. Si nous voulons parler de but, le monde et ses objets sont là pour nous révéler l’ultime sujet, le Je.