Patrice Lambert : La bibliothèque gnostique de Nag-Hammadi


27 Nov 2014

(Revue Question De. No 53. Juillet-Août-Septembre 1983)

La plus grande découverte de textes sacrés depuis 2000 ans

On désigne sous le nom de Bibliothèque de Nag-Hammadi un ensemble extraordinaire de papyrus découverts fortuitement par des paysans égyptiens sans doute en décembre 1945. Ces papyrus étaient enfermés dans une jarre au pied de la falaise du Gebel-el-Tarif, non loin de l’ancien monastère fondé par Saint Pâcome (286 + 346) sur le territoire du village de El Qsar-El Sayyad, l’antique Kheno­boskion, dépendant de Nag-Hammadi, soit à 550 km au sud du Caire et à 60 km au nord-ouest de Louksor. Le lot de papyrus enfoui dans une jarre brisée se composait de treize codices reliés, comme nos livres actuels, et protégés par des étuis en cuir, alors que les manuscrits de la Mer Morte et la plupart des manuscrits anciens se présentent en rouleaux. Ces codices sont écrits dans les deux dialectes coptes de Haute-Égypte, le sahidique et le subakhmîmian. Ils sont en général remarquablement conservés, car, sur les mille pages environ qui nous sont parvenues, près de huit cents sont intactes. L’extrême sécheresse de la région explique qu’ils aient ainsi été préservés des outrages du temps. Actuellement, les codices sont déposés au Musée Copte du Vieux Caire.

Le terme de « bibliothèque » est le plus adéquat pour désigner ce lot de papyrus car il s’agit d’un ensemble d’ouvrages destinés vraisemblablement à une commu­nauté religieuse comme il en existait de nombreuses à l’époque. Saint Pacôme fonda lui-même six communautés en Haute-Égypte. Les papyrus circulaient d’une commu­nauté à l’autre et ils étaient recopiés au fur et à mesure des besoins comme cela se pratiquait dans l’Antiquité. Du reste, les traités contenus dans les 13 codices y figurent en deux, voire en trois versions, plus ou moins longues selon les copistes.

Chaque codex relié contient plusieurs ouvrages, et c’est aujourd’hui quelque 55 traités qui sont connus sous le nom de textes de Nag-Hammadi. La description succincte qui suit montre la grande diversité des textes. La plupart des ouvrages sont gnostiques, un petit nombre sont her­métiques. Le plus prestigieux de tous les ouvrages gnos­tiques est sans conteste l’Évangile selon Thomas. Il en sera beaucoup question dans ce numéro. D’ores et déjà, on peut dire qu’une bibliothèque ne suffirait pas à conte­nir toutes les publications qui lui sont consacrées.

NOMENCLATURES DES PRINCIPAUX MANUSCRITS

La liste complète des traités comportant les indications de leur place dans les codices et les sigles servant à les désigner, a été arrêtée et publiée à l’intention des cher­cheurs qui ont recours aux fac-similés des originaux. Cependant, si elle est utile, voire nécessaire, aux spécia­listes, elle est, en revanche, proprement fastidieuse, pé­dante et sans utilité réelle aux lecteurs intéressés et même avertis. C’est pourquoi nous croyons devoir épargner à ceux-ci cette nomenclature académique et leur donner plutôt un aperçu des principaux manuscrits classés sui­vant leur contenu.

Dans la catégorie des évangiles, il convient de citer en premier l’Évangile selon Thomas, lequel contient uni­quement les paroles de Jésus. L’Évangile de Vérité ne rapporte pas, malgré son titre, les paroles du Maître ; il se présente plutôt comme une homélie destinée à l’initia­tion du gnostique. Bien qu’étant marqué par une légère coloration chrétienne, il reflète une gnose proche de sa source.

L’Évangile selon Philippe n’est pas non plus à proprement parler un évangile ; il constitue plutôt une méditation sur divers thèmes évangéliques dont le plus manifeste est celui de l’amour ; le couple humain, uni dans la chambre nuptiale, symbolisant le retour à l’Un.

D’autres manuscrits ont trait au grand mythe gnostique de la Mère divine appelée aussi Barbèlô mais le plus souvent Sophia. C’est elle qui, se séparant du Père comme à son insu, engendre sans son conjoint la race adamique. Elle connaît toutes sortes de tribulations avant son retour au Plérôme, retour que facilite le Fils, et où elle engendre les êtres pneumatiques.

Des livres didactiques comme l’Apocryphon de Jean, le Tractatus tripartites, l’Écrit sans titre, etc., relatent les aventures de Sophia ; d’autres livres chantent la grandeur et la misère de Sophia. Dans La Brontè, c’est Barbèlô qui, parlant à la première personne, évoque avec un sens incantatoire prenant les heurs et malheurs de sa vie pathétique.

Dans la Prôtennôia trimorphe, Barbèlô se présente à nous sous le triple aspect de la Pensée du Père, de la Mère et du Fils. En revanche, dans les Trois stèles de Seth, c’est le gnosique qui nous révèle l’identité trinitaire de Barbèlô avec sa face lumineuse et sa face d’ombre. D’autres traités constituent des cosmogonies plus ou moins élaborées où le Dieu des psychiques issu de la chute de Sophia se trouve en porte à faux avec le Père des pneumatiques. Certains écrits ont un caractère plus initiatique que mythique ; c’est le cas notamment du Traité de la Résurrection, de la Lettre d’Eugnoste, du Livre de Thomas l’Athlète, du Témoignage de Vérité, d’Allogène, du Dialogue du Sauveur. En revanche, les Actes de Pierre et des Douze Apôtres, l’Apocalypse de Paul, l’Épître Apocryphe de Jacques…, représentent le passage de l’ésotérisme à un exotérisme tantôt naïf, tan­tôt confus, où la loi de l’entropie se vérifie manifestement. Quelques traités enfin peuvent être classés parmi les livres hermétiques ou d’inspiration hermétique comme l’Ogdoade, l’Ennéade et l’Authenticos Logos.

