Tchoang-Tzeu : Joie parfaite


06 Jan 2013

(Revue Être. No 2. 1974. 2e  année)

A. Sous le ciel y a-t-il, oui ou non, un état de contentement parfait ? y a-t-il, oui ou non, un moyen de faire durer la vie du corps ? Pour arriver à cela, que faire, que ne pas faire ? de quoi faut-il user, de quoi faut-il s’abstenir ? — Le vulgaire cherche son contentement, dans les richesses, les dignités, la longévité et l’estime d’autrui; dans le repos, la bonne chère, les bons vêtements, la beauté, la musique, et le reste. Il redoute la pauvreté, l’obscurité, l’abréviation de la vie et la mésestime d’autrui; la privation de repos, de bons aliments, de bons vêtements, de beaux spectacles et de beaux sons. S’il n’obtient pas ces choses, il s’attriste et s’afflige… N’est-il pas insensé de rapporter ainsi tout au corps ? Certains de ces objets sont même extérieurs et étrangers au corps; comme les richesses accumulées au-delà de l’usage possible, les dignités et l’estime d’autrui. Et pourtant, pour ces choses, le vulgaire épuise ses forces, et se torture jour et nuit. Vraiment les soucis naissent avec l’homme, et le suivent durant toute sa vie; jusque dans l’hébètement de la vieillesse, la peur de la mort ne le quitte pas. Seuls les officiers militaires ne craignent pas la mort, et sont estimés du vulgaire pour cela; à tort ou à raison, je ne sais; car si leur bravoure les prive de la vie, elle préserve la vie de leurs concitoyens; il y a du pour et du contre. Les officiers civils qui s’attirent la mort par leurs censures impertinentes, sont au contraire blâmés par le vulgaire; à tort ou à raison, je ne sais; car si leur franchise les prive de la vie, elle leur assure la gloire; il y a du pour et du contre. Pour ce qui est du vulgaire lui-même, j’avoue que je ne comprends pas comment on peut tirer du contentement de ce qui le contente; le fait est que ces objets le contentent lui, et ne me contentent pas moi. Pour moi, le bonheur consiste dans l’inaction, tandis que le vulgaire se démène. Je tiens pour vrai l’adage qui dit : le contentement suprême, c’est de n’avoir rien qui contente; la gloire suprême, c’est de n’être pas glorifié. Tout acte posé, est discuté, et sera qualifié bon par les uns, mauvais par les autres. Seul, ce qui n’a pas été fait, ne peut pas être critiqué. L’inaction, voilà le contentement suprême, voilà ce qui fait durer la vie du corps. Permettez-moi d’appuyer mon assertion par un illustre exemple. Le ciel doit au non-agir sa limpidité, la terre doit au non-agir sa stabilité; conjointement ces deux non-agir, le céleste et le terrestre produisent tous les êtres. Le ciel et la terre, dit l’adage, font tout en ne faisant rien. Où est l’homme qui arrivera à ne rien faire ? Cet homme sera lui aussi capable de tout faire.

B. La femme de Tchoang-tzeu étant morte, Hoei-tzeu alla la pleurer, selon l’usage. Il trouva Tchoang-tzeu accroupi, chantant, et battant la mesure sur une écuelle, qu’il tenait entre ses jambes. Choqué, Hoei-tzeu lui dit : que vous ne pleuriez pas la mort de celle qui fut la compagne de votre vie et qui vous donna des fils, c’est déjà bien singulier; mais que, devant son cadavre, vous chantiez en tambourinant, ça c’est trop fort. — Du tout ! dit Tchoang-tzeu. Au moment de sa mort, je fus un instant affecté. Puis, réfléchissant sur l’événement, je compris qu’il n’y avait pas lieu. Il fut un temps, où cet être n’était pas né, n’avait pas de corps organisé, n’avait même pas un peu de matière ténue, mais était contenu indistinct dans la grande masse. Un tour de cette masse lui donna sa matière ténue, qui devint un corps organisé, lequel s’anima et naquit. Un autre tour de la masse, et le voilà mort. Les phases de mort et de vie s’enchaînent, comme les périodes dites quatre saisons. Celle qui fut ma femme, dort maintenant dans le grand dortoir (l’entre-deux du ciel et de la terre), en attendant sa transformation ultérieure. Si je la pleurais, j’aurais l’air de ne rien savoir du destin (de la loi universelle et inéluctable des transformations). Or comme j’en sais quelque chose, je ne la pleure pas.

C. Tcheu-li et Hao-kie (personnages fictifs) contemplaient ensemble les tombes des anciens, éparses dans la plaine au pied des monts K’ounn-lunn, là où Hoang-ti se fixa et trouva son repos.

Soudain tous deux constatèrent qu’ils avaient chacun un anthrax au bras gauche (mal souvent mortel en Chine). Après le premier moment de surprise, Tcheu-li demanda : cela vous fait-il peur ? — Pourquoi cela me ferait-il peur ? répondit Hoa-kie. La vie est chose d’emprunt, un état passager, un stage dans la poussière et l’ordure de ce monde. La mort et la vie se succèdent, comme le jour et la nuit. Et puis, ne venons-nous pas de contempler, dans les tombes des anciens, l’effet de la loi de transformation ? Quand cette loi nous atteindra à notre tour, pourquoi nous plaindrions-nous ?

D. Comme il se rendait dans le royaume de Tch’ou, Tchoang-tzeu vit, au bord du chemin, un crâne gisant, décharné mais intact. Le caressant avec sa poussine, il lui demanda : as-tu péri pour cause de brigandage, ou de dévouement pour ton pays ? par inconduite, ou de misère ? ou as-tu fini de mort naturelle, ton heure étant venue ? … Puis, ayant ramassé le crâne, il s’en fit un oreiller la nuit suivante.

