Philippe Clemençot : La résurrection du Christ


12 Jan 2012

(Revue Question De. No 35. Mars-Avril 1980)

La résurrection de Jésus-Christ reste aujourd’hui l’évènement central sur lequel repose la foi des chrétiens. Cette affirmation peut paraître pour certains une simple évidence qui n’apporte rien, pour d’autres le rappel inopportun d’un particularisme, pour d’autres encore un simple archaïsme. Pourtant, à l’heure actuelle, il est possible de repérer des signes qui donnent à penser que l’évidence n’est pas si grande, l’inopportunité si flagrante, l’archaïsme si dépassé. En effet, les débats qui existent, par exemple, entre certains théologiens catholiques et le Vatican portent au moins en partie sur ce fondement de la foi qu’est la Résurrection, plus précisément sur la façon d’exprimer et de vivre ce qui constitue la fameuse Bonne Nouvelle des Évangiles.

Par ailleurs, la découverte, somme toute assez récente, du danger que constitue la volonté de nier toute spécificité, toute identité historique souligne les illusions d’un principe basé sur la référence universelle à un principe divin dont tout croyant pourrait se réclamer. Enfin, il est jusqu’au Saint-Suaire qui récemment rappelait à l’actualité un évènement qui pourrait trouver en lui un document de premier ordre.

Développons ces trois points.

C’est à partir de son ouvrage Jésus, histoire d’un vivant que E. Schillebeeckx s’est trouvé critiqué par Rome et, parmi les neufs points relevés qui s’éloigneraient de la doctrine officielle de l’Église, il y a sa position sur la réalité objective de la Résurrection [1]. De même, si H. Küng se voit interdire l’enseignement au titre de théologien catholique c’est, entre autres choses, parce qu’il présente à nouveaux frais Jésus, en insistant sur son humanité, sur l’importance de l’expérience communautaire au sujet de sa résurrection, résurrection qu’il considère comme un réveil [2], non pas un retour à la vie spatio-temporelle mais l’entrée « dans la réalité insaisissable et englobante, ultime et première, que nous nommons Dieu [3] ».

Enfin, il faut encore citer J. Pohier qui écrivait récemment, « La résurrection de Jésus-Christ n’est pas le centre du christianisme. Le Christ est vivant non pas parce qu’il est ressuscité, mais parce qu’il est Dieu [4] ». Ces quelques exemples montrent à quel point, l’unanimité n’est pas faite autour de la Résurrection, aussi bien quant à la façon de l’appréhender qu’à la place qu’elle tient dans la foi chrétienne. Il ne faut sans doute pas déplorer cet état de fait dans la mesure où cela prouve que la Résurrection n’est pas une réalité figée mais un évènement qui garde toujours sa puissance de questionnement pour des femmes et des hommes dont les engagements, les sensibilités, les conditions de vie sont souvent très différents. Comment alors être surpris de la diversité des expressions de foi dans un monde qui lui-même évolue dans ses structures économiques, politiques, sociales et culturelles ? Il appartient même à l’Église d’être le lieu qui permette à tout chrétien d’exprimer ce que signifie pour lui : croire au Christ mort et ressuscité, aujourd’hui.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la Tradition que l’Église a la charge de transmettre nécessite la continuelle actualisation du message de Vie et ne peut garder son identité qu’à ce prix.

Être chrétien, c’est sans doute croire en Dieu mais c’est croire en « Celui » qui s’est révélé dans l’histoire du salut d’un peuple particulier, celui d’Israël dont est issu un homme de religion juive qui sera le vecteur fondamental de la Révélation parce que Dieu et homme à la fois dans sa vie, sa mort et sa résurrection. Rappeler cela peut sembler anti-œcuménique, vouloir exaspérer des particularismes fauteurs d’incompréhensions, voire de guerres. Pourtant, passer à la conception d’un Dieu compatible pour toutes les religions (monothéistes…) — fruit de quelque espéranto spirituel — paraît manquer à l’essentiel de chacune d’elles et de la foi en général. En effet, la foi en Dieu n’est pas en son essence, savoir issu d’une quelconque démonstration de l’existence divine, elle est confiance, croyance en un Dieu perçu ou rencontré dans l’Histoire. Elle tient donc son objectivité de la conviction de personnes qui reconnaissent en église se réclamer d’un même objet de révélation. Un principe divin dépouillé des caractéristiques historiques de sa révélation perdrait pour les croyants tout contenu et ne pourrait, par ailleurs, faire fond sur une démonstration conduisant à l’évidence de son existence. C’est pourquoi les dialogues œcuméniques authentiques ne peuvent faire l’économie des divers enracinements humains de leur foi, sinon il s’agit presque inévitablement de rapport de forces qui visent à l’élimination de l’autre dans ses différences. La résurrection du Christ pour les chrétiens ne peut être abandonnée comme objet de foi par œcuménisme ni imposée aux autres dans ce même but. Elle apparaît plutôt comme le champ d’investigation le plus avancé de l’appréhension chrétienne de la réalité divine. Pour les chrétiens, prendre cet évènement au sérieux constitue également le gage offert aux autres croyants que Dieu est bien le principe même de l’existence de l’homme. C’est leur acte de foi, l’expression ultime de leur engagement dans la recherche de Dieu commune aux autres religions.