Au lecteur qui chercherait un fil conducteur à travers l’ensemble des livres de la Bibliothèque de Nag Hammadi, nous serions amenés à dire que l’Évangile selon Thomas représente un tout par lui-même car il se propose de prendre le lecteur qui cherche là où il est pour le conduire à l’Éveil. L’Évangile de Vérité et l’Évangile de Philippe sont de nature à favoriser la quête gnostique en la maintenant sur un plan purement ésotérique. Quant aux nombreux autres traités, à part quelques exceptions, ils représentent plus ou moins directement la grande aventure de Sophia qui est celle de l’humanité elle-même. Dans son exil temporel, Sophia garde le souvenir de la Plénitude. Le gnostique se reconnaît en elle et retrouve sa grandeur dans sa misère.

L’éon parfait Jésus, l’égal du Père et sa révélation, favo­rise le retour au Père de Sophia et de ceux qui comme elle ont la nostalgie de l’unité originelle.

Apocalypse, écrit qui a pour objet le jugement dernier et le retour du Christ dans sa gloire pour juger les vivants et les morts.

Atman, le Soi ou la tradition hindoue symbolisant la Réalité intérieure.

Brahman, la Réalité ou le Soi dans la tradition hindoue son aspect universel.

Codex (pluriel codices), recueil ou traité.

Déité, l’Absolu, le non-né, la Réalité suprême au-delà de Dieu.

Démiurge, Dieu créateur. Chez cer­tains gnostiques, le Dieu de l’Ancien Testament était considéré comme un Démiurge.

Dit, mot, maxime, parole, logion.

Dualisme, doctrine suivant laquelle l’univers a été formé et continue d’exister par le concours de deux prin­cipes éternels.

Dualité, état de ce qui est double en Soi.

Enstase, terme récent pour exprimer la contemplation en l’homme du Soi par lui-même.

Entropie, terme de thermodynamique sert aussi à désigner le phénomène général d’amplification et de dégra­dation.

Éon, terme employé dans certains trai­tés gnostiques pour désigner les substances qui émanent le plus directement de Dieu.

Éveil, employé en métaphysique, ce mot caractérise l’état de celui qui a atteint la connaissance, la réalisation.

Extase, dans l’expérience mystique, état de celui qui est « hors de lui » perdu.

Eschatologie, doctrine qui s’occupe du jugement dernier, de la fin du monde, du ciel et de l’enfer.

Fins dernières, terme servant à désigner ce qui se passera lors du jugement dernier lorsque le Fils de Dieu jugera les vivants et les morts.

Gnose, ce terme est synonyme de connaissance, de reconnaissance, de l’Être essentiel qui est notre véritable identité. Elle nous est donnée par la quête intérieure de notre unité primor­diale.

Gnosticisme, ensemble des doctrines de la gnose des débuts de l’ère chré­tienne.

Gnostique, celui qui possède la gnose ou l’adepte du gnosticisme. L’adjectif se rapporte à ce qui a trait à la gnose ou au gnosticisme.

Logion (pluriel logia) parole ou dit à propos de l’enseignement de Jésus.

Hermétisme, du nom du dieu grec Hermès, l’hermétisme est une doctrine ésotérique du début de l’ère chrétienne dont la parenté avec la gnose est évidente mais qui, surtout depuis la découverte de Nag Ham­madi demande à être approfondie.

Hylique, le premier des trois ordres établis par les gnostiques, celui qui a trait aux choses matérielles (voir psychique et pneumatique).

Non-dualité, doctrine suivant laquelle il n’existe qu’un seul Principe éternel d’où tout sort et où tout revient.

Plérôme, signifie : royaume, plénitude et aussi Dieu qui rétablit la plénitude.

Pneumatique, le plus élevé des trois ordres établis par les gnostiques ; le terme sert à signifier celui qui a acquis la gnose ou qui est en passe de l’acquérir.

Psychique, de psyché âme, le second des trois ordres, celui qui embrasse l’entité psycho-somatique, laquelle était mortelle suivant l’enseignement gnostique.

Réalisation, en métaphysique signifie : le moment (ou l’état) où l’on s’aperçoit que le Soi existe seul. Synonyme : Libération.

Résurrection, au sens gnostique, le terme est synonyme d’Éveil, de Réalisation, dès ici-bas : au sens chrétien, il signifie la réanimation du cadavre. Suivant la doctrine de St Paul, reprise par l’Église, le Christ en ressuscitant est devenu le garant de la résurrection des hommes.

Rishi, le terme signifie voyant, il sert à désigner les Maîtres très anciens qui semblaient être restés comme naturellement dans l’Unité originelle.

Tch’an, enseignement de l’école bouddhique chinoise Tch’an (mieux connue sous sa prononciation japonaise de Zen).

Upanishad, traité de la non-dualité ; les upanishads sont la conclusion du Véda.

Veda, les textes fondamentaux de la pensée hindoue.

Vedanta, signifie : fin des Veda, ou encore : les Upanishads.

UNE DÉCOUVERTE BEAUCOUP PLUS IMPORTANTE QUE CELLE DES MANUSCRITS DE LA MER MORTE

Il a fallut une série de circonstances favorables pour que soient préservés et sauvés les manuscrits de Nag-Ham­madi. La majeure partie fut vendue à des antiquaires qui la revendirent au Musée Copte du Vieux-Caire.

Le monde scientifique fut informé de la découverte par une communication de M. H.-C. Puech et de M. J. Doresse, à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en 1948 et par M. Togo Mina, alors directeur du Musée Copte.

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire les savants étaient en présence d’une bibliothèque composée d’ouvrages gnostiques presque tous inconnus jusque-là. La découverte était sensationnelle, beaucoup plus importante que celle des manuscrits de la mer Morte, laquelle remonte à peu près à la même époque. Il est même sur­prenant que la première ait eu si peu de retentissement alors que la seconde défrayait la chronique. Pourtant, comme nous le verrons l’importance des manuscrit de Nag-Hammadi est sans commune mesure avec ceux de la mer Morte, appelés aussi manuscrits de Qumran. Cela tient en partie aux éléments politiques qui se déroulèrent en Égypte à l’époque.

