Irma Collignon : Krishnamurti et le Swami Siddheswârananda


19 Jul 2010

(Revue Spiritualité. No 21-22. Août-Septembre 1946)

Lisant un article du Swami Siddheswârananda dans la revue « Spiritualité » de juin-juillet,  je ne puis m’empêcher de faire un parallèle entre la façon qu’à le S. S… de nous présenter « Le Yoga comme cessation de la souffrance » et l’enseignement de Krishnamurti.

Je me rends compte ainsi pourquoi, bien des gens (qui par ailleurs écoutaient Krishnamurti avec une totale bonne foi), ne sont pas arrivés à le comprendre, ont trouvé dans son enseignement bien des contradictions, donc peu de clarté.

Il paraît évident que les deux sages parlent de la même chose : « Le problème de la souffrance dans l’homme et la manière de dépasser ce problème, de le résoudre ». Il semble également que les deux sages aient sur le problème des vues identiques. Mais, tandis que Siddheswârananda nous décrit minutieusement la route que nous devons suivre pour atteindre ce but, Krishnamurti nous dit : « La vérité est un pays, sans chemin. — Vous ne pouvez faire de votre action un moyen vers un but, l’action est un accomplissement », etc., etc.

Pourrons-nous dire, dès lors, que si le fond des enseignements est identique, les méthodes au moins sont contradictoires ? Je ne le crois pas; mais tandis que la première emploie la forme habituelle de présentation, qui est la description, l’exposé graduel des méthodes à employer, enfin la forme qui parle à notre mental, si je puis ainsi m’exprimer. La seconde méthode, celle de Krishnamurti, nous parle comme si la dualité était déjà résorbée en nous; Krishnamurti rompt avec la dualité qui est notre forme habituelle de pensée, et nous fait directement pénétrer au cœur de l’enseignement nouveau.

Le Swami Siddheswârananda nous donne un très clair exposé du problème et de sa solution; il nous parle, en citant la Bd Gîta, de l’éternel témoin qui, au cœur de notre être, assiste, inaltéré, à la fantasmagorie de la matière; au jeu et à l’illusion de la vie que nous donnent nos sens, notre imagination, notre mental.

Il nous montre comment nous devons arriver à l’Union entre nos deux natures (spirituelle et matérielle) tout en nous rappelant qu’elles ne sont pas réelles, mais seulement la conséquence de la conscience que nous avons, de vivre en êtres séparés.

Je dirai que le bel exposé de Siddheswârananda est intellectuel, parce que nous pouvons en quelque sorte le comprendre sans en faire l’expérience; ce qui est une façon toute superficielle de comprendre, mais dont nous nous contentons souvent.

En d’autres termes, le sage se met à notre niveau pour nous parler; son exposé nous charme, nous y retrouvons les directives et les pensées qui nous sont chères, sur les bases desquelles nous avons essayé d’établir notre idéal de vie. C’est un clair exposé, il nous décrit à quoi nous devons tendre pour arriver à cet état de bonheur que réalise la vie de l’homme unifié.

Il est précieux, car il fait résonner en nous un espoir infini dans l’avenir et le devenir humain.

Krishnamurti a une technique toute différente pour nous présenter la même chose, et c’est en cela qu’il est vraiment génial.

Krishnamurti tente de nous éveiller de notre sommeil, tente d’installer en nous le doute au sujet des valeurs établies en nous et autour de nous, valeurs, sur lesquelles nous avons établi nos vies individuelles et sociales. Krishnamurti, depuis vingt ans, je pense, qu’il nous parle, fait résonner à notre intelligence une note nouvelle, toujours la même, bien qu’il en change constamment la présentation. Cette note, cette tonique si nous la saisissons, nous fait participer d’emblée à son enseignement vivant; nous vivons en nous même ce qu’il dit; c’est-à-dire que nous découvrons notre vie psychologique jusqu’ici ignorée; et nous voilà déjà enthousiasmés de joie.

« La vérité est dans le processus… », dit Krishnamurti.

C’est ainsi que le professeur Marcault, lors d’une causerie faite à Bruxelles, nous présentait si justement Krishnamurti comme le plus grand psychologue des temps modernes. Dans ses causeries, Krishnamurti ne descend pas à notre niveau; il nous arrache à nos valeurs conventionnelles, pour nous faire connaître la vérité vivante et riche, étouffée jusqu’ici, par nos valeurs désormais croulantes, quoique consacrées par les traditions religieuses et sociales.

Krishnamurti nous apprend à rejeter toute référence, parce qu’il veut que nous apprenions à penser par nous mêmes au lieu d’accepter facilement la pensée des grands sages.

C’est un mode vibratoire neuf que notre pensée, notre intelligence doit trouver, doit vivre. Une vérité statique quelque belle, quelque vraie qu’elle puisse être, pour Krishnamurti n’est pas la vérité, mais une forme sans vie, morte; or, est statique pour nous, tout ce que nous pouvons incorporer à nos habitudes de penser et d’agir.

C’est ainsi que Krishnamurti nous apprend à dévider au jour de notre conscience, notre vie quotidienne cachée, ou plutôt ignorée. Krishnamurti nous force à dépister les mobiles ignorés de nos actes, nous oblige à nous rendre compte, combien nous créons facilement des opposés. Opposés destinés à combattre ou des sentiments ou des états que nous subissons et dont nous sommes les prisonniers douloureux. Opposés dans lesquels nous prenons appui et fuyons la souffrance. Ainsi Krishnamurti met à nu le processus de notre vie psychologique qui, sans cesse nous meut, nous jette d’un contraire à un autre contraire: d’où le cahot de nos vies, notre indécision, notre souffrance, en un mot notre vie de dualité, de lutte.

Ainsi, quand il nous parle, Krishnamurti essaye-t-il de ne rien nous donner que nous puissions intégrer à notre vie mentale habituelle; c’est pourquoi dès que nous prenons appui sur ses dires, il donne un tour nouveau à la discussion, nous pressant de questions qui, si nous pouvons être assez vivants, nous oblige à quitter le plan habituel et connu de nos vies.

Et c’est cela justement qui a dérouté bien des personnes de bonne volonté; lesquelles, ne pouvant assimiler la façon vibrante et condensée que Krishnamurti mettait en œuvre devant elles, lui ont opposé les vérités qu’ils savaient vraies intellectuellement. Ces vérités leur ont semblé en contradiction avec les affirmations de Krishnamurti; lequel veut nous faire appréhender un mode vibratoire nouveau; nous faire découvrir le processus qui en nous-mêmes, transforme la vie Une, en dualité, donc en lutte et en douleur.

IRMA COLLIGNON