Le Saint-Suaire

Le cas du Saint-Suaire a été évoqué tout à l’heure comme rappel à l’actualité de l’évènement concret, physique, de la Résurrection. En effet, encore tout récemment les conclusions d’expériences américaines faites avec le concours de la N.A.S.A [5] laissaient entendre que le morceau de tissu conservé à la cathédrale de Turin pourrait bien être le linceul qui a enveloppé le corps du Christ. De plus, certains chercheurs envisagent la possibilité que les traces qui dessinent très nettement les formes d’un corps humain soient dues à un phénomène singulier, identifiable à ce qu’aurait pu être la Résurrection. Même si la foi des chrétiens ne repose pas sur d’éventuelles preuves de cet ordre, la question ne peut les laisser indifférents dans la mesure où la Résurrection demeure bel et bien un mystère — aussi bien au niveau physique que spirituel. A cette occasion, il est également intéressant de constater que demeurent consciemment ou inconsciemment en chaque chrétien, deux désirs, légitimes jusqu’à ce que l’imaginaire vienne simplifier abusivement une réalité trop riche. Le premier consiste à souhaiter disposer de preuves objectives, irréfutables permettant d’être certain matériellement que les évènements rapportés par les Évangiles au sujet du Christ ressuscité ont bien eu lieu ainsi. Le second est de savoir —une bonne fois pour toutes — qu’il faut entendre ces mêmes récits symboliquement, exprimés sous forme de « comme si ». Dans le premier cas, la Résurrection est intégrable dans le domaine d’appréhension scientifique et il n’est plus possible de douter ; dans le second, elle est une pseudo-réalité instituée pour un petit nombre et la foi devient le superflu « indispensable » d’un standing spirituel ou intellectuel. Celui qui n’est pas envahi par la réalisation imaginaire d’un de ces désirs, oscille normalement entre ces deux positions extrêmes. En fait, c’est en cette situation moyenne que le mot « Mystère » prend tout son sens ? Comme le disait un père jésuite, F. Varillon, le Mystère ce n’est pas quelque chose que l’on ne peut pas comprendre mais quelque chose que l’on n’a jamais fini de comprendre. La vérité de la Résurrection est plus large que le phénomène scientifiquement attesté ou la signification symbolique découverte ; elle est l’accès à une aventure qui exige de la part de l’homme la mise en jeu de toutes ses potentialités, connues ou inconnues de lui. Le Nouveau Testament est fait de témoignages de femmes et d’hommes qui se sont trouvés faire l’expérience de l’impact que la résurrection de Jésus-Christ avait dans leur vie — à commencer par les auteurs des Évangiles et des Épitres. Chacun est confronté à sa réalité d’homme, à ses capacités de compréhension, d’action, de remise en question. L’exemple de saint Paul est à ce titre très significatif (Lire Les Actes des Apôtres et ses épitres).

Ce qui est sans doute pour notre époque particulièrement difficile c’est d’accepter d’élargir notre champ d’investigation existentiel donc aussi spirituel au-delà des limites tracées par une certaine conception de la raison.

Pâques et Pentecôte

Si comme le rappelle justement saint Paul « un messie crucifié (est un) scandale pour les juifs, (une) folie pour les païens » (1er épître aux Corinthiens, 1, 23), sa résurrection demeure une pierre d’achoppement pour la raison humaine. De fait, la foi en cet évènement fondateur est, par bien des aspects, « déraisonnable » même si —paradoxalement — elle n’exige pas une démission de la raison mais plutôt oriente vers un approfondissement de la recherche des fins ultimes de l’homme (dans laquelle la raison a aussi sa part), de la vérité dont il est partie prenante. En particulier, ces efforts de décloisonnement devraient conduire à tenir compte d’une réalité, mal perçue aujourd’hui, mais depuis toujours principe actif de la Révélation, l’Esprit Saint.

En effet, il paraît impossible de tenter de comprendre lés évènements de Pâques sans celui de la Pentecôte, dont l’étymologie traduit du reste cette articulation étroite [6]. Sans le don de l’Esprit aux Apôtres [7], puis dans l’Église, aux générations de chrétiens, la Bonne Nouvelle de la Résurrection n’aurait jamais été annoncée ni reconnue comme telle. Cette ouverture à une dimension sancto-spirituelle (due en partie à la tradition orthodoxe) pourrait s’avérer un moyen privilégié — parce que l’Esprit unit en respectant les différences (c’est un aspect essentiel de sa présence dans la Trinité) — pour promouvoir le message d’amour qui est au cœur de la Résurrection. C’est le vœu que je formule en ces temps de Pâques et Pentecôte.


[1] Voir l’article du « Monde » du 10/1/80, intitulé « Le débat sur le rôle des théologiens s’amplifie ».

[2] H. Küng emploie le mot « Auferweckung » (étymologiquement : réveil) de préférence à « Auferstchung » plus courant mais laissant entendre une résurrection passive.

[3] In Vingt propositions de « Être chrétien », Éditions du Seuil, Paris, 1979, p. 48.

[4] Voir le n° 254 de la « Lettre », Temps présent, Paris, 1980.

[5] Voir en particulier T. Humbler : l’Énigme du Saint Suaire : Image du Christ, Éditions du Cerf, Paris, 1979 et le dossier contradictoire dans le n° 20 de l’Histoire, février 1980.

[6] Le mot « pentecôte » signifie la cinquantaine (après Pâques).

[7] Voir le second chapitre des Actes des Apôtres.