Seul le Codex I acheté au début par l’Institut Jung, de Zurich put être étudié et publié sans entrave. Les textes de Nag-Hammadi dans l’ensemble ne devinrent acces­sibles aux chercheurs de toute nationalité qu’après la publication par les Éditions Brill, à Leiden, avec le concours de l’UNESCO, des fac-similés de l’ensemble des codices quelque trente ans après la découverte.

Cependant, le deuxième des treize volumes, renfermant le précieux Évangile selon Thomas, fut connu dès 1959. M. Doresse, le premier, fit paraître à cette date le texte de l’Évangile apocryphe dans une version française ac­compagnée d’un commentaire historique et critique sur la découverte de Nag-Hammadi.

Ce commentaire tendait à replacer les « prétendues » paroles de Jésus dans un contexte gnostique, et les rap­prochements avec les évangiles canoniques visaient à établir la prééminence et l’antériorité de ceux-ci. Tou­jours en 1959, M. H.-C. Puech, directeur de l’École des Hautes Études, et une équipe de coptologues réunis autour de lui, présentait au grand public une traduction de l’Évangile selon Thomas à la fois en français, en anglais, en allemand et en hollandais, avec en regard, le texte copte.

UN RENOUVELLEMENT DE FOND EN COMBLE DE NOTRE CONNAISSANCE DE LA GNOSE DU DÉBUT DE L’ÈRE CHRÉTIENNE

Aujourd’hui, nous disposons, en plus des fac-similés de l’ensemble, de traductions en français d’un certain nom­bre de traités. En anglais, l’intégrale des manuscrits a été publiée sous la direction de M. James M. Robinson. The Nag-Hammadi Library in English a paru chez Harper and Row, à San Francisco. Il est donc possible désormais au lecteur averti mais non spécialisé de prendre connais­sance du contenu des traités de Nag-Hammadi. Sans craindre d’exagérer, nous pouvons d’ores et déjà obtenir une opinion fondée et constater que la découverte de cette Bibliothèque amène un renouvellement de fond en comble de notre connaissance de la gnose du début de l’ère chrétienne. Jusque-là, on ne connaissait à peu près rien de ce grand mouvement qui fut combattu par cer­tains Pères de l’Église, appelés justement hérésiologues parce qu’ils prétendaient s’attaquer à l’hérésie, dont étaient accusés les gnostiques. Avant cette découverte, l’historien des religions et l’exégète n’avaient pratique­ment à leur disposition que les critiques des témoins à charge que furent Épiphane, Hippolyte, Saint Irénée, Saint Jérôme… Irénée a laissé une œuvre importante intitulée Adversus Haereses dans laquelle il réfute les croyances des gnostiques et met en relief leur dualisme.

De son côté, Saint Jérôme couvre son adversaire gnos­tique de ses sarcasmes et de ses moqueries : « Quand tu sauras par cœur les livres de Basilide, de Mani, de Bar­belus et de Lensiboras, va les chanter dans les ateliers des tisseuses, offre-les même à lire dans les auberges que tu fréquentes : par de tels radotages, tu inciteras plus facilement les gens incultes à boire » (Liber contra Vigi­lantium). Il est intéressant de noter que Vigilantius, ou Vigilance, né en Aquitaine au IVe siècle, théologien et moraliste gallo-romain, fit un voyage en Palestine et qu’il fut alors l’objet des attaques de Saint Jérôme à propos d’Origène, lui reprochant de rejeter le célibat sacerdotal et l’état monastique, le culte des martyrs, des reliques, le jeûne. On remarquera au passage les affinités de ce Gaulois avec les gnostiques opposés à tout conditionne­ment : règles, interdits, cultes.

DATATION

Les écrits gnostiques, qui faisaient l’objet des attaques de Saint Irénée (140 + 202/203), étaient donc déjà connus, du moins certains d’entre eux, dans la seconde moitié du deuxième siècle, alors que leur version copte, maintenant connue, remonte au milieu du IVe siècle comme nous pouvons en juger, par exemple, par le cartonnage de la reliure du Codex VII, où figurent des documents admi­nistratifs datés de 333 à 348. Toujours dans cette même reliure, on a retrouvé un fragment de lettre adressé à des moines de Saint Pacôme, dont les monastères étaient florissants à la mort de leur fondateur, vers 346. On peut donc supposer que, vers le Ve siècle, époque où le mona­chisme pacômien étendait son influence sur toute la Thé­baïde, il devenait imprudent de laisser circuler des écrits que les hérésiologues avaient qualifiés de subversifs et de dangereux.

Les textes coptes de Nag-Hammadi sont manifestement des copies d’originaux grecs dont certaines remontent à l’origine de l’ère chrétienne. Quant à prétendre que la version originale des traités ne puisse être que grecque, il y a là un a priori tout à fait discutable, mais que les historiens n’entendent pas remettre en question.

Même un spécialiste de la gnose comme M. H. C. Puech n’échappe pas au préjugé classique qui veut que tout texte copte ait un original grec. Il se passe en somme pour les textes coptes ce qui s’est passé pour les textes qui ont abouti aux évangiles canoniques : les historiens ignorent la phase orale pour ne considérer comme texte de base que le document grec. On ne veut voir que la phase grecque des manuscrits comme si ceux-ci n’avaient pas leur substrat copte, araméen ou hébreu correspon­dant. On parle par exemple comme d’une trouvaille d’une version primitive sous forme de logia d’un évangile de Matthieu en araméen, écrit vraisemblablement à Alexan­drie.

LA GNOSE EST EXPRESSION DE VIE

La plupart des textes coptes étaient écrits pour être réci­tés en commun. C’est en effet le vivant qui communique le vivant et la gnose est expression de vie, connaissance par participation et identification : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (Jn 6.56) » ; « Celui qui boit à ma bouche sera comme moi ; moi aussi, je serai lui, et ce qui est caché lui sera révélé » (log. 107).