— A minuit, le crâne lui apparut en songe et lui dit : Vous m’avez parlé, dans le style des sophistes et des rhéteurs, en homme qui tient les choses humaines pour vraies. Or, après la mort, c’en est fait de ces choses. Voulez-vous que je vous renseigne sur l’au-delà ?

— Volontiers, dit Tchoang-tzeu. — Le crâne dit : Après la mort, plus de supérieurs ni d’inférieurs, plus de saisons ni de travaux. C’est le repos, le temps constant du ciel et de la terre. Cette paix surpasse le bonheur des rois. — Bah ! dit Tchoang-tzeu, si j’obtenais du gouverneur du destin (le Principe), que ton corps, os, chair et peau; que ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, ton village et tes connaissances te fussent rendus; je crois que tu n’en serais pas fâché ? — Le crâne le regarda fixement avec ses orbites caves, fit une grimace méprisante, et dit : non ! je ne renoncerais pas à ma paix royale, pour rentrer dans les misères humaines.

E. Yen yuan, le disciple chéri, étant parti pour la principauté de Ts’i, Confucius parut triste. Le disciple Tzeu-koung se levant de sa natte, dit : oserais-je vous demander pourquoi ce voyage de Hoei vous attriste ? — Je vais te le dire, dit Confucius. Jadis Koan-tzeu a prononcé cette parole, que j’ai toujours trouvée très vraie : un petit sac ne peut pas contenir un grand objet; une corde courte ne peut atteindre le fond du puits. Oui, la capacité de chaque être, est comprise dans son destin, rien n’en pouvant être retranché, rien n’y pouvant être ajouté. Je crains donc que si, suivant ses convictions et son zèle, Hoei expose au marquis de Ts’i les théories de Yao et de Hoang-ti, de Soei-jenn, de Chenn-noung, celui-ci, homme d’une capacité bornée, ne voie dans ses discours une critique de son gouvernement, ne se fâche et ne le mette à mort. — L’opportunisme seul fait réussir. Tout ne convient pas à tous. Il ne faut pas juger autrui d’après soi. Jadis un oiseau de mer s’abattit aux portes de la capitale de Lou. Le phénomène étant extraordinaire, le marquis pensa que c’était peut-être un être transcendant, qui visitait sa principauté. Il alla donc en personne quérir l’oiseau, et le porta au temple de ses ancêtres, où il lui donna une fête. On exécuta devant lui la symphonie Kiou-chao de l’empereur Chounn. On lui offrit le grand sacrifice, un bœuf, un bouc et un porc. Cependant l’oiseau, les yeux hagards et l’air navré, ne toucha pas au hachis, ne goûta pas au vin. Au bout de trois jours, il mourut de faim et de soif… C’est que le marquis, jugeant des goûts de l’oiseau d’après les siens propres, l’avait traité comme il se traitait lui-même, et non comme on traite un oiseau. A l’oiseau de mer, il faut de l’espace, des forêts et des plaines, des fleuves et des lacs, des poissons pour sa nourriture, la liberté de voler à sa manière et de percher où il lui plaît. Entendre parler les hommes, fut un supplice pour ce pauvre oiseau; combien plus la musique qu’on lui fit, et tout le mouvement qu’on se donna autour de lui. Si on jouait la symphonie Kiou-chao de Chounn, ou même la symphonie Hien-tch’eu de Hoang-ti, sur les rives du lac Tong-t’ing, les oiseaux s’envoleraient, les quadrupèdes s’enfuiraient, les poissons plongeraient jusqu’au plus profond des eaux, les hommes au contraire écouteraient émerveillés. C’est que, les poissons vivent dans l’eau, et les hommes y meurent. La nature des êtres étant diverse, leurs goûts ne sont pas les mêmes. Même entre hommes, il y a des différences, ce qui plaît aux uns ne plaisant pas aux autres. Aussi les anciens Sages ne supposaient-ils pas à tous les hommes la même capacité, et n’employaient-ils pas n’importe qui pour n’importe quoi. Ils classaient les hommes d’après leurs œuvres, et les traitaient selon leurs résultats. Cette juste appréciation des individus, est condition de tout succès. Si Yen-hoei apprécie bien le marquis de Ts’i et lui parle en conséquence, il réussira; sinon, il périra.

F. Comme Lie-tzeu, qui voyageait, prenait son repas au bord du chemin, il aperçut un vieux crâne, le ramassa et lui dit : Toi et moi savons ce qu’il en est de la mort et de la vie; que cette distinction n’est pas réelle, mais modale seulement; qu’il ne faut pas dire de toi que tu reposes, et de moi que je remue; la roue tournant et les transformations se succédant sans cesse. Les germes de vie sont nombreux et indéterminés. Tel germe deviendra nappe de lentilles d’eau s’il tombe sur un étang, tapis de mousse s’il est jeté sur une colline. S’élevant, la mousse devient le végétal ou-tsu, dont la racine se convertit en vers, les feuilles se changeant en papillons. Ces papillons produisent une larve, qui vit sous les âtres, et qu’on appelle k’iu-touo. Après mille jours, ce k’iu-touo devient l’oiseau k’ien-u-kou, dont la salive donne naissance à l’insecte seu-mi. Celui-ci devient cheu-hi, puis meou-joei, puis fou-k’uan… Les végétaux yang-hi et pou-sunn sont deux formes alternantes. Des vieux bambous sort l’insecte ts’ing-ning, qui devient léopard, puis cheval, puis homme. L’homme rentre dans le métier à tisser de la révolution universelle incessante. A leur tour, tous les êtres sortent du grand métier cosmique, pour y rentrer à leur heure; et ainsi de suite.

[Les Pères du Système taoïste, chap. 18, traduction intégrale par le Père Léon WIEGER S.J.]


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