Nous avons hérité d’une civilisation de l’écrit et nous voulons tout expliquer en fonction de Platon et d’Aris­tote. C’est malheureusement avec ce présupposé que les textes de Nag-Hammadi ont été analysés et commentés. Ceci dit, la transcription du grec en copte, ou vice versa, ne présentait pas de grandes difficultés car, dès le début de l’ère chrétienne, l’Égypte avait substitué aux hiéro­glyphes une écriture qui reprenait une grande partie de l’alphabet grec. Il existe du reste des documents qui sont pour ainsi dire des témoins grecs de l’Évangile selon Tho­mas : ce sont les manuscrits d’Oxyrhynque, ville hellénique de Moyenne Égypte.

On découvrit en effet en 1898 et en 1904 à Oxyrhynque, des papyrus très mutilés comprenant une vingtaine de dits de Jésus difficiles à identifier à l’époque. La compa­raison de ces logia avec les logia correspondants de l’Évangile selon Thomas révéla ou confirma que les pre­miers n’étaient rien moins que trois témoins grecs de cet Évangile.

Les chercheurs n’ont pas encore déterminé laquelle des deux versions était la plus ancienne. Néanmoins, l’un ou l’autre ajouts dans le texte grec laissent croire à l’anté­riorité du texte copte par rapport au texte grec. Cela n’implique pas pour autant que l’original soit copte ; il peut être araméen, hébreu, ou grec.

« FUIS LES DIVISIONS ET LES LIENS ET DÉJÀ TU AS LA RÉSURRECTION…, POURQUOI NE TE CONSIDÈRES-TU PAS COMME DÉJÀ RESSUSCITE ? »

Les hérésiologues s’accordent à nous montrer la gnose comme une hérésie chrétienne, un surgeon du tronc orthodoxe, et à nous présenter Simon le Mage comme le père des hérétiques. Or, comme Simon le Mage est contemporain des apôtres, rien n’empêche d’envisager que certains textes gnostiques remontent aux tout débuts de l’ère chrétienne. Du reste, à l’époque où Saint Paul écrit ses lettres, vers les années 60, un courant gnos­tique existe déjà qui a, sur la résurrection, des vues opposées à celles de l’Apôtre. Il met en garde Timothée contre ceux qui croient que la résurrection – au sens d’éveil – a lieu dès ici-bas : « Quant aux discours creux et impies, évite-les. Leurs auteurs feront toujours plus de progrès dans la voie de l’impiété, et leur parole étendra ses ravages comme la gangrène. Hyménée et Philète sont de ceux-là : ils se sont écartés loin de la vérité, en pré­tendant que la résurrection a déjà eu lieu, renversant ainsi la foi de plusieurs » (2 Tm. 2. 16-18). L’Apôtre, qui voit dans la résurrection la réanimation du cadavre, n’ac­cepte pas qu’on puisse ne pas mourir au sens où Jésus dit : « Les vivants ne meurent pas ». Pour le gnostique, il y a résurrection quand l’ignorance – appelée aussi déficience dans l’Évangile de Vérité – est dissipée. Dans le Traité de la Résurrection, en provenance, comme l’Évangile selon Thomas, de la Bibliothèque de Nag-­Hammadi, l’auteur prodigue à son disciple, Réginos, ce conseil qui est vraiment celui d’un maître : « Fuis les divisions et les liens et déjà tu as la Résurrection…, pourquoi ne te considères-tu pas comme déjà ressus­cité ? » Saint Paul, qui s’insurge contre un tel enseigne­ment, se révèle donc être le premier des hérésiologues. On a coutume, en parlant de ceux-ci, de citer Irénée, Hippolyte, Épiphane, Tertullien…, mais on ne fait pas mention du premier hérésiologue, le mieux placé sans doute pour combattre ce qu’il appelle l’erreur, puisque c’est à lui pour une bonne part qu’on doit la doctrine au nom de laquelle il combat l’hérésie.

LES « EMPRUNTS » DE SAINT PAUL

Saint Paul dénonce les hérétiques gnostiques mais ne fait pas mention de leurs œuvres. En revanche, s’il ne cite presque jamais les paroles de Jésus contenues dans les évangiles canoniques, nous trouvons chez lui au moins deux emprunts à l’Évangile selon Thomas ; la parole « Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus » (log. 3.9-10), devient : … « alors je connaîtrai comme je suis connu (1 Co.13-14) ; d’autre part, « je vous donnerai ce que l’œil n’a pas vu, et ce que l’oreille n’a pas entendu, et ce que la main n’a pas touché, et ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme » (log. 17) devient chez Paul : «comme il est écrit, nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme… » (1 Co. 2-9). Selon sa coutume qui est celle de l’époque, Saint Paul ne cite pas ses sources ; cependant il fait sans le dire référence a l’Évangile selon Thomas.

Comme nous venons de le voir, les maillons de la chaîne qui nous permettent de remonter à l’origine de la gnose sont de plus en plus évidents. Cependant, une présomp­tion de preuve n’est pas encore une preuve. Il faut que les vérifications puissent se faire à plusieurs niveaux. Pour l’instant, nous pouvons dire qu’il existe un courant, peut-être plusieurs, qui remonte aux paroles mêmes de Jésus. Il y aurait donc une tradition « secrète » parallèle à celle de l’Église officielle, celle-là même que dénonce Saint Irénée dans Adversus Haereses.

L’étude de la nature même de la gnose, qui est aujour­d’hui possible grâce à la découverte de Nag-Hammadi, permet de progresser dans cette voie. Cette entreprise a contre elle le lourd handicap de la tradition chrétienne, handicap qui commence au moment même où s’établit le dialogue de sourds entre Jésus et la plupart de ses disciples.

Si nous lisons les évangiles d’un œil neuf – à supposer que la chose soit possible –, nous ne pouvons pas ne pas être frappés des quiproquos que provoquent les paroles du Maître. Manifestement, à de rares exceptions près, les disciples ne comprennent pas le sens des paroles de Jésus. Beaucoup d’entre eux disent : « Ce langage-là est trop fort ! Qui peut l’écouter ? » (Jn 6.60). Dans l’Évangile selon Thomas, plus encore que dans les évangiles canoniques, ce décalage saute aux yeux et suscite de la part de Jésus cette réflexion qui se passe de commen­taire : « Au point où vous en serez, vous irez vers Jacques le Juste : ce qui est du ciel et de la terre lui revient » (log. 12).

LES DEUX TRADITIONS, L’OFFICIELLE, CATHOLIQUE, APOSTOLIQUE ET ROMAINE, LA SECRÈTE, GNOSTIQUE, INITIATIQUE ET SOUTERRAINE, SONT COTE A COTE AU DÉPART

Le lecteur qui a quelque perception ésotérique comprend que les disciples qui posent cette question à Jésus sont en plein dualisme. À part Thomas l’initié (log. 13), Salomé (log. 61), Mariam (log. 114), les autres restent au niveau exotérique. Ils n’arrivent pas à accéder à la gnose dont Jésus apporte les clés (log. 39), pas plus après sa mort qu’avant. Le besoin de merveilleux qui se traduit à la Pentecôte ne change rien : Paul est contre Jacques et ceux qui restent à Jérusalem. Pierre, qui est chargé d’une mission de médiation auprès de Paul, se voit tourné en dérision par celui-ci. Il s’était déjà fait tancer par Jésus à plusieurs reprises ; il se fait rabrouer par Paul.

N’empêche, ô dérision ! que c’est lui qui va détenir les clés de cette église qui a déjà commencé avec Paul, à combattre la gnose. Les deux traditions, l’officielle, catho­lique, apostolique et romaine, la secrète, gnostique, ini­tiatique et souterraine, sont côte à côte au départ. C’est ce qu’il faut bien percevoir sous peine de fausser toute la perspective.

Cependant ces deux traditions ne sont pas sur le même plan, l’une enseigne une voie de salut dans le devenir et se veut accessible à tous ; l’autre est fondée sur la connaissance intérieure et individuelle. La première se veut missionnaire et conquérante, la seconde s’interroge sur l’identité de l’homme et fait sienne la parole : « Cher­chez d’abord le Royaume et tout le reste vous sera donné par surcroît. »

La religion officielle a dès le départ combattu la gnose : c’est Saint Paul contre Hyménée et Philète ; c’est Saint Pierre contre Simon le Mage, Irénée, Hippolyte, Épi­phane, Tertullien contre Basilide, Isidore, Valentin, Pole­mée, Héracléon, Théodote… Le combat n’était pas à armes égales et ne se situait pas au même niveau. L’Église avait pour elle le nombre et l’avenir ; la gnose cherchait à répondre à l’angoisse existentielle dans un présent libérateur. Dix siècles plus tard, les Cathares connurent les mêmes persécutions et les mêmes échecs sanglants pour des raisons analogues. La gnose a-t-elle aujourd’hui ses chances ?

Actuellement, après la découverte capitale de Nag-Ham­madi, et à une époque où les valeurs traditionnelles s’effondrent les unes après les autres, comment la gnose est-elle accueillie ? A-t-elle, après ce passé douloureux, la chance d’être reconnue ? Si oui, par qui ?

Hélas ! la plupart des ouvrages qui font état des décou­vertes de Nag-Hammadi reprennent les schémas tendan­cieux des hérésiologues. Tout se passe, ou à peu près, comme si ce qui a été accrédité par les témoins à charge des trois premiers siècles, ne pouvait être remis en ques­tion. Les adversaires des gnostiques et ceux qui suivent leurs thèses les ont accusés de dualisme sans se rendre compte que le dualisme est le propre des religions et des philosophies qui maintiennent dans le temps et dans l’éternité la distinction entre créature et Créateur ou qui voient dans le corps la prison de l’âme, laquelle aspire à la libération en montant vers des cieux harmonieux. Héritiers du judéo-christianisme ou (et) de la pensée grecque, nos historiens des religions ne sont pas disposés à comprendre que la gnose est fondamentalement non duelle.

LE GNOSTIQUE CHERCHE À TRANSCENDER LES DIVERS CONDITIONNEMENTS

Il faut tout de même dire à ceux qui sont susceptibles de l’entendre – et les gnostiques d’aujourd’hui ne sauraient se contenter des vieux clichés sempiternellement ressassés – que pour rendre compte d’œuvres aussi novatrices que celles des gnostiques, il faut avoir quelque peu la fibre gnostique, ou, si vous le voulez, poétique, dans le sens du non appris, non prévenu, spontané. Bref, il y faut cet esprit d’enfance dont parle Jésus à maintes reprises, en particulier lorsqu’il rend hommage à Jean-Baptiste, tout en disant que celui d’entre nous qui est petit est plus grand que l’ascète qu’est Jean-Baptiste (log. 46).

Or, le gnostique n’est pas un enfant sage, tout simplement parce qu’il est un enfant, encore non conditionné, encore désarmé en présence du monde des grandes personnes comme le furent les gnostiques en présence de leurs accusateurs et de leurs persécuteurs. Il est décevant – à vue humaine – de voir les spécialistes, religieux et universitaires, qui ont pris le relais des hérésiologues, continuer dans la voie de leurs trop illustres devanciers.

Ici, une question se pose. Pour parler de la gnose avec quelque compétence, ne faut-il pas la connaître de l’in­térieur et non seulement comme un fait historique ? Jacques Lacarrière nous a parlé de la gnose (« Les Gnos­tiques », Gallimard 1973) avec chaleur et compétence parce qu’il s’est découvert gnostique avec les gnostiques, ou, pour employer une expression qu’on retrouve dans les écrits gnostiques, pneumatique parmi les pneuma­tiques.

Certains traités, Valentiniens dans l’ensemble, distinguent trois types d’êtres ou trois ordres suivant leur aptitude à la connaissance : les hyliques, les psychiques et les pneumatiques. Au bas de l’échelle, se trouvent les hommes qui sont enfoncés dans la matière, les hyliques. Au-dessus sont les psychiques qui, sans posséder la gnose ont la foi qui leur permet de se dégager de la matière, mais ils n’échappent pas aux passions, à l’ignorance et à la peur.

Les prophètes de l’Ancien Testament sont qualifiés de psychiques. Chez Héracléon, Jean-Baptiste, en tant que prophète, appartient à l’ordre psychique, ce qui rejoint l’Évangile selon Thomas (log. 46).

L’ATTENTE DE LA FIN DU MONDE : UNE CROYANCE CARACTÉRISTIQUE DES « PSYCHIQUES »

L’attente de la fin du monde, corrélative à celle du retour du Sauveur qui assurera le triomphe final du peuple choisi, est une croyance qui relève de l’ordre psychique comme tout ce qui est du domaine spatio-tem­porel. Même le Démiurge, souvent identifié au Dieu de l’Ancien Testament, relève du type psychique.

Les pneumatiques, ou gnostiques, refusaient la notion de salut dans et par l’histoire, ce qui ne pouvait que leur attirer les foudres des psychiques. L’attitude de Jésus dans l’Évangile selon Thomas envers l’attente des évé­nements à venir se révèle être typiquement gnostique. Sommes-nous avec cet Évangile à la source même de la gnose, c’est ce qui est étudié par ailleurs.

Il est bien établi que ce qui est en haut voit ce qui est en bas tandis que l’inverse ne se vérifie pas. Un haut niveau de connaissance permet de comprendre les niveaux intermédiaire et inférieur mais le contraire n’est pas vrai. C’est ce qui se passe pour la gnose. L’univers du pneu­matique englobe celui du psychique et de l’hylique tandis que ces deux derniers n’arrivent pas à se hisser au plan pneumatique.

C’est pourquoi le monde occidental issu du judéo-chris­tianisme et de la pensée grecque n’a pas compris et ne comprend toujours pas la gnose. Les exceptions confir­ment la règle. Cependant, devant les valeurs millénaires qui s’écroulent, une prise de conscience se fait jour par l’ouverture à la pensée orientale. Or la gnose est au fond la même quels que soient le lieu ou l’époque où elle fait surface.

ON NE JOUE PAS IMPUNÉMENT AVEC LA GNOSE

Pour en revenir celui qui étudie la gnose, il ne lui suffit pas d’être historien ou exégète, ces qualifications relèvent de l’ordre psychique ; il faut qu’il puisse pénétrer à l’in­térieur de la gnose car on ne joue pas impunément avec elle. Si on ne se sent pas impliqué par les questions qu’elle pose, on est condamné à rester à l’extérieur de la « chambre nuptiale » (log. 104).

Or c’est bien ce qu’on peut déplorer chez presque tous les historiens des religions et les exégètes qui se sont penchés sur les textes de Nag-Hammadi ! Sans faire l’historique de leurs théories souvent contradictoires, nous ne pouvons passer sous silence un fait qui est très révélateur de la mainmise de l’Église et de l’Université sur la gnose comme si la tradition des hérésiologues devait se perpétuer. C’est ainsi que le professeur J.E. Mé­nard, directeur du Centre d’Histoire des Religions de l’Université de Strasbourg, prêtre de l’Église catholique romaine, a la haute main sur l’édition en français des textes de Nag-Hammadi. La collection va comporter la traduction française de chacun des traités avec, en re­gard, le texte copte ; introduction, notes, commentaires, index grec et copte accompagnent la traduction. Autant dire qu’il s’agit d’éditions savantes, accessibles surtout à des érudits et dont la publication va demander une ou deux décennies. Actuellement, et depuis 1977, 7 traités sur quelque 55 ont vu le jour. Alors que s’élabore cette œuvre savante, M. J.E. Ménard a publié hors collection : « L’Évangile de Vérité » (Paris, 1962), L’Évangile selon Thomas (Leiden, 1975). De plus, il nous donne des études diverses sur la gnose, ne man­quant pas une occasion de dire que la découverte de Nag-Hammadi revêt une importance capitale et marque un tournant décisif dans notre connaissance de la gnose.

MALVERSATION…

Néanmoins, et c’est là que réside la malversation, comme ses devanciers immédiats, il n’ose pas se démarquer des hérésiologues, ce qui pourrait s’expliquer puisqu’il est prêtre, mais il ne prend pas davantage ses distances avec ce qu’ont dit ses prédécesseurs, universitaires pour la plupart.

Dans ses commentaires de l’Évangile de Vérité, M. Mé­nard déplore : « Il n’y a rien de chrétien à proprement parler dans tout cela, et c’est l’homme qui se rachète ici lui-même, en prenant conscience de son état de prisonnier de la matière… Toute cette soi-disant christologie n’est pas basée, comme dans le christianisme authentique, sur un événement historique, mais elle repose principalement sur une cosmologie, celle de l’Un et du Tout. » Cette critique serait recevable si elle ne s’inscrivait dans un contexte qu’on peut qualifier de méprisant : « … la gnose de l’Évangile de Vérité, comme celle des autres manus­crits de Nag-Hammadi et des textes gnostiques déjà connus, ont leur origine dans des traditions dégradées au niveau populaire de l’hellénisme d’abord et du mysticisme oriental ensuite. »

DES ARGUMENTS POUR TENTER DE MONTRER LE CARACTÈRE TARDIF DE L’ÉVANGILE SELON THOMAS

Dans ses commentaires de l’Évangile selon Thomas, M. Ménard déploie ses connaissances exégétiques et son érudition à tenter de montrer que le nouvel Évangile est un succédané des évangiles canoniques, et, lorsque le texte dément cette dépendance, il évoque une tradition parallèle aux synoptiques. Passe encore que le lecteur érudit ou averti soit circonvenu ; n’a-t-il pas les moyens de se documenter ? Mais c’est aussi le lecteur moyen, comme celui de la revue « Histoire et Archéologie », qui fait les frais des interventions de M. Ménard. Dans le n° 70 de cette revue (février 1983), M. Ménard utilise des arguments pour tenter de montrer le caractère tardif de l’Évangile selon Thomas, arguments qui laissent croire qu’on peut faire dire à l’histoire n’importe quoi.

Ainsi, à propos du logion sur l’inutilité de la circonci­sion (53) où Jésus dit que, si la circoncision était utile, ils seraient engendrés circoncis, M. Ménard estime que l’auteur reprendrait le débat entre Tinejus Rufus et Rabbi Aguiba, dans lequel le premier soulignait que, si la cir­concision était nécessaire, les enfants naîtraient circoncis. Or, précise-t-il, Tinejus fut gouverneur de Judée en 132 et Aguiba mourut en 135… Comme si ces deux personnages n’avaient pas pu avoir connaissance du logion ! Non, c’est l’inverse qui est sug­géré.

Mais il y a mieux. Dans l’article qu’il consacre, toujours dans cette revue, à l’Évangile selon Thomas, M. Ménard mentionne deux interviews qu’il a accordées en 1975 dans lesquelles il dénonce le manque de sens historique d’un livre paru en 1979 sur l’Évangile selon Thomas. Il y a tout d’abord lieu de rectifier qu’il s’agit d’une édition de et non sur ledit Évangile.

Par ailleurs, le livre visé, avec sa traduction, ses commen­taires, est l’œuvre de rois co-signataires, dont l’un est un universitaire et l’autre un ecclésiastique comme M. Ménard. Voilà beaucoup d’erreurs et d’omissions de la part d’un historien qui dénonce les publications « dénuées » de sens historique. Après dix-huit siècles, nous assistons en réalité à une récu­pération semblable à celle des origines.

Les gnostiques méritent mieux et leur réhabilitation a été heureusement entreprise sous de tout autres auspices par des femmes et des hommes pour qui la recherche gnostique est justement une voie de réalisation.

  • Source textuelle accessible en anglais

La Bibliothèque de Nag Hammadi a été entièrement traduite en anglais en un gros volume de 500 pages : The Nag Hammadi Library, James M. Robinson, General Editor, Harper & Row, Pu­blishers, 1977.

  • Sources textuelles accessibles en français

Certains traités de Nag Hammadi ont été publiés chez divers éditeurs et dans des revues spécialisées. C’est le cas notamment de l’Évangile selon Thomas dont il existe plusieurs tra­ductions françaises. Nos citations sont empruntées à l’édition 1979 de E. Gillabert, P. Bourgeois, Y. Haas, laquelle comporte la disposition du texte en versets. En plus de la traduc­tion littéraire, l’édition comprend une traduction mot à mot accompagnant le texte copte ainsi que la prononcia­tion figurée de ce dernier. En outre, une concordance, des parallèles et un commentaire métaphysique facilitent l’accès de ce texte.

Les abréviations des livres bibliques cités sont celles de la Bible de Jéru­salem dans des différentes éditions et présentations. Le mot logion (singu­lier) logia (pluriel) est abrégé comme suit : log.

L’Évangile de Vérité, version française et commentaire par J.-E. Ménard, a été publié chez Letouzey (1962) et chez Brill (1972).

L’Évangile selon Philippe, version fran­çaise avec le texte copte en regard et commentaire par J.-E. Ménard, a été édité par l’Université de Stras­bourg.

LeTractatus Tripartitus, édite par A. Francke A.G. Verlag, Berne (1973), est aussi appelé Codex Jung. C’est une œuvre collective qui renferme, dans une luxueuse présentation, avec un appareil critique important, le fac-similé de l’original copte, le texte français en regard du copte recons­titué suivi des textes allemands et anglais.

L’Apocalypse d’Adam, version fran­çaise et commentaire par R. Kasser, in Revue de Théologie et de philosophie (1967).

L’Hypostase des Archontes, version française et commentaire par R. Kasser, in Revue de Théologie et de Phi­losophie (1972).

Pour trois traités, l’Épître d’Eugnoste, l’Apocryphon de Jean et les Actes de Pierreet des douze Apôtres, nous avons bénéficié de l’excellente traduc­tion française encore inédite du cop­tologue Yves Haas de l’Université de Strasbourg.

Une édition française intégrale des textes de Nag Hammadi est en cours à l’Université de Laval sous la direc­tion de Ménard de l’Université des Sciences Humaines de Strasbourg avec la collaboration de divers cher­cheurs francophones.

Sont parus dans cette collection :

La lettre de Pierre à Philippe, J.-E. Mé­nard, 1977.

L’Authentikos Logos, J.-E. Ménard, 1977.

Hermès en Haute-Égypte, J.-P. Mahé, 1978.

La Prôtennoia Trimorphe, Y. Janssens, 1978.

L’Hypostase des Archonnes, B. Bare, 1980.

Le Deuxième Traité du Grand Seth, L. Painchaud, 1982.

Hermès en Haute­-Égypte, T. Il, J.-P. Mahé, 1982.

Chaque fois que nous ne disposions pas du texte français des traités de Nag Hammadi, nous avons eu recours à la traduction anglaise de J.-M. Robin­son dont la liste, la numérotation et les sigles correspondent à l’édition française intégrale en cours de publi­cation. L’un et l’autre travail ont été entrepris à partir des planches photo­graphiques du papyrus du Caire édi­tées sous les auspices de l’UNESCO par E.-J. Brill à Leiden.

Avant la découverte de Nag Hammadi, les textes gnostiques étaient très rares et deux seulement nous sont parvenus intégralement :

La Pistis Sophia écrit copte découvert en Égypte au XVIIIe siècle, traduction française par E. Amelineau, éd. Archè (1975).

Les Actes de l’Apôtre Thomas, dont nous avons une version syriaque et une version grecque, renfermant le célèbre Chant de la Perle : il existe plusieurs traductions ou adaptations françaises de ce texte, par exemple celle de H. Leisegang, La Gnose, tra­duit par Jean Gouillard, Payot, 1951.

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Logia de l’Évangile selon Thomas et papyrus d’Oxyrhynque

En 1898 et en 1904, B.P. Grenfell et A.S. Hunt publièrent trois fragments de papyrus très mutilés découverts à Oxyrhynque, ville hellé­nique de Moyenne-Égypte. Dès leur publica­tion, ces documents suscitèrent de nom­breuses études dans les revues spécialisées, mais aucun savant ne parvint à les situer, sauf le Hollandais J.A.H. Michelsen, dont la communication passa inaperçue. La décou­verte du texte copte complet fit rebondir l’in­térêt pour ces fragments et permit de reconstituer les paroles mutilées des Papyrus d’Oxyrhynque. Ceux-ci, comprenant en tout une vingtaine de logia, n’étaient rien du moins que trois témoins grecs de l’Évangile selon Thomas.

Ancrés dans le présupposé de l’antériorité du grec sur le copte, les premiers érudits firent dériver le texte copte du texte grec correspondant, sans s’aperce­voir qu’ils allaient soulever des problèmes insolubles. Cependant, un savant, G. Garitte [Le Muséon 73 (1960), pp. 151-172] soutint avec preuves à l’appui la thèse contraire. Toutefois, établir que la version grecque est issue d’une version copte ne permet pas de savoir si le recueil ori­ginel des logia était copte ou grec.

Les dits du premier fragment d’Oxyrhynque correspon­dent aux logia 26 à 33 de l’Évangile selon Thomas, ceux du second à l’Incipit et aux logia 1 à 7, ceux du troisième aux logia 36 à 39.

Les deux versions sont proches l’une de l’autre. Les reconstitutions des logia lacunaires d’Oxyrhynque sont du Père Jésuite américain Fitzmeyer ; elles ont été faites par similitude avec le texte copte et parfois avec le texte des évangiles canoniques.

Nous donnons ci-après deux exemples nous paraissant particulièrement révélateurs d’un état de la version grecque qui constitue un maillon intermédiaire entre le texte copte de l’Évangile selon Thomas et les évangiles canoniques.

LOGION 5

P. Oxyr. 654 n° 4 Cf Synopsis quattuor Evangeliorum, Stuttgart, éd. 1976, p. 146.

Trad. du copte Trad. du grec d’Oxyr.
1 Jésus a dit : 1 Jésus dit :
2 Connais Celui qui est devant ton visage 2 Connais Celui qui est devant ton visage,
3 et ce qui t’est caché te sera dévoilé : 3 et (ce qui) t’est (caché te) sera dévoilé :
4 car il n’y a rien de caché qui ne se manifestera. 4 (car il n’est) rien de caché qui ne (deviendra) visi(ble)
5 ni d’enseveli qui n(e ressus­citera).

 

Fitzmeyer comble à bon droit la lacune par le mot « res­suscitera » : le membre de phrase « ni d’enseveli qui ne ressuscitera » se trouve en effet sur une bandelette funé­raire d’Oxyrhynque. Mais ce membre de phrase est par ailleurs « absent du texte du logion tel qu’il est cité, au chapitre LXV des Képhalaïa manichéens » (H.-Ch. Puech, En Quête de la Gnose, t. II, p. 85). Il s’agit donc vraisem­blablement d’un ajout ; et l’on est ainsi amené à penser que, s’il y a un texte grec original, celui-ci devait s’arrêter au verset 4 (« … visible »), tout comme le texte copte (« … se manifestera »). La résurrection au sens de réanimation du cadavre relève de la doctrine paulinienne reprise par les évangiles canoniques. L’Apôtre met en garde son disciple Timothée (2.17) contre Hyménée et Philète qui prétendent que la résurrection a déjà eu lieu. Pour le gnostique, la résurrection est synonyme d’Éveil et elle peut se produire dès ici-bas.

1 Jésus a dit : 1 (Jésus dit :
2 Ne vous souciez pas, du matin au soir 2 Ne vous souciez pas), du matin (au soir
3 et du soir au matin, 3 et) du so(ir au m)atin,
4 de ce que vous revêtirez. 4 ni, pour votre (nourriture),
5 de ce que vous mangerez
6 ni), pour (votre) vê(tement),
7 de ce que vous revêtirez.
8 (Vous) êtes bien sup(éri)eurs
9 aux (l)is, qu(i croissent et ne f(i)lent pas,
10 étant sans vêtements.
11 Alors vous, de quoi ma(nquez-vous) ?
12 Qui ajouterait à votre taille ?
13 C’est lui qui vous donnera votre vêtement.

 

Ici, la version grecque est celle qu’on aura dans les Évangiles canoniques de Matthieu et de Luc : infiniment plus longue que notre version copte.

J.-E. Ménard, op. cit., p. 135, écrit : « C’est (…) vraisem­blablement à cause du logion 37 que notre auteur (= copte) a abrégé la collection de Dits qu’il avait sous les yeux pour se concentrer sur le vêtement. »

Si Ménard se croit fondé à affirmer que l’auteur copte a abrégé la collection de Dits (comprenons : rédigés en grec) qu’il avait sous les yeux, alors nous nous croyons tout autant fondés à affirmer l’inverse, à savoir que l’auteur grec a allongé la collection de Dits (rédigés en copte ou même en grec, peu importe) qu’il avait sous les yeux : les deux affirmations sont aussi gratuites l’une que l’autre. Du moins, la nôtre a-t-elle le soutien d’une bien plus grande vraisemblance : en effet, l’histoire des religions du monde entier montre à l’envi le phénomène d’entropie : le texte s’allonge d’éléments secondaires jusqu’à noyer l’élément essentiel du logion.

Les manuscrits mutilés d’Oxyrhynque représentent donc bien un témoin de la tradition évangélique dont la source est constituée par l’Évangile selon Thomas.